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L'Esprit de l'esprit

De
182 pages

« Qui veut acheter un maître ? »

Depuis quelque temps, les journaux grands et petits sont à la recherche de l’esprit et des hommes d’esprit. Il paraît, à les entendre, que l’esprit est devenu un gibier assez rare. Naguère, disent-ils, on n’avait qu’à faire partir un sifflet, et des compagnies entières d’hommes d’esprit prenaient leur vol pour tomber dans la carnassière d’un chasseur d’esprit, autrement dit, un journal. Le mauvais temps, la cherté des loyers, le manque de soleil et de printemps ont empêché les vieux esprits de pondre et de faire des petits.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Alexandre Weill

L'Esprit de l'esprit

AVANT-PROPOS

Cet opuscule, entièrement inédit, a été écrit il y a vingt-cinq ans.

Je n’en ai pas changé vingt-cinq mots :

Dans ce temps, le chimiste Dumas prétendait que le caractère des animaux et des hommes, physiquement et moralement, dépendait de leur nourriture. Ainsi, disait-il, le serpent n’est venimeux que parce qu’il se nourrit de plantes vénéneuses. Le pigeon n’est doux que parce qu’il dévore des graines douces. Les hommes donc peuvent se faire un caractère violent ou doux, selon leur nourriture matérielle et spirituelle.

C’est archifaux sous tous les rapports.

On nourrirait un serpent de fraises et de miel, il n’en distillerait que du venin.

On bourrerait un sot de tout l’esprit des siècles passés, il n’en ferait que des sottises !

L’homme peut élargir son intelligence par l’étude et la science, comme il peut fortifier sa santé par une nourriture frugale et substantielle, mais il ne peut acquérir de l’esprit ni changer de constitution. L’esprit est à l’intelligence ce qu’est la mélodie à l’harmonie.

La mélodie se manifeste par des sons qui se suivent et s’entre-suivent. L’harmonie se forme par des sons qui se juxtaposent. On peut apprendre à juxtaposer et à harmoniser des sons ; mais, pour qu’ils se suivent mélodieusement, il faut qu’ils se détachent de l’âme, l’un après l’autre, comme les notes d’un rossignol ou les perles de la rosée. L’esprit seul peut créer une œuvre qui vibre. L’intelligence seule peut produire un ouvrage harmonieux, composé de différentes idées empruntées qui s’évaporent. L’esprit et l’intelligence réunis créent des chefs-d’œuvre immortels.

Mon livre ne pouvant être utile qu’aux hommes d’esprit, me dis-je, à quoi bon le publier ?

Depuis la proclamation de la propriété littéraire en France, les hommes d’esprit se sont transformés en véritables sensitives. Dès que vous les approchez, ils se dérobent et se ferment. Ils ont peur d’être volés, bien que leurs voleurs soient parfois plus volés qu’eux !

Et puis, y a-t-il en France un homme d’esprit qui croie avoir besoin d’apprendre d’un autre quoi que ce soit ? Je n’en connais pas ! Un jour, en ma présence, on reprochait à M. Thiers de ne s’entourer que d’hommes médiocres. — Ah bah ! répondis-je, les hommes d’État français ne croient pas avoir besoin de lumières, il ne leur faut que des chandeliers !

Mais alors, me demandera-t-on, pourquoi publiez-vous votre livre sur l’esprit, après l’avoir gardé vingt-cinq ans.

C’est que je l’ai relu. Et en relisant j’ai trouvé le passage suivant :

« D’où vient, demande Salomon, que les sages et les hommes d’esprit se trouvent devant les portes des riches ? »

La réponse est bien simple.

« Les riches, pour s’amuser, aiment à avoir chez eux les hommes d’esprit. Les hommes d’esprit, au contraire, ne reçoivent chez eux que leurs pairs.

Pour que le riche devienne l’ami réel d’un homme d’esprit, il faut qu’il ait de l’esprit lui-même.

