//img.uscri.be/pth/bbfe80ffd4f6c19935052ac5c96bbe73c264e3f9
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

L'Élève de Saint-Cyr

De
58 pages

La veille du jour où un recueil hebdomadaire, la Semaine, commençait la publication de l’Élève de Saint-Cyr, la révolution de février avait renversé une monarchie.

Ce fut un moment de douloureuses épreuves pour la littérature. L’auteur de l’Élève de Saint-Cyr ne pouvait espérer pour son œuvre la faveur d’une exception : il ne s’adressait pas à l’esprit de parti ; il n’avait aucun droit au patronage des passions politiques par la pensée même qui avait inspiré son ouvrage, par le but qu’il s’était proposé, il devait se croire entièrement désarmé contre l’indifférence du public,

Car il avait voulu, en traçant l’odyssée d’un jeune officier sorti d’une école célèbre, prouver l’heureuse influence des sentiments religieux sur le caractère et la destinée du militaire français ; il s’était attaché à montrer que la religion peut seule lui donner la fermeté qui brave le péril et le malheur, et le noble désintéressement qui place au-dessus des plus brillantes récompenses la satisfaction d’avoir bien servi son pays, d’avoir versé son sang pour défendre son honneur et son indépendance.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour
ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi
des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés
eau XIX , les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces
ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.Charles-R.-E. de Saint-Maurice
L'Élève de Saint-CyrL’ÉLÈVE DE SAINT-CYR
Par CHARLES SAINT-MAURICE
Le sentiment religieux est si consolant, que c’est un bienfait
du ciel que de le posséder.
NAPOLÉON.

La veille du jour où un recueil hebdomadaire, la Semaine, commençait la publication de l’Élève
de Saint-Cyr, la révolution de février avait renversé une monarchie.
Ce fut un moment de douloureuses épreuves pour la littérature. L’auteur de l’Élève de Saint-Cyr
ne pouvait espérer pour son œuvre la faveur d’une exception : il ne s’adressait pas à l’esprit de
parti ; il n’avait aucun droit au patronage des passions politiques par la pensée même qui avait
inspiré son ouvrage, par le but qu’il s’était proposé, il devait se croire entièrement désarmé contre
l’indifférence du public,
Car il avait voulu, en traçant l’odyssée d’un jeune officier sorti d’une école célèbre, prouver
l’heureuse influence des sentiments religieux sur le caractère et la destinée du militaire français ; il
s’était attaché à montrer que la religion peut seule lui donner la fermeté qui brave le péril et le
malheur, et le noble désintéressement qui place au-dessus des plus brillantes récompenses la
satisfaction d’avoir bien servi son pays, d’avoir versé son sang pour défendre son honneur et son
indépendance.
L’auteur ne s’était pas dissimulé non plus qu’il heurtait un préjugé général qui, en n’assignant
aucune limite à l’ambition militaire, fait de l’espoir d’un avancement rapide le mobile presque
unique de la conduite de l’officier ainsi que du soldat, et en quelque sorte une nécessité de leur
honorable profession.
Il y avait là surtout un sérieux danger pour l’ouvrage, en supposant que le public daignât y jeter
un regard. L’auteur pressentait de vives critiques ; il était fondé à craindre qu’on ne lui reprochât,
non-seulement d’avoir développé un caractère de fantaisie ou d’exception, mais aussi d’avoir
cherché à affaiblir le principe d’une émulation généreuse en présentant presque comme un modèle
un jeune officier qui croit. n’avoir jamais assez mérité les récompenses, un militaire aussi satisfait
d’avoir reçu les épaulettes de capitaine que s’il eût fait sortir de la giberne de l’élève de Saint-Cyr le
bâton de maréchal de France.
Toutefois d’honorables suffrages vinrent chercher l’auteur et le surprirent au milieu de ses doutes
ou plutôt de ses craintes ; il fut averti, par les sympathiques encouragements d’un grand nombre
d’anciens élèves de Saint-Cyr et de jeunes gens qui appartenaient encore à cette école, qu’il avait eu
tort de désespérer du sort de son ouvrage : tous voulaient bien reconnaître quelque vérité dans les
tableaux qu’il avait tracés, et loin de répudier la fraternité du modeste héros du livre, ils déclaraient
qu’ils eussent voulu l’avoir pour camarade et pour ami.
Depuis lors, d’autres témoignages de bienveillance et de vives sollicitations pour une nouvelle
publication de l’Élève de Saint-Cyr en volumes de bibliothèque ont engagé l’auteur à le rendre plus
digne de cette faveur inespérée, en corrigeant les fautes qu’on lui avait signalées, en donnant tous
ses soins à cette nouvelle édition d’un ouvrage dans lequel il a essayé d’élever le roman à la hauteur
d’un livre utile.
A-t-il complétement réussi ? cette épreuve en décidera et il s’y soumet avec confiance, car il n’a
point oublié une scène solennelle et touchante dont l’histoire gardera le souvenir.
C’était le 24 février : le château des Tuileries venait d’être envahi par la multitude, et la
dévastation y était entrée avec elle.
Tout à coup un jeune homme en uniforme s’élance hors du palais ; il porte un grand crucifix en
ivoire, chef-d’œuvre de l’art moderne, et crie à la foule qui l’entoure :
— Place au Christ ! c’est notre maître à tous !
