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L'Alchimie de l'Imaginaire

De
246 pages

Recueil où se mêlent :


- des nouvelles, plusieurs ayant pour cadre la ville de Lyon,


- des petites histoires écrites « À la manière de... », où l'on peut croiser Devos, Chandler, Agatha Christie...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-10416-6

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

À Cric

 

Les lettres des alphabets sont les atomes


Les mots des dictionnaires sont les molécules avec lesquelles jongle à l’infini l’Alchimie de l’Imaginaire

A la manière de…
Raymond Devos (1922-2006)

Le poids des mots

Tout a commencé un soir où un ange, Mon Ange, passait…

Lorsqu’il rompit le silence, ce fut pour m’interpeller :

‘Toi, mon petit Raymond, tu as la tête de l’emploi ! Tu seras jongleur !’

J’ai fait ‘Ah’.

‘Oui, a-t-il ajouté, tu vas commencer par un ‘Ah’. Un ‘Ah’ expiré : Aaaah ! Et il n’est pas nécessaire de prendre l’air inspiré ! Donc tu vas choisir un petit ‘ah’, car pour apprendre à jongler avec les mots il faut débuter petit : les gros mots sont par trop difficiles à manipuler’.

Mesdames et Messieurs, Mon Ange m’avait pris au mot ! Alors j’ai pris le ‘Ah’ dans la main droite, je l’ai expédié dans la main gauche – à quinze centimètres de distance – et la main gauche l’a illico renvoyé dans la main droite !

Le ‘Ah’ sautait de droite à gauche, et de gauche à droite, de plus en plus vite. Incroyable, Mesdames et Messieurs, je jonglais… Un peu.

Une euphorie excessive, et j’ai lâché le ‘Ah’. De satisfaction.

Il est tombé, et la salle a fait ‘Oh’. Il fallait que je me reprenne.

Mon Ange me confia alors un couple de ‘Ah’ :

‘Tu verras mon petit Raymond. Plus tard ils vont faire des petits… des petits mots gentils. Pour l’instant, tu as deux mains, tu dois y arriver !’ J’étais doué : les deux ‘Ah’ tournaient dans l’espace, essayant de se rattraper l’un l’autre ; ils effleuraient à peine mes mains.

La salle scandait ‘Ah – Ah – Ah – Ah…’.

J’étais aux anges.

‘Tu dois faire mieux encore’ susurra le mien, et il me colla un troisième ‘Ah’ entre les mains. Trois contre deux… Obligatoirement, un mot allait rester en suspens !

Alors j’ai appris à jongler, en suivant les étapes, mot à mot, patiemment.

‘Roulement de tambour, Mesdames et Messieurs : de plus en plus difficile !’

Je m’enhardissais ; je choisissais des mots plus longs, de plus en plus nombreux, de plus en plus étranges, de bons mots, des mots pour rire, des mots plus graves, des mots pour le dire, et parfois des mots sans queue ni tête, ce qui ne facilitait pas la tâche !

J’allais jusqu’à peser mes mots avant de les lancer, afin d’être plus précis et de ne choquer point. Je m’appliquais à les expédier de plus en plus haut. Certains arrivaient même à dépasser ma pensée… Si, si ! Je vous en prie, Mesdames et Messieurs, j’en conviens : pas très haut, d’accord. Mais je progressais.

Quand par hasard je jonglais faux, mon Ange – un porte-plume – oui Mesdames et Messieurs ! Mon porte-plume n’avait pas de mots assez durs :

‘Je ne veux pas voir un mot plus haut que l’autre !’ Ou bien : ‘Si, en passant, un mot écorche ton oreille, remplace-le’

Ou encore : ‘Si tu changes de sens, ne prends pas le mot au pied de la lettre : il va t’échapper !’ Et il m’achevait en disant : ‘Si tu rates, tu n’auras pas un seul mot d’excuses !’

J’ai tout enduré Mesdames et Messieurs, mais je devenais expert : les mots caracolaient au-dessus de ma tête en des fresques lumineuses, ils vivaient leur propre vie, formaient des phrases qui s’enroulaient tout là-haut, des phrases racontant des histoires tristes, des histoires drôles, des histoires fantastiques qui me surprenaient moi-même.

