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L’Affaire d'Auteuil - Mort de Victor Noir

De
138 pages

On lit dans le Figaro du 12 janvier :

LA VERSION DU PRINCE PIERRE BONAPARTE

Hier, vers deux heures de l’après-midi, il s’est répandu tout à coup dans Paris une émouvante nouvelle. Le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, cousin de l’Empereur, venait de tuer chez lui, d’un coup de pistolet, M. Victor Noir, un des rédacteurs du journal la Marseillaise.

Un des premiers, j’appris l’événement ; et sans tenir compte, bien entendu des commentaires qui déjà faisaient un chemin rapide, j’allais immédiatement chez un ami du prince, et nous nous dirigeâmes aussitôt vers Auteuil, où demeure Pierre Bonaparte, chez lequel nous étions convaincus d’avoir libre accès.

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Arthème Fayard

L’Affaire d'Auteuil

Mort de Victor Noir

On lit dans le Figaro du 12 janvier :

L’ÉVÉNEMENT D’HIER

LA VERSION DU PRINCE PIERRE BONAPARTE

 

Hier, vers deux heures de l’après-midi, il s’est répandu tout à coup dans Paris une émouvante nouvelle. Le prince Pierre-Napoléon Bonaparte, cousin de l’Empereur, venait de tuer chez lui, d’un coup de pistolet, M. Victor Noir, un des rédacteurs du journal la Marseillaise.

Un des premiers, j’appris l’événement ; et sans tenir compte, bien entendu des commentaires qui déjà faisaient un chemin rapide, j’allais immédiatement chez un ami du prince, et nous nous dirigeâmes aussitôt vers Auteuil, où demeure Pierre Bonaparte, chez lequel nous étions convaincus d’avoir libre accès.

Je dois le dire, tant que dura le trajet, nous espérions, mon ami et moi, que la nouvelle était fausse, au moins exagérée, nous ne pouvions nous rendre compte d’une pareille brutalité, et toutes les réflexions que nous fîmes à ce sujet ne tendirent rien moins qu’à cette conclusion sans réplique : c’est qu’il fallait avoir été violemment insulté, outragé, pour qu’un homme se portât envers un autre homme à une semblable extrémité.

Ce fut sous l’empire de ces impressions douloureuses que nous arrivâmes vers trois heures chez le prince Pierre.

Au moment où notre voiture s’arrêtait, un jeune homme se détacha d’un groupe de curieux qui se tenait dans la rue et vint heurter le carreau de la portière.

Je reconnus que ce jeune homme s’était trompé en croyant apercevoir dans la voiture quelqu’un qu’il attendait. Il n’en était rien. Cependant je m’informai aussitôt auprès de lui s’il était vrai que Victor Noir avait été tué ainsi qu’on l’avait dit.

  •  — Il est mort dans mes bras, au moment où il sortait de la porte cochère, me dit-il.
  •  — Que s’est-il donc passé dans l’intérieur ? demandai-je avec un intérêt que l’on comprendra.
  •  — Je l’ignore, quant aux détails ; ce que je sais, c’est que Victor Noir est entré chez le prince avec M. Ulric de Fonvielle, qu’on leur a tiré dessus et que l’un d’eux est mort à l’heure qu’il est.

C’était incroyable ; que s’était-il donc passé ?

Nous entrons ; et aussitôt nous sommes introduits près du prince, que nous trouvons entouré des siens et de quelques amis, accourus en apprenant la sinistre nouvelle.

Je suis personnellement connu du prince Pierre ; je tiens à donner ce détail pour expliquer le ton de grande liberté que j’ai prise, dans cette circonstance, en lui parlant comme suit :

  •  — Prince, lui dis-je, ce soir, demain, tous les journaux vont parler de cette affaire, les versions les plus opposées vont circuler ; voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?
  •  — Faites, je vous écoute,
  •  — Eh bien ! je vous demande, sur votre honneur, que tout ce que vous me direz vous-même de cette affaire ne soit que l’absolue vérité, quelles que puissent en être pour vous les conséquences.
  •  — Ce que vous me demandez là, me dit-il, est d’autant plus facile que déjà, c’est-à-dire vingt minutes après que les événements ont eu lieu, j’ai écrit, sous l’impression même du souvenir instantané, les faits tels qu’ils se sont passés. Venez dans mon cabinet, ajouta-t-il, cette narration est sur ma table de travail.