Et la foule ouvre ses rangs pressés ; elle s’incline avec respect devant l’image du Rédempteur du
monde, qu’une nombreuse escorte accompagne jusqu’au temple, où elle doit être à l’abri des
profanations.
Mais quel était ce jeune homme dont la voix avait tant d’empire sur la multitude ? Quel était ce
jeune homme dont la parole chrétienne faisait ainsi tomber devant elle toutes les colères et toutes lesviolences d’une révolution ?
C’était un élève d’une de nos écoles militaires : il expliquait, il justifiait en quelque sorte la
pensée qui avait guidé dans la composition de son ouvrage l’auteur de l’Elève de Saint- Cyr.
*
* *
I
UN ENFANT TERRIBLE
Le 5 octobre 1806, vers midi, il se passait, rue des Canettes, rue qui a ses souvenirs historiques
tout comme une autre, une scène, et presque un drame, dont une boutique d’épicier, on ne disait pas
encore à cette époque magasins d’épiceries ou de denrées coloniales, était le modeste théâtre.
Or, devant cette boutique se pressaient, se heurtaient, se culbutaient, avec accompagnement de
musique vocale ou de cris très-variés, qui formaient ce qu’on appelle vulgairement un tintamarre,
cinquante ou soixante écoliers ou écolières de diverses espèces ; qui de l’école des sœurs de charité ;
qui de divers externats à vingt ou trente sous par mois. Parmi les groupes figuraient aussi quelques
enfants indépendants, marchant fièrement dans leur force et dans leur liberté, et appartenant au genre
gamin, si bien analysé et décrit de nos jours par de nombreux Buffons.
On aurait pu prendre cela pour une émeute ; ce n’en était pas une cependant : c’était tout
simplement un innocent concours, un pacifique combat, provoqué par une distribution gratuite
d’une espèce de comestible dont le nom a le privilége d’exciter le rire et sert souvent à qualifier, à
désigner des niais ou des imbéciles. Quel rapport peut-il y avoir entre Un mortel niais, imbécile ou
même stupide, et un... cornichon ? Question tout à fait délicate, problème digne de tout l’intérêt des
savants et dont nous renvoyons la solution à MM. les membres de l’Académie des sciences.
C’était donc, il faut le dire, pour rendre hommage à la vérité, pour ne pas omettre une
circonstance décisive, un fait important, dont on va voir incessamment se dérouler les
conséquences ; c’était donc des cornichons qui étaient cause de ce qui se passait le susdit 5 octobre
1806, devant la boutique de M. Pinte, épicier de la rue des Canettes. Mais d’où provenait cette
curée ? d’où tombait cette espèce de manne, dont l’émulation des appétits enfantins se disputait la
pluie ?
Le héros de la fête, le généreux distributeur qui faisait tant d’heureux, était un jeune homme
d’environ quinze ans, au teint frais, à la chevelure luxuriante et bouclée, à la physionomie dilatée par
une grosse gaieté dont les éclats dominaient presque le bruit de la tempête qu’il avait soulevée.
Il portait le simple et traditionnel costume de garçon épicier, c’est-à-dire une petite veste bleue
dont les manches étaient retroussées jusqu’au coude, une casquette à visière, I et un tablier de toile
d’une couleur indécise, qui avait pu être à peu près blanc. Il avait un pantalon de nankin, jadis jaune,
et qui laissait apercevoir des bas gris dont les plis nombreux dénonçaient ou faisaient soupçonner
l’absence de toute espèce de jarretière. Ses pieds semblaient se jouer dans de larges et gros souliers
qui montaient jusqu’à la cheville ; il était facile de reconnaître que ces souliers n’avaient pas été
faits précisément pour les pieds qu’ils enfermaient.
Avez-vous vu quelquefois, vous souvenez-vous d’avoir vu, si toutefois il vous a été donné de
vivre au temps de l’Empire et de la Restauration, de ces distributions gouvernementales ou
administratives, destinées à la célébration de quelque grande fête ou de quelque solennel
anniversaire ? Il y avait là de bons et honnêtes gendarmes ou d’autres préposés à la joie publique,
qui, perchés au haut d’une espèce d’estrade, faisaient voler autour d’eux de petits pains, des volailles
froides, des saucissons, des cervelas surtout, que s’arrachaient les assistants : ces distributions
donnaient lieu à des scènes plaisantes, burlesques même. Heureux ceux qui avaient pu saisir au vol
un des comestibles lancés par les distributeurs officiels ! Mais heureux aussi le gendarme qui était
chargé de ces fonctions importantes ! Comme il paraissait jouir de son ouvrage, comme il riait des
effets divers produits par les projectiles ! Avec quel plaisir il contemplait les mouvements des
masses populaires, roulant, mugissant comme les flots d’une mer orageuse, au pied du fort ou de la
citadelle d’où il bravait ces fureurs ! Pour être Neptune, il ne lui manquait que le costume
mythologique de rigueur et un trident.Notre petit garçon épicier jouait donc à peu près le rôle d’un gendarme du bon temps dans
l’exercice de ses plus amusantes fonctions : il riait, il sautait, gambadait sur le seuil de la boutique,
en suivant le vol de chacun des cornichons qu’il lançait au milieu des groupes.
