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Kristel, la reine des glaces

De
464 pages

« Alors c'est toi qui écrit des romans policiers? » C'est ainsi que Pierre est apostrophé lors d'une soirée entre amis. Mis au défi, il commence la saga de Kristel pour les beaux yeux de son interlocutrice, et en verra sa vie chamboulée.
Kristel, la reine des glace, c'est l'histoire d'une femme libre, féministe, amoureuse, ce qui lui vaudra de belles aventures, mais aussi quelques déboires, de Paris à Göteborg, en passant par la Toscane et Boston. De 1968 à sa mort, l'amitié et l'amour jalonneront sa vie.
Ce livre c’est aussi l'histoire de Pierre, et les deux récits se succèdent, se répondent, vont jusqu'à se télescoper.
Assez parlé, à vous de plonger dans la vie de Kristel, la reine des glaces.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-66742-7

 

© Edilivre, 2014

KRISTEL

Tome 1 : 1968-1988 : la reine des glaces

« Tant qu’à avoir des problèmes, autant les provoquer »

Devise casse-pieds.

« Impose ta chance, serre ton bonheur, et va vers ton risque »

René CHAR

 

 

– Alors c’est toi qui écris des livres policiers ?

Pierre se retourne, un peu surpris par cette apostrophe directe dès le début de la soirée. C’est la première fois que Claire l’invite avec ses amis, il s’attendait plutôt à passer inaperçu. Face à lui, une jolie femme à la chevelure châtain et aux longues et larges boucles dansantes. Des yeux éclatants, deux soleils fulgurants dans cet automne de merde qui suinte l’humidité. Il n’aime pas l’automne, encore moins celui là qui lui distribue les déceptions comme des arbres tombent les feuilles. Le regard est accompagné d’un sourire mélangeant bonté et voracité. Troublant et déstabilisant. Pierre se détend et laisse passer encore deux ou trois secondes de silence avant de répondre.

– C’est moi Pierre. Que sais-tu d’autre sur mes livres ?

– Moi c’est Christelle et je ne sais rien d’autre, mais je ne demande qu’à apprendre. Comment tu écris ?

– Selon l’inspiration. Les idées viennent et si j’ai une feuille j’écris, sinon je les stocke dans ma mémoire centrale et les ressorts ensuite.

– Les mêmes ?

– En général non, elles sont modifiées, mûries, enrichies ou appauvries. Une idée en entraîne une autre et l’histoire avance. Souvent les idées les plus fortes viennent la nuit pendant mes insomnies, mais j’ai généralement la flemme de me lever, j’essaie de reconstituer le matin.

Le regard de Pierre quitte un instant les yeux de Christelle, des yeux clairs, marron clair, tellement surprenants d’intensité. Pierre est attiré par la fenêtre, qui donne sur la rue. En guise de rideaux, Claire a installé des guirlandes de noël lumineuses qui vont du plafond au sol, elles clignotent et transforment totalement l’ambiance de la pièce. Eteintes, la rue et l’immeuble d’en face imposent leur présence ; allumées, la pièce est isolée, l’extérieur n’existe plus.

– C’est facile pour toi d’écrire ?

Christelle le tire de sa rêverie, toujours ce regard, ce sourire, que Pierre a du mal à affronter de peur de s’y perdre.

– Oui écrire est facile. Ce qui est compliqué c’est de prolonger l’histoire, de bâtir un scénario qui se tient.

– Tu pourrais écrire, là, si tu avais une feuille ?

Christelle est envoûtante malgré son obstination à refuser de mettre dans le bon ordre les phrases interrogatives. Pierre essaie de ne pas sombrer, pas tout de suite, pas déjà.

– Oui, pourquoi pas. As-tu un thème, un point de départ ? On peut jouer à écrire quelques minutes.

Claire passe près d’eux en souriant. N’oubliez pas le champagne ! Regard complice avec Christelle qui lui demande du papier. Pierre a un stylo dans sa poche, Pierre a TOUJOURS un stylo dans sa poche.

– J’ai un sujet, mon prénom. Merci Clairinette pour les feuilles. Tiens Pierre.

