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Journal d'un valet de chambre

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318 pages

Je ne suis pas communiste, je ne crois pas à la nécessité de partager sa fortune, et je serais prêt à défendre les modestes épargnes que j’ai honnêtement gagnées au service de mes maîtres. Mais il est un bien que je ne veux pas garder pour moi seul : mon expérience. Plus d’une fois, j’ai entendu M. Renan s’écrier au milieu d’un dîner : « Tout le monde doit apporter sa contribution à l’histoire. Placide lui-même aurait quelque chose à nous dire.

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Jean de Mitty, Hugues Rebell

Journal d'un valet de chambre

Au service de l'Empereur

CHAPITRE PREMIER

MES DÉBUTS — LA BOUCHE DU ROI — LES JOURNÉES DE JUIN — MADEMOISELLE DE VILLEBRUNE

Je ne suis pas communiste, je ne crois pas à la nécessité de partager sa fortune, et je serais prêt à défendre les modestes épargnes que j’ai honnêtement gagnées au service de mes maîtres. Mais il est un bien que je ne veux pas garder pour moi seul : mon expérience. Plus d’une fois, j’ai entendu M. Renan s’écrier au milieu d’un dîner : « Tout le monde doit apporter sa contribution à l’histoire. Placide lui-même aurait quelque chose à nous dire. » Aujourd’hui que Placide a des cheveux blancs et qu’une modeste aisance lui donne le privilège de s’exprimer sans crainte, il estime qu’il est de son devoir de raconter les événements, parfois considérables, auxquels il a assisté. Si, au cours de ce récit, des négligences nombreuses ou certaines tournures familières offensent le goût du lecteur, qu’il veuille me les pardonner. J’ai fait mon éducation moi-même. C’est dire qu’elle est insuffisante et qu’elle offre plus d’une lacune.

C’est à « la Bouche du roi » que je passai mes premières années. Mon oncle, qui avait assisté à la mort du duc de Berry, ressentait une telle pitié pour ces malheureux princes qu’on assassine si lâchement, qu’il résolut de m’employer au service et à la sauvegarde de leur personne. Dans les cuisines royales je défendrais le souverain contre les empoisonneurs. C’était une tâche honorable. Des protecteurs puissants me permirent d’entrer aux offices des Tuileries ; mais je fus toujours un gâte-sauce misérable : j’avais, au reste, une plus haute vocation.

Une nuit, nous nous étions endormis au milieu de bruits d’émeute, de piaffements de chevaux, de défilés d’escadrons : nous fûmes assez surpris de nous réveiller le matin dans un profond silence. La cour du Carrousel, la veille pleine de cavalerie, était déserte. Les domestiques, qui venaient des appartements royaux donner des ordres aux cuisines, ne parurent pas ce matin-là. Ce fut Thuret, le premier valet de chambre, qui les remplaça. Beaucoup de factionnaires n’étaient pas à leur poste, et tout le palais était si tranquille qu’on l’eût dit abandonné. Soudain, une violente fusillade éclata du côté du Palais-Royal et des branles de cloches résonnèrent au loin : « Ce sera une mauvaise journée », me dit Valentin, l’un des chefs. Et, malgré la consigne, nous ne pûmes nous empêcher d’aller aux nouvelles.

A peine étions-nous dans le jardin que nous aperçumes, longeant la terrasse, un homme étrangement vêtu et armé. Il portait un foulard rouge noué autour de la tête, une blouse par-dessus une culotte de livrée et des guêtres. Il tenait à la main un fusil de chasse, et un sabre de cavalerie lui pendait au côté.

 — Victor Alloux ! m’écriai-je étonné, en reconnaissant le valet de chambre de Mme de Villebrune.

 — Mon pauvre vieux, me dit-il d’un ton compatissant, les affaires de ton patron ne vont pas à merveille.

 — Ni les tiennes non plus, sans doute, pour que tu fasses ce métier d’énergumène. Pourquoi venir aux Tuileries dans un pareil accoutrement ?

 — Pour assister plus tôt au triomphe de la liberté. La troupe n’oppose plus aucune résistance. Dans un quart d’heure, le peuple sera maître du Château. Je ne tiens pas à arriver le dernier.