Mais tout à coup une voix retentit, voix formidable qui domine le bruit général ; un homme
paraît, s’élance à travers la foule qui s’écarte pour le laisser passer et arrive devant la boutique de
comestibles.
— Eh bien ! s’écrie-t-il, qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce qu’on met ma boutique au pillage ?
Le garçon épicier lit bonne contenance ; il ne fut pas du tout intimidé par cet exorde ab irato ;
seulement il suspendit la distribution,
— Oh ! mon oncle, répondit-il avec un sang-froid presque héroïque, la chose est toute simple...
Un bocal de cornichons est tombé à terre, il s’est brisé et, ma foi, j’ai cru que je n’avais rien de
mieux à faire que de régaler des amis et des connaissances. — A mes frais, n’est-ce pas ? — Que
pouvais-je faire de ces cornichons qui avaient roulé dans la poussière ?.. Le malheur était
irréparable... — Six ou huit francs de marchandises ! C’est une horreur ! — Mais, mon oncle, ne
vous fâchez pas, je vous les payerai, vos cornichons... N’ai-je pas des économies ? — Et le scandale
de cette scène, crois-tu donc que cela ne soit rien, mauvais sujet ? Afficher ainsi ma maison, en
éloigner les pratiques, en attirant devant la porte une armée de polissons et de gamins !.. C’est une
horreur ! une abomination !
L’épicier était furieux ; il prit aussitôt un balai dans sa boutique, et le montrant aux enfants qui
stationnaient encore devant la maison, il les eut bientôt fait disparaître. Puis, devenu plus calme, il
chercha son neveu, qui s’était retiré dans l’arrière-boutique.
— Armand, venez ici, lui dit-il ; j’ai à vous parler.
Armand s’approcha.
— En voilà assez comme cela, lui dit M. Pinte ; certes, je n’ai pas manqué de patience ; j’ai fait
tout ce que j’ai pu pour te former, pour te mettre à même de faire ta fortnne dans l’épicerie. Tu n’as
répondu à mes soins que par une mauvaise conduite ; tous les jours il faut que je gronde, que je me
fâche, et mes conseils, mes avis n’ont servi à rien. Ce qui vient de se passer a comblé la mesure... Je
ne puis garder plus longtemps chez moi un garçon qui finirait par me faire perdre jusqu’à ma
dernière pratique. Laisse là ce tablier, tu n’es pas digne de le porter.
Armand n’avait pas paru jusque-là prêter une grande attention au discours de son oncle ; il avait
même eu bien envie de sourire, toutefois il s’était contenu. Mais lorsqu’il entendit l’épicier le
sommer de déposer le principal insigne de sa profession, il dénoua aussitôt les cordons de son
tablier et le laissa tomber aux pieds de son oncle. Celui-ci le ramassa, le plia, puis, allant s’asseoir à
son comptoir, il adressa Je nouveau la parole à Armand :
— As-tu déjeuné ? — Non, mon oncle, pas encore. — Eh bien ! déjeune, et puis va te promener
au Luxembourg ; tu trouveras quelques-uns de tes bons amis, de tes heureux camarades ; seulement,
aie soin de revenir ici à cinq heures pour dîner. On ne t’attendra pas, je t’en avertis.
Armand alla dans l’arrière-boutique, coupa un morceau de pain, qu’il mit sous son bras d’une
manière toute philosophique, puis sortit, en se dirigeant vers le Luxembourg.
M. Pinte le suivit quelque temps des yeux.
— Quel sang-froid ! dit-il en lui-même, quelle insensibilité dans un enfant de quinze ans ! Oh !
non, jamais on ne pourrait faire de lui un épicier ! Mais à quoi est-il bon ? Ma foi, je n’en sais rien.
Au surplus, le conseil de famille prononcera sur son sort ; quant à moi, je ne veux plus me charger
d’un enfant incorrigible, qui ne veut rien faire et qui régale avec ma marchandise les enfants du
quartier.
Pendant que M. Pinte faisait ces réflexions et cherchait un cahier de papier à lettre, quelques-unes
de ses pratiques entrèrent ; aucune d’elles ne parut s’apercevoir de l’absence d’Armand. L’épicier,
resté seul, prit une plume et se mit à écrire ; mais il fut de nouveau interrompu par l’arrivée d’un
voisin, d’un ami. C’était un homme d’une quarantaine d’an. nées, à l’air jovial, et vêtu d’une grande
redingote bleue, dont les manches, légèrement retroussées, étaient couvertes d’une poudre blanche ;
il avait une jambe de bois et portait à la main un fer à friser, qui annonçait assez sa profession de
perruquier.
— Bonjour, voisin, dit-il à M. Pinte en s’appuyant sur le comptoir avec cette familiarité qui ne
craint jamais d’être importune ; qu’y a-t-il de nouveau ? — Ma foi, c’est à vous de me le dire, mon
cher, car vous êtes toujours le mieux renseigné, le premier instruit en fait de nouvelles, et, quand il
n’y en a pas... vous savez en faire... n’est-ce pas ?M. Pinte accompagna ces paroles d’un léger sourire ; elles avaient l’intention d’une petite
épigramme, mais le perruquier était à l’épreuve d’une plaisanterie banale, et fit semblant même de
ne pas s’apercevoir de la pensée maligne de son voisin.
