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L'Envoyé des Monarchies de l'Ombre

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Livres

Description

En Chine — un demi-siècle après Confucius —, l'empire se morcelle. Les princes annexent les états comme le ver à soie dévore les feuilles du murier.

Dans le monde des esprits, les Monarchies de l’Ombre voient en la naissance d’un enfant le moyen de fouler et régner une fois encore sur la terre des hommes.

La Mort qui tremble quand toute vie est menacée dépêche son envoyé. L’entité envahit l’âme d’un jeune prêtre. Partageant sa conscience, elle le force à rechercher une incroyable magie curative.

Dans un royaume voisin, un souverain agonise. Son décès obligera sa fille guerrière au mariage. Révoltée, elle fait enlever le religieux.

Des liens se tissent, des destins se nouent. Mais entraveront-ils la terrible venue de la nuit du monde ?

Note de l’éditeur : Dans ce récit romanesque se côtoient philosophies chinoise et bouddhiste, l’Art de la guerre de Sun Tzu et combats épiques. L’auteur fait revivre par la couleur de son style cette Chine mythique et emporte le lecteur dans un voyage exotique où les rebondissements ne manquent pas.

Ce livre a été plébiscité par le comité et les membres d’un des premiers forums francophones d’écriture pour la fantasy.

L’auteur : Olivier Lusetti est le fondateur d’une association sur les littératures de l’imaginaire.


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Informations

Publié par
Date de parution 13 mai 2013
Nombre de lectures 20
EAN13 9791092557039
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Copyright

COLLECTION

FANTASY HISTORIQUE

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Sous la direction d’Olivier Lusetti

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© Les éditions FANTASY-EDITIONS.RCL, mai 2013

16 rue Antoine Blain, 66 000 Perpignan

Relecture/Correction : Teresa Ruiz

Illustration de couverture : Etienne Deffinis

Carte : Coralie Ruiz

Mise en page : Daniel Pujol

ISBN : 979-10-92557-03-9

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Courriel : mansucrit.fantasy.edition@orange.fr


L’Envoyé des Monarchies
de l’Ombre

Olivier Lusetti

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La possession

Un goût de mors dans la bouche, l’homme titubait, guidé par sa souffrance. Une douleur étrange l’éperonnait, le chevauchait, le poussait à avancer dans une direction bien précise. Si par malheur il renâclait, elle redoublait d’un coup d’intensité, zébrait son torse et son dos de plaies d’où le sang coulait, le laissait brusquement incapable de remuer. Puis l’obligeait à poursuivre à quatre pattes.

Depuis des semaines, le fouet du supplice éternellement levé sur ses épaules, il vivait en bête.

 

Au sortir de terres très boisées traversées de canaux d’irrigation, l’homme comprit que ses pas le poussaient vers l’imposant monastère, l’un des rares construit sur une plaine et non au sommet d’une colline ou dans une montagne. L’édifice était identifiable de loin avec sa très haute tour en son milieu, perchoir aux idées des dieux, lieu habité par la communauté de l’ordre ancestral de l’Air et du Feu.

La nuit tombante obombrait les champs.

Lorsqu’il arriva enfin aux portes de sa délivrance, il n’était que l’ombre de lui-même.

Les moines le trouvèrent recroquevillé sur une marche. Il pleurait. Ils reconnurent à peine en cette forme gémissante Lang-zi, le trappeur ermite avec qui ils commerçaient. Ils lui apportèrent immédiatement leur aide.

Ils savaient peu de choses sur son passé, en dehors de son bannissement du peuple des Fils de la Montagne remontant à plusieurs années.

Lang-zi souffrait de blessures sous la forme de griffures au dos ainsi qu’au torse. Son visage ressemblait à un masque de douleur.

Il délirait. Il parlait de ruines anciennes protégées par des puissances invisibles. Il suppliait une libération de la damnation dont il se disait condamné. Il maudissait le jour où sa chasse l’avait amené à poursuivre les traces d’un cerf tacheté de blanc aux larges bois, dont le brame rappelait les intonations humaines. Il ne se souvenait plus de rien sauf de sa traque qui l’avait conduit à fouler un sol silencieux où, d’une végétation enténébrée, s’exhalaient des odeurs chaudes, mielleuses ; où les arbres parsemés de chenilles rouges ressemblaient à des colonnes sanglantes.

Il crut reconnaître en ces terres celles de « L’Œil du Cyclone », ce site magique que l’on disait introuvable à moins qu’il ne le voulût, le cœur de toutes les légendes, abandonné de presque toute vie animale. Il se situait quelque part dans l’immense forêt qui s’étendait au nord de la cité des Fils de la Montagne.

Très vite, l’idée que Lang-zi se mourait d’empoisonnement s'installa dans l’esprit des moines médecins du monastère du Premier Ciel du royaume de Kan-Sou, à quelques jours de cheval de la ville de Lan-T.

On lui pratiqua un lavage d’estomac, sans amélioration notable. On lui rasa les cheveux, on le nettoya jusque sous les ongles, et on le fit transpirer. On brûla ses vêtements loqueteux de crainte qu’une maladie les imprégnât. Il respira des herbes et de l’encens et but des tisanes. Sans relâche, on le surveillait et le soignait.