 — Aussi as-tu pris le chemin le plus court et le plus facile !

 — Je ne sais pas si c’est le plus facile : c’est en tout cas le meilleur.

Et il montrait un groupe qui venait vers nous.

Je n’avais jamais vu le roi, mais j’eus aussitôt le pressentiment que c’était lui que nous avions devant les yeux, accompagné de la reine et de la famille royale, bien qu’ils fussent très simplement vêtus.

La reine s’avançait avec une tranquille et majestueuse tristesse ; le roi avait les yeux vagues comme s’il rêvait. IL marchait assez vivement avec un gros portefeuille sous le bras. Coiffé d’un chapeau rond et babillé d’une vulgaire redingote vert-bouteille, il ressemblait alors moins à un souverain qu’à un négociant ou à un boursier qui va à ses affaires.

De temps à autre, il se retournait vers Thuret, le premier valet de chambre, qui portait aussi un portefeuille très gonflé.

Au moment où ils passaient devant nous, Victor ajusta le roi en criant : « A bas Guizot ! Vive la réforme ! » Nous n’eûmes que le temps, Valentin et moi, de lui relever de force son fusil qui partit en l’air. La détonation se confondit dans le bruit de la fusillade qui redoublait.

 — Je crois, Sire, dit un homme aux fortes épaules qui suivait la famille royale, que Votre Majesté n’a rien à craindre de ce côté.

Et il essayait de diriger la marche vers la terrasse du bord de l’eau.

Le roi redressa sa taille un peu courbée et lança à son compagnon un regard plein de mépris, puis, donnant le bras à la reine, il gagna la place de la Concorde.

 — Ah ! s’écria Victor, si j’avais su que c’était le tyran !

 — Et qu’aurais-tu fait ? lui demanda Valentin.

 — Vous ne m’auriez pas empêché de lui envoyer mon second coup, dit-il en brandissant son fusil.

Je le regardais avec étonnement, car d’ordinaire il n’avait aucune méchanceté. Il est vrai que ce jour-là il sentait très fort l’eau-de-vie.

 — Est-ce Mlle de Villebrune qui t’a donné ces belles idées ? lui demanda Valentin.

 — Je ne prends conseil que de ma conscience, répondit-il. Quant à Mlle de Villebrune, je lui ai signifié mon congé ce matin. Tu peux prendre ma place si elle te convient. Mademoiselle a deux femmes de chambre qui sont des chipies, mais de jolies filles. Allons ! je vous quitte, mes amis. Mon heure est arrivée !

Et, le fusil sur l’épaule, il se dirigea en courant vers le Palais. On n’entendait plus de coups de feu ; mais une foule immense, dont la rumeur venait jusqu’à nous, s’agitait devant les Tuileries et menaçait de les envahir. Je songeai que j’y avais laissé de l’argent et quelques vêtements. Je proposai à Valentin de retourner au Château.

 — Pour nous faire écharper par ces fous ? répondit mon prudent camarade. Ils reconnaîtraient bien à notre costume que nous appartenons au Palais et nous paierions pour tous ceux qu’ils n’ont pu atteindre. Vas-y, si tu veux, moi je reste ; je tiens à ma peau.

Nous sortîmes tous deux du jardin et nous nous éloignâmes des rues populeuses. Devant la Madeleine, nous entendîmes un capitaine de ligne dire à un autre officier :

 — Nous avons bien fait de ne pas nous laisser casser la g...., puisque ce couard-là a fichu le camp.

Valentin, indigné, répondit avec la sérénité d’un homme dont l’unique devoir est de préparer de fines cuisines :

 — Il n’aurait pas fichu le camp si vous n’aviez pas été si lâches.

(Il prononça même un autre mot plus rude que je n’indique pas, car l’oreille de mes contemporains devient très délicate.)

Je crus que le capitaine, qui avait la taille d’un tambour-major, allait se jeter sur Valentin, qui se serait fort mal défendu, mais il ne répliqua rien et parut bouder comme une fillette choquée d’une sévère remontrance.