— Ma foi, on ne dit rien, on ne sait rien encore, mais on attend avec impatience le premier
bulletin de la grande armée ; ça doit commencer déjà à chauffer du côté de la Prusse. — C’est vrai,
MM. les Prussiens avaient bien besoin d’une leçon, et sans doute l’empereur ne la leur fera pas
attendre. — Mais à propos, voisin, où est donc cet espiègle d’Armand ? — Espiègle ! vous êtes bien
honnête, bien indulgent, dites donc ce drôle, ce polisson d’Armand... — Oh ! oh ! mon cher Pinte,
vous me dites cela d’un ton presque tragique... Est-ce qu’il vous aurait joué quelque nouveau tour
de sa façon ? — Oui, voisin, et un tour abominable encore. — Ah ! je sais ce que c’est... l’histoire
des cornichons !
Et le perruquier se mit à rire aux éclats.
— Quoi, vous riez de cela, voisin ?.. Je vous en fais mon sincère compliment. Je voudrais bien
savoir si vous trouveriez plaisant que votre garçon s’amusât un beau jour à distribuer aux passants
vos petits pains de savon à la rose, vos pots de pommade et tout ce qui s’ensuit ? — Mais, mon cher,
ce ne sont pas des cornichons, et il y a une grande, une notable différence entre les objets. — Moi,
voisin, je n’aperçois pas cette différence, et, en supposant même qu’elle existe, moi, je tiens
beaucoup à mes cornichons, parce que je suis obligé de les acheter, de les faire confire dans le
vinaigre... — Oh ! je comprends... mais, enfin, mon ami, ce n’est là encore qu’une espièglerie qui
peut être pardonnée. — Moi, je ne la pardonne pas, et mon neveu Armand ira où il voudra, où du
moins il plaira au conseil de famille de l’envoyer faire de ces tours qui ont le mérite de vous plaire
et de vous faire rire. — Le conseil de famille ! le conseil de famille ! quoi, vous penseriez à la
convoquer comme cela à propos de botte... ou plutôt de cornichons ? — Oui, mon cher voisin, et la
preuve la voici.
M. Pinte montra à M. Vallée, c’était le nom du perruquier, le modèle de la circulaire qu’il se
proposait d’adresser à tous les membres du conseil de famille.
Il y en aura une aussi pour vous, mon cher, en votre qualité d’ami de défunt Paul Jumontier, le
frère de ma défunte épouse.
— C’est juste, très-juste... Mais, diable, cela devient sérieux.
M. Vallée déposa son fer à friser sur le comptoir et se mit à se promener de long en large dans la
boutique ; il avait l’air pensif et rêveur, pendant que M. Pinte écrivait la lettre de convocation.
— Mais enfin, mon cher, dit le perruquier après quelques instants de silence, il n’y avait pas là de
quoi se fâcher si fort... Armand, au fond, est un bon enfant, il a la tête un peu légère, c’est vrai, il a
cassé un bocal de cornichons, il les a gaspillés, jetés à la tête des passants, c’est fort mal ; mais ce
n’est pas un acte qui autorise une convocation du conseil de famille. — S’il n’y avait que cela
encore. — Ah ! il y a encore autre chose ? — Vous verrez, mon cher Vallée, si j’ai tort de ne vouloir
plus garder chez moi ce jeune homme... Quand vous saurez tout, alors vous jugerez que je ne suis
pas trop sévère. Au surplus, mon cher, si Armand vous parait si digne d’indulgence, si vous croyez,
vous, pouvoir en faire quelque chose, que ne vous chargez-vous des fonctions de tuteur ? Je m’en
démettrai très-volontiers en votre faveur ; je vous donnerai ma voix, je vous appuierai auprès du
conseil de famille pour vous faire nommer à ma place. — Ces fonctions appartiennent de droit à un
des plus proches parents de l’enfant, vous le savez, et d’ailleurs je n’aurais pas assez de temps à
donner à son éducation... Ma clientèle... mes pratiques... — Ma clientèle ! mes pratiques 1.. Est-ce
que je n’en ai pas aussi, moi, mon cher ?.. Mais enfin, je n’insisterai pas, pour peu que le titre de
tuteur vous fasse peur ; j’aurais voulu que vous le fussiez seulement pendant une quinzaine de
jours, pour que vous pussiez faire ample connaissance avec mon très-cher neveu. — S’il avait eu
quelque goût pour l’état de perruquier, j’aurais pu le pousser, lui faire faire son chemin dans notre
profession. Lui, garçon perruquier 1
M. Pinte se mit à rire à gorge déployée, et sa gaieté faillit faire perdre contenance à M. Vallée, qui
ne s’y attendait nullement.
— Armand, garçon perruquier ! répétait l’épicier. — Mais c’est un état tout comme un autre,
mon cher voisin. — Je le sais, et le respecte infiniment ; cependant je ne pense pas que, forcé de
choisir, Armand l’eût préféré à l’épicerie ; mais, si vous lui proposiez vous-même de le prendre pour
apprenti, peut-être le décideriez-vous. Vous rendriez un véritable service à ce jeune homme ainsi
qu’à sa famille, et, pour ma part, je vous en serais très-reconnaissant.
