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L'Autre Homme

De
356 pages

L’affaire sortait de l’ordinaire du collaborateur d’enquête financière qu’il était. Un peu seulement. Différente, parce qu’elle avait un meurtre comme point de départ. Effectivement pas courant, dans le monde discret et feutré de la recherche d’informations économiques exclusives à forte valeur ajoutée pour investisseurs en mal de rendements. Mais son commanditaire et lui-même allaient se limiter à l’examen d’éventuelles ramifications dans le monde bancaire. Alors, pas de quoi le tirer de son spleen profond, de sa dépression larvée. Pourtant, rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait vivre. Un voyage éprouvant au bout de lui-même. Une remise en cause des fondements mêmes de l’histoire de l’humanité.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-414-03322-5
© Edilivre, 2017
1
La Moselle, sombre, translucide, luisante sous la lumière diaphane d’un croissant de lune, semblait couler plus lentement qu’à l’accoutumée, comme ralentie par le froid glacial qui s’était soudainement abattu sur la région il y a quelques jours, au début du mois de janvier. L’écoulement traînant et régulier du fleuve qui, sur cette partie de son cours, séparait l’Allemagne du Luxembourg, agissait comme un calmant sur l’esprit de Johann Mader. L’effet apaisant d’un onguent gras sur une brûlure. Encore plus aujourd’hui, dans l’obscurité immobile de cette soirée d’hiver, le cours d’eau semblait serein. Comme par osmose, cette sérénité pénétrait Johann petit à petit. Depuis qu’il s’était installé avec Caroline à Remich, une bourgade paresseuse au bord du fleuve, côté luxembourgeois, il aimait à se promener de temps en temps en méditant sur les berges isolées situées plus ou moins à mi-chemin entre les villages de Stadtbredimus et Wormeldange. Debout, emmitouflé dans une veste en mouton retourné, un pull à col roulé, un bonnet de laine et des gants, il savait pourtant qu’il ne resterait pas longtemps là ce soir. Le froid tranchant le renverrait bientôt dans sa voiture, garée à cent mètres, au sommet du talus, en bordure de la route du vin, un lacet d’asphalte serpentant entre la Moselle à l’est et les collines basses couvertes de vignobles à l’ouest. Dans l’air hivernal clair conférant à toute chose un aspect cristallin et cassant, Johann distinguait avec netteté les détails de maisons éparses de l’autre côté du fleuve, des bâtisses aux couleurs gaies, jaunes, rouges, blanches, contrastant avec l’habituelle grisaille mélancolique baignant ici en cette saison villes et campagnes. Johann avait décidé il y a trois semaines, quelques jours avant Noël, de rompre avec son passé. Complètement. La séparation avait été traumatisante, déchirante, un cordon ombilical que l’on coupe, la rupture du lien avec la mère nourricière, avec ce corps qui avait construit toute sa substance. Mais cette rupture, elle avait été nécessaire. Pour Caroline. Caroline, parfois insouciante et rieuse, Caroline, vive et intelligente, ressemblait tellement à Isabelle, son premier et seul véritable amour. C’était vraiment cette similarité des traits et la morgue parfois à la limite de la suffisance partagée par les deux femmes qui l’avaient confondu. Avec Isabelle, il avait été si heureux. Puis, le déchirement, le terrible accident de la route, la mort instantanée d’Isabelle dans un choc frontal avec un minibus effectuant un dépassement dans un virage. Perdant la sérénité qu’il avait brièvement trouvée en ces lieux, Johann se remémorait le corps horriblement déformé d’Isabelle dans la petite Renault Twingo. Sa gorge se noua. Il essaya d’évacuer au plus vite cette image hors de son esprit en se concentrant sur le flot paisible du fleuve, y projetant en filigrane le doux visage de Caroline. Mais le lent remous de l’eau déformait les traits fins, lui renvoyant la face torturée d’Isabelle juste après l’accident, le visage aplati comme une crêpe, la mâchoire inférieure écrasée contre la supérieure, le nez écrabouillé et tordu à angle droit. A peut-être cinquante mètres sur sa gauche, dans un buisson, Johann perçut, plus qu’il ne vit réellement, un bref éclair orangé. Il s’écroula sans un cri, son esprit encore imprégné de l’illusion du visage d’Isabelle née de distorsions dans l’onde tranquille de la Moselle, fleuve intemporel et indifférent.