Par moment, les marques sur son corps paraissaient moins importantes, comme si elles s’estompaient sous l’emprise d’une force mystérieuse. L’absence de traces quelconques d'un rituel sur son anatomie, sous la forme de scarifications ou de tatouages, rejeta, aussitôt émise, l’hypothèse improbable d’un sortilège de possession.

Certainement, Lang-zi demeurait entre les mains les plus expertes de l’époque.

 

Il n'existait que trois temples de l'ordre de l'Air et du Feu à travers tout le Pays du Milieu.

Cet empire, appelé aussi Pays du Printemps et de l’Automne et depuis un demi-siècle Royaumes combattants pour ses guerres continuelles, porterait un jour ce nom plus connu de Chine.

Ces trois monastères remontaient aux temps anciens où l'Empereur jaune Huáng Dì en imposa la création afin que perdurât sa vision d’unité, après avoir unifié ses terres et édifié un seul royaume, aujourd'hui morcelé comme une tasse de thé brisée. Fidèle à l'esprit civilisateur de Huáng Dì, l’ordre religieux de l’Air et du Feu abandonna la foi proclamée dans les divers Dieux — libre à chacun de croire en eux — pour enseigner le Tao-Te, ou la Voie de la Vertu. Celle-ci consistait en une recherche de la longue vie pour tous, appuyée par des disciplines mentales et corporelles, en réalisant que la sagesse s'acquiert en parfaite entente avec la nature.

En toute chose, la communauté aspirait au « Gongfu », du terme « gong » signifiant littéralement maîtrise et perfectionnement et « fu », techniques et savoir-faire. Bien qu’ils crûssent en une puissance divine — d’une intelligence mille fois supérieure à l’homme — qu’ils désignaient par le mot Ciel ou Dieu, les adeptes de l'Air et du Feu pensaient que chacun demeurait responsable de son chemin.

Pour eux, toutes les sciences et toutes les religions œuvrant pour la paix et la vérité devaient se voir telles les deux ailes qui permettent l'élévation de l'âme. Ils disaient :

« Plusieurs sentiers mènent à la Montagne, le temps perdu à les définir par un nom importe moins que celui gagné à les parcourir. »

Ces moines, connus pour leur érudition, l’ouverture de leur esprit et leur savoir en médecine, l'étaient paradoxalement aussi pour leur adresse aux combats. Personne n'ignorait ce que la tradition contenait : elle apprenait que l’Empereur jaune Huáng Dì, pour vaincre ses adversaires qui possédaient un meilleur armement, dut développer un ensemble de mouvements offensifs et dissuasifs qu'il enseigna à ses forces militaires. Ce système de lutte incluait notamment des techniques de frappe à mains nues, des projections corporelles, des manipulations articulaires et l'attaque des points vitaux. Il élargissait ses objectifs de la seule autodéfense à des buts d’entretien physique pour finalement devenir une méthode d’éducation personnelle. Cet art martial, d'un très haut degré d'efficacité — que l’on disait perdu pour tous à l'exception des initiés de l’Air et du Feu — donnerait beaucoup plus tard entre autres, naissance au kung-fu.

 

Pourtant l’état de Lang-zi s’aggrava brusquement au troisième jour. Les moines décrétèrent que la cause de l’agonie du trappeur restait une énigme, sans possibilité de guérison. Ses plaies s’ouvrirent grandement. Ils considérèrent son cas comme désespéré. Ils décidèrent, pensant que l’homme vivait ses derniers moments, d’aller requérir le talent si particulier de Frère Compatissant.

 

Frère Compatissant avait rejoint la vie monacale, âgé de cinq ans, à la suite de la mort de ses parents, tragiquement disparus dans un incendie. Blessé aux yeux, il avait failli perdre la vue à jamais et avait dû vivre en aveugle toute une année. Une fois guéri, dès sa septième année, le Parfait — le supérieur de la communauté monastique — pressentit en lui des capacités peu communes. Le temps lui donna raison, elles se développèrent et elles confirmèrent ce que tous les moines d'alors ressentaient : il était différent.

Bien que tout le monde maintenant l’acceptât du fait de son bienveillant caractère qui rayonnait sur son visage de dix-neuf ans aux traits fins et harmonieux, ses réactions avaient pendant toute son adolescence déconcerté les moines en maintes occasions.

Parfois, son corps sec et musclé se raidissait comme sous l’effet d’un effort important et son sang s’écoulait du nez, alors que l’instant auparavant il parlait ou priait de sa voix mélodieuse.

Soudainement, un froid inexpliqué tombait autour de lui, après quoi il se levait et prenait congé. Une fois sa haute silhouette éloignée, la chaleur d'emblée revenait.

Brusquement, des migraines atroces éteignaient la beauté de ses yeux noirs en amande, au point que des veines couraient sur son front et se propageaient sur une partie de son crâne entièrement chauve.

Quelquefois, des colères noires, brèves, le possédaient. À leurs prémices — tremblement des lèvres —, il suppliait qu’on le laissât seul. La malveillance sourde il cherchait querelle. Sa violence disparue il pleurait son inconduite.