M. Vallée, en hochant la tête, témoigna qu’il était fort peu sensible à l’effet de cette gratitude quelui promettait l’épicier, et il allait entrer dans le détail des considérations qui l’empêchaient de
prendre Armand pour son élève, lorsque cinq ou six acheteurs se présentèrent et mirent fin au
colloque. M. Vallée n’était pas homme à laisser échapper une aussi heureuse occasion de sortir de la
situation embarrassante dans laquelle il s’était engagé par suite de ses démonstrations sympathiques
à l’égard d’Armand.
— Sans adieu, voisin, dit-il à M. Pinte ; nous causerons de tout cela tantôt plus à loisir.
Puis, reprenant son fer à papillottes qu’il avait déposé sur le comptoir, il sortit : il était arrivé à la
place Saint-Sulpice et se disposait à monter chez un des vicaires de cette paroisse, quand il aperçut
près de l’église une troupe d’enfants, marchant en ordre et au pas, sous la direction d’un chef à peu
près du même âge qu’eux. Ce chef avait une baguette à la main et jouait le rôle d’un officier qui fait
manœuvrer un détachement de soldats.
Il y avait dans les gestes, dans la contenance de ce jeune garçon un aplomb qui excita la surprise
de M. Vallée ; tout entier à ce spectacle qui l’intéressait, il oubliait que l’abbé l’attendait avec
impatience pour être rasé ; enfin le détachement s’approcha et le perruquier reconnut l’officier
auquel obéissaient, avec une docilité exemplaire, les vingt-cinq ou trente bambins qui s’étaient
rangés volontairement sous ses ordres :
— Ah ! c’est toi, Armand, dit M. Vallée en tirant légèrement l’oreille à l’ex-garçon épicier ; où
vas-tu donc comme ça ?
Armand débarrassa son oreille de l’étreinte soudaine qui l’avait un moment troublé, puis il cria :
Halte-là ! à sa troupe, qui resta immobile. Alors se retournant vers le perruquier :
— Nous allons, dit-il avec beaucoup de dignité, combattre les Prussiens. — Oh ! oh ! Et où
sontils donc les Prussiens ? — Là-bas, là-bas.
Et Armand désignait le côté opposé à celui où il se trouvait.
— Mais, ajouta-t-il, ils n’oseront paraître, car nous sommes Français !
M. Vallée ne put s’empêcher de rire en entendant ces paroles prononcées d’un ton tout à fait
martial.
— C’est fort bien, mon petit ami, d’aller combattre les Prussiens, mais à chacun son affaire.
Nous avons des camarades et un empereur qui se sont chargés d’aller mettre MM. les Prussiens à la
raison. Quant à nous, nous devons vaquer à nos travaux ; moi, je vais raser M. le vicaire, et toi, tu
dois aller chez ton oncle servir la chandelle, la cassonade et cætera aux pratiques.
Armand, levant fièrement la tête et se grandissant de deux pouces au moins, regarda M. Vallée.
— Moi ! servir la chandelle et la cassonade ! plus souvent. — Qu’est-ce à dire, Monsieur ? — Je
ne suis plus garçon épicier : j’ai donné ma démission, et vive l’empereur ! — Comment ! tu n’es
plus garçon épicier ? — Je vous en donne ma parole d’honneur. — Oh ! oh ! et ton oncle a-t-il
accepté cette démission ? — Parbleu, c’est lui-même qui m’a engagé à la donner, et, comme je ne
demandais pas mieux, ç’a été bientôt fait et me voilà... — Et te voilà capitaine, général d’armée... en
attendant l’heure du dîner. — C’est vrai, et je commence à avoir faim... — Ah ! c’est que le métier
que tu fais là donne de l’appétit, n’est-ce pas ? — Mais oui, un peu, monsieur Vallée, — Allons,
mon petit ami, c’est fort bien... mais je crois qu’il est temps de laisser reposer ton armée : tes soldats
me paraissent un peu fatigués, et ils ne demanderaient pas mieux, aussi, je crois, d’aller se restaurer
à la cantine paternelle ou maternelle.
En disant ces mots, M. Vallée regarda à sa montre :
— Déjà deux heures ! Diable ! et M. le vicaire qui m’avait tant recommandé d’être chez lui à une
heure et demie ; il doit être de mauvaise humeur... Allons, monsieur l’officier, retournez à la
boutique de votre oncle, et reprenez le tablier jusqu’à nouvel ordre. — Moi, jamais ! Je vous ai dit,
monsieur Vallée, que j’avais donné ma démission, et c’est pour de bon. — Il n’importe, Monsieur,
et, jusqu’à ce qu’on ait prononcé sur votre sort, vous devez rester chez votre oncle pour l’aider... Il
n’est pas convenable que vous fassiez ainsi l’école buissonniere... Si je vous retrouve encore ici,
moi, je vous tirerai les oreilles.
Armand fit un geste de mauvaise humeur ; mais il n’osa désobéir, et, avant de s’éloigner, il cria à
sa petite troupe, qui était restée immobile et silencieuse pendant le colloque :
— Rompez vos rangs !
Alors, les enfants se dispersèrent.