J’entrai dans son cabinet, suivi de trois autres personnes. Pierre Bonaparte prit sur son bureau une grande page écrite et me là remit :

  •  — Lisez tout haut, ajouta-t-il.

Voici cette pièce, écrite en entier de la main du prince ; je la livre à la publicité, sans y ajouter un seul commentaire :

« Ils se sont présentés, d’un air menaçant, les mains dans les poches ; ils m’ont remis la lettre que voici :

 

« Paris, le 9 janvier 1870.

A Messieurs Ulric de Fonvielle et Victor Noir, rédacteurs de la Marseillaise.

 

« Mes chers amis,

Voici un article récemment publié, avec la signature de M. Pierre-Napoléon Bonaparte et où se trouvent, à l’adresse des rédacteurs de la Revanche, journal démocratique de la Corse, les insultes les plus grossières.

Je suis l’un des rédacteurs fondateurs de la Revanche, que j’ai mission de représenter à Paris.

Je vous prie, mes chers amis, de vouloir bien vous présenter en mon nom chez M. Pierre-Napoléon Bonaparte et lui demander la réparation qu’aucun homme de cœur ne peut refuser dans ces circonstances.

Croyez-moi, mes chers amis, entièrement à vous.

Signé : PASCHAL GROUSSET. »

 

Après la lecture de cette lettre j’ai dit : Avec M. Rochefort, volontiers ; avec un de ses manœuvres, non !

Lisez la lettre, a dit le grand (Victor Noir) d’un ton...

J’ai répondu : elle est toute lue ; en êtes vous solidaires ?

J’avais la main droite dans la poche de droite de mon pantalon, sur mon petit révolver à cinq coups ; mon bras gauche était à moitié levé, dans une attitude énergique, lorsque le grand m’a frappé fortement au visage.

Le petit (M. Ulric de-Fonvielle) a tiré de sa poche un pistolet à six coups. J’ai fait deux pas en arrière et j’ai tiré sur celui qui m’avait frappé.

L’autre s’est accroupi derrière un fauteuil, et de là cherchait à tirer, mais il ne pouvait armer son pistolet. J’ai fait deux pas sur lui et je lui ai tiré un coup qui ne doit pas l’avoir atteint. Alors, il s’est sauvé, et il gagnait la porte. J’aurai pu tirer encore, mais comme il ne m’avait pas frappé, je l’ai laissé aller, bien qu’il eût toujours son pistolet à la main. La porte restait ouverte. Il s’est arrêté dans la chambre voisine, en tournant son pistolet contre moi ; je lui ai tiré un autre coup, et enfin il est parti. »

 

Je n’ajouterai aucune réflexion ; ici je raconte et n’ai point mission d’exprimer de jugement.

Un instant après, et pendant que nous étions encore dans ce salon, où avait eu lieu la scène que l’on vient de lire, est entré un commissaire de police qui a fait subir à Pierre Bonaparte un interrogatoire verbal, c’est-à-dire sans qu’il ait été revêtu du caractère officiel.

Le magistrat est parti, en faisant jurer au prince qu’il ne quitterait pas son habitation de la nuit.

Pendant tout le temps qu’a duré ma visite, son attitude a été la même que de coutume, et il a manifesté à plusieurs reprises le désir d’être soumis à la justice de son pays.

Quand nous sommes sortis, la foule s’était amassée devant la maison qu’habite le prince ; des sergents de ville circulaient aux environs, mais le quartier, très-ému, comme on se l’imagine, ne manifestait cependant aucun sentiment d’hostilité.

Théodore de GRAVE.

*
**

Nous recevons communication de la note suivante :

 

« Aussitôt que M. le garde-des-sceaux a appris le fait qui s’est passé à Auteuil, il a ordonné l’arrestation immédiate de M. Pierre Bonaparte. L’Empereur a approuvé cette décision. L’instruction est éjà commencée. »

 

Les termes de cette note ne laissent aucun doute sur l’attitude du ministre de la justice dans cette grave circonstance. C’est lui qui a ordonné l’arrestation, et l’Empereur l’a approuvée.

*
**

Un décret impérial, contresigné par M. Emile Ollivier, garde-des-sceaux, convoque immédiatement la haute Cour de justice pour connaître de l’homicide dont le prince s’est rendu coupable.

C’est une loi qui a réglé ce qui concerne la famille impériale, à laquelle appartient M. Pierre Bonaparte ; il était donc impossible de l’enlever à la juridiction spéciale de la haute Cour, composée tous les ans de membres désignés par le garde-des-sceaux, et auprès de laquelle M. Grandperret exerce les fonctions de procureur général.