Mesdames et Messieurs, je confinais au sublime !

Quand vint le drame.

La tête levée vers les cintres, je regardais une longue phrase qui m’avait échappé, une phrase avec des mots dont je n’étais pas vraiment coutumier, quand soudain, sans crier ‘Gare ! ‘, le bel agencement explosa en plein vol.

La salle incrédule fit ‘Oooh !’

En retombant, les morceaux acérés heurtèrent violemment mon crâne, et je ne vous dis pas, Mesdames et Messieurs, ce que peut être le choc des mots !

Mon Ange explosa lui aussi… De colère :

‘Oui, je te l’avais bien dit ! C’est bien fait pour toi ! Oui, tu as lancé en l’air des mots très blessants, des mots qui, cette fois, ont largement dépassé ta pensée. Il fallait t’y attendre ! Ne t’en prends qu’à toi-même ! Et en plus, pour couronner le tout, un gros mot particulièrement déplacé a meurtri ton poignet droit ! Tu as gagné, Raymond ! Alors, Mon Bonhomme, aux gros mots les grands remèdes : tu vas me faire le plaisir d’arrêter de jongler ! Tu es Nul !’

Mon Ange n’avait pas mâché ses mots.

Mais la règle était d’Or, le spectacle devait continuer. J’étais un clown blessé, un Cyrano ridicule avec sa bande Velpeau autour du crâne. Mais tel que vous me connaissez, Mesdames et Messieurs, têtu comme je suis, j’ai décidé dans l’instant de m’accrocher aux planches. Je me suis remis à jongler, lentement, avec ma seule main gauche, et avec un seul mot, qui – heureusement – ne fut pas ce jour-là le mot de la fin.

Ma vie en est témoin.

La femme du notaire

De vastes demeures cossues, ornées de larges pierres d’angle, des toits d’ardoise sous le ciel d’Aquitaine où courent des nuages blancs venus de l’Atlantique… La richesse de la petite bourgade de Maurillac est l’heureuse issue d’un mariage béni des dieux : celui d’un cépage noble et de cette miraculeuse terre des Graves.

Ici l’argent est discret. Ici l’argent est silencieux derrière les hautes persiennes grises. Maître Athanase l’avait bien compris lorsqu’il avait repris l’étude il y a cinq ans. Sa femme et lui étaient venus du Nord, pièces rapportées dans cette petite ville à la vie feutrée. Mais Maître Athanase, derrière la lourde porte capitonnée de son bureau, avait géré avec tant de doigté secrets d’argents et secrets de famille, qu’il était devenu respectable et respecté. Sa femme, ‘la femme du notaire’ – on ne l’appelait qu’ainsi dans la ville – était une personne fine et distinguée à la quarantaine douce. Trop blonde pour le soleil du midi, elle avait une peau laiteuse de la pâleur des gens du nord.

« Elles est aussi blanche que les pages de son missel… Et ce n’est pas à l’église qu’elle va bronzer ! » avait commenté madame Laubissou. Il faut dire que la femme du notaire, d’une grande piété, n’aurait pour rien au monde manqué le moindre office. Ce qui n’était pas le cas de son mari qui ne franchissait le porche que pour les cérémonies d’enterrement durant lesquelles il avait tout loisir de calculer ce qu’allait lui rapporter le règlement de cette nouvelle succession. Il venait parfois déguster un Armagnac au café de l’église, attendant que sa femme ait terminé son chapelet. Tous deux vivaient à l’écart, derrière les hauts murs d’une bâtisse blanche.

D’un coup de hachoir impeccable, madame Laubissou avait décollé une côtelette tout en taillant une bavette – ce qui est normal pour une bouchère – avec les trois habituées qui avaient coutume de se retrouver là pour échanger les dernières nouvelles. Il y avait, dans le magasin, madame Bordenave et madame Rousserie – deux sexagénaires plantureuses – et madame Chabot, qui se démarquait du lot par sa silhouette plate et sèche comme un hareng oublié, mais aussi par de magnifiques frisettes rose violine qui faisaient l’admiration des deux autres.