Ce qui fait que les grands n’ont point d’amis quand ils ne sont pas eux-mêmes grands par l’esprit.

Car on n’aime pas un homme pour le bien qu’il vous fait, mais pour le bien qu’il daigne accepter de vous.

Un riche peut aimer un pauvre qu’il comble de bienfaits, mais le pauvre n’aimera jamais le riche.

Un homme d’esprit peut aimer un sot qu’il comble de son esprit et que celui-ci gaspille comme le pauvre gaspille les écus du riche — au cabaret, avec une gourgandine !

Mais jamais sot n’aima, ni n’aimera un homme d’esprit.

De même que les riches sont les greniers d’abondance des pauvres — car ceux-ci sont incapables de conserver et d’accumuler les fruits du travail — de même les hommes d’esprit sont les gardiens et les trésoriers des sots — l’immense majorité des humains. Ils sont les chiffres qui font valoir ces zéros. Sans les hommes d’esprit, les sots, abandonnés à eux-mêmes, s’entre-dévoreraient jusqu’au dernier. »

Hélas ! depuis longtemps, en France, les zéros se sont mis devant les chiffres et les ont annulés. Et depuis que les sots se comptent eux-mêmes, ils ne comptent plus !

Sots qui achetez ce livre, j’ai souvent profité de vos sottises. Vous ne profiterez guère de mon esprit.

Donc, je vous dois plus que vous ne me devez.

ALEXANDRE WEILL.

1874.

L’ESPRIT DE L’ESPRIT

« Qui veut acheter un maître ? »

I

Depuis quelque temps, les journaux grands et petits sont à la recherche de l’esprit et des hommes d’esprit. Il paraît, à les entendre, que l’esprit est devenu un gibier assez rare. Naguère, disent-ils, on n’avait qu’à faire partir un sifflet, et des compagnies entières d’hommes d’esprit prenaient leur vol pour tomber dans la carnassière d’un chasseur d’esprit, autrement dit, un journal. Le mauvais temps, la cherté des loyers, le manque de soleil et de printemps ont empêché les vieux esprits de pondre et de faire des petits. L’esprit, dit-on, s’en va.

Le fait est que l’esprit a toujours été et sera toujours chose très rare. « J’entends beaucoup de moulins, a dit Shakespeare, — un homme d’esprit, celui-là, — mais je ne vois pas la farine. » En France, depuis longtemps, à Paris surtout, on prend le son de l’esprit pour de la farine, calembour à part.

En 1846, je me suis trouvé dans un salon où il était permis de blaguer toutes les vertus, tous les sentiments honnêtes, et où la médiocrité pérorante se croyait de l’esprit, en rapetissant ce qui était grand, en grandissant ce qui était petit.

Car la sottise ne se contente pas, chose curieuse, d’envier l’esprit et le talent ; après avoir brisé ou noirci un buste de marbre, elle le remplace par un buste de cire ou de stéarine de sa façon et de son acabit.

Les hommes d’esprit exécutés, on s’en prit finalement à l’esprit même.

« Rien n’est plus facile que d’avoir de l’esprit, s’écria l’un, on n’a qu’à lire les petits journaux. »

« En France, disait un chauvin, tout le monde a plus ou moins d’esprit. »

Enfin le maître de la maison, maître ès banalités, s’écria : « On l’a dit, l’esprit à Paris court les rues. »

« En ce cas, lui dis-je en m’en allant, vous ne feriez pas mal d’ouvrir à deux battants les portes de votre salon. »

Le mot a été mis dans le Corsaire.

C’est cet homme que Lamartine, en 1848, a envoyé à Francfort pour représenter la France. Il s’appelait Savoie. C’est de lui que Henri Heine m’a dit : « D’ordinaire il est fou ; mais il a des moments lucides, où il n’est que bête ! »

« Que faut-il faire, demandait un jeune homme à Mme de Rémusat, pour se faire aimer d’une femme ?

« Il faut l’aimer, » répondit cette femme d’esprit.