2
Zanna caressait distraitement la chevelure fine et encore éparse de son fils Hidal, qui dormait paisiblement dans ses bras. Depuis l’enfantement, il y avait trois lunes, elle se surprenait de plus en plus souvent à penser sérieusement à l’avenir de sa famille. Au fond, elle avait toujours nourri beaucoup d’ambition pour elle-même et ses proches. Cette ambition avait été décolorée par l’insouciance de sa jeunesse, jusqu’à la naissance d’Hidal. Aujourd’hui, elle reprenait vie. Tespan, le mari de Zanna, avait lui aussi soudainement senti le poids d’une responsabilité nouvelle sur ses épaules. Il s’était résolument affranchi de son clan, comme le requérait à la naissance d’un premier enfant la tradition de Tarmi, la région côtière où il vivait avec les siens. Peu de temps avant l’accouchement, Zanna et Tespan s’étaient installés dans leur propre maison aux murs de pierre et de boue, construite des mains même de Tespan. Dans cette pièce unique, Zanna avait défriché et battu elle-même le sol en terre pour le rendre égal. Elle y avait ensuite aménagé sa couche et celle de Tespan avec des herbes sèches, puis celle de l’enfant à naître, un petit amas de foin complètement caché sous deux fourrures de lièvre des forêts. Il y avait quatre jours, Tespan était parti pour la deuxième fois dans la vallée de Zot, au bas de l’autre versant des monts Azor, derrière lesquels le soleil tous les soirs se couchait. Il allait vendre les poissons que Zanna et lui avaient achetés frais au bord de la grande eau, puis salés sur une planche de bois au centre de leur habitation. Zanna se remémora sa vive surprise lorsque Tespan était revenu de son premier déplacement à Zot, ramenant alors comme fruits de l’échange du poisson de simples piécettes en fer. Elle avait bien sûr entendu parler de l’utilisation de ce moyen de paiement, mais cela lui semblait si bizarre. D’accord, le fer, un matériau créé très récemment par les artisans de Gunduan, pouvait être transformé en des objets solides et fort pratiques. Mais que faire de telles piécettes lorsque, comme Tespan et elle, on ne savait les travailler pour leur donner forme utile ? Qui d’autres que des artisans du fer voudraient échanger des marchandises contre cette ferraille ? Zanna et son mari avaient obtenu le poisson vendu au cours du premier voyage de Tespan en donnant à Aguti le pêcheur une dizaine de lances taillées par Tespan à la sueur de son front dans les branches solides d’un arbre du bonheur. Des lances de très bonne qualité et prêtes à l’emploi contre des pièces en fer. Cet échange ressemblait à une mauvaise affaire. Quelques jours plus tard cependant, Tespan et Zanna purent troquer, sur la côte, les piécettes contre une grande quantité de poissons fraîchement pêchés, plus qu’ils n’en avaient obtenus la première fois en échange des lances. Zanna fut alors tellement soulagée. Ces piécettes avaient donc réellement un pouvoir. Oui, Tespan et elle allaient continuer à préparer et vendre du poisson. Cela leur amènera prospérité. Et Zanna, après son expérience positive, de s’émerveiller du système de troc par le biais de piécettes, de cette nouvelle innovation sur cette terre de Gunduan. En y réfléchissant, elle voyait bien les immenses avantages de ce mode d’échange. Si celui-ci était vraiment accepté de tous, il ne serait plus nécessaire de s’enquérir auprès des personnes possédant la marchandise convoitée des termes de la transaction, ni de suer pour obtenir l’article désiré par le vendeur. Elle se souvenait de ce jour pendant sa grossesse où elle avait voulu, pour combler une demande pressante de son corps, obtenir du miel d’un des éleveurs d’abeilles de la côte de Tarmi. A cette époque, ce dernier acceptait en échange de son miel soit une jarre de baies rouges de la forêt, soit une lance en bois d’arbre de lune. Zanna n’avait alors sous la main ni l’un ni l’autre. Tespan n’était pas là et elle ne voulait pas aller cueillir des baies rouges dans la forêt. Elle se rappela qu’un de ses voisins possédaient de nombreuses lances en bois d’arbre