Souvent aussi des murmures plaintifs semblaient le talonner comme son ombre, et lorsqu’on s’approchait, tout cessait pour recommencer dès qu’on s’écartait.

Ces phénomènes qui l’entouraient le poussaient à rechercher le silence de sa cellule, troublé à chaque solstice par des bruits bizarres et des conversations étranges couverts par des orages au plus profond de la nuit. Mystère que des moines curieux ne purent lever : la porte de sa petite chambre n’ouvrait que sur la vision d'un frère endormi et du calme recouvré.

Certains matins enfin, on pouvait le croiser suant, les traits tirés, dissimulant avec sa main un vêtement déchiré. L'air hébété, il se dirigeait chez le Parfait qui le réconfortait.

Le Parfait l’ordonna à l’âge de dix-sept ans. Depuis sa prise d’habit, Frère Compatissant dormait peu et souffrait de cauchemars fréquents qui le faisaient hurler, mais dont il ne gardait aucun souvenir. On l’installa à sa demande en haut de l’unique tour du monastère, dans les étages où se situait la riche bibliothèque. On aménagea une petite pièce qui servait alors de débarras. Il passa pendant plusieurs mois toutes ses nuitées à consulter des manuscrits. Il obtint même l’autorisation du Parfait pour parcourir la section de la bibliothèque aux ouvrages interdits appelée l’enfer.

À la suite de ses lectures, Frère Compatissant cessa de déchirer la nuit de ses cris. Tous les phénomènes mystérieux qui l'entouraient disparurent et un don à la capacité surprenante germa en lui.

Mais, en dehors de cette manifestation curative particulière, depuis deux ans, Frère Compatissant (âgé de dix-neuf ans), passait dans le monastère de son enfance — situé dans l’extrême nord-ouest des Royaumes combattants — des journées parfaitement normales.

Si Frère Compatissant aimait s’entraîner au combat à mains nues, au maniement des armes, s’il priait, étudiait et cultivait la terre, il adorait par-dessus tout prodiguer des soins et surtout réconforter les agonisants. Là, son plus grand talent se révélait. Il guérissait les angoisses et les blessures de l’âme avec la sagesse d’un Vénérable. Il apaisait en prenant les mains des mourants tout en formulant immuablement les mêmes paroles consolantes. À peine ce contact établi et les mots prononcés, la souffrance physique ou mentale s’arrêtait miraculeusement, remplacée pour un temps par une vigueur nouvelle. Elle irriguait le corps et l’esprit.

Cette faveur que ce jeune prêtre possédait, il l’offrait sans réserve à chaque fois qu’elle se manifestait. Et pendant le temps si variable que durait cette grâce, il communiquait en toute quiétude avec les créatures du Ciel agonisantes — hommes, femmes, enfants — les soulageant du poids des peurs, des remords et des regrets. Plusieurs fois, à la suite de cette Communion des Âmes, il s’était retrouvé vidé de toute énergie. Épuisé, il s’évanouissait et on devait le porter. Inapte à fournir le moindre effort physique, il se reposait des jours entiers.

 

Au lendemain du constat sur l’impuissance des moines à sauver Lang-zi, Frère Compatissant sentit se manifester la présence de son don. Il en fit part au supérieur de la communauté, un sage au front ridé, voûté par les ans, qui s’appuyait sur un bâton pour marcher. Le Parfait, séance tenante, proposa de lui emboîter le pas escorté des deux adeptes — l’un replet à la voix forte et l’autre petit et sec —, qui s’étaient occupés du mourant. Tous quatre se rendirent au chevet du trappeur, avides, pour ceux qui suivaient Frère Compatissant, d’étancher leur soif de connaissance sur les effets incroyables de sa grâce.

Le soleil au-dehors brillait à son zénith et ses rayons tombaient d’aplomb sur les terres cultivées des moines qui entouraient le monastère.

Pareil à son habitude, Frère Compatissant s’agenouilla seul près de l’agonisant, alité dans une chambre démeublée, éclairée de bougies et aux ouvertures fermées. Il lui prit les mains et le réconforta de ces paroles :

— Brève est la vie de l’homme, c’est un rien éphémère accompagné de beaucoup de maux, semblable à la trace du bâton dans l’eau. Elle s’évanouit aussitôt et ne dure pas. Et le moment qui précède la mort est une opportunité plus brillante que le soleil pour qui le comprend et le veut.

Un rictus malsain – au lieu d’un sourire apaisé — se dessina soudain sur les traits de Lang-zi. Il se déformait. L’agonisant planta des yeux profonds, assombris de rage, sur Frère Compatissant. Le jeune prêtre eut un mouvement de recul en les fixant. Le sentiment dérangeant que Lang-zi devenait autre l'oppressait. Ce fut alors que le trappeur siffla entre ses dents :

— Bras de la Mort ! Que vacille et s’éteigne la lumière de ton corps ! 

Les mains de Lang-zi broyaient maintenant celles du religieux. Frère Compatissant sentait refluer de sa chair son essence vitale. Une grande faiblesse, un froid et une détresse respiratoire l’envahirent instantanément, brouillant sa perception des choses. Le prêtre n’eut comme recours que de crier :

— Frères, rompez le lien !  