Il sourit, prend la feuille et écrit :

Christelle, Kristel, Christel, Cristel, Cristelle …

– Quelle orthographe choisis-tu pour ton prénom ?

– D’habitude c’est Christelle, mais là on va prendre Kristel.

Pierre plonge de nouveau dans ses yeux, il sent qu’un fil ténu mais bien réel les relie maintenant.

– Alors tu auras une mère Suédoise.

Les invités leur font une petite place sur la table marocaine, entre les flûtes, les serviettes en papier et les premiers plats de gourmandises pour l’apéritif. Ils s’assoient côte à côte, Pierre à gauche et Christelle à droite, et il commence à écrire.

Kristel, une histoire baroque

Si vous rencontrez un jour Kristel, vous ne l’oublierez jamais. Elle envahit tout et les autres disparaissent. Elle a une histoire, une longue histoire qui plonge ses racines dans le temps et l’espace. Evitez de trop regarder ses yeux, vous pourriez devenir aveugle au monde et ne plus voir qu’elle.

Pierre sent le regard de Christelle sur la feuille, elle suit le stylo, déchiffre les mots à peine nés. Elle s’est rapprochée et est contre lui maintenant.

Kristel porte en elle la fierté des Vikings, mais pas seulement, elle a aussi la beauté épanouie des femmes du sud et l’élégance naturelle des chats. Mère Suédoise, père Italien. Pour les chats, je ne sais trop, mais l’inspiration viendra.

– J’adore les chats, c’est un peu ma véritable histoire que tu veux écrire ?

– Comment pourrais-je ? Nous venons juste de nous rencontrer ! Sauf que j’ai l’impression que tu me souffles des mots, des idées.

Le bras gauche de Christelle entoure maintenant les épaules de Pierre, sa voix est descendue dans les basses, leurs cuisses se touchent, leurs souffles se mélangent.

– Peut être ; tu continues ?

Pierre la regarde, à la fois troublé et serein, il reprend l’écriture, plus rien n’existe au monde que cette proximité.

L’histoire de Kristel commence il y a 32 ans.

– Non, tu es gentil, mais c’est 40.

– Ce n’est pas que ton histoire, c’est aussi mon délire !

– 40, c’est un beau nombre.

L’histoire de Kristel commence il y a 40 ans, ou plutôt 2 ans avant. Une jeune Suédoise de 20 ans décide de venir à Paris la première quinzaine d’août. Elle a appris le Français à l’école, comme d’ailleurs l’anglais et l’allemand. Pas l’Italien. Elle s’appelle Erika.

Un jeune Italien de 22 ans décide de venir à Paris la première quinzaine d’août. Il a appris le Français à l’école, comme d’ailleurs l’Anglais et l’Espagnol. Pas le Suédois. Il s’appelle Adriano.

A saint Germain des Prés dans les années 60 le jazz explose, les nuits sont folles et chaudes, une Suédoise et un Italien dansent ensemble au caveau de la huchette. Ils se plaisent, ils boivent du champagne, ils sont gais.

En parlant de champagne, deux flûtes pleines apparaissent devant Christelle et Pierre ; par ce geste Claire essaie de les ramener un peu dans sa soirée.

– Allo la station, ici la terre, les bulles sont servies, peut être pourriez-vous trinquer avec nous ?

Ils émergent de leur monde, ils irradient tous les deux. Ils se quittent un instant des yeux pour trinquer et saluer les huit autres personnes présentes, ces huit autres qui se moquent gentiment d’eux deux. Pierre tient sa flûte dans sa main gauche, la droite a irrésistiblement rejoint la cuisse de Christelle, elle est en jupe, son collant est fin, sensation agréable.

– Pouvons-nous jouer nous aussi ?

– Non Clairinette, pas dans mon histoire. On continue encore un peu et on revient avec vous. Pierre s’il te plait, finis la nuit de Saint Germain des prés.

Pierre la regarde et trinque de nouveau avec elle. Ils boivent une gorgée, ils sont si proches qu’ils ne peuvent faire autrement que de s’embrasser. Huit regards sont sur eux, étonnés.

– Encore quelques lignes et nous interrompons l’histoire. Elle est bien partie, elle ira loin. Une autre histoire nous attend dans la vraie vie.

