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L'Envol, Les Gardiens de Lumière - 3

De
244 pages

Dans l’obscurité la plus profonde, il existera toujours une lumière scintillante.

Je suis un Léviathan et le Protecteur de Lanna, une Luxos. J’ai transgressé les règles du Sanctuaire pour être avec elle. Je pensais que nous serions ensemble pour l’éternité. Mais, j’avais tort. À l’aube de la destruction du monde, ma quête ne s’achèvera que lorsque je l’aurai retrouvée. Pour réussir, je vais devoir affronter la guerre qui se prépare. Je la sauverai, même si pour cela, je dois laisser le monde brûler. L’issue de cet affrontement déterminera notre avenir à tous.

« À l’origine, l’âme naît pour deux êtres. Une seule et unique âme. C’est ce qu’on appelle des âmes sœurs. »


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Les Gardiens de Lumière

Tome 3 : L’Envol

 

 

 

Déborah J. Marrazzu

 

 

 

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Note de l’auteur : Pour les besoins de mon histoire, j’ai pu présenter et imaginer des lieux qui n’existent pas dans le Morbihan et en Bretagne, ou en décrire d’autres en ajoutant des détails issus de mon imagination. Je remercie donc les habitants de cette région et les lecteurs de bien vouloir m’en excuser.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je dédie ce livre à toutes les personnes qui ne cesseront jamais d’espérer, même dans les heures les plus sombres. Quand tout semble perdu, il suffit d’une étincelle pour ranimer la flamme. Car, dans l’obscurité la plus profonde, il existera toujours une lumière scintillante.

Prologue

 

— Aidan, arrête ! C’est de la folie ! me cria Jelall à l’autre bout de la rue.

Mais je ne pouvais pas. Il ne comprenait pas. Personne ne comprenait. Qu’ils aillent tous se faire voir ! Je savais que poursuivre cette créature était de la folie. Mais la folie était tout ce qu’il me restait. Un mois. Trente et un jours. Sept cent quarante-quatre heures et trente-neuf minutes exactement, qu’elle avait disparu. Après la bataille, Cahal avait emmené son corps en s’échappant. Nous étions persuadés qu’elle était encore en vie. Je savais qu’il la maintenait en vie, car elle était la clé. Sans elle, il ne pouvait pas contrôler Pandorum. Au fond de moi, je savais qu’elle vivait encore. Des semaines que je la cherchais inlassablement. Elle occupait toutes mes pensées. Elle me hantait. Elle m’obsédait. Comment aurais-je pu m’arrêter alors que, pour la première fois, je ressentais réellement sa présence ? Elle était là. Mon âme la reconnaissait. Mon sang l’appelait. Liés pour l’éternité. Alors qu’ils me laissent tranquille. Je me contrefoutais de leurs sanctions et de leurs avertissements !

Je suivais cette bête déchaînée à travers les rues de la ville depuis un quart d’heure. Le passage vers Pandorum était ouvert, même si beaucoup moins puissant, donc Lanna était encore vivante pour le moment. Je me raccrochais désespérément à cette idée. Je ne pouvais pas l’abandonner. Jamais. Ma proie bifurqua à droite, exactement dans la direction de la présence de Lanna. Pourquoi la ressentais-je si proche ? Était-elle vraiment ici ?

Je tournai si vite que les passants n’eurent pas le temps de m’apercevoir. Et c’était mieux ainsi. J’étais une créature des ombres, née dans les ténèbres. Un prédateur assoiffé de vengeance. Pourtant mon cœur, lui, était rempli d’une énergie brillante, scintillante. La sienne. Elle n’était pas morte ! Je refusais cette possibilité ! Je leur prouverais que j’avais raison ! Je l’aurais forcément senti au plus profond de mon âme. La créature arriva dans un cul-de-sac, un sourire sadique étira mes lèvres.

— Maintenant, fini de jouer, dis-je la mâchoire crispée.