de lune. Celui-ci demandait un lot de racines de fleurs de vent en échange d’une de ses lances. Ces fleurs se trouvaient en abondance dans les clairières au-delà de la forêt de Ranga. Loin d’ici. Zanna n’abandonna pas pourtant. Elle rendit visite à une cousine qui gardait souvent en réserve de telles racines. Elle ne se présenta pas les mains vides. Elle savait que sa parente avait un faible pour les pommes de buisson épineux. Cela tombait bien, elle avait justement un tel arbuste devant sa maison. Elle obtint ainsi les racines désirées, qu’elle échangea contre une lance auprès de son voisin. Finalement, elle acquit une jarre de miel en cédant la lance à l’homme qui parlait aux abeilles. Si les piécettes en fer avaient existé alors, elle se serait épargné bien de la peine. Zanna aimait Gunduan, cette terre au milieu de la grande eau gouvernée sagement par Tani le Grand depuis douze saisons, depuis la fin de la guerre des nécors. Cette guerre générale avait divisé les cinq peuples de Gunduan en deux camps, les Tarmiens et les Azoriens d’un côté, les Zotiens, les Massaniens et les Palésiens de l’autre. L’enjeu en fut le contrôle des grands troupeaux de nécors autour de la montagne fumante. Ces animaux massifs que les Azoriens avaient les premiers réussi à domestiquer fournissaient du lait, de la viande, de la laine et des peaux. Les Tarmiens et les Azoriens emportèrent finalement la partie. Ils soumirent les Massaniens, les Zotiens et les Palésiens. Le chef des armées victorieuses, Tani, un stratège accompli qu’on surnommait déjà le Grand, prit alors les rênes du pouvoir. Au commencement de son règne, Tani fit construire une grande bâtisse sur un terrain jouxtant sa demeure. Il enjoignit les meilleurs artisans et les esprits les plus créatifs de l’île à s’y installer avec leur famille. Il chargea le comité d’intendance de son armée de subvenir à tous les besoins de cette élite qui put ainsi se consacrer entièrement au progrès. S’en suivit notamment la découverte du fer, de la roue et la mise en place du mode d’échange basé sur les piécettes. Les sages travaillaient maintenant sur un système de signes gravés dans l’argile pour figer les accords importants et les traditions. Zanna n’avait pas tout de suite compris l’utilité de priver les villages et régions de Gunduan de leurs meilleurs artisans et de leurs penseurs les plus brillants. Elle avait considéré cette manœuvre comme une tentative de Tani pour accroître sa mainmise sur Gunduan. Puis, les premiers résultats de cette approche étaient tombés : la méthode de culture du yant, la céréale alimentaire de base de Gunduan, ou encore l’amélioration des techniques d’élevage des nécors. Ces progrès significatifs ne furent pas jalousement gardés par Tani et son clan. Au contraire, ils furent diffusés dans toutes les régions de Gunduan, même les plus reculées. Tani envoyait régulièrement des messagers dans les contrées pour communiquer l’avancement des travaux de la cellule des sages, comme le groupe des artisans et intellectuels qu’il avait réuni en vint à être appelé. Zanna posa délicatement Hidal sur sa couche et se dirigea, toujours un peu rêveuse, vers son jardin. Elle devait au moins sept fois par lune arracher les mauvaises herbes qui poussaient dans le petit carré de yant qu’elle cultivait là avec Tespan. Elle fixa ses longs cheveux noirs sur sa tête à l’aide de la broche en bois qu’avait sculptée pour elle son frère Taymo. Elle releva sa toge, découvrant ses jambes soyeuses tannées de soleil, s’accroupit et se mit au travail le sourire aux lèvres. Oui, la stabilité et l’esprit positif du nouveau Gunduan voulu par Tani permettrait à sa famille de prospérer, elle en était convaincue.