« Il faut que je vous dise quelque chose ». Le hachoir était resté en suspens, mais madame Rousserie faisait durer le plaisir.

« Alors ? »

« Eh bien, depuis trois semaines, la femme du notaire part en taxi tous les mardis et tous les vendredis, toujours à la même heure, par la petite porte de derrière que je peux voir de ma fenêtre. Et c’est toujours aux heures où son mari travaille à l’étude ! »

« Et c’est maintenant que vous nous le dites ! » Le hachoir était retombé.

« C’était pour en être sûre… » Cette soudaine et incongrue retenue, qu’on aurait pu appeler conscience professionnelle, avait laissé les autres sans voix, mais c’était pour mieux amener la conclusion :

« Je suis sûre qu’elle a un amant ! »

Le soir même, nombreuses furent les personnes dans Maurillac qui se mirent à douter de la fidélité de la femme du notaire.

Les semaines passèrent, confirmant les deux escapades hebdomadaires.

En ce dimanche de Pâques, Madame Rousserie annonça la nouvelle depuis le seuil de la boucherie :

« Je ne l’ai pas vu rentrer vendredi soir ! » Une voix s’éleva immédiatement derrière elle :

« Et ce matin, elle n’était pas à l’Office ! » Madame Bordenave était certaine d’apporter là l’information capitale, car c’était comme si l’horloge de l’église s’était mise à tourner à l’envers.

Le silence se fit. On put même entendre le grésillement d’une mouche dans la lumière bleutée de l’appareil électrique.

« La femme du notaire a filé avec son amant, c’est sûr ! » Le hachoir avait claqué sur l’étal comme le marteau d’un commissaire-priseur. L’affaire était entendue…

Le soir même, nombreuses furent les personnes dans Maurillac qui comparèrent la femme du notaire à la ‘Femme du Boulanger’ – qui était partie avec on ne savait qui – événement qui était confirmé par la mine sinistre du notaire qui ne souriait plus à personne et restait le regard dans le vide devant son verre d’Armagnac, mais qui, à la différence de Raimu, continuait à travailler dans son étude.

*
*       *

La Trinité passa, la femme du notaire n’avait pas refait surface.

Ce matin-là, madame Chabot rata la marche de la boucherie, et, sans la présence de l’énorme poitrine de madame Rousserie, elle aurait écrabouillé ses frisettes sur le présentoir.

« Que vous arrive-t-il ? Vous êtes toute essoufflée ! »

« Il les a tués !! » On ne disait plus ‘Maître Athanase’, ni même ‘le notaire’ mais ‘il’, le notable cocu…

« Qu’est-ce que vous dites !! »

« J’étais là… Je les ai vus ! Il y avait deux gendarmes qui tenaient chacun un bras, et ils l’on poussé dans la voiture bleue de la gendarmerie. »

« Il avait les menottes ? »

« J’étais loin, mais… je crois bien que oui… Il faut que j’y aille » ce qui signifiait, pour madame Chabot, faire tous les magasins de la ville.

Le soir même, nombreuses furent les personnes dans Maurillac qui affirmèrent avoir vu le notaire embarqué de force dans un fourgon, les bras menottés derrière le dos et un révolver sur la tempe… et cela ne faisait aucun doute, il avait bien trucidé femme et amant, ce qui n’était pas très bon pour les affaires à Maurillac.

Madame Chabot décida de revenir chez le coiffeur.