La nuit avance au rythme des danses, il fait trop chaud maintenant à tant remuer, alors ils remontent à l’air libre. Ils peuvent enfin parler, le son de la musique est étouffé. D’abord chacun dans sa langue mais ça ne marche pas. Alors ils essaient toutes celles qu’ils connaissent. Va pour le Français et l’anglais, ils mélangeront les deux à leur convenance. Maintenant qu’ils se comprennent ils peuvent se dire qu’ils s’aiment. Enfin peut être, ce soir ou plutôt ce matin, demain on verra.

Ils marchent sur le boulevard saint Michel, de rares voitures passent encore. C’est une époque où l’on reconnaît la marque d’un véhicule rien qu’au bruit de son moteur, parce qu’ils ne sortent pas tous de la même chaîne. L’air s’éclaircit, le jour s’introduit, et Adriano embrasse Erika. Ils vont voir la seine juste à côté, ils veulent admirer le soleil se lever sur le fleuve et faire un vœu. Chacun dans sa tête le prépare sans savoir que c’est le même. Un soupçon de fraîcheur monte de la seine, ils s’embrassent ils s’enlacent, et enfin le soleil parait. Leur vœu s’échappe en un murmure : je t’aimerai jusqu’à la fin des temps et nous aurons deux enfants. Deux voix pour une phrase identique, alors ils éclatent de rire et s’embrassent encore.

Christelle enserre l’épaule de Pierre au point qu’il en a mal et cesse d’écrire. Il la regarde, elle a les larmes aux yeux.

– Pierre, comment tu sais ?

– Savoir quoi ?

– Ce serment que mes parents ont prononcé. Ce n’était pas au dessus de la seine mais c’était les paroles !!! Pierre, comment tu fais ?

Christelle avait haussé le ton, plus personne ne parlait. Elle se tait, un silence plan.

– Excusez-moi mais c’est trop surprenant.

Huit regards sont de nouveau fixés sur eux.

– On arrête, dit Pierre doucement, je suis vidé.

– Ton verre aussi !

Claire remplit leurs deux flûtes, quelqu’un dépose devant eux un plat de toasts au saumon fumé, les conversations reprennent, Christelle et Pierre se regardent et se sourient comme s’ils acceptaient l’évidence de ce mystère.

On boit, on mange, la soirée avance et personne ne peut séparer Christelle de Pierre et Pierre de Christelle. Chacun essaie, d’abord naturellement, ensuite comme un jeu, chacun réussit le temps de quelques phrases, et immanquablement il se retourne vers elle et elle vers lui et reprennent le fil de leur histoire. Depuis que Pierre a cessé d’écrire Christelle en profite pour lui souffler des idées et des phrases, elle aussi veut écrire le roman. Et Pierre laisse faire, il écoute et en rajoute, heureux peut être de ne pas porter seul cette épopée qu’il sent immense. Des paris sont lancés pour savoir qui les interrompra le plus longtemps. Claire se glisse carrément entre eux pour entreprendre Pierre, elle est convaincante, Pierre décroche, lui parle et s’emballe, les chronos tournent, et puis Christelle revient dans son champ de vision, le charme est rétabli, ils se rejoignent et s’embrassent, Claire a le record et est applaudie.

– Vous savez, nous ne sommes ni sourds ni aveugles dit Christelle. Plus la peine de parier, nous revenons parmi vous, on fait un break.

Encore quelques verres, de nouveaux canapés, ils sont au cœur de la nuit. Et minuit approche, l’heure d’aller en boite dépenser toutes ces calories accumulées en si peu de temps. Christelle et Pierre se regardent en point d’interrogation. La boite c’est le bruit, la non communication si ce n’est celle des corps narcissiques. Regarde comme JE bouge, regarde comme JE danse bien ! Tous deux sentent qu’ils ne seront pas de ce voyage, ils ont une autre idée, se retrouver tous les deux, poursuivre leur histoire.

Huit paires d’yeux les regardent s’éloigner main dans la main sur ce trottoir grasmouillé de novembre. Un taxi passe, ils le hèlent et disparaissent.

Le temps est comme aboli, à peine partis ils sont arrivés devant chez Christelle rue d’Alésia. A peine ont-ils payé le chauffeur, qu’ils sont dans l’appartement, enlacés dès l’entrée.