Mais avant que je n’aie pu faire le moindre geste, elle fut réduite en poussière, laissant une simple trace noire au sol. Et là, j’eus un choc. Devant moi, plus resplendissante que jamais, je la vis. Lanna. Elle se tenait immobile, les paumes de ses mains encore lumineuses, dans une position de défense. Mon cœur battait si fort dans ma poitrine. J’allais mourir d’une crise cardiaque. Elle m’avait tant manqué. Je m’approchai d’un pas assuré, ne comprenant pas pourquoi elle gardait cette position et ne venait pas vers moi.

— Lanna, je t’ai cherchée sans relâche, enfin tu es là. Où étais-tu ?

Elle ne répondit rien et pencha la tête de côté. Lanna m’examinait d’une manière curieuse. Froide. Distante. Étrangère.

— Qui êtes-vous ? finit-elle par déclarer. Que me voulez-vous ?

Mon cœur se brisa en un millier d’éclats.

1

 

 

— Lanna, qu’est-ce qui t’arrive? C’est moi, Aidan.

Elle pencha la tête de côté et plissa les yeux. Mais bordel que se passait-il? Pourquoi ne me reconnaissait-elle pas? Soudain, je perçus un léger changement dans son attitude. Lanna joignit ses mains, prit une profonde inspiration et envoya une sphère d’énergie droit sur moi. J’eus tout juste le temps de m’écarter avant que son attaque ne percute un lampadaire dans mon dos.

— Je ne connais aucun Aidan, déclara-t-elle froidement.

Sans me laisser le temps de répondre, Lanna forma une seconde boule lumineuse encore plus imposante. J’encochai une flèche à mon arc que je bandai. Mais aussitôt, je l’abaissai. Qu’est-ce que je foutais? Je n’allais quand même pas lui tirer dessus! Les pulsations de mon sang s’accélérèrent, comme chaque fois que j’utilisais mon arme. L’adrénaline. Il fallait que je reste calme. Je ne comprenais rien à ce qui arrivait, mais je devais à tout prix éviter que Lanna ne disparaisse. Encore. Tout s’embrouillait dans mon esprit. La seule chose à laquelle je réussissais à penser était le fait qu’elle se tenait devant moi. Après tout ce temps, Lanna était là, me regardant droit dans les yeux. Les mêmes que ceux dans lesquels je me noyais autrefois. Ceux qui reflétaient l’intensité de ses sentiments. Maintenant, je n’y décelais qu’une méfiance exacerbée, presque sauvage, entièrement dirigée contre moi. C’était impossible!

Bordel, Aidan, agis, dis quelque chose! Ne reste pas planté là sans rien faire!

— Lanna, commençai-je le plus doucement possible, je ne te veux aucun mal.

Une fureur traversa son visage et je sus qu’elle s’apprêtait à lancer son offensive. Je contractai ma mâchoire, mais ne fit aucun mouvement pour me défendre.

— Ils me disent tous ça, cracha-t-elle avec véhémence, avant de m’enfermer!

Lanna avança d’un pas, bien déterminée à m’anéantir.

— Arrête, Lanna! retentit une voix inconnue derrière moi.

Je restai concentré sur Lanna. Cependant, je percevais le déplacement de cet inconnu.

— Je crois qu’il te connaissait avant, précisa la silhouette en s’approchant d’elle.

J’étais tellement focalisé sur Lanna que je ne l’avais même pas senti avant qu’il ne se manifeste. Le garçon devait avoisiner mon âge, c’est-à-dire les dix-neuf ans. Grand. Bien bâti. Complètement humain. Mais c’était quoi ce bordel à la fin? Qui c’était lui? Qu’est-ce que Lanna faisait avec ce type? Et, surtout, pourquoi cet humain semblait connaître sa vraie nature?

Il se posta à ses côtés avec un naturel déconcertant. Lanna relâcha tous les muscles de son corps et lui sourit. Sérieusement? L’humain lui rendit son sourire avant d’entourer ses épaules de son bras.

Cette fois, c’est sûr, je vais lui démolir sa belle gueule.

Il reporta son attention sur moi. Ses yeux d’un bleu presque translucide me dévisageaient avec curiosité. Le contraste avec ses cheveux bruns était saisissant.