Tout devint vite confus. La porte s’ouvrit. Les deux adeptes entrèrent et tentèrent immédiatement de libérer Frère Compatissant — sans succès —, tout en psalmodiant des prières de protection. Le Parfait les suivait. Il frappa aussitôt de son bâton la tête du trappeur. Le coup ainsi porté fit que l’étreinte se relâcha juste assez pour que Frère Compatissant  retrouvât l’usage de son esprit, mais pas suffisamment pour que les moines pussent briser l’étau démoniaque.

Maintenant, à la place de Lang-zi ne se distinguait plus qu’une masse difforme et sombre au milieu de laquelle une forme indéfinissable semblait prendre vie.

À cette vision, la pensée des adeptes chavira dans une peur incontrôlable. Ils hurlèrent, terrorisés. Ils se blottirent dans un coin de la chambre. La température de la pièce devint glaciale. La porte poussée par un bras invisible se ferma avec fracas. Une force heurta le Parfait. L’impact et la douleur le déséquilibrèrent ; il plia les genoux. Un pouvoir le bousculait. Le Parfait recula sur plusieurs coudées1. Mais il refusa de céder. Il fit appel à toute sa volonté. Il luttait à chacun de ses pas. Il avançait, malgré tout.

— Lang-zi, lâche-le ! commanda la voix autoritaire, puissante, du Parfait. Il utilisait les mots du langage de l’exorcisme. Après avoir prononcé ces paroles, il frappa vivement et violemment du bâton la tête du damné.

La victime possédée parut parfaitement insensible et à l’ordre et à l’attaque.

Elle n’avait plus rien d’humain. Sa peau était devenue aussi blanche que la neige. Des veines saillaient sur tout son corps. De sa bouche fétide et sans lèvres, une longue langue noire semblable au charbon s’activait tel un serpent, dans tous les sens.

« Seigneur, sauve-moi », cria en son âme Frère Compatissant, horrifié.

Il demeurait toujours prisonnier. La froide étreinte infernale suçait goulûment sa vie. Il atteignait la limite de ses forces.

— Non ! hurla Lang-zi, proie de la puissance diabolique, comme en réponse à la supplique muette du jeune prêtre.

« Il souhaite m’aider », pensa Frère Compatissant.

Cette intime conviction l’envahit pleinement, l’apaisa un court instant et sa peur décrut. Soudain, il se fit une connexion entre son esprit et un autre plan d’existence. Le temps s'arrêta. Tout se figea : le démon, le Parfait, les adeptes, tous à part lui. Sans chercher à comprendre ce nouveau phénomène, Frère Compatissant voulut se libérer. L’horreur le rattrapa lorsqu’il remarqua, consterné, que son corps ne lui obéissait pas. Il était inapte au moindre mouvement. Statufié dans sa chair, mais libre dans ses pensées, Frère Compatissant appréhenda aussitôt que la solution serait spirituelle. Il réfléchissait à une vitesse dont il ne se savait pas capable. Il craignait à tout instant de voir se finir le sursis dont il était gratifié.

 « Cette négation, ce non crié par le possédé étaient une indication et non un refus. L’esprit de Lang-zi semble prendre part à cette lutte inégale », raisonna le jeune prêtre.

« Connaître une chose, c’est pouvoir la définir. »

Cette idée le traversa, virulente.

Il comprit.

L’injonction ne pouvait suffire. Il fallait l’adresser à la victime et l'appeler par son nom, agir tel le Parfait, mais aussi le retranscrire dans l’alphabet exorciste.

« Tulgada, voilà ton nom véritable dans le langage qui libère de la possession. Voilà le nom que je dois mentalement prononcer. Voilà pourquoi le Parfait avait échoué son désenvoûtement. Il aurait dû formuler son ordre à Tulgada et non à Lang-zi », se dit le jeune prêtre.

À peine eut-il assimilé cela, déjà la sensation de rester hors du temps cessa.

— Un mot ! tu es seul ! vociféra le déchaîné des enfers, tandis qu’une fumée verdâtre et nauséeuse s’échappait du gouffre de sa bouche.

À son contact, les deux adeptes s’écroulèrent, agités de terribles tremblements. Leurs mains griffaient la peau de leur cou. Le Parfait lui aussi tomba à terre, pris de violents vomissements. Cependant, il tendit son bras en direction de Frère Compatissant. Il lui lança une fiole en verre. Elle se brisa sur sa poitrine et libéra une piquante odeur alliacée qui le rendit insensible à la pestilence diabolique. Au même instant, des voix et des coups répétés contre la porte résonnèrent. Cette aide inattendue obligea le damné à diminuer son emprise sur Frère Compatissant. Il projeta vers l’entrée une onde de force et l’empêcha de céder.

Le jeune prêtre en profita. Il rassembla toute son énergie. Il ouvrit son esprit à la divinité qu’il servait pour qu’elle pût le traverser. En même temps, il se souvint de l’écrit de la Grande Prêtresse Armaiti. Il soutenait que l’exorcisme devait s’adresser à la victime possédée et l’adjuration tenir en un seul terme. Il décida de suivre cette vieille prescription qui allait à l’encontre de la coutume et de l’usage.

