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L'Atelier des Ponchettes - Souvenirs de Nice

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Livres
232 pages

Description

Nice..... novembre 1861.

« Très-cher, nous voilà arrivés et même installés à Nice. Que j’en suis aise ! Tu ne saurais croire à quel point le chemin de fer avait fatigué ma pauvre mère ; tu as vu qu’elle toussait beaucoup au départ, elle est arrivée à Marseille anéantie ; et c’est à peine si quelques jours de repos dans cette dernière ville ont pu la remettre. Que faire cependant ? Il fallait se décider ; la mer était superbe : nous avons pris la voie des bateaux à vapeur, et en treize heures de trajet, nous étions rendus à notre destination.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Ajouté le 17 novembre 2016
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EAN13 9782346124718
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Langue Français
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À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
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Pierre Boudeville
L'Atelier des Ponchettes
Souvenirs de Nice
PREMIÈRE PARTIE
I
Georges Lee à William Kennedy à Paris
Nice..... novembre 1861.
« Très-cher, nous voilà arrivés et même installés à Nice. Que j’en suis aise ! Tu ne saurais croire à quel point le chemin de fer avait fatigué ma pauvre mère ; tu as vu qu’elle toussait beaucoup au départ, elle est arriv ée à Marseille anéantie ; et c’est à peine si quelques jours de repos dans cette dernièr e ville ont pu la remettre. Que faire cependant ? Il fallait se décider ; la mer était su perbe : nous avons pris la voie des bateaux à vapeur, et en treize heures de trajet, no us étions rendus à notre destination. Quelle manière commode mais stupide de voyager ! Se coucher le soir dans le port de Marseille et se réveiller le lendemain matin en fac e de la maison où est né Garibaldi ! Vantez-vous donc après cela de connaître les côtes de France ! Sir Penrose a été admirable d’obligeance ; averti p ar dépêche, il est venu de Cannes tout exprès nous recevoir sur le quai. Un dé jeûner confortable préparé par ses soins nous attendait à l’hôtel Victoria. Déjà il av ait été visiter un logement à notre intention ; en sortant de table, il a voulu m’y con duire avec miss Coppet. Je n’ai pu qu’approuver son choix, et j’ai fait aussitôt march é pour toute la saison. Notre grave intendante est encore plus enchantée que moi de ce logis. Tu devines pourquoi ; elle y a trouvé plus d’armoires, de buffets et de placards qu’il ne lui en fallait pour caser les pots de confiture et les fioles pharmaceutiques qui l’accompagnent invariablement dans tous ses voyages. Déjà elle a jeté son dévolu sur les oranges et les citrons du jardin pour lesquels elle rêve d’innombrables procé dés de conservation, de transformation et de cristallisation. Je me gardera i bien de persiffler une passion si respectable, surtout depuis que tes charmantes sœur s, après avoir goûté les œuvres de cette pauvre Coppet, ont hautement proclamé sa s upériorité dans ce genre. Pour moi, j’ai des raisons plus sérieuses d’appréci er les charmes de notre villa ; c’est le nom qu’on donne ici à toute mai-maison, de puis le simplecottagejusques à la résidence la plus somptueuse. Notre logement n’a pa s la prétention d’être compris dans cette dernière catégorie. C’est un pavillon mo deste, mais d’une construction bien entendue, qui a son entrée sur la promenade dite de s Anglais. De ma fenêtre et tout en me rasant, je vois la mer et le ciel confondre d ans une même ligne leur double immensité. Et quel ciel ! Quelle mer ! Comment te d onner une idée de cette toile étincelante sur laquelle se détachent à tous moment s les silhouettes mobiles des équipages et des piétons de la promenade ? Si alors ma pensée se reporte vers le bois de Boulogne, c’est pour le prendre en pitié, e t vous tous avec lui. Infortunés ! Qu’allez-vous y chercher à cette heure ? Un ciel de plomb, un horizon gris, des arbres tout au plus faits pour donner une idée du coup-d’œ il qu’offriront, aux derniers jours du globe, les squelettes réunis dans la vallée de Josa phat. William, William, que nous nous ressemblons peu l’u n l’autre ! J’ai vingt-trois ans, et tu me reproches de n’en avoir que vingt ; mais toi qui ne comptes que trois années de plus que moi, en revanche, tu as de beaucoup dépass é la trentaine. Je sais bien qu’orphelin de bonne heure, tu es devenu de bonne h eure chef de famille, tu sers de père et de tuteur à tes deux jeunes sœurs, ce qui m et bien vite du plomb dans la cervelle. N’importe ! je ne puis te pardonner d’êtr e partout et toujours l’homme des lignes droites et des partis pris. Ose me démentir : en partant de Londres, cet été,