En l’absence du président de la Cour de cassation, ce tribunal d’exception est convoqué sous le présidence du plus ancien conseiller ; c’est M. le conseiller Lascoux qui est chargé de l’instruction de l’affaire.

Le secrétaire de la rédaction.

Alexandre DUVERNOIS.

*
**

HISTORIQUE DE L’AFFAIRE

Ceci est en quelque sorte le prologue du drame, dont la sanglante péripétie s’est passée hier.

Depuis quelque temps, un journal démocratique ardent, la Revanche, a été fondé en Corse par M. Louis Tomasi, bâtonnier des avocats près la Cour de Bastia, et suivant en cela la tactique des feuilles de même nuance du continent, attaquait la mémoire de Napoléon Ier, sapant la dynastie dans sa base.

Le prince Pierre défendait, de son côté, dans le journal l’Avenir de la Corse, dirigé par M. Jean de la Rocca, son illustre ancêtre.

La polémique devenait passionnée jusqu’à l’excès. Le vieux sang corse s’accomode mal des compromis du langage parlementaire, et les articles des écrivains — Corses tous deux — semblaient plutôt écrits avec du sang qu’avec de l’encre.

Si bien qu’à la fin, des témoins se rencontrèrent, et, hier, on attendait que la date fut fixée pour une rencontre entre MM. Tomasi et Pierre Bonaparte.

Voici à la suite de quel incident on dut quitter la plume pour prendre l’épée.

*
**

L’Avenir de la Corse, journal sympathique au prince, publiait dans son numéro du 20 décembre un article intitulé : Influence de Napoléon sur les destinées de la Corse.

Le rédacteur, M. de la Rocca, demanda au prince son appréciation sur cet article.

Celui-ci répondit, le 22, une lettre, insérée dans le numéro du 30, dans laquelle, après avoir énuméré un certain nombre de souvenirs patriotiques absolument locaux, Pierre Bonaparte, revenant à ses ennemis de la Revanche, par un détour, disait :

« Je pourrais multiplier des faits propres à faire battre le cœur de tous les enfants de la vieille Cirnos, ce nid d’ allori, nid de lauriers, comme on l’a dit justement ; mais, pour quelques malheureux furdani de Bastia, à qui les Niolini du marché devraient se charger d’appliquer une leçon touchante ; pour quelques lâches Judas, traîtres à leurs pays, et que leurs propres parents eussent autrefois jetés à la mer dans un sac ; pour deux ou trois nullités, irritées d’avoir inutilement sollicité des places ; que de vaillants soldats, d’adroits chasseurs, de hardis marins, de laborieux agriculteurs, la Corse ne compterait-elle pas, qui abominent les sacriléges et qui leur eussent déjà mis « la stentine per le porette, » les tripes aux champs, si on ne les avait retenus ?

Laissons ces Vittoli à l’opprobre de leur trahison ; et qu’il me soit permis de rappeler un mot d’un diplomate américain qui, à propos des ordures que cer tains journaux et pamphlets ont jetés à la colonne, disait que la France elle-même, ce grand pays, est plus connue dans l’univers par Napoléon que Napoléon par la France.

Napoléon n’a fait que son devoir, quand il a mis son génie et toutes ses facultés au service de la France, qui l’en a largement récompensé par le culte voué à sa mémoire, culte dont le vote du 10 décembre a été la sublime manifestation ; mais, je le dis, pour répondre aux ignorants et aux libellistes de mauvaise foi : il n’est pas moins vrai que tous les écrivains militaires, français et étrangers, faisant autorité, conviennent qu’en 1796, la France était définitivement vaincue sans Bonaparte.

Malgré les escargots rampant sur le bronze pour le rayer de leur bave, l’auréole du grand homme ne sera point ternie ; et s’il était possible de supposer un instant qu’elle le fût, ses détracteurs, mauvais patriotes, ne seraient parvenus qu’à amoindrir la France de sa plus glorieuse illustration.

Que les Corses ne se préoccupent donc pas du disparate que d’infimes folliculaires de Bastia tendent vainement d’établir dans des sentiments unanimes qui ont atteint le niveau d’une religion nationale.

Que le pouvoir n’amène pas son pavillon, en consentant à des combinaisons qui confieraient les affaires du pays à ceux qui ne professent pas sincèrement cette religion.