Il concentra toute sa résolution dans un mot unique. Pour être efficace l’ordre devait s’entendre clair et univoque. Il le choisit soigneusement et somma Tulgada :

— Reviens ! 

À cette énonciation, la porte s’ouvrit. Des moines terrifiés entrèrent. Les vapeurs empoisonnées se dissipèrent. Le froid disparut. Le possédé reprit forme humaine. Le Parfait se redressa. La peur quitta le cœur des adeptes. Et Frère Compatissant s’écroula. Son visage, apaisé, contrastait avec les terribles soubresauts qui balayaient son corps.

 

L’esprit de Frère Compatissant flottait à présent au-dessus de son enveloppe physique. Il voyait son corps agité de convulsions. Le Parfait appliquait sur son front un onguent guérissant. Il saisit le remerciement muet de Lang-zi le trappeur, libéré de la possession, qui regardait dans sa direction. Il percevait le cœur des adeptes qui imploraient silencieusement la bénédiction des Dieux.

Soudain, une impression d’élévation, une force apaisante s’empara de lui. Il se sentit englouti.

Il se retrouva dans un univers de sensations et non de formes, où prédominaient l’équilibre et l’unité.

Il ressentait bien plus qu’il ne voyait.

Des états de conscience voguaient autour de lui. Il se mêla à eux, comme la goutte de pluie s’unit au ru.

Son esprit se dilua.

Le courant de la vie l’emportait, grossissait.

La vitesse augmentait sans cesse. Il perçut que le ruisseau accueillant ralliait un flot rayonnant.

Le champ de sa conscience s’étendit. Il couvrait l’ensemble de la rivière spirituelle.

Il devenait elle, elle était lui.

Maintenant, l'accélération atteignait le point culminant où il se disloquait. Il s’apprêtait à disparaître en tant que psyché individuelle. Il venait grandir le tout.

Il s’unit à l’idée commune à tous les cours d'eau : se déverser dans la mer unique de lumière infinie et sans commencement.

Sa dernière pensée en tant que partie consciente et encore distincte du fleuve étincelant fut peut-être : « Mourir, c’est aussi nourrir… »

Le murmure
de la Révélation

« Manger, tu dois te restaurer », conseilla une voix douce semblable à un charme.

Frère Compatissant battit des paupières. Son âme avait rejoint son corps.

Deux yeux à la sagesse d’étoiles se plissèrent. Un sourire paisible vint éblouir un visage harmonieux et serein. Il portait témoignage d’une longue vie riche en expériences. La femme âgée déposa son bol de soupe fumante.

« On dirait un ange », soupira le jeune prêtre.

Il reprenait peu à peu conscience des choses qui l’entouraient. Il se trouvait dans sa cellule monastique. Mais il ne vit rien d’autre, tant ce regard pénétrant le captivait.

« Une servante, bien plus qu’un ange. »

Les mots résonnaient avec douceur dans sa tête.

« Qui suis-je vraiment ? », se demanda soudain Frère Compatissant au plus profond de lui-même.

« Voilà une question pertinente. Bien peu se la posent. Une partie de moi se nomme en ce monde Armaiti. »

— La Grande Prêtresse Armaiti, la Sainte Mère de L’Ordre de l’Air et du Feu ! s’écria, stupéfait, Frère Compatissant.

La surprise lui fit retrouver l’usage de la parole.

Donne-t-on un âge à une montagne ?

Armaiti symbolisait cette montagne du savoir et de la sagesse, sans âge. Le temps semblait décidé à l’épargner. On disait que trois cent vingt-quatre hivers avaient honoré sa présence, mais elle n’en paraissait que soixante-dix. On affirmait dans les textes anciens que les peuples d’autrefois vivaient plus longuement. À l'époquede Frère Compatissant, survivre quatre-vingts années et garder toute sa lucidité, avec toutes ses saisons, ses mois, ses jours, ses heures de repas et ses intervalles restait déjà chose fort respectable.

« Tout mortel périra. Pareille à la vache qu’on va abattre, dont chaque pas vers l’abattoir l’amène plus près de la mort se vit la réalité humaine. Prêt à être, patiente le prêtre. L’immortalité réside dans la Voie de celui qui ne crée pas de mal avec le corps, la parole et la pensée. Il n’existe point d’immortalité autre que la Voie pour un être né. On est trois personnes simultanément. On est ce que l’on croit être, ce qu’autrui voit de nous, alors que l'on demeure ce je qu'il nous faut chercher à connaître. La vie possède son chemin, nous ne faisons que l'emprunter. »

De nouveau, Armaiti s’insinuait en pensée dans l’esprit du jeune prêtre. Ses phrases résonnaient avec la force d’un torrent et la fraîcheur de l’ombre séculaire des grands arbres. Frère Compatissant se laissa emporter par le flot de ses mots. Chacun l’éclaboussait d’une vérité nouvelle.

 

Combien de temps dura le voyage dans la forêt de son esprit ? Il ne pouvait le dire. Mais il sut à un moment qu’il arrivait à destination, exactement là où elle voulait qu’il allât. À l’orée d’une nouvelle conscience, accueillant le silence de la méditation et le murmure de la révélation, un lieu de lumière et de chaleur.