– On reprend le livre quelques minutes ?

Pierre hésite, Christelle a l’œil tellement gourmand ! Il sort ses feuilles de sa poche de manteau, elle le mène jusqu’à la petite table de la salle à manger. Deux sièges, un stylo, et la plongée dans l’imaginaire est relancée.

L’histoire d’amour entre Erika et Adriano dura d’abord jusqu’au 15 août. Une histoire de baisers à l’aube, de promenades dans les quartiers pittoresques d’un Paris déserté par ses habituelles fourmis, remplacées pour un mois par des touristes alanguis. Ils se lèvent vers midi, déjeunent d’un café crème avec tartines beurrées, dînent à la terrasse d’un bistrot, traînent encore du quartier latin jusqu’à Saint Germain, ou à Montmartre, des fois à Montparnasse, et vont dormir quand la nuit abdique. La belle vie, la vie sans question. Jusqu’au 14 août. Leurs valises les ramènent à la réalité : ils s’aiment et vont être séparés. Erika est une battante, comme sa mère Kristel, et sa grand-mère Erika. Ces deux prénoms sont une tradition familiale pour les filles aînées, la liaison jamais interrompue avec leurs ancêtres. Elle habite Göteborg, il habite Milan, alors pourquoi ne pas s’installer à Paris ? Il n’y a pas encore de chômage en 1966, travailler est une question de bonne volonté, et de relation aussi, un peu. Le père d’Erika est dirigeant d’entreprise, il a des clients en France et il adore sa fille. Le père d’Adriano est avocat d’affaire, il a des clients en France, il aimerait voir son fils adoré lui succéder. Alors ils vont rentrer quelques semaines dans leur pays, le temps de préparer le retour à Paris.

15 août, les adieux, la séparation, les serments échangés à Orly et l’espoir de ce couple futur.

– Et Kristel, elle est où dans tout ça ?

– Elle approche. Et si nous allions au lit ?

Ils s’enlacent et glissent dans la vaste chambre de Christelle, la nuit est à eux, à eux deux.

 

 

Dimanche matin 11 heures, ils se réveillent ébahis d’être ensemble et heureux. C’est allé si vite ! Un flash, on se laisse aller, c’est facile et le lendemain on se retrouve avec une histoire d’amour sur les bras sans même encore connaître celui ou celle que l’on aime. On a envie de prolonger l’instant magique, mais l’on sent bien que la réalité veut nous rattraper. Alors on s’arrange, on introduit cette réalité par petites touches pour ne pas tout bousculer, en douceur comme cette nuit, comme cette vie qu’ils veulent.

11 heures, c’est l’heure du brunch. Douchés, légers, ils descendent dans ce Paris encore morose. Un jour ils supprimeront l’automne, cette saison de déprime. Bruncher et parler, tout se dire ou presque.

Pierre n’est pas rentré chez lui, il n’a pas prévenu, il était trop tard pour téléphoner ; il n’était pas vraiment attendu, ce n’est qu’une goutte supplémentaire dans cet océan d’échec. Un pas reste à franchir, le dernier, le final, celui qui fait mal. Et sa fille…

Christelle est seule ce week end, enfin depuis 8 jours, son compagnon en déplacement à l’étranger comme souvent, trop souvent. Ils se connaissent depuis deux ans et c’est de pire en pire. Il est chercheur, il est surtout courant d’air réapparaissant parfois un dimanche soir, saoul de fatigue qu’il nomme jet lag, même que la dernière fois le jet lag devait avoir des cheveux blonds méchés comme ceux trouvés sur la veste de costume. Alors chacun est encore dans son appartement, chacun a sa vie, et elles vont se séparer, ce sera la fin d’une illusion.

Ils déjeunent tout en parlant, ils font ce midi ce qu’ils n’ont pas fait hier : ils s’apprivoisent, ils s’apprennent en méthode accélérée, ils sont si proche.

– Tu as le livre ?

– Oui, il ne me quitte plus ! Nous l’avons débuté comme une farce, veux-tu continuer sérieusement ?

– Bien sûr ! Je me suis prise au jeu. Je ne connais rien sur la Suède, et toi ?