Cependant, la nouvelle de l’abdication et du départ du roi se répandait partout et nous affligeait à l’extrême ; lorsque nous l’avions vu passer, il y avait un instant, aux Tuileries, nous n’avions pas eu l’idée qu’il pouvait nous quitter et s’éloigner de Paris ; à présent nous étions sûrs que nous ne le verrions plus jamais.

 — Que va dire mon oncle ? pensais-je. Hier, j’appartenais au Palais : à dix-sept ans j’avais une situation importante, j’étais un personnage. Et maintenant !...

 — C’est la vie ! répondait philosophiquement Valentin. Regarde-moi. Voilà vingt-huit ans que je suis dans les cuisines royales. J’ai servi, outre le roi, Sa Majesté Louis XVIII, Sa Majesté Charles X. Eh bien ! je suis persuadé que le nouveau gouvernement ne m’accordera pas la moindre pension, la plus petite récompense. Si c’est la République, il ne faut pas se faire d’illusion : on ne mangera plus, — je veux dire en gourmet. Ces gens-là se nourriront de viandes crues ou à peine rôties, comme les sauvages. Notre métier sera fini... Pour moi, j’abandonne la politique. J’entre chez les Fitz-James. De ton côté, tu agiras sagement en prenant la place de ce coquin de Victor Alloux : je crois qu’elle est bonne.

Là-dessus nous nous séparâmes. Les cinq francs que j’avais dans ma poche et qui étaient toute ma fortune, l’absence de mon oncle, et enfin les servantes dont Victor m’avait vanté le charme, me décidèrent à aller trouver Mlle de Villebrune. Elle habitait rue de Verneuil, dans un pavillon au fond d’une cour, caché par de grands arbres. Après avoir sonné plusieurs fois, j’entendis une voix me dire à travers la porte :

 — Que voulez-vous ?

 — Entrer au service de mademoiselle.

 — D’où venez-vous ?

 — De chez le roi.

Un judas s’illumina.

 — Vous venez bien tard. Vous n’avez pas d’armes sur vous, au moins ? Ouvrez vos habits.

Quand on se fut assuré, par tous les moyens possibles, que je n’étais pas un malfaiteur, on se décida enfin à m’introduire. J’entendis qu’on roulait des meubles, et la porte s’entre-bâilla juste pour me livrer passage.

Je me trouvai alors en présence d’une vieille petite femme, mince comme un oiseau, à la peau ridée comme une écorce de chêne, aux yeux en œuf, et coiffée d’un bonnet vert à grandes brides. Un prêtre était en face d’elle, rouge, gros et grand, les yeux perdus sous d’énormes paupières retombantes qui lui prêtaient l’apparence et le sourire d’une madone très âgée. Ce qui ne me fit pas rire, ce fut de constater que mademoiselle, aussi bien que le prêtre, avaient à la main un pistolet, et je me disais que ces deux personnes ne semblaient point fort habituées au maniement des armes, et pouvaient très bien m’envoyer une balle au moment même où elles auraient voulu me tendre la main.

 — Pourquoi êtes-vous entré chez le roi ? me dit Mlle de Villebrune. Pourquoi en êtes-vous sorti ?

Elle fut heureuse d’apprendre que mon oncle avait assisté aux derniers moments du duc de Berry. La chute du roi l’étonna, la réjouit et lui causa, finalement, un grand effroi.

 — Ah ! ah ! fit le prêtre, je vous avais bien dit qu’il tomberait. J’ai gagné mon pari.

 — Nous ne pouvons pas rester à Paris en ce temps de révolution, répliqua mademoiselle, songeuse. Ce serait trop dangereux. Il va falloir partir dès demain pour la Prunellière. Emmenons-nous ce jeune homme ? Qu’en pensez-vous, monsieur Renaudin ? Voyons, parlez !

L’abbé Renaudin paraissait peu disposé à donner un conseil. Il me regarda de haut, avec son visage de vieille dame aux grâces dédaigneuses et quelque peu déconfites.

 — Il a bon air, dit-il enfin, et le son de sa voix plaît à l’oreille. Cependant je ne voudrais rien présumer de son caractère. Les apparences sont parfois si trompeuses !