« Mais elles sont très bien vos mèches ! »

« Non Lucette, elles sont trop roses, je veux plus de violet ! »

« Comme vous voulez… » La raison de cette lubie soudaine tenait essentiellement dans le fait que le salon de Lucette était la plaque tournante de toutes les informations circulant en ville. La vieille fille y apprit tout à trac que c’était bien vrai, que l’on n’avait pas vu la femme du notaire depuis bien longtemps – même pas sur la promenade sous les platanes – que les commandes par téléphone, qui étaient l’habitude du couple, n’étaient plus faites que par le mari qui commandait deux fois moins qu’avant, que les coursiers qui livraient étaient toujours reçus par Maître Athanase et ne s’éternisaient pas, vu que la porte se refermait très vite, et que le notaire sombrait dans l’alcool car on l’avait surpris en train d’ingurgiter coup sur coup quatre verres d’Armagnac. Il devenait évident que les corps devaient être quelque part, peut-être dans les caves de l’étude…

Le lendemain matin, madame Laubissou leva son rideau métallique plus tôt qu’à l’accoutumée. C’est madame Bordenave qui avait été déléguée, vu qu’elle habitait à côté du buraliste. Elle avait failli se faire taillader le doigt par le cutter au moment où Farid défaisait les paquets de journaux.

Elle arriva à la boucherie dans un état d’excitation extrême.

« C’est bien lui… regardez le titre. C’est en première page ! » Elle se racla la gorge pour articuler plus clairement que jamais :

‘Le notaire de Maurillac avoue le meurtre de sa femme’

« Alors, qu’est-ce que je vous disais !! »

« Mais qu’est-ce qu’ils racontent d’autre ? »

« J’ai pas lu… »

« Ben allez-y, et à haute voix, que tout le monde entende !! » Madame Bordenave prit son élan et suivit les mots avec son doigt :

‘Maître Athanase, notaire estimé à Maurillac, a été arrêté à son domicile, hier en fin d’après-midi, après qu’il eut appelé la gendarmerie pour se constituer prisonnier. Le décès de la femme du notaire a été causé par une overdose de morphine’

« Et en plus, ils se droguent ! Une femme si pieuse, c’est pas Dieu possible ! Et… ils ne parlent pas de l’amant ? » La bouchère avait accompagné son commentaire d’un long soupir. Madame Bordenave reprit la lecture :

‘Atteinte d’un cancer généralisé en phase terminale, madame Athanase ne quittait plus son domicile sauf pour subir deux fois par semaine un traitement très lourd…

Il se fit dans le magasin un si profond silence que même les mouches arrêtèrent de grésiller.

… un traitement très lourd qui, au dire du médecin, n’avait pu faire reculer l’échéance fatale. Les piqûres de morphine à haute dose calmaient à peine les terribles douleurs. Cette fin tragique ramène encore une fois sur le devant de la scène le problème de l’euthanasie et le libre choix de la mort. Installé depuis plus de dix ans à Mau…

Madame Bordenave avait replié le journal et regardait les autres. Quelque chose ne collait pas. Ce fut madame Rousserie qui reprit ses esprits la première :

« Tout ceci c’est pour noyer le poisson, ce ne sont que des ragots de journaliste. Quand elle prenait son taxi, elle n’avait pas l’air malade. Vous savez, ces gens-là – madame Rousserie pointait son index vers le plafond – ils ont le bras long. Pour ne pas faire de vagues, pour ne pas nuire aux affaires, ils ont inventé cette histoire de cancer ! Comme ça, ni vu ni connu ! Et l’amant a sans doute eu droit également à sa piqûre. Et moi je vous le dis, quand on retrouvera le corps, il faudra bien que la vérité se fasse, allez ! »

Le soir même, nombreuses furent les personnes dans Maurillac qui soutenaient que l’on n’était pas obligé de croire tout ce qui était écrit dans les journaux.

Coup de chapeau !

Il y a presque cinquante années de cela, le numéro d’un homme en noir sous un chapiteau misérable venait de décider d’un destin. La parade finale n’était pas encore terminée, qu’avec l’audace de ses dix ans, Cornélius Monks s’était précipité vers la porte de la roulotte verte…

« Et tu crois vraiment que je vais te révéler mon secret !

– Je… je veux être magicien…

– D’abord, je ne suis pas magicien, mais prestidigitateur. Montre-moi tes mains !

L’homme en noir était resté un très long moment silencieux.