Que Dieu inspire ceux qui, d’une main ferme, élèveront nos aigles aux-dessus des empiètements étrangers et des discordes intestines, — et que notre chère Corse soit toujours fière de sa solidarité avec la France et avec son élu. — Evviva li nostri !

Je vous serre là main et je suis votre affectionné.

P.N. BONAPARTE. »

 

Les phrases dans laquelle le prince dit qu’il est obligé de retenir ses amis prêts à mettre les tripes aux champs des démocrates corses fut aussitôt relevée par M. Tomasi qui répondit dans la Revanche :

« Menacer quelqu’un de lui arracher les tripes, ce n’est pas prouver qu’il a tort : les bons arguments sont toujours préférables aux actes de violence et de brutalité.

Au surplus, nous prenons acte des extravagantes menaces que nous adresse M. Pierre-Napoléon Bonaparte. Nous prenons la France à témoin de cette provocation insolente, et nous en laissons à notre adversaire toute la responsabilité.

Tout était corse : la polémique était corse, les rédacteurs étaient corses, les arguments étaient corses, rien ne semblait indiquer que cela dût sortir de l’île.

*
**

Mais la Revanche a un représentant à Paris, M. Paschal Grousset, rédacteur de la Marseillaise et collaborateur du journal de M. Tomasi.

M. Paschal Grousset prit fait et cause pour son journal et fit intervenir la Marseillaise dans le débat. Le prince Pierre y fut fort attaqué chaque jour, et, dans le numéro paru le dimanche, un article de M. Lavigne transportait définitivement à Paris la polémique commencée entre Ajaccio et Bastia.

M. Paschal Grousset résolut de demander raison au prince des expressions dont il s’était servi à l’égard de ses collaborateurs de la Revanche, et pria MM. de Fonvielle et Victor Noir d’être ses témoins en cette affaire.

 

Je vis dimanche soir Victor Noir, qui me dit :

  •  — Demain, je vais comme témoin chez un Bonaparte, c’est assez démocrate.
  •  — Oui, lui dis-je, et nous allons raconter cela dans les échos.
  •  — Non, garde-moi le secret encore, parce que Rochefort espère arranger cette affaire-là, il désire que Paschal ne se batte pas, et si les journaux en parlaient, la rencontre deviendrait inévitable.
  •  — Je te promets de n’en pas parler, c’est de l’intérêt général... et, ajoutai-je, chez quel Bonaparte vas-tu ?
  •  — Chez Pierre.
  •  — Eh bien, je te conseille d’être en compagnie d’un second solide.
  •  — Oh ! j’y vais avec Fonvielle, et je suis très-rassuré, malgré la réputation d’ogre qu’on a faite à notre Corse.

Victor Noir ignorait donc, en acceptant d’être le témoin de M. Paschal Grousset, que le prince eut provoqué M. Rochefort.

*
**

Voici ce qui était arrivé :

Lassé des attaques de la Marseillaise, le prince Pierre écrivit le 7 janvier la lettre suivante, arrivée le 8 au journal et inconnue le 9 de Victor Noir :

 

« Monsieur,

Après avoir outragé, l’un après l’autre, chacun des miens, et n’avoir épargné ni les femmes ni les enfants, vous m’insultez par la plume d’un de vos manœuvres.

C’est tout naturel, et mon tour devait arriver.

Seulement, j’ai peut-être un avantage sur la plupart de ceux qui portent mon nom : c’est d’être un simple particulier, tout en étant Bonaparte.

Je vais donc vous demander si votre encrier se trouve garanti par votre poitrine, et je vous avoue que je n’ai qu’une médiocre confiance dans l’issue de ma démarche.

J’apprends, en effet, par les journaux, que vos électeurs vous ont donné le mandat impératif de refuser toute réparation d’honneur et de conserver votre précieuse existence.

Néanmoins, j’ose tenter l’aventure, dans l’espoir qu’un faible reste de sentiment français vous fera vous départir, en ma faveur, des mesures de prudence et de précaution dans lesquelles vous vous êtes réfugié.

Si donc, par hasard, vous consentez à tirer les verroux qui rendent votre honorable personne deux fois inviolable, vous ne me trouverez ni dans un palais, ni dans un château ; j’habite tout bonnement, 59, rue d’Auteuil, et je vous promets que si vous vous présentez, on ne vous dira pas que je suis sorti.

En attendant votre réponse, j’ai encore l’honneur de vous saluer.

PIERRE-NAPOLEON BONAPARTE. »

A M. Henri Rochefort,

3, rue d’Aboukir,

Paris.