 — Ah ! s’écria mademoiselle en haussant les épaules, vous me mettez dans un joli embarras, monsieur l’abbé.

 — Comment cela ? fit le prêtre surpris.

 — Est-ce que, si vous étiez un homme, si vous aviez du courage, j’aurais besoin de prendre ce domestique ! La femme de chambre et la cuisinière nous suffiraient. Mais vous êtes pire qu’un enfant !

L’abbé Renaudin joignit les mains et leva les yeux au ciel.

 — Et que voulez-vous, mademoiselle, que fasse un prêtre de mon âge, tout seul, dans une demeure aussi vaste que le château de la Prunellière, s’il se présente des malfaiteurs ?

 — C’est bien, répondit-elle sèchement. Nous gardons ce jeune homme. Il sera toujours temps de le renvoyer plus tard s’il ne nous convient pas.

C’est avec cette douteuse bienveillance que Mlle de Villebrune m’offrit une place dans sa maison. Je n’aurais jamais dû y entrer. Dès ce jour ont commencé les malheurs de mon existence. Mais la fatalité guide nos pas et chacun doit accomplir ici-bas sa destinée.

CHAPITRE II

JE QUITTE PARIS — VIGILANCE DE LA POLICE — LES TRIBULATIONS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES — SAGES CONSEILS DE L’ABBÉ RENAUDIN

Les jeunes servantes dont avait parlé Victor Alloux étaient dignes de leur réputation. Elles étaient occupées à repasser du linge lorsque j’entrai dans l’office, et ce travail faisait valoir la grâce et la souplesse de leur taille, les lignes audacieuses et fortes de leurs hanches. Au premier coup d’œil, on les eût confondues, tant elles se ressemblaient ; mais l’une avait des cheveux d’un châtain un peu plus clair que l’autre. Pourtant, si de formes et de traits elles étaient pareilles, l’expression de leur visage et leurs façons différaient beaucoup. Celle-ci, alerte, aux yeux vifs, paraissait hardie, provocante ; celle-là, grave, sérieuse, d’une étrange réserve.

En s’interpellant durant leur repassage, elles me révélèrent leur nom : la sérieuse s’appelait Mélanie, la joviale Blondelle. Du moins, comme je l’appris plus tard, c’étaient les noms qu’on leur donnait dans la maison et qu’elles avaient fini par se donner elles-mêmes. Mademoiselle trouvait, en effet, et c’était une des originalités de sa dévotion, que l’on manque de respect aux saints en les interpellant trop souvent. Il est convenable de mettre des créatures humaines sous leur protection, mais nullement de les désigner comme leurs patrons vénérés. Blondelle me regarda plusieurs fois, se détournant même de son ouvrage, pour mieux me considérer. Mais elles ne me parlèrent point.

A l’heure du dîner, mademoiselle eut la sollicitude de venir me recommander à Mélanie, et lui dit de me faire dîner avec elles. D’abord Mélanie courba la tête en signe d’assentiment, mais, vite, se ravisant, elle courut après sa maîtresse qui déjà lui tournait le dos et lui cria à ses jupes :

 — Mademoiselle ne m’imposera pas de dîner à côté d’un inconnu qui n’a aucune référence, et qui est peut-être un monstre. Je préférerais la quitter.

Brave fille ! Je lui en voulus d’abord, mais comme à présent j’apprécie sa prudence et sa modestie, si différentes des manières effrontées de sa soeur !

C’était pourtant Blondelle que je regardais à ce moment le plus volontiers.

Dans la petite chambre que l’on m’avait réservée, ce fut elle qui m’apporta mon repas. Elle me regardait avec un sourire chaque fois qu’elle changeait une assiette.

Au dessert elle me dit en secouant la tête :

 — Hein, ma sœur, en voilà une chipie ! (C’était l’expression usitée à cette époque par les personnes qui ne prenaient pas garde à parler comme les ministres.)

 — C’est une aimable personne, lui répliquai-je. Je regrette seulement qu’elle ait de fâcheuses préventions à mon égard.

 — Oh ! c’est à l’égard de tout le monde. Si vous saviez les misères qu’elle a faites à ce pauvre Victor, votre prédécesseur !