3
Henri Sarn étudiait de son œil entraîné la jeune femme qui s’asseyait en face de lui, de l’autre côté de la table ronde. Il invitait toujours ses visiteurs à s’installer avec lui autour de cette petite table de réunion en cerisier massif pour aborder les questions souvent délicates qui les amenaient ici. De la patine de la table, qui avait altéré subtilement le chatoiement naturel du cerisier, se dégageait une sorte de chaleur discrète, pudique, qui enveloppait Henri et son interlocuteur d’une atmosphère propice aux confidences. L’emplacement de la table, à côté de la baie vitrée, offrait une vue plongeante sur la place d’Armes de Luxembourg, un grand rectangle pavé de gris aux bords mangés par les terrasses des restaurants, très animées à l’approche de l’heure de midi un jour d’été ensoleillé comme aujourd’hui. Cet emplacement, Henri l’avait choisi avec soin. Regarder la vie de la place d’une hauteur de sept à huit mètres pouvait donner pendant un instant à ses clients une impression de contempler le monde sans y participer vraiment et leur insuffler ce faisant le sentiment de dégagement parfois nécessaire à la formulation du motif de leur venue. Lorsqu’Henri avait ouvert il y a douze ans son agence d’investigations financières et économiques, In FinE, au cœur de la ville de Luxembourg, il avait placé un large bureau d’angle dans la pièce, le sien, et priait les visiteurs de s’asseoir dans les fauteuils crapaud qui étaient disposés devant ce meuble imposant. Cette configuration classique ressemblait peut-être à celle que l’on trouvait dans certains cabinets de psychologue, mais Henri ne s’en était dans un premier temps pas inquiété. Il ne recevrait en effet que des demandeurs d’informations d’affaires dans son agence, pas des maris ou des femmes qui pensaient être trompés et voulaient un compte-rendu complet des activités des conjoints soupçonnés. Ceux-là auraient pu être mal à l’aise, se sentir jugés, engoncés ainsi dans un siège qui les plaçaient légèrement plus bas que leur hôte sur sa chaise de bureau. L’observation attentive des visiteurs avait cependant révélé à Henri que, même si certains affichaient une attitude détachée, cynique même, en regard des informations parfois illicites qu’ils requéraient, d’autres paraissaient plus tourmentés d’oser réclamer de tels renseignements, sachant que leur collecte nécessiterait peut-être de la part d’Henri des actions à la limite de la légalité. Ces derniers, pour la plupart des patrons d’entreprises familiales de taille moyenne, se fermaient comme des huîtres dans les fauteuils crapaud. Henri avait alors eu l’idée de cette table et du réaménagement qui l’accompagnait. Le changement de l’environnement d’échange entre client et enquêteur, devenu plus intime, avait effectivement révélé au fil du temps son potentiel libératoire. Ce surcroît d’intimité avait rarement été aussi agréable qu’aujourd’hui pour Henri. En face de lui se tenait Caroline Maerig. Un beau visage à la peau lisse et tannée abritant des yeux bleu profond et cerné de cheveux bruns légèrement bouclés tombant en cascades sur des épaules bronzées brillant délicatement sous la lumière du jour. Henri avait aperçu, avant que Caroline ne s’asseye, des hanches harmonieuses et souples dans un jeans taillé pour les mettre en valeur. Sur le haut du corps, la jeune femme portait un tailleur en soie sans manches d’un violet sombre, échancré en un V se terminant un peu plus bas que la naissance des seins. Malgré l’apparente simplicité vestimentaire, se dégageait d’elle cet air suffisant et confiant des belles femmes pour lesquelles les soucis d’ordre matériel n’avaient jamais existés. Le père de Caroline, Karl, qui avait parfois recourt aux services d’Henri pour des recherches de renseignements sur des sociétés dans lesquelles il envisageait d’investir, devait bien peser dans les 80 millions d’euros aujourd’hui, et au moins le double avant la crise économique. Henri n’avait pas eu de nouvelles de Karl depuis plus d’une année, jusqu’à il y a deux jours, lorsque le financier allemand lui avait demandé de rencontrer sa fille au sujet du