— Je suppose que tu es Aidan, le Léviathan qui était chargé de sa protection.

— Et toi, qui es-tu? rétorquai-je en lui lançant un regard noir.

Mes doigts se crispèrent sur mon arme. L’envie de lui envoyer une flèche dans le genou pour lui ôter son air suffisant me démangeait dangereusement. Ce mec ne me disait vraiment rien qui vaille. De quel droit se permettait-il de la toucher? Je fus pris d’une envie violente de lui casser la main qu’il maintenait en contact avec sa peau.

— C’est un Obedien, intervint Jelall qui venait de nous rejoindre.

L’étranger acquiesça d’un hochement de tête.

— Je suis bien un Obedien, mais je préfère le terme de veilleur. Je m’appelle Alcide.

— Hum, est-ce que quelqu’un peut m’expliquer ce qui se passe ici? m’énervai-je. C’est quoi ces Obediens, veilleurs, ou peu importe?

Alcide chuchota quelque chose à Lanna, puis s’avança vers moi. L’humain me tendit sa main, dans l’espoir que je la serre. Comme on dit, l’espoir fait vivre. Il pouvait toujours rêver. Je regardai sa paume avec dédain, puis rangeai mon arc dans mon dos avant de glisser mes mains dans les poches de mon pantalon. Au moins comme ça, le message était clair.

— Très bien, je vois, dit-il en réajustant sa veste.

Je pris le temps de l’observer plus en détail. Alcide portait un jean avec un blazer noir et une chemise grise en dessous. Bien qu’il les ait dissimulées, je distinguais clairement la lame d’assassin à son poignet droit et une autre accrochée à sa cheville gauche. Un détail attira mon attention. Au niveau de son lobe droit, juste en dessous de sa stupide boucle d’oreille en forme d’étoile, Alcide possédait un étrange tatouage. Un croissant de lune accompagné d’un pentagramme.

— C’est quoi ça? lui demandai-je en le désignant.

Alcide le caressa de ses doigts.

— Ça s’appelle une boucle d’oreille, intervint Lanna restée silencieuse jusque là. Ne me dites pas que vous n’en avez jamais vu!

Je sentis mes lèvres s’étirer en un léger sourire, bien que son vouvoiement m’agace sérieusement.

— Au moins, tu n’as pas oublié ton sens de l’humour, mais je parlais de son tatouage, Lanna.

Elle fronça les sourcils et examina attentivement le lobe d’Alcide. Puis, elle nous regarda tour à tour.

— Mais qu’est-ce que vous racontez? Il n’y a rien du tout à part sa peau et sa boucle d’oreille!

Lanna se posta devant moi, les mains sur les hanches, visiblement exaspérée. Son parfum sucré envahit mes narines et m’assaillit comme un coup de poignard en plein cœur. Je dus me retenir de ne pas la prendre dans mes bras.

Je vais finir par devenir fou!

— Elle ne peut pas le voir, Aidan, m’informa Jelall. C’est un tatouage ensorcelé. Il est invisible pour les humains et comme elle l’est en partie. C’est un peu le laissez-passer des Obediens.

— Tu peux être plus clair? Ma patience arrive à son maximum, là!

— Les veilleurs sont des humains, mais ils ont accès à un savoir énorme. Ils distinguent les créatures obscures, leur nature, et ont accès aux différents mondes. Bref, pour faire court, ce sont les garants des humains. Ils veillent à ce qu’aucune activité surnaturelle ne vienne perturber le monde des humains. Personne ne doit savoir que nous existons.

— Attends, si je te suis bien, repris-je en me massant les tempes, tu essaies de me dire que ces Obediens surveillent tous nos faits et gestes ?

— Ils font bien plus que ça. Les Obediens ramassent les pots cassés derrière nous. Quand nous protégeons les humains, eux font le ménage derrière nous.

— Je ne comprends pas là…

— C’est simple, m’interrompit cet Alcide. Quand vous merdez, on ramasse les miettes après vous!

— Répète un peu pour voir! rétorquai-je menaçant.