Frère Compatissant reconnut aussitôt l’endroit, exactement là où son esprit — pris par l’effroi du combat avec le démon — l’avait emmené lorsqu’il s’était écrié : « Seigneur, sauve-moi ! »

 

« Yingfù, tel est ton nom ! Il signifie Maître des Ombres, ta vocation ! »

 

Les pulsations des syllabes qu’il devinait, plus qu’il ne comprenait, vibraient tant qu’il crut qu’elles allaient briser la cohésion de son esprit. La pression devenait trop forte. Il étouffait !

Entendait-il la voix de son Dieu ?

Sa conscience semblait impuissante à contenir ces mots définissant son nom et sa vocation. Il se consumait inexorablement. Une peur immémoriale prit soudainement possession de son être. Un vent de panique hurlait maintenant en lui. Il s’enflait et se nourrissait de ses moindres pensées,

Il croyait devenir fou ! Son âme pleurait de démence.

Tel un zéphyr, l'essence d’Armaiti chanta dans la tourmente de son esprit. Le souffle de Yingfù — car tel était son nom – s’unit à elle, dans cette musique de totale acceptation :

« Je ne suis qu’une feuille ornant la multitude de l’arbre de ta présence. Je ne suis que la feuille qui s’attache et se détache, au gré du vent de ton envie. Je ne suis que la feuille blanche, désireuse de servir la plume souveraine de ta majesté. Mon sang est ton encre. Agis avec moi comme bon te semble. Sur l’autel de ta volonté que je te sois sacrifié. »

Aussi violemment qu’elle apparut, la tempête de la révélation se tut.

 

Armaiti se tenait agenouillée toute proche du lit où s'agitait le corps du jeune Frère Compatissant. Elle alluma une bougie et la déposa au milieu de la table de chevet. Munie d'une craie, elle dessina autour avec dextérité divers symboles. Elle les accompagnait tous d’une incantation différente.

— Voilà qui est accompli ! annonça-t-elle, la voix forte.

Soudain, la Prêtresse eut l’air de porter difficilement le poids de son âge avancé. Elle peinait à se relever.

Elle était petite, malgré un front haut qui semblait la grandir et des yeux profonds dans lesquels on se perdait. Si son apparence paraissait chétive — ses membres nageaient dans sa tunique blanche —, il émanait d’elle une force aussi dure que le feu.

— Est-ce lui ? demanda le Parfait.

— Sainte Mère ! Vous devriez vous reposer.

La jeune femme en armure de cuir qui venait de parler se précipita. Ses gestes étaient rapides, précis et animés d’une intense détermination. Elle possédait le teint hâlé et la beauté des nomades du désert. Tout dans son être rappelait la grâce de la gazelle. Son regard, quant à lui, brûlait semblable au sable en plein midi, lorsqu’elle le plongea dans les yeux du Parfait. Celui-ci comprit l’indécence du moment, salua et s'inclina, les bras pendants, puis il se releva et joignit les doigts devant la poitrine. Les prunelles marron et brillantes de la femme s’adoucirent telle la caresse du vent.

Quatre mains secourables vinrent aider Armaiti à se redresser, puis à marcher.

— Il porte le chemin, répondit la Grande Prêtresse. Elle se tourna vers le Parfait. Il est celui par lequel le Yingfù intervient, l'Envoyé de la Mort, appelé aussi le fils de la Mère obscure. Une entité secrète qui se manifeste quand l'existence de toute chose vacille. Lorsque toute vie est menacée même la Mort tremble. Mais saura-t-il parcourir le chemin et devenir notre sauveur, je ne pourrais l'affirmer, dit-elle en regardant Asha, la jeune femme qui la soutenait.

Elle marqua une pause puis elle reprit.

— Toute sa vie, un prêtre travaille à transformer son cœur en un réceptacle pour les enseignements de son dieu, à obtenir de son esprit une coupe prête à recueillir l’univers. Mais la puissance nommée Yingfù est aveugle, redoutable. Ce remède aux maux du monde qui s’annoncent est sans état d’âme et pourrait devenir pire que le mal ! Pour cette raison, elle nécessite des yeux clairs, une âme élevée et un cœur pur pour la guider ; Frère Compatissant représente tout cela à la fois.

Elle s’interrompit, serra le bras d’Asha sous l’effet d’une douleur. Elle ouvrit la bouche et inspira profondément, puis reprit :

— L’arbre de sa psyché est dépouillé de toute racine. Or, sans racines, un homme devient aveugle à son futur et borgne à son présent. La maison de son corps est vide. Son âme peine à y retourner. Son esprit lutte dans son refus de disparaître pour guider ce qu’il doit accueillir. Hier, il vivait l'existence d’un jeune prêtre, aujourd’hui son potentiel est réveillé. Il est le Yingfù. Cette chose non aisée à accepter reste pourtant son unique voie de salut, s’il ne veut pas errer dans les limbes à jamais et tous nous condamner à une éternité ténébreuse !

— Sainte Mère, venez à présent. Il est grand temps. Vous devez vous reposer. 