On peut dire la même chose de l’esprit.

Rien n’est plus facile que d’avoir de l’esprit. Seulement, il faut qu’au lieu de courir après lui il coure après vous.

Et, de même que l’amour, l’esprit est involontaire.

Vous croyez peut-être, avec le naturaliste Lamark, que le bélier et le taureau frappent du front parce qu’ils ont des cornes. Détrompez-vous. Cuvier, Schopenhauer, Geoffroy Saint-Hilaire, ont prouvé qu’il ne leur vient des cornes que parce qu’ils ont la volonté de donner du front. La preuve, c’est que même l’agneau, le chevreau et le veau essayent leurs fronts avant qu’il leur pousse des cornes.

Et voilà toute la différence et toute la parenté entre sots et hommes d’esprit.

Tous ont la volonté de donner, de frapper, de piquer du front. Seulement, les uns ont des cornes, et les autres n’en ont pas.

L’esprit, le véritable esprit, est un idéal divin de grandes choses, de grands sentiments et de grandes pensées !

L’homme qui a cet idéal se fait un critérium, une mesure qu’il adapte, soit aux figures historiques du passé, soit à toutes les personnes qui passent devant lui.

Cette mesure, véritable habillement, devient alors ou une draperie majestueuse ou un travestissement.

Pour l’un il est trop petit, pour l’autre trop grand. Ce vêtement divin, en effet, va à très peu de mortels.

De là vient souvent et la gaieté de celui qui habille et déshabille les âmes, et la naïve badauderie des grands enfants qui assistent gravement à ce spectacle.

Et de là vient encore que l’homme d’esprit, en adaptant cette mesure céleste à ses propres actions, se trouve sot, tout ce qu’il y a de plus grotesquement sot.

Seulement, il a assez d’esprit pour se l’ôter tout de suite et pour le jeter sur un passant. Et comme Louis XIV, qui faisait pénitence sur le dos des protestants, il flagelle ses propres sottises sur le dos d’autrui, et les flagelle sans miséricorde.

De là résulte qu’un honnête homme peut être dupe, mais qu’il n’est jamais un sot ; et qu’un malhonnête homme peut singer l’esprit, en vrai Tartuffe, pour cacher ses ridicules vicieux — c’est un hommage que le vice rend à la vertu — mais qu’il n’est jamais un homme d’esprit. Car, tôt ou tard, il se flagellera sur son propre dos, en présence d’une foule de sots. De Maistre l’a déjà dit : Il est plus de coquins qui courent après le châtiment que de châtiments qui courent après les coquins.

Il en résulte enfin que, dans une société modèle de sentiments honnêtes, d’idéal et de vertu, l’esprit ressemblerait quelque peu au serpent qui mord une lime d’acier.

On le voit, il y aura toujours de l’esprit et des hommes d’esprit.

II

Ce qui distingue l’espèce humaine des plantes et des bêtes, c’est que les plantes ne possèdent qu’une force reproductive, et que les bêtes, sauf deux ou trois exceptions, se rapprochent plus ou moins des qualités inférieures de l’homme.

Lhomme, par son organisation nerveuse, non seulement sent plus vivement que la bête, mais la sensation chez lui se détache comme chose à soi et devient image.

Cette image s’appelle idée, c’est-à-dire ce qui se voit.

Cette puissance de se dédoubler, de détacher une chose à part, une pensée enfin, est exclusivement divine. C’est le fiat lux du roi de la création.

Tous les hommes ont plus ou moins la faculté de voir les sensations qui se corporifient en se détachant de leur être. Ils les voient, soit dans le passé, ce qui s’appelle mémoire, soit dans l’avenir, ce qui s’appelle jugement.

Mais très peu d’hommes ont le pouvoir à la hauteur du vouloir, ce qui est tout à fait de l’essence divine. Entre la volonté et l’exécution, la plupart des hommes faiblissent et rentrent quelque peu dans la catégorie des bêtes.