meurtre du fiancé de celle-ci, un personnage plutôt étrange, des dires mêmes de Karl, dénommé Johann Mader. Karl avait justifié sa demande par de possibles ramifications financières liées au meurtre et encore à explorer. Henri avait accepté de recevoir Caroline, plutôt afin d’éviter de se mettre à dos un client régulier que pour l’attrait d’une possible nouvelle affaire qu’il ne sentait pas vraiment. – Comment se porte votre père ? demanda Henri alors que Caroline posait ses mains à peine croisées sur la table – Avec la crise, ses affaires lui causent beaucoup de tracas, vous devez vous en douter, répondit la jeune femme, en glissant d’un geste tranquille une mèche de cheveux derrière son oreille – Je lui fais confiance pour s’en sortir. Karl est un félin. Il retombe toujours sur ses pattes, dit Henri Caroline sourit. Elle semblait visiblement à l’aise. Henri estima qu’il pouvait entrer dans le vif du sujet sans autre préambule. – Votre père m’a brièvement parlé de la tragédie qui vous a affectée en début d’année. Veuillez accepter mes condoléances mademoiselle – Merci, monsieur Sarn. Johann, mon fiancé, était quelqu’un de… disons différent, mais je l’aimais beaucoup et j’envisageais vraiment de faire un bout de chemin avec lui. Henri avait apprécié la formulation. Je l’aimais beaucoup… Un bout de chemin… Le statut social dictait assurément à la jeune femme une certaine retenue. – Qu’entendez-vous par « différent », mademoiselle Maerig ? demanda Henri – Voyez-vous, Johann était un homme de la finance, plus précisément directeur des investissements à la banque Boraz, mais il n’avait rien du banquier typique, ni dans son style de vie, ni dans son attitude. Il ne fréquentait aucun des clubs huppés de la place et ne roulait pas dans des voitures de luxe. Jusqu’au moment où nous avons emménagé ensemble, il habitait un appartement assez coquet certes, mais de deux pièces seulement, dans le quartier de la gare. Johann ne parlait de plus pas beaucoup d’argent. En fait, il m’a donné dès le début l’impression d’être animé par un objectif différent que carrière et fortune. Il semblait suivre une sorte de ligne directrice dans sa vie. Il me paraissait parfois presque… mystique, mais dans le bon sens du terme – Était-il religieux ou suivait-il un dogme spirituel quelconque ? demanda Henri. – Non, il n’aimait pas la religion de manière générale. Il disait qu’au plus profond de lui-même l’homme avait besoin d’un conte de fée pour vivre avec l’inéluctabilité et le mystère de la mort et que les religions comprenaient dans leurs fondations de telles histoires. Cependant, il déplorait qu’elles ne se soient pas contentées d’un rôle de palliatif à l’angoisse de la méconnaissance. Il disait qu’elles avaient été transformées en différentes doctrines de vie, instrumentalisées par certains hommes pour acquérir et conserver un pouvoir sur d’autres hommes La réponse de Caroline surprit Henri. Johann n’avait peut-être pas été religieux, mais la profondeur de ses points de vue suggérait au moins qu’il était enclin à la philosophie. – Votre père m’a dit que le meurtre de Johann pourrait être en lien avec son travail… – A vrai dire, M. Sarn, l’enquête officielle piétine. La police judiciaire de Luxembourg a décortiqué la vie de Johann afin de trouver un motif d’assassinat, mais elle n’en a décelé aucun. Elle m’a interrogée et a certainement effectué une enquête approfondie sur notre relation sentimentale. Elle a cherché du côté de l’activité professionnelle de Johann, mais là non plus elle n’a rien découvert d’intéressant. Elle a fouillé le passé de Johann. Elle a essayé de trouver un lien entre la mort de sa femme il y a six ans et le meurtre. Sans résultats. Je suppose qu’elle a aussi enquêté auprès de sa famille en Allemagne, mais cela n’a visiblement rien donné non plus. Personnellement, je pense que la police a forcément manqué quelque chose, peut-être dans le passé de Johann, peut-être dans son travail, peut-être ailleurs… Mon père m’a dit que vous êtes très bon dans ce que vous faites et que s’il y a vraiment une
piste financière à ce meurtre, vous représentez ma meilleure chance de la trouver Pendant que Caroline racontait son histoire, Henri se remémorait l’affaire du meurtre de Johann Mader, telle qu’elle était décrite dans les articles de presse qu’il avait lus attentivement la veille sur internet. Johann avait reçu une seule balle dans la tête alors qu’il se promenait au bord de la Moselle, un soir de janvier. Rien ne lui avait été volé : ni argent, ni voiture, ni aucun autre effet personnel. Son corps avait été partiellement ligoté et bâché, des pieds jusqu’au sommet des cuisses. Une certaine longueur de corde et un morceau de bâche avaient été laissés à côté du cadavre. Le groupe de jeunes joggeurs qui avait découvert Johann peu après le meurtre avait aussi certainement dérangé l’assassin alors que celui-ci se préparait à emporter