… Tu as des doigts magnifiques, les doigts que j’aurais aimé avoir ! Ecoute, je vais te montrer un tour que tu pourras faire devant tes copains, et si tu veux aller plus loin, reviens me voir, je pourrai d’initier »

Une décennie plus tard, Cornélius se produisait sur les plus grands plateaux et déjà l’étranger le demandait. Année après année, il avait inventé de nouveaux tours, laissant loin dans le passé les paquets de cartes à jouer que l’on effeuille indéfiniment ou les balles en mousse devenant foulards multicolores. Son humour pince-sans-rire le poussait à rater volontairement des manipulations pour mieux stupéfier des salles entières. Par le fruit d’un travail acharné, il était devenu le plus grand ! Inlassablement, il avait répété devant la glace, puis devant la caméra : même sur le ralenti image par image, on ne devait rien déceler du mouvement des doigts. La rapidité était la clé. Seul Horatius, son disciple, était dans le secret. Cornélius l’avait baptisé ainsi, car il était sûr qu’un jour, celui qu’il avait pris sous son aile et qu’il considérait comme son fils, lui succéderait, l’égalant ou le dépassant même. Et cette idée l’envahissait de fierté : Horatius, c’était certain, deviendrait lui aussi le meilleur et brillerait sur les plus grandes scènes du monde !

Ce que Cornélius redoutait le plus, arriva par un humide soir d’automne. La salle n’avait rien vu, mais, lui, savait : l’âge, auquel s’ajoutait une arthrite insidieuse, commençait à ankyloser ses doigts. Il pressentait l’inéluctable évolution et annonça bientôt à tous ses producteurs qu’il allait prendre une année sabbatique pour repenser son spectacle.

Mis dans la confidence, Horatius osa timidement une proposition :

« Et si vous passiez à la grande illusion… ?

Cornélius le foudroya du regard !

– Jamais !! Tu dois savoir que la grande illusion est à la prestidigitation ce que le hamburger est à la gastronomie française ! Où est le talent des mains ? Où est le travail ? Des machineries hors de prix et bien huilées, des caisses à double fond, des miroirs bien astiqués pour fausser le regard, et surtout, pour distraire les yeux, des filles cuisses à l’air, des costumes et des gestes débiles, des musiques d’ascenseur, des lumières aveuglantes et de la fumée pour noyer le tout ! Non, merci bien !! »

Horatius n’insista pas.

Cornélius s’enferma pendant plusieurs mois, puis annonça qu’il participerait au Festival Mondial de la Magie.

Il y avait là, aux premiers rangs, ces prestidigitateurs qui l’admiraient et le jalousaient tout à la fois, mais aussi ces soi-disant ‘grands maîtres de l’illusion’ qui le haïssaient en raison des propos qu’il avait tenus à leur encontre, et qui étaient là pour voir l’agonie d’un monstre sacré. Vêtu de blanc, et tenant à la main une longue baguette couleur argent, Horatius monta le premier sur scène. Pour la première fois depuis bien longtemps, il ne savait rien, ou si peu, de ce qu’allait présenter Cornélius. Il lui fallait simplement suivre à la lettre une série d’instructions données en début de journée. Pas question de pénombre ! Les projecteurs devaient inonder la scène. Deux hommes en juste-au-corps noir avaient assemblé des rails en une piste circulaire qui tenait presque tout l’espace, et y déposaient à présent, face aux spectateurs, une plateforme munie de quatre roues entre lesquelles on distinguait très nettement une batterie et un moteur électrique.

Des murmures d’étonnement montèrent de l’obscurité de la salle lorsque les deux hommes en noir arrimèrent sur la plateforme un gigantesque chapeau claque dont le rebord luisant dépassait leur tête.

Horatius leva le bras pour donner un coup de baguette sur le rebord, ce qui eut pour effet d’aplatir le chapeau en une galette sombre ne faisant pas trente centimètres de haut. Au milieu du rond était posé un petit tabouret en bois.