M. Vallée, satisfait de la docilité d’Armand, entra dans la maison où il était attendu, et, pendant
qu’il rasait M. le vicaire de Saint-Sulpice, Jumontier s’acheminait vers la boutique de son oncle, en
méditant un nouveau plan de campagne pour le lendemain, en rêvant peut-être le bâton de maréchalde l’Empire.
II
UN CONSEIL DE FAMILLE
— Il nous faut ici douze chaises au moins, entends-tu, Brigitte ? — Oui, Monsieur ; mais, pour
compléter ce nombre, dame ! il faudra bien que je dégarnisse un peu votre chambre à
coucher. — C’est égal ! et puis mon grand fauteuil là-bas, près de la cheminée... c’est pour le
président du conseil Le président du conseill
Brigitte regarda M. Choquet et fit un signe de croix...
— Eh bien ! qu’as-tu donc, Brigitte ? pourquoi ce signe de croix ! — Dame ! c’est qu’il paraît
qu’il va se passer ici quelque chose d’extraordinaire... Le président du conseil ! Ça doit être un
personnage de conséquence, un président du conseil ! — Mais oui : cependant il ne faut pas avoir
peur comme cela. — Mais, dame ! Monsieur, c’est que, depuis deux ou trois jours, vous êtes tout à
fait changé... Les voisins ne vous reconnaissent plus, et moi-même, si je ne vous connaissais pas si
bien, si je ne vous voyais pas tous les jours, je serais fort embarrassée... Vous avez une grande
affaire qui vous tracasse, je m’en doute bien. — Ah ! tu t’en doutes ! Pourrais-tu me faire part de tes
conjectures ? — Je parierais qu’il s’agit encore de ce petit diable d’Armand
Jumontier. — Justement. Ah ! un enfant terrible, va !
Et M. Choquet accompagna ces paroles d’un gros soupir ; puis il s’assit.
— Ça n’est pas méchant, j’en suis sûre, ajouta Brigitte, mais ça n’aime pas beaucoup à
travailler ; il aura encore fait des siennes, et son oncle, M. Pinte, un bien brave homme, voudrait s’en
débarrasser. Ah çà, est-ce qu’on veut le juger ici, le condamner, ce jeune homme ?... — Rassure-toi,
Brigitte, rassure toi. C’est tout simplement le conseil de famille qui va se réunir ici pour aviser à
prendre un parti. Pinte a convoqué tous les membres du conseil et quelques amis de feu Jumontier ;
il ne pouvait leur donner rendez vous dans son arrière-boutique ; elle est trop petite, et le local n’est
pas d’ailleurs convenable pour une réunion de ce genre. J’ai mis ma salle à manger à la disposition
du conseil de famille. Voilà la cause de ce remue-ménage qui ne paraît pas t’amuser beaucoup ;
mais enfin je ne pouvais refuser ce service à la mémoire de feu mon ami Jumontier. — Pourvu
qu’on ne lui fasse pas de mal à ce pauvre enfant ! — Oh l n’aie pas peur. — C’est que, voyez-vous,
tout cela me fait l’effet d’un tribunal ; douze chaises d’une part, puis un fauteuil pour le président...
on s’effrayerait à moins.
M. Choquet sourit de la frayeur manifestée par sa vieille chambrière ; car c’était un bon homme
au fond que ce M. Cho. quet, quoique ancien huissier à verge au Châtelet de Paris ; jouissant d’une
modeste aisance, et l’un des plus fidèles paroissiens de Saint-Sulpice, il passait pour dévot ; mais,
pour être dévot, il n’en était pas moins homme, c’est-à-dire qu’il était obligeant, de moeurs faciles
et même d’une humeur assez joviale. Retiré depuis environ quinze ans dans une maison de la rue
Cassette, il en occupait le deuxième étage ; célibataire, il avait une vieille bonne qui avait toute sa
confiance et qui la méritait. Partageant son temps entre la messe et le Luxembourg, il était rare
qu’on ne le vît pas chaque jour, entre deux et trois heures, dans le jardin, du sénat conservateur, et il
fallait des obstacles en quelque sorte insurmontables et au-dessus des forces humaines, pour qu’il ne
fit pas sa promenade accoutumée. Après sou dîner, il se rendait dans un petit café situé presque à
l’angle de la rue des Canettes et de la place Saint-Sulpice, et là, dégustant une demi-tasse, il lisait, il
commentait d’une manière discrète et mystérieuse, c’est à-dire en lui-même, le Journal de l’Empire
et les Petites-Affiches.
Mais M. Choquet était atteint d’une maladie assez grave ; il était partisan enthousiaste de la
doctrine et du système de Lavater ; il en avait fait une étude approfondie, et croyait à l’infaillibilité
des diagnostics tirés de l’examen de la physionomie humaine. Cette étude, il faut le dire, n’avait pas
peu contribué à la solitude dans laquelle il vivait ; car de toutes les physionomies qu’il avait
soumises aux calculs du fameux ministre suisse, à peine quelques-unes lui avaient-elles paru
présenter des conditions satisfaisantes. Aussi disait il ingénument qu’il n’avait pas eu la main
heureuse, et qu’il était effrayé de la quantité de monstres qu’il avait rencontrés sur son passage. On
conçoit qu’avec aussi peu de bonheur dans son application de la doctrine lavatérienne, il n’eût qu’un
très-petit nombre d’amis.