« Pauvre Victor », je dois le dire, m’irrita. Est-ce qu’elle aurait été, par aventure, la maîtresse de cet homme qui voulait tirer sur le roi ? J’en frémissais. Toutefois je ne lui laissai point voir combien elle m’avait choqué et je continuai à causer gaiement avec elle sans me rien permettre de ce que défendent les convenances. Je dois avouer que pour paraître insensible à ces allées et venues, à ces façons de s’asseoir, de se lever, de se tourner, de se baisser, d’effleurer mes vêtements, bref à tous gestes nullement utiles et qui n’étaient inspirés que par le besoin qu’éprouvait Blondelle de se mouvoir, d’être coquette et provocatrice, il me fallut faire appel à toute ma force morale, et, au fond de l’âme, je rendis grâce à mon oncle de l’éducation vertueuse qu’il m’avait donnée. Peut-être cependant ces soutiens n’eussent-ils pas été suffisants si un fantôme, tout à coup, ne s’était dressé devant nous. C’était mademoiselle en camisole et en jupon de nuit, les cheveux roulés en papillotes, la personne et le visage pleins de menaces. Elle s’adressa d’abord à ma compagne :

 — N’avez-vous pas honte, Blondelle, d’être à cette heure à causer avec un jeune homme ? Si l’on savait cela dans la maison ! En tout cas, Dieu vous voit !

Et comme Blondelle, immobile, se contentait de rougir et de tortiller les doigts avec une apparence de confusion, mademoiselle la prit par les épaules et la poussa vivement dehors. Malgré la gêne où me mettait l’arrivée inattendue de ma maîtresse et les sentiments que m’inspirait Blondelle, je ne pus m’empêcher de rire à la vue de cette grande et forte fille que maîtrisait ce mince corps d’oiseau.

 — Quant à vous, mon garçon, fit-elle en revenant vers moi, tâchez de vous tenir et que cela ne recommence pas, ou, aussi vrai que je, m’appelle Villebrune, je vous flanque à la porte à l’instant.

Sur ces paroles elle emporta la bougie et m’enferma à clef. Je l’entendis se parler dans le corridor :

 — Il vient de chez le roi !... à peu près comme je viens de chez Notre Saint-Père le Pape...Beau roi, au reste ! Ce mirliflore-là est bien digne d’être son serviteur. Quel gueux que l’abbé de me forcer à prendre un domestique ! Vous verrez que ce gaillard ne sera seulement pas capable de lui répondre sa messe !

Je passai une nuit très inquiète, m’attendant à être renvoyé le lendemain. Ah ! plût à Dieu que j’eusse quitté cette maison ! Je n’aurais pas revu Blondelle.

Le jour n’avait pas encore paru, que mademoiselle me réveillait, m’ordonnait de me lever de suite et de venir faire des malles.

 — Nous allons partir, dit-elle, il se commet à Paris trop de crimes et d’abominations !

Elle comptait rester à la campagne fort longtemps ; ; et, craignant que son logis ne fût pillé ou incendié, elle emportait tout ce qu’elle avait de précieux.

Elle me dit de la suivre, et nous montâmes à une vaste chambre dont de hautes vitrines garnissaient les murs. Quatre prie-Dieu, un à chaque angle, formaient tout le mobilier. Elle fit le signe de la croix et me donna du bout de ses doigts fins de l’eau bénite, puis elle ouvrit les vitrines et j’aperçus une multitude de reliquaires ; les uns en bois, les autres en argent, en cuivre ou en or, selon, sans doute, l’importance de la relique.

 — Je vais emmener mes saints à la campagne, me déclara-t-elle. Vous allez donc monter ici les grandes malles du vestibule, et vous les remplirez avec beaucoup de précautions.

Ce ne fut pas une tâche aisée, car toutes ces petites boîtes vitrées étaient fort fragiles, et mademoiselle redoutait beaucoup qu’elles n’eussent à souffrir du voyage. A chaque instant, malgré son vénérable entourage, elle frappait du pied, me parlait comme à une bête et me lançait son juron habituel :

 — Ah ! sorcier d’animaux verts !