Tout de noir vêtu, Cornélius fit son entrée, pensa un instant que la salle l’ovationnait pour ce qu’il avait été, fit mine d’ignorer les maigres applaudissements des premiers rangs et inclina plusieurs fois sa crinière blanche. Puis il alla s’asseoir sur le tabouret, les yeux fermés et les avant-bras croisés sur la poitrine. Un coup de baguette pour redéployer le chapeau, un drap blanc jeté par-dessus le tout, un autre coup de baguette sur le levier, et la plateforme se mit à tourner sur les rails, emportant Cornélius sur son tabouret. Lorsqu’elle eut fait un tour, et sans arrêter la rotation, Horatius déclencha à nouveau le mécanisme du chapeau claque et tira sur le drap… La baguette tendue en travers des rails, juste au-dessus du chapeau aplati, ne laissait aucun doute : Cornélius avait disparu, emportant son siège ridicule !

Les spectateurs applaudissaient debout, tandis que les commentaires fusaient des premiers rangs : ‘Insensé !’ ‘Inouï !’ ‘C’est tout bonnement impossible !’

C’est exactement ce qu’avait pensé Horatius, lorsqu’il avait redéployé le chapeau et replacé le drap au moment où la plateforme revenait vers lui.

Encore un tour, le dernier, puisque Horatius avait ordre d’arrêter le système et d’aplatir à nouveau le chapeau pour le final. Sa main tremblait un peu lorsqu’il frappa le rebord. Au milieu du rond, quelque chose bougeait sous le drap. Une longue rumeur monta de la salle lorsqu’apparut, dans l’intensité des projecteurs, un énorme lapin blanc qui restait là, terrorisé, les oreilles plaquées : un lapin de prestidigitateur !

Plus personne ne revit Cornélius Monks, qui entra ainsi de plain-pied dans la légende. Horatius sombra dans la démence. C’est du moins ce qu’affirmèrent ses proches qui racontèrent qu’il avait adopté le lapin – ce qui en soi n’avait rien d’extravagant – mais aussi qu’il le vouvoyait – ce qui était plus intrigant – lui donnant avec déférence du ‘Maître Cornélius’ à longueur de journée et posant sempiternellement la même question. Celle-là même qu’il avait posée en ce soir mémorable, où, abasourdi par l’événement, il s’était assis sur la plateforme en demandant tout haut au lapin ce qu’était devenu Cornélius car il était évident que seul le lapin savait. Et chaque jour, les yeux brillants, Horatius racontait à qui voulait l’entendre que, ce soir-là, il avait vu les oreilles frémir, les moustaches vibrer, et que le lapin lui avait clairement répondu avec la voix de Cornélius :

‘Et tu crois vraiment que je vais te révéler mon secret !’

Il ajoutait qu’il avait fort bien entendu et qu’il n’était pas fou.

Le lapin mourut sans avoir prononcé un seul mot.

A la manière de…
polar noir américain (Hammett, Chandler…)

Scorpio ‘Centroides suffusus’

« Vous continuez sur une trentaine de miles, et dès que vous voyez l’éolienne en bois, c’est la !… Mais j’suis pas sûr qu’ils aient du gazole à tous les coups ! »

Depuis des heures, le bitume tranche les champs de maïs en une ligne droite qui n’en finit pas. Du maïs, encore du maïs, toujours du maïs, à perte de vue. Il faut monter sur le capot pour voir quelque chose. Et là-haut, il n’y a rien à voir, que les épis courbés par le brûlant vent du sud, ou alors, en direction du Mexique, le tire-bouchon incertain d’une tornade en train de vriller. C’est de là-haut que j’ai aperçu l’éolienne.

J’avais crû minuscule la maison en bois ; elle est immense. Dans l’infini de la plaine, on perd tout repère. Les pompes peintes en rouge ont un siècle et je ne vois personne. J’ai fait hurler le klaxon ; une voix métallique haut-perchée a répondu.