le corps ou à le lester pour s’en débarrasser dans la Moselle. Cette hypothèse, couplée à la précision du tir, donnait l’impression d’un travail de professionnel. Qui dit assassin professionnel dit assassinat commandité. Johann n’avait pas été tué par hasard. – Qu’est-il arrivé à la première femme de Johann il y a six ans ? s’enquit Henri – Elle a eu un accident de voiture alors que Johann et elle rentraient d’une soirée passée chez des amis. Au sortir d’un virage, elle a percuté de plein fouet une camionnette qui effectuait un dépassement en sens inverse. Elle a été tuée sur le coup. Johann roulait derrière elle, dans sa propre voiture. Ils se trouvaient dans des voitures séparées parce qu’ils s’étaient rendus à cette soirée en partant de leur lieu de travail respectif. Johann a vu l’accident et le corps déchiqueté de sa femme. Cela l’a profondément marqué. Alors qu’elle parlait, un voile de tristesse assombrit brièvement son regard. « Tristesse de l’épreuve que Johann avait traversée ou tristesse de la marque indélébile laissée dans le cœur de Johann par une autre femme qu’elle ? » se demanda Henri. – Que pouvez-vous me dire sur la famille de Johann, mademoiselle Maerig ? – Pas grand-chose. Je n’ai jamais rencontré ses parents. Johann était en froid avec sa famille depuis des mois. Il m’avait expliqué que son père vivait selon des principes très rigides qu’il avait eu de plus en plus de peine à supporter après la mort de sa femme. Et puis un jour, Johann et son père ne se sont plus parlé. D’après Johann, sa mère s’était rangée du côté de son père, si bien qu’avec elle aussi, Johann avait progressivement coupé les ponts Henri fronça les sourcils. Une différence de point de vue sur des principes de vie ? Une raison un peu légère pour un adulte d’interrompre toute relation avec ses parents. – Quelles étaient exactement les responsabilités de Johann à la banque Boraz ? demanda Henri – Johann était responsable de la gestion des différents portefeuilles d’investissement de la banque ainsi que des portefeuilles des clients sous gestion discrétionnaire. Il définissait ainsi les stratégies d’investissement et s’assurait de leur application. Vous savez, Monsieur Sarn, de par mon père, j’ai rencontré beaucoup de banquiers et autres professionnels de la finance, mais je n’en avais jamais connu comme Johann auparavant. Johann s’intéressait beaucoup plus à la mécanique des marchés financiers d’un point de vue théorique, scientifique, qu’aux stratégies d’investissement réellement pratiques. Il était ainsi par exemple fasciné par les dettes publiques en tant que phénomène macro-économique, des ponctions arrachées aux générations futures afin de favoriser l’enrichissement et la consommation des générations présentes, dans le seul but de permettre aux détenteurs du pouvoir politique de rester au sommet. C’était comme cela qu’il caractérisait les emprunts d’état. Je pense que ce sont ses points de vue sur l’économie et la finance, atypiques pour un professionnel du domaine, qui détériorèrent un peu le climat entre lui et mon père. Au début de ma relation avec Johann, mon père était pourtant tellement content de me voir enfin m’attacher à une personne de son milieu. Caroline se laissait maintenant aller à des anecdotes plus personnelles, des confidences. La magie de la table ronde opérait. – Est-ce que Johann vous semblait préoccupé, inquiet, dans les semaines qui ont précédé son assassinat ? Avez-vous remarqué en lui quelque chose de différent ?
– La police m’a déjà posé cette question, vous vous en doutez, Monsieur Sarn. J’y ai réfléchi des heures durant. Mais vraiment, je ne me rappelle de rien qui soit sorti de l’ordinaire Elle sembla hésiter un instant, fronça légèrement ses sourcils, puis poursuivit : – Vous savez, Johann n’entrait jamais dans les détails de son passé. Quand je le questionnais à ce sujet, soit il me racontait de petites anecdotes sans importance, soit il me donnait des réponses assez générales, du genre « Oh, tu sais, j’ai eu une enfance relativement heureuse ». Je me suis un moment demandé après sa mort s’il ne cachait pas quelque chose de ce côté-là. Mais, après réflexion, je crois plutôt à un mobile concret lié à une affaire d’argent qu’à un éventuel fantôme surgit du passé Henri accepta l’enquête que Caroline Maerig lui confiait. Il indiqua cependant à la jeune femme que sa mission se limiterait à chercher des pistes dans l’univers professionnel ainsi que dans la gestion des finances personnelles de Johann Mader.