— On se calme! tonna Jelall d’un ton autoritaire en posant sa main sur mon épaule. Ce qu’il veut dire, c’est que tout le monde n’est pas comme nous. Imagine un peu qu’un humain tombe sur le cadavre d’une créature obscure. Pense aux conséquences que ça aurait. Imagine qu’un humain trouve la dépouille totalement déchiquetée d’une victime d’un Arkos. C’est pas beau à voir, et impossible à justifier comme étant le fait d’un homme. C’est pour ça que les Obediens existent. Ils effacent nos traces.

— Je crois que je vois comme une tache noire! s’exclama soudain Lanna. En me concentrant, il me semble que je distingue vaguement quelque chose. Mais franchement, ça ne ressemble à rien!

Nous nous tournâmes tous les trois vers elle. Lanna nous lança un regard sévère avant de lever les yeux au ciel.

— Quoi? Qu’est-ce que j’ai dit encore? fit-elle en croisant les bras sous sa poitrine.

— Rien, Lanna, la rassura Alcide. C’est normal! Tu ne pourras jamais voir mon tatouage autrement que comme ça. Ne t’en fais pas, ça ne change rien. Je vais en revanche devoir faire mon rapport sur vous deux et sur notre rencontre.

— Pardon? Ton rapport? Tu ne vas rien faire du tout, ouais! commençai-je sérieusement à m’emporter. Tu te prends pour qui? On récupère Lanna, on l’emmène au Sanctuaire, et toi tu retournes dans le trou à rat dont tu n’aurais jamais dû sortir!

— Ne me pousse pas à bout, Léviathan, me menaça-t-il en s’approchant dangereusement de moi. Je suis bien plus puissant que tu ne crois.

Comme pour accentuer ses paroles, le sol se mit à vibrer sous mes pieds et l’air tourbillonna autour de nous.

— Assez! gronda Jelall en abattant sa main dans l’air, faisant ainsi cesser tous ces évènements. Maintenant ça suffit! Vous allez m’écouter tous les deux et faire exactement ce que je vous dirai. Il ne s’agit pas de savoir qui est le plus fort! Il s’agit de trouver le moyen de refermer le passage vers Pandorum. Vu que le flux de démons s’est amoindri, je suppose que Lanna n’est plus sous le joug de Cahal. Mais nous ne savons pas combien de temps cela durera. Nous ne savons pas quand Cahal trouvera la parade. Alors vous allez mettre vos différends de côté et tout de suite!

— Hé, pour info, intervint Lanna avec assurance, je ne suis pas une chose qu’on emmène!

— Merci de ne pas m’interrompre, Luxos! la réprimanda Jelall qui prenait toute l’ampleur de son rôle de Prima.

J’étais tellement obnubilé par ma souffrance et mes recherches que je ne m’étais même pas aperçu que lui aussi avait changé. Il était devenu l’ensorceleur le plus puissant. Mon ami avait réussi à dominer le Shangâ. À cet instant, toute sa force m’apparut telle qu’elle l’était réellement. Brute. Immense. Dangereuse. Lanna voulut répliquer, mais Alcide l’en empêcha d’un signe de tête.

— Bien, approuva l’ensorceleur en reprenant sa tirade. Nous ne pouvons pas ramener Lanna de cette façon. Et, de toute manière, jamais elle ne nous accompagnera dans l’immédiat. Le mieux serait que tu ailles auprès de ton maître de secteur, afin de lui exposer la situation. Je suppose qu’il sait qui est Lanna, et, honnêtement, il ferait bien d’avoir une raison solide pour expliquer à Alyssa, la directrice du Sanctuaire, pourquoi vous ne nous l’avez pas amenée directement. En attendant, Aidan et moi allons la prévenir de votre arrivée imminente.

Alcide hocha la tête et prit Lanna par la main pour suivre les recommandations de Jelall. Quand je vis les doigts de Lanna serrer ceux du veilleur, je faillis bondir sur lui. Lanna, qui dut le percevoir, se raidit un instant. Ses yeux accrochèrent les miens dans une interrogation silencieuse.