« Bouge-toi ! Y a du monde… »

L’homme a déplié le mètre-quatre-vingt de sa salopette bleue, s’est extirpé du fauteuil à l’ombre de l’auvent est s’est traîné vers moi. Au bout du bras gauche pend un lourd fusil de chasse à deux canons superposés. J’ai demandé le plein de gazole. En réponse, l’arme à montré le bouchon d’essence. Pas un mot, pas un sourire ; le visage de Buster Keaton sur les épaules fatiguées de Gary Grant. L’homme est un taiseux. Lorsque les canons ont pointé vers le compteur, j’ai failli râler en soulignant que c’était trente pour cent au-dessus du prix, mais j’ai senti que la Winchester n’était pas d’humeur à négocier.

Faudra pas s’attarder par ici, c’est sûr !

« Pouvez pas partir !…

Le tube brillant a pointé le lointain de l’asphalte et le bleu noir du ciel au-dessus de l’horizon.

… Là-bas, c’est le couloir des tornades et la radio en annonce de sévères ! Votre tas de ferraille valsera comme une feuille de maïs desséchée !… On fait motel… C’est dix dollars avec le repas. On paie d’avance. »

L’arme s’est tournée vers le haut de la façade en bois où le lourd pinceau a essayé de tracer à la chaux ‘Motel Bates’. Le nom me rappelle quelque chose, mais je ne sais plus quoi. Tout là-haut, il y a une antenne-relai pour les mobiles.

Le prix proposé est ridicule, ça doit être crade à souhait ! J’ai demandé à voir. Curieusement, la chambre semble potable, avec eau et électricité fournies par l’éolienne, et la literie est tout à fait… Je viens de remarquer les pieds du lit métallique, des pieds qui plongent dans d’énormes boîtes de conserve emplies d’eau à moitié. Le taiseux a pris les devants :

« Y a quelques scorpions par ici. Alors on préfère être prudents. Vous mangez à six heures. »

J’ai répondu qu’à ma connaissance les scorpions de la région étaient tout à fait inoffensifs. La salopette a tourné les talons.

Je suis assis au bout de la longue table en bois. Buster Keaton est avachi sur la banquette près de la fenêtre ouverte où le vent du sud soulève le rideau par saccades. L’homme caresse son arme ; il doit dormir avec ! Ce trou est sinistre !

Vraiment, quand j’y pense, j’aurais mieux fait de laisser tomber, mais le Vieux avait été très convaincant ! Jamais de ma vie de privé je n’avais vu une telle liasse de dollars, épaisse comme un hamburger et attachée par un ruban de papier vert. J’avais tendu la main pour agripper le pacson, mais n’en avais ramené que la moitié ! Le vicieux avait coupé la liasse au massicot !

« L’autre moitié quand vous m’apporterez des résultats ! »

Rien à dire. Faut bien faire le boulot. Même si je ne sais pas exactement par où commencer…

Elle est entrée… Agressive comme le vent brûlant. La quarantaine, comme l’autre. De lourds rangers, des pantalons de l’armée, et, au-dessus – j’ai plissé les yeux – un chemisier blanc en dentelle, et bien rempli. L’ensemble a quelque chose de parfaitement irréel ! Les cheveux noirs sont tirés en chignon bas et elle pourrait mériter le détour s’il n’y avait ce tic qui déforme sa joue gauche toutes les dix secondes et ces yeux vides qui s’accrochent à tout et à rien. Elle a posé devant moi une canette de bière et une assiette de chili con carne. Puis elle a commencé sa danse, s’asseyant, me questionnant, se levant, que faites-vous ici, où allez-vous, quel est votre métier, avez-vous de la famille, se rasseyant, proposant une autre canette… Le taiseux a ouvert un œil :

« Tu nous saoules Bonnie !

– Ta gueule Clyde ! Va plutôt sortir un sac ! »

Puis elle a ajouté :

« Rassurez-vous, c’est pas nos noms, on s’appelle ainsi pour rigoler ! »

Il ne m’était pas venu à l’esprit que ce deux-la pouvaient rigoler.

Avant de me coucher j’ai pris soin de visiter le matelas.