nous nous étions promis de ne pas nous séparer sur le continent ; à Paris, ma mère est reprise d’une de ces fluxions de poitrine qui, depuis quelques années, ont détruit complètement sa santé ; les médecins l’envoient ici , et tu refuses de me suivre. Quels prétextes pitoyables ne m’as-tu pas donnés po ur colorer cette infidélité à ta parole ? Les occupations de tes soeurs, leur goût p our les arts, les leçons commencées, les Musées, l’Opéra, que sais-je ? comm e si l’inspiration, en fait d’art, n’était pas le meilleur des maîtres. Viens me rejoi ndre, et tu seras bientôt forcé d’en convenir. Tu as beau te piquer d’être froid et posi tif, tu céderas bien vite aux séductions d’une nature dont rien, dans nos climats , ne peut te donner une idée. Ici la terre a des senteurs enivrantes ; ici la mer, comme une courtisane, change à chaque heure de toilette et de physionomie. L’art vous env ahit et vous pénètre par tous les sens. Regardez l’horizon, et vous êtes peintre ; éc outez la voix de la brise, et vous êtes musicien ; embarquez-vous sur les flots, et vo us devenez poète. Poète ! Ah ! maladroit ! Quel mot viens-je de laiss er échapper ! Je vois d’ici les yeux de Miss Victoria étinceler d’un juste courroux ; ca lmez-vous, Miss, et pardonnez-moi. L’oublierai-je jamais ce soir où ma pauvre muse, al ourdie sans doute par l’atmosphère de cet atroce Paris, s’est vue réduite à vous faire l’aveu de son impuissance ! Vous ne lui demandiez pourtant qu’un quatrain, et elle est restée sur les dents, hélas ! malgré les encouragements qu’elle aurait dû puiser dans vo tre regard céleste. Eh bien ! je vais prendre ma revanche. Je l’ai trouvée, l’inspir ation, ce matin même, à l’aide d’un procédé aussi simple que peu nouveau. Je me promena is au bord de la mer et je faisais bondir de vague en vague les galets ramassé s à mes pieds. William, tu as été mon maître dans cet exercice pour lequel les França is prêtent aux perruquiers une sympathie encore inexpliquée. Tout-à-coup j’ai sent i arriver en moi les effluves de la poésie, et j’ai à peu près improvisé vingt stances en l’honneur de cette fière beauté que sa sœur et moi, nous avons surnomméla petite Reine.Pourtant, ami, je n’enverrai cette ébauche à son adresse que plus tard ; je vien s de la relire, et j’ai frémi en y découvrant un tohu-bohu d’azur des cieux et de prun elles, de palmiers et de tailles élancées, de vagues et de boucles de cheveux ; déci dément, c’est une photographie qui a besoin de retouche. William, j’ai comme un pressentiment que notre sépa ration nous portera malheur aux uns et aux autres. P.S.très-essentielle. Miss Coppet ne peutJ’oubliais une commission  — s’accoutumer à la cuisine méridionale. C’est le mom ent de nous expédier le vieux Tom. Que Jack l’accompagne ; avecSatanbien entendu ; je ne saurai me passer plus longtemps de ce noir coursier. »
II
Georges Lee à William Kennedy
Nice.....novembre 1861.
« Merci, cher William, mille fois merci de ton exac titude. Bêtes et gens, tout est arrivé à bon port ; j’ai vu le moment où Coppet se jetait dans les bras de Tom ; la pudeur qui la distingue si éminemment l’a seule emp êché de me donner le spectacle de ce gracieux tableau ; je viens de les laisser to us les deux, étudiant ensemble une nouvelle façon de pudding dont, en cas de succès, o n doit te faire hommage. Pudding à la Kennedy ! Que t’en semble ? N’est-ce pas que c ela ferait bien sur une carte de restaurateur ? Jack dans ce peu de jours a trouvé, je crois, le se cret de maigrir encore ; ce garçon-là m’échappera ; il est tout nerf et toute ambition ; je soupçonne qu’il a deviné la fortune que lui pronostique la longueur de ses tibi as. Qu’y faire ? Epsom et New-Castle sont les jeux olympiques de notre époque. Quel groo m dans ses rêves n’entrevoit la fortune et la célébrité au bout de leurs courses ? Quant à Satan, j’avais peur de le trouver étourdi p ar le changement des lieux ; il n’en a rien été ; il fallait le voir dresser les oreille s, et aspirer la brise à pleins naseaux en reconnaissant le bruit des vagues que nos promenade s du Cornouailles lui ont rendu si familier. Dès sa première course, il m’a emporté avec cette rapidité qui justifie son nom, encore plus que la couleur de sa robe. Pour so n début je l’ai mené à Cannes ; une bonne trotte, je t’assure mais peu faite pour e ffrayer
Ce superbe animal qui dévore l’espace.