Sans attendre une quelconque objection, Asha ouvrit la seule porte de la pièce. Et elle invita révérencieusement la Grande Prêtresse Armaiti à quitter la cellule austère de Frère Compatissant répondant désormais au nom de Yingfù. Armaiti, à pas lents, appuyée sur le bras amical du Parfait se retira.

Au moment de sortir à son tour, Asha se retourna et observa Yingfù, trempé de sueur, allongé sur sa couche.

Elle l'examinait avec intensité. Sa marque sur son front, cachée par un ruban, se mit légèrement à la brûler. Instinctivement, sa main se porta sur la poignée de son épée et le cœur de la jeune femme battit plus vite. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que le Yingfù pourrait être perverti par le camp ennemi. Elle n’aurait alors d’autre choix que de le détruire !

Elle s’inclina comme on salue un adversaire, et sortit avec la discrétion de la nuit en refermant la porte derrière elle.


Qui suis-je ?

Depuis plusieurs semaines, à la suite de sa révélation sur son nom et sa vocation, l’esprit du jeune prêtre oscillait entre raison et folie. Bien que sa chair fût guérie, la lumière de son âme semblait vaciller telle la flamme d’une bougie, incroyablement faible et éphémère.

Son âme flottait immobile dans l'immensité des limbes, incapable de s’élever.

Son esprit était le captif d’une prison sans murs, faite d’obscurité et d’angoisse. Il ne possédait pour point de repère qu’une chancelante lueur lointaine, celle du lumignon qui se consumait sur son socle, posé sur sa table de chevet. Sans elle, il aurait vogué semblable à la feuille emportée, sans but, par les courants d’un océan froid, vide et sans limites. Maintes fois, il crut qu’il allait se libérer de l’étreinte de ce dédale sans fin et enfin réintégrer son corps allongé sur le lit.

Mais une absence d’explication sur un détail de sa vie, même des plus insignifiants, prenait les proportions insoupçonnées d’un douloureux retour en arrière. Son âme se diluait, tel le vin dans l’eau ! Au final, la seule chose qui subsistait de lui était une vague sensation d’exister. Alors, proche de disparaitre complètement, aussi démuni qu’un nouveau-né, un dernier souvenir lui remontait, puis il revivait goutte à goutte chaque étape de sa vie et son esprit se reconstituait.

C’était comme si tout son vécu avait été retranscrit sur les feuilles d’un arbre, toutes arrachées et éparpillées aux quatre vents. Son esprit dépouillé des souvenirs de son passé ressemblait à l’arbre dénudé de ses feuilles et l’arbre qui ne donne pas de fruit on le coupe et on le jette au feu !

Toutes les fois qu’une hésitation le fragilisait pour préciser un épisode quelconque de sa vie, tout se disloquait à nouveau. Ses souvenirs tombaient, s'envolaient de sa tête, comme les feuilles abandonnent l'arbre, et il devait tous les ramasser, inlassablement. Il lui fallait les retrouver, un par un, pour recomposer le tout afin qu’il ne devînt pas fou.

Sans cesse, il revivait son passé.

Ses parents et leur mort tragique, son entrée au temple, les corvées qui enseignent la patience, la lecture et son apprentissage, la maîtrise du corps, la douleur des entraînements, la découverte de la magie, le nom des moines, des plantes, les mots formulant les prières, la signification des rites ; le pourquoi de l’existence, son nom !

Collecter ses souvenirs l’épuisait et le laissait près de se noyer dans sa folie. Mais une fois ces bribes de mémoire regroupées, il était comme le naufragé heureux de voir la rive salutaire quand au loin le bateau coule.

Reconstituer son esprit le rapprochait de la lueur de la bougie.

Pour la énième fois, elle le guidait vers sa cellule de religieux, toujours plus vraie, chaque fois plus près, mais jamais complètement accessible.

De nouveau, un tourbillon d’interrogations l'absorbait d’où il ne pouvait sortir qu’en donnant la juste réponse.

« Cette plante, mélangée à de l’aubépine, possède la vertu… non, le rituel ne doit pas commencer de cette manière… l’origine de ce verbe provient… Lutter contre une force en l’affrontant est inutile, il faut plutôt l’éviter… Ce religieux s'appelle… Croire ses sens nourrit l’illusion… L’énergie intérieure reste inaliénable… Cette douleur par la respiration peut se soulager, on doit procéder ainsi… Le maître du monastère porte le vocable de Parfait, une approximation pour traduire Zhen-ren qui signifie homme authentique, réalisé… Le parchemin qui part de la droite, sur l’étagère, explique le premier pilier de la sagesse, le troisième arrête le temps… Le sortilège de l'Esprit Mort Vivant protège des crocs et des griffes... Le dallage de ma cellule se compose… La chaise occupe cette place depuis… Le trou sur la manche du vêtement provient d’un javelot mal évité, lors... Mon nom, Frère Compatissant… » 

 

Il était si proche du but... tout proche.