– Moi non plus, nous puiserons nos informations dans des guides et le reste nous l’inventerons. Reprenons.

Kristel naît le 31 mai 1968 à Paris. Sa mère aurait aimé participer aux évènements, mais vu l’heureux qu’elle attendait, elle s’est contentée de suivre les péripéties à la télévision et à la radio, plus réactive et moins étatique. Les étudiants courent, les CRS chargent, les pavés et les matraques entament les crânes plus ou moins intelligents, les barricades fleurissent dans les rues en partie désertées par les voitures en recherche d’essence.

La musique a changé, ce que l’on appelle le pop envahit les antennes, mais c’est déjà du rock. Les Doors impressionnent avec « light my fire », les Rolling Stones écrasent les Beatles avec « Jumpin’ Jack flash », Pink Floyd décolle avec « astronomie domine » et Jimi Hendrix torture sa guitare.

Erika accouche le matin dans une petite clinique sans gréviste, Adriano est présent et sa fille le charme au premier regard. Il est la première victime d’une longue liste. Mais un père est une victime consentante. Kristel est en parfaite santé et déjà exigeante. Elle fait ses premiers pas dans la vie seule avec ses parents, les grèves empêchent les familles de venir de Suède et d’Italie. Ce n’est que partie remise, elle les fera tourner en bourrique un peu plus tard.

Après une semaine, c’est le retour à la maison, en taxi DS. Un signe de la vie ? Soudain le deux pièces devient petit, de nouvelles habitudes s’installent au rythme de Kristel. C’est un bébé souriant, pas difficile du moment que l’on s’occupe de lui. Elle avale bien ses biberons, elle dort bien, ses grands yeux ont l’air de comprendre le monde.

Adriano a peu de travail, le cabinet d’avocats où il exerce grâce aux relations de son père, est au ralenti, comme le reste du pays. Il est heureux de ce répit, il voit Kristel grandir. C’est aussi pour cette raison qu’Erika a pris trois mois de congé. Elle est maintenant responsable de communication d’une filiale de son père. La promotion des produits Suédois attendra. De toute façon, la mode en ce moment est à San Francisco et au flower power, les harengs et le saumon fumé se font discrets.

Le mois d’août arrive et la France qui a à peine repris le travail se met en vacances. Tous trois partent d’abord en Suède. Les parents d’Erika deviennent fous de cette petite poupée rousse, toute la famille s’extasie. Ils l’auraient préféré blonde, mais Adriano n’a pas le style Viking. Elle est tellement souriante que l’on pardonne.

Il fait soleil et la nature est magnifique autour de Göteborg Elle se dépêche, l’hiver s’impose tellement vite et si longtemps. Kristel fait maintenant ses nuits, elle pousse toute seule, elle rigole, elle donne l’impression, déjà, de prendre la pose.

C’est la même joie à Milan, le même enthousiasme de la famille. Certes ce n’est pas un garçon mais elle a les cheveux blond vénitien, alors on pardonne. Erika découvre avec délice le lac Majeur, si différent des lacs de son enfance. Kristel est plus souvent dans des bras accueillants que dans sa poussette, c’est la belle vie. Paulo, le frère aîné d’Adriano, est un fanatique de belles voitures, il possède une Ferrari 330 GT grise, et y dépose délicatement les petites fesses de Kristel. Incroyable à deux mois et demi, mais ses yeux s’agrandissent comme si elle voulait fixer à jamais ce moment dans sa mémoire, comme si elle se disait : un jour j’en aurai une moi aussi, et rouge.

Les congés se terminent, c’est le retour à Paris. Adriano veut emmener la petite aux 24 heures du Mans, reportés en septembre pour cause de pavés volants au printemps. Erika refuse, il insiste, elle hausse le ton et c’est leur première dispute en deux ans. Kristel n’en rate pas un mot, elle les regarde curieusement comme si elle comprenait ce qui se passe sans comprendre pourquoi cela se passe. Erika a le dernier mot, Adriano ira seul au Mans en maugréant. La petite restera au chaud à Paris à l’abri de la pluie diluvienne qui tombera sur le circuit, noyant les voitures et le spectacle. Adriano reviendra avec un gros rhume. Bien fait pour toi ! Cette histoire laissera des traces dans leur couple et dans l’esprit de Kristel.

