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L'Aveugle de Marcenay

De
114 pages

« Chrétiens charitables, ayez pi-î-î-tié de ce pau-ô-ô-ooovre aveu-eu-euglou !... pôôôôvre aveu-eu-eu-glou !... »

Telle était la formule employée par un vieil aveugle que j’ai beaucoup connu dans ma jeunesse, pour implorer la pitié des passants. Mais ce qu’il m’est impossible de faire comprendre à mes lecteurs, ce sont les intonations bizarres dont il se servait pour articuler ce petit nombre de syllabes, et faire retentir au loin cet appel à la charité publique.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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BIBLIOTHÈQUE DE LA JEUNESSE CHRÉTIENNE

APPROUVÉE

PAR MGR L’ARCHEVÊQUE DE TOURS

 

2e SÉRIE IN-18

Illustration

Just-Jean-Étienne Roy

L'Aveugle de Marcenay

Ou la Désobéissance punie

I

« Chrétiens charitables, ayez pi-î-î-tié de ce pau-ô-ô-ooovre aveu-eu-euglou !... pôôôôvre aveu-eu-eu-glou !... »

Telle était la formule employée par un vieil aveugle que j’ai beaucoup connu dans ma jeunesse, pour implorer la pitié des passants. Mais ce qu’il m’est impossible de faire comprendre à mes lecteurs, ce sont les intonations bizarres dont il se servait pour articuler ce petit nombre de syllabes, et faire retentir au loin cet appel à la charité publique. J’ai bien essayé, en multipliant et les voyelles et les diphtongues, d’en donner à peu près une idée ; mais il n’existe pas de signes phoniques capables de rendre l’espèce de gémissement ou plutôt de hurlement lugubre qu’il faisait sortir de son gosier, d’abord faiblement, puis crescendo, puis de toute la force de ses poumons, et qu’il arrêtait sur la dernière syllabe glou, comme s’il eût été tout à coup suffoqué.

Le lieu où il stationnait habituellement ajoutait encore à l’effet de cette lamentable supplication. C’était une espèce de rond-point appelé le carrefour de la Croix-Verte, entouré de haies touffues et d’arbres assez élevés, auquel aboutissaient plusieurs chemins très fréquentés, surtout pendant la belle saison. L’un de ces chemins était une route de traverse beaucoup plus courte, quoique moins commode que la grande route, pour aller au chef-lieu du département ; aussi était-elle préférée en été par la plupart des piétons qui s’y rendaient d’une petite ville voisine, et en toutes saisons par les habitants des fermes et des, villages d’alentour, pour porter leurs denrées au marché. Le carrefour était encore traversé par un chemin vicinal servant de communication entre le bourg de Marcenay et quelques hameaux qui en dépendaient.

Tous ces chemins étaient, comme le carrefour, garnis de haies et d’arbres qui dérobaient aux voyageurs la vue des champs voisins, et donnaient à ce pays, qui pourtant en est à plus de cent lieues, une certaine ressemblance avec le Bocage vendéen. Aussi, quoique le bourg de Marcenay ne fût pas éloigné de plus d’un kilomètre, et qu’il y eût dans presque toutes les directions des habitations assez rapprochées, on se serait cru dans un lieu complètement isolé quand on arrivait à la Croix-Verte.

On comprend, d’après ce qui précède, qu’en approchant de cette solitude un étranger, s’il n’avait pas été averti, ne pouvait s’empêcher d’éprouver une certaine émotion qui pouvait bien ressembler à de la frayeur quand il entendait, sans voir encore personne, beugler le vieil aveugle de la manière que j’ai essayé de décrire ; sans compter que la vue du personnage n’était guère faite pour vous rassurer. Figurez vous, en effet, un homme d’une haute taille, vêtu d’une blouse de toile écrue et d’un pantalon de même étoffe, coiffé d’un bonnet de laine grise qui lui cachait une partie de la figure, apparaissant tout à coup sur le bord du chemin, sans qu’on aperçoive d’où il est sorti, et continuant sur un ton de plus en plus lugubre l’invocation que vous savez.

Il y avait certainement dans cette scène inattendue de quoi effrayer quelqu’un de plus brave que je ne l’étais à l’époque où, pour la première fois, j’ai entendu et vu l’aveugle de Marcenay ; car, j’ai hâte de le dire, pour que mes jeunes lecteurs ne m’accusent pas de poltronnerie, je n’avais alors que douze ans ; je l’avoue, j’ai ressenti un grand effroi ; mais, il est vrai aussi, je n’ai pas tardé à en rire et à en rougir surtout, comme d’une faiblesse impardonnable à un garçon de mon âge, et revêtu de l’uniforme que j’avais l’honneur de porter.

II

En effet, j’étais élève du Prytanée de la Flèche, où j’étais entré depuis deux ans en qualité de boursier, comme fils d’un capitaine tué dans une campagne d’Afrique.

Au moment de mon admission dans ce collège militaire, ma mère, qui n’avait guère pour vivre que sa modique pension de veuve d’officier, était venue, par économie, habiter chez une vieille tante qui l’avait élevée et qui demeurait à Marcenay.

Dans une ville, ma mère, malgré l’ordre qu’elle apportait dans ses dépenses, eût été gênée, et n’eût vécu que de privations. A la campagne elle vivait d’une manière convenable à son rang, et elle trouvait encore le moyen de mettre de côté de quoi me procurer quelques petites douceurs au collège, et même de payer mon voyage pour venir passer les vacances auprès d’elle.

La première année de son installation à Marcenay, elle n’avait pu, à son grand regret et au mien, réaliser une somme suffisante pour cet objet ; mais la seconde année elle y était parvenue, et j’avais pu enfin, après deux ans d’absence, serrer sur mon cœur cette tendre mère.

C’était la première fois que je la revoyais après une aussi longue séparation, et je puis dire, sans crainte de n’être pas compris de ceux qui aiment réellement leur mère, que ce jour-là a été pour moi un des plus heureux de ma vie.