Souviens-toi, je t’en prie, souviens-toi de nous.

— Alcide, l’interpella mon ami alors que celui-ci commençait à s’en aller, inutile de te préciser que la plus grande discrétion est de rigueur.

— Inutile effectivement, lui répondit l’intéressé avec un sourire en coin. Allez, Lanna, on y va.

Elle sursauta à son prénom et le suivit en silence. Je n’avais qu’une seule envie : me jeter à sa poursuite. Je dus me faire violence pour rester ici et ne pas lui courir après. Comment pouvais-je la laisser partir, encore, avec lui qui plus est, alors que je venais tout juste de la retrouver? Tout ceci n’avait absolument aucun sens. Aucun.

— Tu la reverras, ne t’en fais pas, déclara Jelall me sortant de ma torpeur. Mais, pour l’heure, nous devons impérativement retourner le plus rapidement possible au Sanctuaire.


 

2

 

 

— Calme-toi, Aidan! me réprimanda Alyssa qui faisait les cent pas devant nous.

Comment pouvais-je me calmer alors que je savais que Lanna était plus que jamais en danger? Mon sang bouillonnait. Rester stupidement ici à attendre représentait une telle torture.

— Jelall, tu as une explication pour sa perte de mémoire? l’interrogea-t-elle en le fixant d’un air étrange.

Nous étions tous les trois dans le bureau de la directrice du Sanctuaire. Dès notre arrivée, nous avions couru directement ici. J’ai bien cru que j’allais défoncer la porte tellement je l’avais ouverte violemment. Puis, dans un flux ininterrompu de paroles, nous lui avions relaté tous les évènements.

— J’ai bien quelques hypothèses, mais rien de concret. À mon avis, le maître Obedien du secteur pourra sûrement nous fournir plus d’informations.

— Tu crois qu’on peut avoir confiance en eux?

— Non! m’insurgeai-je, en même temps que l’ensorceleur répondait l’inverse.

— Tu n’es pas très objectif dans cette histoire, Aidan, remarqua Alyssa avec un regard réprobateur.

— Peut-être, avouai-je, mais le fait est qu’on ne sait pas depuis combien de temps Lanna est avec eux. Ni pourquoi ils ne sont pas venus nous voir directement. Personne ne me fera croire qu’ils ne savaient pas qui elle était et encore moins les pouvoirs qu’elle possède.

— Il n’a pas tout à fait tort, tu sais, intervint en ma faveur Jelall qui s’était assis sur une des chaises en face du bureau de la directrice.

Celle-ci soupira et se passa la main dans les cheveux. Nous étions tous épuisés. Outre la bataille qui avait coûté la vie à de nombreux amis, il fallait sans cesse repousser les créatures obscures que Cahal déversait dans notre monde. À l’heure actuelle, et malgré nos recherches, nous ne savions pas comment refermer entièrement le passage vers Pandorum. Même si à l’évidence, le fait que Lanna ait réussi à s’échapper avait temporairement affaibli l’ouverture en ralentissant le flux. Pour simplifier, nous nous trouvions dans une misère noire.

— OK, dans ce cas, restez sur vos gardes, finit-elle par déclarer. N’en parlez à personne pour le moment.

Nous acquiesçâmes avant de sortir de la pièce. Une fois la porte fermée, j’observai Jelall. Mon instinct me soufflait qu’il me cachait quelque chose.

— Vas-y, crache le morceau, déclarai-je alors que nous n’avions pas avancé d’un pas.

— De quoi tu parles? fit-il l’innocent en haussant les sourcils de surprise.

— Je te connais, lui rétorquai-je, énervé. Je sais que tu as déjà ton hypothèse précise sur ce qui se passe. Je sais que tu possèdes des informations importantes. Alors maintenant, cesse de faire semblant et dis-moi tout!

— Je ne peux rien te dire! confessa l’ensorceleur. Cela va bien au-delà de toi ou moi!

— On parle de Lanna là, bordel! Tu dois me dire ce que tu sais!

— Je suis désolé. C’est impossible.