Lui ne pourra plus oublier le bruit des Ford GT 40, et la stridence de la Matra 630. Ce sera le grand début de sa passion pour la course automobile, qui finira par le perdre.

Elle cherchera à retrouver ces moments d’intimité baignés de musique avec sa fille. Le premier Pink Floyd et le premier Doors se partagent l’électrophone. « Interstellar overdrive » la fait rêver sans même fumer, la voix de Jim Morrison la transporte, cette voix si pure et juvénile, qui quatre ans plus tard sera devenue celle d’un vieux bluesman usé sur « L.A. woman ». Elle en a profité, car lorsqu’Adriano est là c’est Bob Dylan et les premiers disques des Beatles qui tournent en boucle.

Et Kristel enregistrera les disputes devenues régulières de ses parents.

Il est 13 heures et presque simultanément leurs portables sonnent, c’est l’autre qui vient aux nouvelles. Leurs réponses sont d’abord empruntées, le temps de changer de monde. Et puis les mots s’écoulent, précis et tranchants, ce n’est pas la peine de mentir. Christelle et Pierre sont main dans la main, yeux dans les yeux. Oui je suis avec un autre, une autre, ne te force pas à rentrer demain ce n’est vraiment pas la peine, je serai là ce soir tard. Ils n’ont plus aucun doute, l’avenir c’est Christelle et Pierre, l’intendance suivra. Les téléphones se taisent, ils se sourient et s’embrassent, s’embrasent encore et encore.

– Retour à l’appart ?

– Retour au lit ?

Dimanche soir, Pierre est rentré et Christelle est en manque. La solitude écrase ses épaules. Elle se raisonne : il sera là mardi soir, mercredi soir et peut être plus. N’empêche qu’elle est en manque. Alors elle s’agite, fait du ménage, du rangement, virevolte dans cet appartement devenu soudain trop grand. Elle change le lit, elle ne veut pas pendant deux nuits avoir son odeur et son absence. Elle grignote sans faim histoire de s’occuper. Elle prend une douche bien chaude, puis coiffe avec précaution ses longs cheveux en faisant bien attention à leurs larges boucles, elle en est fière et Pierre les a appréciés. La télé débite ses sornettes, Christelle zappe, mais rien ne l’accroche. Elle éteint la télé et met un disque. Indochine fera l’affaire avec les concerts à Hanoi. Sur le premier disque les sonorités Vietnamiennes se marient en beauté avec les rythmes d’Indochine, et dans le deuxième disque elle retrouve le groupe qu’elle aime, mélodique et noisy, un peu gothique. Pierre a laissé leur livre. Christelle allume son ordinateur et commence à taper l’histoire de Kristel. Doit-elle s’impliquer autant dans ce récit ? Il est de pure invention en théorie, ce n’est pas un décalquage de sa vie, elle va pousser Pierre à délirer vraiment.

Pierre arrive chez lui. L’explication est simple : il y a quelqu’un d’autre, je serai ici à mi-temps avant solde de tout compte et arrangement pour Lola. Ce n’est pas un drame, juste l’épilogue d’un beau ratage. Pas d’assiette qui vole, pas de verre qui s’écrase contre le mur, encore moins de hurlement ou de baffe. Juste le silence des illusions perdues. Pierre prépare sa valise avec ses vêtements préférés, quelques disques et livres, un objet : la fusée de Tintin. Elle et lui sont inséparables. Pierre se revoit enfant, lisant « objectif lune » et « on a marché sur la lune » dans le jardin de son arrière grand-mère en ce qui était encore la Seine et Oise. Un beau jardin avec des arbres fruitiers donnant des cerises véreuses, des pommes acides et des poires vite blettes, mais aussi des fraises blanches et de magnifiques chênes centenaires.

Avant de se coucher il écoute un peu de musique au casque. Led Zeppelin, « how the west was won » sera son passeport pour le sommeil. Ce disque est grandiose, le hard choc des Titans.