Toutefois ses doctrines et son enthousiasme n’avaient exercé aucune influence sur son caractère ;ils ne l’avaient rendu ni morose ni misanthrope, comme on pourrait le croire ; il était resté affable,
indulgent pour l’espèce humaine en général, et en particulier pour ceux que ses études sur les
physionomies avaient pu lui faire juger très-sévèrement ; il mettait leurs torts sur le compte de la
nature, attendu, disait-il avec beaucoup de bon sens, qu’on ne se fait pas soi-même.
Compatriote et ami de feu Jumontier, en son vivant marchand de draps, rue des Bourdonnais, M.
Choquet était, de droit membre du conseil de famille, chargé de veiller sur l’éducation d’Armand ; il
avait été même, pendant quelque temps, subrogé tuteur, mais il avait été obligé d’abdiquer ses
fonctions, à cause d’affaires assez graves qui l’avaient tenu éloigné de Paris. Après deux années
d’absence, il était revenu dans la capitale, et à son retour il avait blâmé quelques mesures prises par
le conseil de famille à l’égard d’Armand. L’intérêt très-vif qu’il portait à cet enfant avait résisté à
toutes les plaintes dont sa conduite était l’objet ; il n’avait pas cessé un moment de croire, malgré la
mauvaise humeur de M. Pinte, qu’Armand valait mieux au fond que la réputation qu’on lui avait
faite. Aussi avait-il mis volontiers son appartement à la disposition du conseil de famille pour la
convocation annoncée par M. Pinte.
Or, il était déjà midi, et c’était à cette heure que l’on devait se réunir ; aucun membre du conseil
ne s’était encore présenté. M. Choquet commençait déjà à s’impatienter, et mademoiselle Brigitte
était sur le point de faire entendre quelques murmures relativement à l’inutile déplacement des
chaises, au trouble occasionné dans une maison ordinairement si paisible par la circulaire de
l’épicier, lorsque des voix confuses retentirent tout à coup dans l’escalier.
— Enfin ! s’écria M. Choquet, c’est fort heureux,., Autrefois on était plus exact... autre temps,
autres mœurs, autres usages. Brigitte, va donc ouvrir à ces messieurs. — Mais, Monsieur, êtes-vous
bien sûr que ces messieurs viennent ici ? — Oui, je reconnais la voix de Vallée, celle de Godard : ce
sont des amis.
En ce moment un violent coup de sonnette confirma l’assertion de M. Choquet et dissipa les
doutes de mademoiselle Brigitte, qui se décida à aller ouvrir la porte.
Cinq personnes entrèrent alors : c’étaient M. Vallée, le perruquier ; M.Godard, l’ex-employé au
grenier à sel ; M. Chapoulet, passementier ; M. Virion, épicier, et M. Gerfaux, ancien professeur de
sixième au collége de Lisieux.
M. Choquet se leva, alla au-devant des nouveaux venus, échangea des poignées de main et des
bonjours avec eux, puis tout le monde alla s’asseoir. L’ancien huissier-fit un signe à Brigitte qui
semblait vouloir prendre part à la délibération : elle s’éloigna, mais lentement ; elle paraissait
trèsmécontente d’une injonction muette qui contrariait sa curiosité.
On se mit d’abord à parler de la grande nouvelle, du bulletin de la grande bataille du 14 octobre,
des Français et des Prussiens, et M. Vallée, qui avait fait en qualité de volontaire les premières
guerres de la Révolution, commenta le bulletin et fournit à ses auditeurs des détails stratégiques
dont ceux-ci paraissaient émerveillés : il avait même apporté avec lui une carte d’Allemagne, et il la
déployait déjà pour indiquer les mouvements et la position des différents corps qui avaient combattu
à Iéna. Il fut brusquement arrêté par M. Gerfaux, homme essentiellement pacifique et ennemi de la
stratégie.
— Messieurs, dit-il, est-ce que nous sommes venus ici pour parler de guerre ? — Non, pas
précisément, dit M. Choquet.
M. Vallée resta interdit ; il balbutia quelques mots d’excuse sur les entraînements de son
imagination belliqueuse et sur son admiration pour le génie de Napoléon le Grand.
— Messieurs, dit M. Choquet, il me semble que nous pourrions, de ce moment, nous occuper de
l’affaire pour laquelle nous nous trouvons réunis ici, et en l’absence du président... — C’est vrai, dit
M. Chapoulet en regardant le fauteuil inoccupé. — Où donc est Pinte ? Pourquoi donc n’est-il pas
encore arrivé ? Il nous devait l’exemple de l’exactitude et il est déjà bientôt deux heures ; ma foi,
moi, puisque le président n’est pas ici, je m’en vais ; cela ne vous empêchera pas, Messieurs, de
délibérer, de prendre une détermination quelconque... car, dit le prince des poètes, deficient uno,
non deficit alter... Ce qui veut dire en bon français ou à peu près, que je ne suis pas ici un
personnage absolument indispensable. Votre serviteur de tout mon cœur !
Celui qui avait prononcé ces paroles était M. Gerfaux, l’ex-professeur de sixième au collège de
Lisieux ; il se levait déjà et cherchait sa canne et son chapeau pour sortir.