Au matin, le vent a cessé ; le ciel joue les pères tranquilles sur l’horizon. J’ai failli gueuler en trouvant le pneu arrière à plat. En relevant la tête, il m’a semblé voir bouger un rideau à l’une des fenêtres de la baraque. Le capot du coffre est légèrement entrouvert ; j’ai dû oublier de le refermer la veille lorsque j’ai pris mes fringues. Cric et manivelle sont dans la boîte en bois et…

Je me suis précipité vers la maison, la main gauche enserrant la main droite. Il n’y a personne dans la salle de resto. J’ai violenté la porte latérale.

« S’il vous plait ! – faut toujours être poli – y a une saloperie de scorpion qui ma seringué ! Avez-vous quelque chose ?

Le taiseux n’a pas répondu et continue de se balancer dans son rocking-chair. Bonnie est debout, le fusil à la main. Sa voix est étrangement calme et le tic a disparu.

– Asseyez-vous dans le fauteuil !

Je me suis laissé tomber.

– Vite ! Je vous en prie. Je sais qu’ils ne sont pas dangereux, mais j’ai vraiment trop mal. Les pinces ont lacéré la peau, et cette saloperie de dard s’est planté sur le dessus de ma main, entre les phalanges, juste à l’endroit des veines. S’il vous… »

Ils n’ont pas l’air de vouloir bouger ! Et moi je suis dans ce bureau étroit, juste éclairé par une lampe vacillante et par la longue imposte tout là-haut au ras du plafond. Devant mon nez, il y a une petite table couverte d’une nappe en dentelle avec cinq objets disparates ; on se croirait au musée. Bonnie a retrouvé son tic et repris sa danse de scorpion, mais cette fois sans dire un seul mot. Elle arpente le plancher, vient prendre un objet, l’observe, le repose sur la nappe, puis repart, puis revient prendre autre chose : le couteau de chasse, à manche en corne et lame damassée, l’écrin en acajou richement orné, le révolver pour dame à crosse de nacre, le médaillon à chaine d’argent portant une opale sur laquelle est fixée une croix finement ciselée, et aussi ce minuscule chandelier à sept branches qu’elle ne cesse de prendre et reprendre, et d’astiquer à chaque fois avec son mouchoir de dentelle.

Je suis immobile dans le fauteuil et je regarde le tremblement de mes deux mains serrées.

« S’il vous plait…

Les rangers se sont arrêtés. Le tic est revenu. La voix est presque douce.

– Il n’y a rien à faire, vois-tu, le scorpion qui t’a poinçonné n’est pas du coin, c’est un étranger ! Le seul mexicain que l’on tolère ici ! Ah-Ah-Ah… Clyde, dis à monsieur le joli nom des petits protégés que tu élèves ! Des centroides suffusus, les seuls qui ne pardonnent pas sans anti-venin. Et l’anti-venin, il est pour nous, juste au cas où… Regarde l’aquarium sur l’étagère… Y en a une bonne dizaine, et le scorpion, c’est moins cher qu’une cartouche, et surtout c’est bien moins salissant ! Tu vas crever et ça durera le temps que ça durera, comme pour les autres… Clyde ! J’espère que tu as enlevé les planches du vieux puits et sorti le sac ! »

J’ai donc la fin du film : moi au fond du trou, la tête sous un sac de chaux vive !

« Clyde… fouille-le !

– Y a une liasse de bi… saloperie, y en a que la moitié et… écoute ça ! C’est un Privé !… Et y a une photo… regarde ! C’est… C’est la fille du médaillon !

– Malin le Privé, mais je t’ai vu hier au soir fouiner autour de la maison ! Pour ce qui est de ton contrat, t’as pas de bol ! Et pour le reste aussi. On a bien fait de s’occuper de toi !

Je suis maintenant effondré dans le fauteuil. Bonnie a posé la winchester sur la table juste sous mon nez, comme pour me narguer. C’est dans ces moments-là qu’il m’arrive de poser des questions déplacées :

« Pour… quoi vous as… tiquez tou… jours le chan… delier ?

Le tic a déformé le visage en un rictus inhumain. La voix est acide.

– Ecoute bien Privé, puisque je sais que tu ne répèteras plus rien à personne je vais me faire un plaisir de te raconter… Notre première bagnole, c’étaient des juifs. Je le savais, je l’ai su tout de suite, je...