 

 

L’été 70 est chaud à Göteborg. Erika est arrivée le 2 août chez ses parents, bien sûr accompagnée de sa puce Kristel qui a 2 ans. La famille ne s’est pas réunie depuis noël. Le frère aîné d’Erika passe régulièrement voir la princesse, comme il l’a surnommée à cause de ses longs cheveux roux et de son élégance. Déjà elle choisit ses vêtements et leur couleur, évitant toute faute de goût. Elle est très robe et aime les couleurs vives. N’essayez pas de la contrarier en voulant lui faire porter un pantalon marron ou noir, vous obtiendrez une colère immédiate. Erika ne se rend pas compte que sa fille est capricieuse, mais son frère Karl et sa sœur Anja vont lui ouvrir les yeux pendant ces quatre semaines.

Sous ce soleil, les paysages du lac Vänern sont d’une rare beauté et la famille s’y rend régulièrement. Kristel adore l’eau, celle du lac dans lequel elle se jette à la grande peur de mamy Kristel et de papy Gustav. Enfin, surtout la première fois, après cela devient un jeu. Elle voudra faire la même chose dans la magnifique fontaine de Neptune du centre ville, mais l’interdiction sera absolue. Elle pourra y tremper les mains, pas plus. Son amour pour la fontaine de Neptune est né cet été là et ne se démentira plus. Dès qu’elle sera en âge d’avoir un appareil photo, elle la fixera sur pellicule à chacune de ses venues à Göteborg. La fontaine seule, la fontaine et Kristel, la fontaine et Kristel et X, sous le soleil ou enrobée d’une gangue de glace.

Anja est revenue pour le mois. Elle fait ses études de littérature anglaise à Londres. Elle ne sait pas où cela la mènera, mais elle est heureuse d’apprendre, d’élargir ses connaissances. Elle ne retourne pas très souvent en Suède, elle apprécie l’atmosphère londonienne post summer of love, cet air de liberté un peu partout, la musique rock qui explose sur toutes les scènes. Elle s’amuse, ses aventures amoureuses sont nombreuses et des deux sexes, la Suède lui parait si calme ! A chacun de ses retours, elle ramène les derniers livres ou disques à la mode de l’avant-garde.Cette fois-ci c’est Frank Zappa avec « hot rats » et King Crimson, “in the court of the crimson king”.Anja a des goûts un peu élitistes.

Kristel adore les pique-niques au bord du lac. Rien n’est improvisé, mamy fait les courses la veille avec sa petite liste bien ordonnée, papy prépare la nappe et le panier d’osier qui contient la vaisselle. Et le matin, juste avant le départ, tout est précautionneusement rangé dans le break Volvo 145 rouge. Pour Kristel, le pique-nique c’est la fête. Et déjà elle a le sens de la fête.

Son père n’est pas là, retenu à Paris comme d’habitude. Il est souvent retenu ailleurs qu’à la maison. Il s’est lancé dans le rallye automobile, plus abordable que les courses d’endurance. Il a acheté en juin une ancienne R8 Gordini et il passe la plupart de son temps libre dans un garage de Levallois à préparer et améliorer la bête. Il veut courir dès septembre. Kristel ignore presque tout de cette passion, elle n’a vu qu’un cliché en noir et blanc de l’engin de course. Erika par contre connaît la rengaine, et y voit surtout un dérivatif pour fuir le foyer.

Vers le vingt août oncle Karl leur fait une surprise : il vient déjeuner un midi avec une jeune fille blonde, aussi grande que lui qui mesure un mètre quatre vingt cinq. Elle s’appelle Beate, elle est à la fois douce et déterminée. Karl et Beate se connaissent depuis quelques semaines, ils se sont rencontrés sur le bateau qui relie la Suède au Danemark. Un court voyage, suffisant pour donner envie de se revoir. Karl a vingt six ans, il a suivi la voie de sa mère, il est professeur à l’université de Göteborg où il enseigne les maths, la physique, la chimie. Beate a vingt six ans aussi et elle est infirmière. Elle aime les gens, elle aime parler, elle inspire tout de suite la sympathie. Malgré sa grande taille elle est d’allure sportive avec ses cheveux courts. Avec Karl, ils font du vélo et de la natation, ils prévoient pour cet hiver une grande randonnée à ski de fond.