 

« Le corps qui repose sur ce lit est mon enveloppe physique. Cette bougie fut mise ici par la Grande Prêtresse Armaiti. Lorsque la fièvre de l’errance perd son intensité et que je ressens sa chaleur, elle devient la direction à suivre. Les symboles dessinés à la craie autour proviennent du sortilège de Localisation. Il devient un repère pour l’esprit, dérivant en dehors de la dimension de cette réalité. »

 

Qui était-il réellement au fond de lui-même ? Il sentait bien qu’il avait changé. Cette réponse était la clé, le sésame pour quitter cet endroit.

 

Son âme maintenant se connectait de nouveau avec son corps. L’une et l’autre allaient bientôt reformer un ensemble homogène. Mais cent fois, malgré tout, au moment où tout semblait acquis, il avait échoué. Il était incapable de se définir dans un nom et de proclamer celui de son Dieu. Son esprit était alors comme happé par le courant inflexible d’une marée inhumaine, et recraché dans un océan froid, silencieux et menaçant ; où il se savait la cible d'une chose effroyable, nageant dans les profondeurs. Chose qui attendait qu’il perde jusqu’au dernier souvenir de son existence pour l’engloutir.

Il pressentait que sa prochaine incursion dans cet océan lui serait fatale. Il ressentait comme une blessure dans son âme. Aussi, à la dernière question qui portait sur son nom, il hurla plus qu’il ne répondit :

« Mon nom fut Frère Compatissant. Mais je suis tellement plus... je suis Yingfù ! Le Maître des Ombres ! L’Envoyé de la Mère obscure, le serviteur de la Mort. La Mort est mon Dieu ! »

 

Armaiti, agenouillée à ses côtés, cessa sa prière.

Frère Compatissant ouvrit ses yeux à cette nouvelle réalité — d’être le Yingfù — et les ferma pour toujours à ce qu’il avait été. Il savait déjà que plus rien ne pourrait être comme avant.

— Nous devons discuter Armaiti, dit Yingfù qui revenait à lui.

— Il est temps effectivement pour nous, hélas, de nous retrouver. Mais maintenant, repose-toi. Demain, nous parlerons, lui répondit la Grande Prêtresse.

Elle lui prit la main tendrement.

Ce contact lui déplut fortement. Il contint difficilement une envie de la repousser. Il mit cela sur le compte de son exténuation. Le jeune prêtre donna cependant le change : il sourit. Puis Yingfù lui tourna le dos pour s’endormir, tandis qu’Armaiti se levait sans laisser rien paraître du trouble qui l’agitait.


Des aigles
dans la nuit

Quelques jours plus tard, dans les jardins extérieurs du monastère, la Grande Prêtresse Armaiti marchait à pas mesurés. Elle regardait chaque fleur, émerveillée. À sa droite Yingfù l’accompagnait dans une robe orangée, surmontée d'une chlamyde noire serrée à la taille. Le menton baissé il avançait, les bras croisés dans le dos. Plusieurs pas derrière, Asha glissait sans bruit, la main sur la garde de son épée, les yeux toujours en mouvement. Autour de sa tête, un ruban soyeux chatoyait, cachant une marque sur son front.

Le soleil brillait haut. Une brise humide rafraîchissait l’air. Plusieurs couples de pinsons chantaient sur une branche, juste au-dessus du visage serein et ravi d’Armaiti. Elle se mit à discourir.

— La mort, bien qu’elle anéantisse le corps, ne possède aucun pouvoir sur l’esprit éternel et immortel. 

Soudain, un passériforme à la gorge rouge qui ramageait tomba de l’arbre, comme foudroyé. Armaiti le rattrapa vivement et le couvrit de ses mains, sans que ses yeux scrutateurs quittassent ses interlocuteurs.

— Considérer, dit-elle souriante, qu’avec la mort du corps disparaît l’esprit, équivaut à imaginer l'oiseau enfermé détruit par le fait du bris de la cage.

Armaiti ouvrit ses mains qui dévoilèrent une colombe. Elle roucoula et prit son envol. Un zéphyr alors les entoura. Il apportait le baiser délicat d’une agréable odeur fruitée. La Grande Prêtresse respira profondément puis continua.

— Le Royaume Céleste affranchit des chaînes du temps et de l’espace. C'est un autre monde et un autre plan. Un don unique comme si l'on offrait au minéral la liberté de mouvement de l’animal.

Armaiti prit un caillou. Elle souffla dessus. Le minerai disparut. Il laissa place à un papillon adulte. Il possédait quatre ailes multicolores. Elle baissa le bras et l’insecte redevenu pierre roula à ses pieds.

Asha et Yingfù écoutaient, attentifs et immobiles. La voix mélodieuse de la Grande Prêtresse s’éleva de nouveau :

— La venue au monde spirituel est la seconde naissance. Cette nouvelle création, cette renaissance, est le premier échelon parmi les étapes des perfections. Les mystères cachés à l'homme de son vivant se révèleront à lui dans l’au-delà. Les différenciations entre tous les êtres deviendront naturellement manifestes après leur départ du monde mortel. Certains éprouveront une joie et une allégresse impossibles à décrire, tandis que ceux qui auront vécu dans l’erreur plongeront dans une consternation sans bornes. Ils trembleront, frappés de crainte. Pour les uns, l’un des neuf Royaumes de Lumière, pour les autres, l’une des neuf...