— Mais putain, tu vas cracher le morceau ou…

— Ou quoi, Aidan? Hein? Ou quoi? Qu’est-ce que tu vas faire? Me frapper? Me torturer?

— Ne soit pas ridicule, me calmai-je légèrement, très légèrement, en serrant les poings.

— Je sais ce que tu peux ressentir. Lanna est aussi importante pour moi, mais je dois voir plus loin. Si ce que je pense est correct, il se pourrait que les traîtres soient de mon peuple.

Son aveu me laissa sans voix. Pas un seul instant, je ne me serais douté que parmi son peuple, il pouvait exister des renégats. Les siens étaient si dévoués, si loyaux. Leurs règles, si strictes et secrètes. Je le regardai. Jelall avait mûri. Comme nous tous. Le temps où nous étions de jeunes enfants jouant ensemble me paraissait si loin. Pourquoi avait-il fallu que nous grandissions si vite? Notre monde n’était pas fait pour des enfants. Je poussai un long soupir avant de taper de toutes mes forces dans le mur juste à côté de moi. Le bruit de l’impact résonna à travers tout le couloir. La douleur de mes doigts contre la roche fut absorbée par ma rage. La fissure laissée par mon acte de violence s’était gravée à jamais. Jelall ne prononça aucune parole. Il savait très bien que, peu importe ce qu’il dirait, ça n’apaiserait pas mon âme. Si je ne retrouvais pas ma Lanna, j’allais vraiment finir par sombrer. Nous nous étions liés d’une façon que je ne m’expliquais pas. Chaque seconde passée loin d’elle était pareille à une brûlure qui me consumait. La savoir tout près de moi et à la fois si loin me rendait totalement dingue.

— Je vais vraiment devenir fou, Jelall, avouai-je dans un souffle.

Il ne répondit rien et posa sa main sur mon épaule. Puis sans un mot, il me laissa seul dans le corridor. Je restai immobile, sans savoir quoi faire. Ou plutôt, sans avoir la force de faire quoi que ce soit. Jamais je n’avais ressenti une telle frustration. J’étais censé être celui qui la protégeait, celui sur qui elle pouvait s’appuyer quoi qu’il arrive. Et, voilà à quoi j’en étais réduit : attendre qu’on me fournisse une solution. Depuis quand était-ce mon genre? Rester sagement dans mon coin, pendant que tout le monde s’affairait à régler le problème et à sauver Lanna d’elle-même ? Hors de question! J’allais me battre. J’allais me démener pour la ramener. Je savais que tout était là, enfoui au plus profond de son être. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir, et bien plus encore, pour lui rappeler qui elle est. Je damnerais mon âme pour la sauver.

 

 

3

 

 

— Merci d’être venus si rapidement, déclara Alyssa, légèrement nerveuse.

Je ne comprenais pas ce qui l’angoissait tant. Craignait-elle réellement ces Obediens? Que pouvaient-ils lui faire? Sincèrement. Elle était la directrice du Sanctuaire. Une des plus respectées et des plus compétentes.

Alcide avança avec une assurance arrogante. Si je pouvais me retrouver seul avec lui quelques instants sur un ring, il ferait moins son malin. Je serrai mes poings. Je devais garder mon calme. Alcide resta debout et se décala afin de laisser entrer Lanna. Mon souffle se coupa. Mon cœur se serra. Ses magnifiques yeux se posèrent sur moi avec curiosité. Elle observait la salle. Nous avions choisi spécifiquement la même pièce que lors de sa première venue. Un petit salon ordinaire. L’espoir que cela raviverait des souvenirs m’effleura. Aucune réaction de sa part. Elle se posta tout près d’Alcide.

— Alyssa, ravi de te revoir, intervint un homme d’une trentaine d’années qui les accompagnait. J’aurais aimé que cela soit dans d’autres circonstances.

— J’aurais aimé aussi, Lucian, lui répondit Alyssa froidement en détournant les yeux.