La puissance de l’homme fait à l’image de Dieu consiste non seulement à imaginer une pensée représentant une volonté, mais pour ainsi dire à détacher cette pensée du sujet, à la rendre objet à part, soit par la forme du verbe, soit par un corps de marbre ou de couleur, soit enfin par des faits qui deviennent historiques. Il ne suffit pas de voir le beau, il faut pouvoir le créer. L’artiste manquant d’imagination ne voit pas la nature comme le poète ; mais le poète même échoue, si son pouvoir de forme, de parole, de couleur n’est pas à la hauteur du vouloir.

L’homme qui a ce pouvoir est un homme supérieur, un homme de génie, et le génie, dans la langue sacrée, s’appelle Esprit. Il est plus près de Dieu que les autres hommes, et, comme ces diamants qu’on nomme solitaires, il ne saurait vivre sur le même pied avec ses semblables qu’il juge d’après lui-même, auxquels il suppose autant de force, autant d’imagination, autant de pouvoir qu’à lui, qu’il peut aimer mais qu’il n’estime plus, dès qu’il apprend à connaître leur infériorité et leur faiblesse.

De là vient que l’homme d’esprit réussit peu dans les affaires. Il voit les hommes meilleurs et plus élevés qu’ils ne le sont. Il les juge d’après lui.

Ces hommes d’esprit, dans l’espèce, ressemblent à des éléphants qui seraient forcés de vivre et de penser avec des buffles et des ours, ou seulement à des chiens qui, ayant le pouvoir de la mémoire, seraient condamnés à vivre avec et pour des veaux.

L’éléphant et le chien, supérieurs aux autres espèces du règne animal, ne peuvent vivre que seuls, entre eux, ou avec l’homme, leur supérieur, leur dieu.

De même l’homme de génie ou d’esprit ne peut vivre qu’avec et pour d’autres hommes d’esprit, ses égaux, ou bien il se crée un être supérieur, un Dieu enfin, pour lequel il travaille avec la même fidélité que le chien travaille pour l’homme, Souvent l’homme-éléphant se révolte contre son cornac — Dieu ; — mais, après avoir nié, écarté, assassiné même son guide, il cherche ses enfants, se met à leurs pieds, et redevient éléphant-homme comme devant.

Oui, il est un Dieu pour l’homme supérieur, absolument comme il est un homme pour la bête supérieure.

Et de même que l’homme ne répand son affection que sur la bête d’esprit, tout en reconnaissant les autres, de même Dieu n’aime que les hommes supérieurs, tout en donnant la pâture à tous les humains.

« Parce qu’un homme, dit Plutarque, est amateur de chevaux, il n’aime pas pour cela les rosses et les haridelles, tout en les soutenant. »

C’est ainsi que Dieu aime les hommes.

Être homme d’esprit, c’est donc avoir le pouvoir de sentir, d’idéaliser ses sensations au point de les détacher, de s’y refléter et de les corporifier, soit par la parole, soit par la couleur, soit par un fait.

On n’acquiert ce pouvoir que par l’esprit, c’est-à-dire par la volonté primitive qui, passant par le cerveau, devient image transparente, idée enfin, et qui, par la comparaison avec une autre image, devient raison.

La raison, en effet, est le rapport juste entre deux extrêmes, rapport qui n’est vu que par l’esprit.

III

Chaque fois que l’Écriture parle du souffle puissant que Dieu a pour ainsi dire détaché de son être pour le prêter à l’homme, elle le désigne par le mot : Esprit.

Dès la création, l’Esprit de Dieu plane sur le chaos.

Quand un prophète parle au nom de Dieu, il dit qu’il est inspiré de son Esprit.

Tous les hommes ont des passions et des sensations. Presque tous ont plus ou moins de mémoire pour se rappeler le passé et pour espérer dans l’avenir.

Mais l’esprit seul juge entre deux sensations devenues images, entre deux souvenirs, entre deux espoirs.