Enfin, dans l’après-midi, tous les préparatifs étaient achevés, et une berline de voyage nous attendait. Je montai avec mademoiselle, l’abbé, Mélanie et Blondelle ; le siège était réservé au cocher et aux malles qu’on n’avait pu placer ailleurs, si nombreuses qu’elles eussent contenu l’équipement de deux bataillons. Blondelle riait de bonheur ; Mélanie avait une physionomie moins sévère que la veille ; nous étions tous contents de partir, sauf mademoiselle et l’abbé qui semblaient très anxieux. Chaque fois que l’abbé apercevait un attroupement, ou même un ouvrier lisant le National ou la Réforme, il se renfonçait dans la voiture en disant :

 — Ces gens ont l’air sinistre !

 — Pourvu qu’ils ne nous fassent pas verser, répliquait mademoiselle non moins effrayée. Elle était fort superstitieuse et croyait à l’influence du mauvais œil.

Pour prendre une contenance, l’abbé se mit à lire son bréviaire ; mademoiselle tira de son manteau un chapelet, et en offrit un autre à Blondelle qui répondit étourdiment :

 — Merci, je n’en ai pas besoin.

Mademoiselle était sur le point de se courroucer d’un pareil manque de dévotion, quand la berline s’arrêta, la portière s’ouvrit, et un personnage tout de noir vêtu et coiffé d’un chapeau monumental nous salua sans courtoisie.

 — Il y a un accident ? demanda mademoiselle.

 — Nullement, répondit le nouveau venu qui nous regardait avec attention, les uns après les autres.

 — Alors, monsieur, je vous prie de vous retirer. Nous n’avons pas l’honneur de vous connaître.

 — Il n’en est pas de même pour moi, malheureusement, madame, dit l’homme au grand chapeau avec un sourire narquois. J’ai une pénible mission à remplir auprès de vous. Je me nomme Verrat, ajouta-t-il d’un ton important.

 — Eh ! que m’importe que vous vous nommiez Verrat !

 — Je pensais que vous connaissiez mon nom. Je suis agent de la Sûreté.

 — Est-ce que j’ai affaire à des gens de votre espèce !

 — Il y a un commencement à tout. Pour le moment, je vous prie de descendre.

 — Vous venez nous arrêter ?

 — Je désirerais faire une légère, une rapide constatation.

 — Allons, monsieur, dit mademoiselle en se tournant vers l’abbé Renaudin, montrons du courage, et sachons, s’il le faut, affronter le martyre.

L’abbé descendit après elle et, s’approchant de Verrat :

 — Je dois vous dire, monsieur l’agent, dit-il, qu’on se trompe étrangement sur les opinions du clergé. Sans doute, nous sommes pour l’ordre, mais nous ne sommes point opposés, non plus, aux réformes utiles, et même, en un sens, nous approuvons la Révolution, si elle reste sage et modérée. Le christianisme est d’origine démocratique et ce serait compromettre maladroitement le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, de prendre pour les ennemis du peuple ses plus zélés défenseurs.

Son petit discours n’eut aucun succès.

 — Êtes-vous fou, dit Verrat, ou si vous vous fichez de moi ? A qui voudriez-vous en faire accroire ?

L’abbé se mit le menton dans son rabat et devint soucieux. Il ne savait à quoi attribuer la réplique grossière de son interlocuteur.

Cependant Verrat demandait à mademoiselle de lui donner les clefs pour ouvrir les malles.

 — Ça, jamais, jamais ! répétait-elle. Tuez-moi, mais vous ne les aurez pas.

 — C’est bien, dit Verrat.

Et il fit un signe à deux des hommes de police qui l’accompagnaient et qui se mirent à fouiller assez brutalement mademoiselle, malgré ses injures et ses griffades.

 — Ah ! s’écria l’un de ces hommes en levant un énorme trousseau de clefs. Tant qu’à faire, j’aurais mieux aimé fouiller la grande fille.

Il regardait Blondelle qui prit une attitude de reine offensée, puis partit d’un fou rire.

 — Qu’est-ce que c’est ? fit un policier en ouvrant une malle : des échantillons dans des boîtes d’or !