— Allons, cher confrère, lui dit M. Vallée en l’arrêtant par le bras, un peu de patience. Pinte ne
peut plus tarder à arriver... s’il n’est pas encore ici, soyez sûr que ce n’est pas sa faute ; nous autres,
voyez-vous, nous ne sommes guère maîtres de notre temps, et les pratiques ! les pratiques ! il fautd’abord les servir. — Alors on ne donne pas de rendez-vous, on n’accepte pas les fonctions de
tuteur, ou... l’on s’arrange de manière à ne pas faire perdre leur temps aux autres. Est-ce que vous
croyez, par hasard, monsieur mon confrère, illustrissime tonsor et comas concinnator, que je n’ai
rien à faire, moi ?
M. Gerfaux paraissait fort animé, et peut-être la discussion serait-elle devenue très-vive entre les
deux interlocuteurs ; par bonheur la sonnette, annonçant l’arrivée de M. Pinte, mit fin au débat. M.
Pinte était tout essoufflé ; à peine salua-t-il les assistants, et il vint s’asseoir dans le fauteuil qui lui
était destine :
— Je vous demande pardon, Messieurs, de vous avoir fait ainsi attendre ; mais avec la meilleure
volonté du monde, je n’ai pu venir plus tôt... Ah ! permettez-moi de reprendre haleine.
L’ex-professeur de sixième s’était décidé à se rasseoir en murmurant entre quelques dents des
mots latins qui semblaient être à l’adresse du perruquier toujours impassible.
Enfin M. Pinte, après s’être essuyé le front et avoir jeté un coup d’oeil sur l’assemblée, tira de sa
poche une feuille de papier, parut la consulter, à peu près comme un avocat con-suite à l’audience
un dossier pour y chercher des arguments dans l’intérêt de sa cause, puis il parla en ces termes :
— Messieurs, dit-il, vous n’ignorez pas, sans doute, le motif de la réunion qui a lieu ici... grâce à
l’obligeance de M. Choquet, qui a bien voulu mettre sa salle à manger à notre disposition ?
L’épicier fit une pause, se moucha, prit une prise de tabac dans la tabatière de M. Godard, qui était
placé auprès de lui.
— Messieurs, reprit-il, vous savez aussi que mon neveu, Armand Jumontier, est un assez
mauvais sujet, et que je n’ai négligé aucun moyen pour le corriger. Vous me rendrez cette justice,
que j’ai rempli exactement mes devoirs de tuteur ? — C’est vrai, c’est vrai ! répondirent les
assistants.
— Eh bien ! aujourd’hui, ma patience est à bout, et je viens vous consulter pour savoir ce qu’il
faut que je fasse d’un enfant décidément incorrigible. Orphelin à l’âge de huit ans, il a d’abord été
mis dans une école où, au bout de deux années, il savait à peine lire. D’après votre avis, je l’ai
confié à un excellent maître de pension, M. Bintot, qui n’a pas tardé à me déclarer que cet enfant ne
mordrait jamais au latin. Toutefois, nous avons espéré que les efforts de cet instituteur ne seraient
pas sans résultat, et Armand est resté chez lui jusqu’à l’âge de treize ans. Du reste, en agissant ainsi,
nous ne faisions que nous conformer aux dernières volontés de son père... Ce cher homme, qui avait
amassé dans le commerce, à force d’économies et même de privations, environ quarante-cinq mille
livres, voulait que son fils unique reçût une bonne éducation : il le destinait à ce qu’on appelle, je
crois, une profession... libérale... — Libébérale ! c’est cela, dit M. Gerfaux, ars liberalis, — Un
jour, vous le savez, ou vous devez vous en souvenir, M. Bintot lui-même me ramena Armand, en me
déclarant que, quand même on payerait pour ce vaurien (ce sont ses expressions) une pension de dix
mille francs, il ne voudrait pas se charger’ d’un tel élève... Il n’est bon, ajouta cet instituteur, qu’à
faire un garçon épicier : ce sont encore les expressions de M. Bintot. — Hum ! hum ! —
Qu’avezvous donc, monsieur Gerfaux ? — Oh ! rien, venerandc tulor.., C’est que ces expressions de
l’instituteur ne sont pas tout à fait irréprochables sous le rapport grammatical. Mais continuez, je
vous prie. — C’est possible, mais ça ne me regarde pas... Je vous disais donc, Messieurs, qu’Armand
avait été reconduit chez moi avec son trousseau et ses livres... Mais quel trousseau ! quels livres !
dans quel état ils se trouvaient, grand Dieu !... Je vous réunis alors de nouveau, Messieurs, et vous
exposai la situation embarrassante dans laquelle me plaçait Armand : « Qu’il soit donc garçon
épicier ! » Telle fut votre réponse unanime, en approuvant la parole du maître... — Dixit magister !
nous n’avions rien de mieux à faire que de jurare in verba magistri. — Mais, monsieur Gerfaux, si
vous m’interrompez toujours comme cela, je cesserai de parler.
M. Pinte était de mauvaise humeur, et M. Gerfaux s’apprêtait à répliquer par quelque nouvelle
citation latine, : M. Choqnet, qui paraissait exercer une certaine influence sur l’esprit de
l’exprofesseur, lui fit signe de se taire, et celui-ci se résigna à garder le silence :