Moi qui tiens à me nourrir d’une façon plus substan tielle, j’avais pour but dans cette course, d’aller demander à déjeuner à six Penrose. Ce vieil ami de mon père a paru enchanté de mon attention ; je l’ai trouvé dans son cabinet, eu milieu d’une nuée de cartes, de brochures et de journaux. Malgré mon ins istance, il a tout quitté pour me faire les honneurs de sa villa. Que te dirais-je de celle-ci ? la division intérieure est bien entendue, l’emplacement admirablement choisi, mais l’architecture ! mais la façade ! le malheureux est sans excuse ; il est l’a uteur du plan et a dirigé lui-même les constructions. Je t’ai souvent entretenu de cet excellent homme ; t’ai-je raconté comment et pourquoi il s’est fixé dans ce pays ? A quarante ci nq ans, sir Penrose était une sommité du barreau de Londres ; une laryngite lui i nterdit tout-à-coup l’éloquence et la plaidoirie ; il se résigna, et vint demander à la P rovence la santé et le repos. Depuis lors, il ne fait que de très-rares apparitions en A ngleterre. La pêche, le whist et la promenade à cheval ne remplissent pas seuls son tem ps ; il envoie des articles d’économie politique aux revues de Londres, et je n e serai pas surpris de l’avoir interrompu dans l’enfantement d’un ouvrage de plus longue haleine, destiné sans doute à faire sensation comme tout ce qui sort de s a plume. A table, je me suis trouvé fort causeur ; le Cassis y était pour quelque chose ; c’est un petit vin blanc du pays qui accompagne fort bien les coquillages ; il porte. à la tête et délie la langue. Surmontant ma timidité ordinair e, j’ai profité de la circonstance pour développer à sir Penrose. ma théorie favorite sur l ’avenir de l’art en Angleterre. Il m’a laissé achever mes tirades sans m’interrompre, mais non sans hocher la tête. Jeune
homme, m’a-t-il dit, dès que j’eus fini, le grand-p ère de Mme Lee appartenait à ces réfugiés des Cévennes, que la révocation de l’édit de Nantes avait transplantés en Angleterre. On s’en aperçoit ; le vieux sang des Sa xons n’a pu éteindre chez vous une vivacité d’imagination toute méridionale. Si vous n ’y prenez garde, cette folle du logis, comme l’appellent les Français, vous jouera quelque mauvais tour. Vous avez de la fortune et des loisirs. Que vous aimiez et protégie z les arts, que vous les cultiviez même, rien de mieux sans doute ; n’oubliez pas néan moins, que pour tout Anglais qui se respecte, les arts ne doivent jamais être qu’une occupation secondaire. Étudiez d’abord, étudiez avant tout la Constitution de votr e pays, ses lois, son histoire. Si, dès aujourdhui, vous ne vous familiarisez avec des trav aux de ce genre, plus tard vous n’aurez ni le temps, ni le courage de les entrepren dre. L’exemple de votre père vous invite à arriver un jour à la Chambre des Communes ; il faut vous préparer à un si glorieuse destinée. N’imitez pas nos voisins qui comptent pour le succè s de leur avenir sur les hasards des révolutions et les ressources du charlatanisme ; chez nous il faut être avant de paraître ; mais, dès qu’on est, oh ne doit pas crai ndre de se présenter avec confiance à l’opinion publique. Nous avons en elle un juge éc lairé et sûr ; il répond à qui l’interroge et donne à chacun la conscience exacte de sa valeur. Je l’ai remercié de ses excellens avis. Vous étiez, lui ai-je dit, le conseil et l’ami de m on père ; la différence d’âge interdit au fils de réclamer pour lui-même le premier de ces titres ; mais elle lui fait un devoir d’invoquer le second en toutes circonstances. Pour sa réponse il m’a serré la main avec effusion. Au sortir de table, sir Penrose a fait seller son c heval, et a voulu m’accompagner jusques à Antibes. Chemin faisant nous avons beauco up causé de Paris ; cela lui a fourni l’occasion de m’interroger, bien qu’avec dis crétion, sur toi, ta famille, nos goûts et nos occupations communes. Sans présomption nous nous sommes séparés, fort contens l’un de l’autre. Bref c’est un excellent ho mme ; je l’aime, je l’estime ; mais je ne lui pardonnerai jamais sa façade. »
III
Georges Lee àmiss Isabelle Kennedy
Nice...décembre 1861.