 — C’est bien cela, c’est bien cela ! dit Verrat en se frottant les mains : elle volait tout ce qu’elle pouvait trouver.

 — Je vous défends, glapissait mademoiselle d’une voix haletante, je vous défends de toucher à mes saints !

 — Oh ! lui répondait-on, tu peux être tranquille, nous n’avons pas envie de te manquer de respect.

 — Quelle horreur ! quelle abomination ! s’écriait l’abbé Renaudin en joignant les mains vers le ciel.

Verrat avait laissé les malles et comparait la physionomie du prêtre à un petit portrait au crayon qu’il tenait à la main.

 — Voulez-vous prendre la peine de ne plus remuer ? lui dit-il ; et, tirant un mètre de sa poche, il mesura la taille de l’abbé.

 — C’est bien cela ! s’écria-t-il. A présent, voyons les pieds. Veuillez avoir la bonté de vous déchausser.

Et il mesura aussi les pieds de sa victime, puis brusquement, comme le pauvre prêtre remettait ses souliers, il lui plaça, devant le visage, et à lui toucher les yeux, le portrait qu’il regardait tout à l’heure.

 — Reconnais-tu cet homme ? demanda-t-il.

 — Non, répliqua l’abbé. Qui est-ce ? Un membre du nouveau gouvernement ?

 — C’est Joseph Soubrier, voleur de profession, assassin d’occasion, et qui aujourd’hui s’est déguisé en ecclésiastique pour mieux tromper son monde.

 — Comment, ce misérable à l’audace de prendre la soutane ?

 — Tu dois bien connaître ses habitudes, comme celles de son aimable compagne Claire Révoil, voleuse et recéleuse de bijoux ?

 — Non seulement je ne les connais pas, mais je né voudrais pas les connaître.

 — Ce portrait est pourtant bien le tien, mon ami.

 — Comment, le mien ! Mais il n’y a pas un trait qui me ressemble.

 — Et qu’est-ce que cela me fait ? Est-ce qu’on ne change pas de physionomie tous les jours ? Moi, je me composerais tous les visages du monde. Ce qui ne trompe pas, c’est la taille, c’est le pied. On ne transforme pas son pied. Or, tuas la taille et le pied de Joseph Soubrier. Tu es donc Joseph Soubrier.

 — Mais c’est fou ! Et pourquoi me serais-je déguisé en prêtre, au moment où beaucoup de gens sont prêts à leur faire un mauvais parti ?

 — Evidemment, il n’y avait aucune raison, mais c’est justement ce qui t’a décidé. Car s’il y avait eu une raison, tu pouvais croire que je la soupçonnerais. Tu as voulu jouer au plus fin avec moi : c’est ton malheur ! On n’échappe pas à la Sûreté, on ne se dérobe pas à la vigilance et à la perspicacité de Verrat. Je connais la tête d’un criminel comme le tiroir de mon secrétaire.

L’abbé et mademoiselle étaient accablés. Enfin l’abbé s’écria :

 — Je vous jure, monsieur, que vous commettez une erreur ! Je suis l’abbé Renaudin, connu à l’archevêche et dans tout le clergé parisien. Quant à Mlle de Villebrune, ma très respectable amie, il n’est personne, dans le faubourg Saint-Germain, qui ne vante sa grande dévotion et ses charités. Je vous supplie de prendre des renseignements aussitôt et de ne pas interrompre notre voyage.

 — Je n’ai pas besoin de renseignements, répondit Verrat.

Cependant un homme très correctement vêtu vint l’aborder.

 — Que fais-tu ici ? dit-il d’un ton autoritaire, on t’attend à la Sûreté.

 — Je viens d’arrêter Soubrier et Claire Révoil.

Et Verrat montra sa capture.

L’arrivant éclata de rire.

 — Mais tu ne connais donc pas ces vieux fous... ?

Et il lui chuchotait à l’oreille.

 — Pourtant, il a bien sa mesure, répliqua Verrat incorrigible.

Il s’approcha de mademoiselle et lui dit d’un ton rageur :

 — Vous pouvez remonter en voiture ; puis il ajouta, comme machinalement :

 — Mais une autre fois, faites attention !