 

Les seuls témoins que pouvait attendre le prince Pierre étaient donc ceux de M. Rochefort, pour les articles publiés à Paris, et non ceux de M. Grousset, pour des articles publiés en Corse.

Cela explique aisément sa réponse à la provocation Grousset.

  •  — Avec M. Rochefort, oui, avec d’autres, non !

Réponse plus brutalement dite et qui fut suivie du fait à jamais regrettable que nous déplorons tous.

*
**

La lettre avait cependant le résultat espéré. Car, malgré les recommandations des électeurs de Charonne, M. Rochefort s’était décidé à envoyer des témoins au prince.

Détail peu connu, je crois.

Lorsque M. Fonvielle sortit de la maison d’Auteuil, pâle et tout ému de la scène sauvage qui venait de s’y passer, il trouva, presque aussitôt, à la porte du prince, MM. Arthur Arnould et Millière, mandataires du rédacteur en chef de la Marseillaise.

A cinq heures et demie, le député de la première circonscription, escorté de ses deux témoins, sortait du ministère de la justice, emportant la certitude que rien ne mettrait le prince à l’abri de la loi.

HENRI COLONNA.

*
**

RÉCIT DU DOCTEUR PINEL

M. le docteur Pinel, appelé auprès de Victor Noir pour procéder aux premières constatations médico-légales, est arrivé au moment où le blessé venait d’expirer.

Victor Noir portait, à trois centimètres au-dessus du mamelon gauche, la blessure d’une balle qui, après avoir pénétré à deux centimètres de profondeur, a dû rencontrer un obstacle qui l’a fait dévier dans la direction du poumon, où elle a dû se loger après avoir lésé le cœur.

Le malheureux a pu descendre l’escalier et arriver jusque dans la rue, où il est tombé entre les bras de M. Paschal Grousset, qui l’a fait transporter dans la pharmacie où l’a trouvé le docteur.

Mandé immédiatement auprès de M. Pierre Bonaparte, M. le docteur Pinel a constaté que le prince portait une contusion au-dessous de l’oreille gauche.

Enfin, le même docteur a encore constaté que M. Ulric de Fonvielle a reçu deux balles dans son paletot.

On a retrouvé, chez le prince Pierre Bonaparte, une canne à épée, qu’on dit appartenir à Victor Noir, et l’étui d’un revolver dont était porteur M. Ulric de Fonvielle. En sortant de chez le prince, M. Ulric de Fonvielle aurait, dit-on, remis son pistolet à un facteur du télégraphe, pour faire constater que les six coups étaient intacts.

*
**

A LA MARSEILLAISE

Lorsque nous apprîmes, au Figaro, le triste événement d’Auteuil, et que nous eûmes sous les yeux le récit de cette scène de la main du prince Bonaparte lui-même, nous résolûmes de ne rien publier avant de nous être renseignés auprès des amis politiques de M. Victor Noir, cela pour n’être que des chroniqueurs impartiaux.

Il nous avait paru que devant un malheur aussi déplorable, les rivalités devaient s’apaiser, et qu’en semblable circonstance, par un sentiment de confraternité dont chacun nous saura gré certainement, nous pouvions laisser de côté nos désaccords.

Il fut alors décidé qu’un de nous se rendrait auprès des rédacteurs de la Marseillaise, afin d’en obtenir le récit de M. de Fonvielle, qui, mis en face de celui du prince Bonaparte, aurait permis à chacun de juger et d’apprécier selon ses sentiments.

Etranger à la rédaction politique du journal, tout à fait en dehors des querelles de MM. Villemessant et Rochefort, j’acceptai de faire cette démarche, qui était toute de convenance et de conciliation.

A six heures, j’arrivai rue d’Aboukir ; M. Rochefort était absent, mais ses bureaux étaient envahis par des amis consternés et bruyants, à travers lesquels je parvins cependant à m’ouvrir un passage jusqu’à M. Habeneck, à qui j’avais été annoncé.

Je n’avais pas le droit de m’attendre à un accueil enthousiaste, et le nom du Figaro avait mal sonné dans les bureaux de la Marseillaise ; cependant, dès que j’eus fait connaître le sentiment qui me dictait cette démarche, M. Habeneck s’empressa de me répondre du ton le plus courtois. Seulement, il ne savait encore que peu de chose. Moins bien renseigné que nous, il ne connaissait du drame d’Auteuil que la mort de son collaborateur, car M. de Fonvielle n’avait pas encore reparu ; il craignait même qu’il ne fût arrêté.