Nous restions tous debout à nous dévisager. La situation était totalement inédite. D’après ce que je savais, en temps normal, c’était nous qui étions en position de force par rapport aux Veilleurs. Il fallait croire que les temps changeaient. Plus rien n’avait de sens depuis l’ouverture de Pandorum. Le monde était sens dessus dessous. Jelall me donna un petit coup de coude. Je me retournai vers lui, l’interrogeant du regard. Il me désigna Lanna du menton. Je pus lire sur les lèvres de l’ensorceleur « elle n’arrête pas de te fixer ». Instantanément, je suivis son regard. Effectivement, elle me scrutait intensément. Mais dès qu’elle s’aperçut que nous l’avions remarqué, elle fronça les sourcils. Malgré cela, elle ne détourna pas les yeux.

— Pour commencer, expliquez-nous comment vous avez retrouvé Lanna, et pourquoi vous n’êtes pas venu nous voir directement, exigea Alyssa avec fermeté.

— Tu sais que nous avons des agents infiltrés partout, commença Lucian en prenant place dans un fauteuil.

Alyssa hocha la tête, l’invitant à poursuivre son explication.

— Nous avions un agent infiltré aux côtés de Cahal, reprit-il. Quand Pandorum a été ouvert, nous avons perdu tout contact. Il connaissait les risques et les enjeux de sa mission. Il y a une semaine, nous avons reçu une missive. Un message d’urgence. Apparemment, Cahal se montrait d’une prudence extrême. Personne n’avait le droit de sortir de l’endroit où ils se trouvaient tous. Malgré cela, notre espion a réussi à nous faire parvenir un élément de la plus haute importance.

Nous l’écoutions, attentifs à la moindre de ses paroles. Alcide avait pris place à sa droite, tandis que Lanna restait légèrement en retrait. Je me tenais droit, les bras le long du corps. Tous mes muscles étaient tendus. Je me forçais pour ne surtout pas intervenir. Aujourd’hui, plus qu’aucun autre jour, je devais garder mon calme. Jelall se montrait particulièrement discret. Appuyé contre un mur derrière nous, il observait en silence.

— Nous avons donc appris, continua Lucian en croisant les jambes, que l’ouverture de la porte vers Pandorum était directement liée à Lanna. C’est-à-dire que, si nous voulions essayer de fermer la porte, il fallait éloigner Lanna. Mais nous avons rencontré un imprévu.

Lucian fit une pause, le regard sombre perdu devant lui.

— Je devais rencontrer Alexeï, notre agent, intervint Alcide en posant sa main sur l’épaule de son maître. Mais, lorsque je suis arrivé sur place, j’ai retrouvé son corps sans vie. Totalement déchiqueté. Nous n’avions plus le choix, il fallait que j’extraie Lanna de là le plus rapidement possible.

— Lorsque nous l’avons trouvé, Lanna était retenue prisonnière, poursuivit Lucian. Enfermée et enchaînée à l’intérieur d’une cage. C’est tout juste si nous pouvions l’approcher. Malgré tout, l’opération a été un succès. Seulement, Lanna était incontrôlable. Nous avons dû l’anesthésier pour l’emmener avec nous. Une fois rentrés, nous nous sommes aperçus de sa perte de mémoire. Apparemment, elle n’avait plus aucun souvenir du Sanctuaire ni de vous tous. Pourtant, le plus étonnant était qu’elle savait exactement qui elle était et comment se servir de ses capacités.

— Je vois, intervint Jelall. Je n’y avais pas pensé, mais finalement tout semble s’assembler.

Lucian hocha la tête. Quelque chose me chiffonnait toujours.

— Mais pourquoi ne pas l’avoir amenée ici? Pourquoi ne pas avoir averti le Sanctuaire?

— Tu poses la question? me rétorqua Alcide, narquois. La réponse est pourtant évidente.

— Nous savions qu’il y avait des traîtres dans vos rangs, répliqua Lucian avant que je n’aie pu dire quoi que ce soit. Impossible pour nous de déterminer leur identité. De ce fait, nous avons préféré attendre d’en savoir plus.

— Ça vous arrange bien, fis-je remarquer en croisant les bras sur ma poitrine.

— Aidan, ça suffit! me réprimanda Alyssa, m’intimant le silence.