Mademoiselle jeta un regard sur la malle ouverte.

 — Ils ont brisé mon saint François de Sales ! s’écria-t-elle douloureusement en prenant un reliquaire en or.

 — Consolez-vous, dit l’abbé, nous lui ferons mettre un verre à notre retour.

Je dus moi-même refermer et replacer la malle. Les policiers avaient disparu.

 — Merci, mon Dieu ! s’écria l’abbé lorsque nous fûmes remontés en voiture. Un peu plus nous étions de nouvelles victimes de la Justice des hommes.

Le voyage se continua plus-heureusement. bien que le retard que nous avait causé l’absurde erreur des policiers nous mit dans plus d’un embarras en désorganisant nos relais. Mademoiselle eut à diverses reprises des éclats de colère, mais ils ne durèrent point, tant elle était au fond satisfaite d’échapper aux périls d’une révolution et de revoir son château familial de la Prunellière. Nous nous arrêtâmes le premier soir à Chartres et, malgré l’heure nocturne, mademoiselle eut une longue discussion avec l’abbé au sujet du nombre de chambres qu’il convenait de prendre.

 — Evidemment, mon cher abbé, dit mademoiselle, j’ai pleine confiance en vous, mais les patrons de l’hôtel ne me paraissent pas des gens bien pensants, et ils vont tenir les propos les plus scandaleux s’ils nous voient dans le même appartement. Et comment laisserait-on ce jeune homme coucher auprès de ces deux filles, dont, l’une a des dispositions tout à fait fâcheuses pour le plaisir ?

 — Mademoiselle, répondait l’abbé, en temps de révolution, l’argent est rare, les rentrées sont difficiles ; il convient de ne pas faire de prodigalités et d’épargner le plus possible. Il serait inconsidéré de prendre plus de deux chambres.

 — Mais la morale, l’abbé, la morale !

 — Mademoiselle, nous n’empêcherons ni les calomnies, ni les mauvaises actions ; ne nous chargeons pas de celles du prochain. C’est assez de porter les nôtres.

 — C’est bien ! dit sèchement mademoiselle, je me lave les mains de ce qui peut arriver.

CHAPITRE III

LE CHATEAU DE LA PRUNELLIÈRE — ASTUCE FÉMININE — LA MÉCHANCETÉ PUNIE OU L’INNOCENCE RECONNUE — A QUOI L’AMOUR NOUS ENTRAINE

La sage Mélanie était très effrayée de ma présence. Elle éleva au-devant du lit où elle devait dormir avec Blondelle une véritable barricade, poussant des chaises et une armoire entre nous, et fermant si bien ses rideaux qu’elle risquait de s’étouffer avec sa sœur. Mais, lorsqu’elle se fut assoupie, Blondelle se délivra un peu et montra au-dessus de l’échafaudage de meubles sa riante et espiègle figure ; puis, descendant dans la chambre, elle se livra à mille jeux et à toutes sortes de gamineries qui n’étaient rien moins que modestes, et que je ne me permets pas de décrire de crainte d’offenser la gravité de mes lecteurs. De temps à autre, Mélanie se réveillait en poussant des cris comme si elle venait de subir en rêve quelque assaut malicieux. Après s’être étonnée un instant de sa solitude et avoir appelé sa soeur : « Blondelle, où es-tu ? » elle retrouvait le sommeil lourd des âmes innocentes, et Blondelle, haletante un instant d’être surprise, reprenait ses gambades.

J’étais à cette époque d’une telle ingénuité que ce n’était guère que par politesse que je souriais à tant d’agaceries ; Blondelle m’inspirait surtout une jalousie féroce. Ses mouvements libres et hardis me donnaient moins le désir de ce beau corps qu’elle était si peu attentive à cacher, qu’ils ne me rappelaient le souvenir désagréable de Victor Alloux.

Quand elle eut pris assez de divertissement, elle songea à se reposer, mais à peine était-elle couchée que mademoiselle apparut, ouvrit les rideaux des lits, alluma une chandelle.

 — Allons, vite ! la berline est attelée !

Aussi, dans la voiture, Blondelle penchait la tête à droite et à gauche, les paupières chargées de sommeil.