Ce qu’il crut pouvoir m’affirmer, d’après une lettre que la rédaction venait de recevoir de M. Paschal Grousset, c’est que M. Victor Noir n’avait pas provoqué le prince et qu’il avait été souffleté, puis tué par lui sans avoir eu le temps d’échanger dix paroles.

M. Sauton, qui était présent, compléta ce renseignement un peu vague par les détails suivants, que je rapporte aussi textuellement que me le permet ma mémoire :

« Je me promenais à quelques pas de la maison du prince Bonaparte, lorsque j’aperçus MM. Victor Noir, de Fonvielle et Paschal Grousset qui se dirigeaient vers cette demeure. Je les rejoignis, et ils me mirent au courant du but de leur démarche. Victor Noir était souriant et gai, ainsi que d’habitude, et de plus fort calme. Il me parut persuadé que l’affaire qu’il allait traiter s’arrangerait pacifiquement.

Pendant que MM. de Fonvielle et Victor Noir entraient chez le prince, nous nous éloignâmes, M. Paschal Grousset et moi, et au moment où nous revenions du côté de la maison, nous en étions à une une dizaine de mètres, nous vîmes Victor Noir qui en sortait en chancelant. Je crus d’abord qu’il avait fait un faux pas, et je m’élançai vers lui pour le soutenir : mais, à peine l’eus-je pris par le bras que je m’aperçus que le sang coulait de sa poitrine.

Avant même que j’aie pu lui adresser une seule question, il poussa un gémissement, il fit encore quelques pas en s’appuyant sur moi, et il venait à peine de s’asseoir sur un siége chez le pharmacien voisin, qu’il rendit le dernier soupir. Le médecin, appelé à la hâte, arrivait au même instant.

Sachant que MM. Millière et Arnould devaient également se rendre chez le prince Bonaparte, comme témoins de M. Rochefort, je me hâtai de gagner les environs de la maison pour guetter et les informer de ce qui s’était passé. Je suis arrivé à temps pour les empêcher d’entrer chez le prince. »

C’était là tout ce qu’on savait à la Marseillaise, pour le moment du moins ; mais comme il était certain que de nouveaux renseignements lui arriveraient dans la soirée, je demandai à M. Habeneck, en prenant congé de lui, l’autorisation de revenir vers dix heures.

A dix heures donc je me fis de nouveau annoncer au secrétaire de la rédaction du journal de M. Rochefort. On m’introduisit immédiatement auprès de lui, comme un visiteur attendu, et M. Habeneck, toujours fort poli, se mit en mesure de me donner les renseignements qu’il possédait, me demandant en échange, et cela était tout naturel, ceux qui étaient parvenus au Figaro.

Illustration

La nouvelle de la mort de Victor Noir.

M. Habeneck commença alors son récit en m’affirmant encore que la provocation n’était pas venue de M. Victoir Noir, et il allait passer aux détails même du fait, lorsque M. Rochefort, auquel on avait fait part de la présence d’un rédacteur du Figaro dans les bureaux de son journal, bondit tout à coup, pâle de colère, d’une pièce voisine, et sans me laisser le temps d’expliquer le sens de ma démarche, ce qui n’eût été que de la plus simple convenance, se mit à faire sur M. de Villemessant, qui n’était nullement en cause, une sortie que je préfère ne pas reproduire. Je tentai de l’arrêter en lui faisant observer qu’il attaquait un homme absent, et pour lequel je n’avais pas en ce moment à répondre, et ce fut alors le Figaro tout entier que M. Rochefort prit à partie de la façon la plus grossière.

Je ne pus malheureusement répondre à M. Rochefort ainsi qu’il peut être certain que je l’eusse fait, car, honteux lui-môme probablement des insultes gratuites qu’il adressait, chez lui, entouré des siens, à ses anciens amis et confrères, il avait jugé préférable de les prononcer du fond de son bureau particulier en en faisant à peu près fermer la porte et sans que je pusse saisir toutes ses expressions.

Parmi ceux qui étaient présents à cette scène pénible, et qui n’en étaient pas moins consternés que moi, je l’affirme, il n’en est pas un qui me donnera un démenti, car ce récit n’est que l’expression de la vérité et il permettra une fois de plus de juger l’homme auquel les passions politiques et le dépit de son impuissance arrivent à faire perdre aussi complétement toute dignité et tout bon sens.

René DE PONT-JEST.

*
**

LA FAMILLE

10 heures du soir.