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L'Esprit qui cherche un corps

De
290 pages

Dans un grand appartement d’un des quartiers bruyants de Paris, à minuit, il se passait une scène animée que nous allons décrire.

Nous prions le lecteur de franchir un escalier sale, d’une odeur assez douteuse, et de s’arrêter au troisième étage.

L’ameublement est en percale rouge ou jaune, à la volonté ; les siéges sont rares ; il y fait froid ; la lumière y verse des reflets sombres et tristes ; mais on a compté sur les invités pour tout éclairer et tout chauffer.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Hermance Lesguillon
L'Esprit qui cherche un corps
A MONSIEUR LE DOCTEUR ROTA Si les amitiés nées dans la douleur sont les plus d urables, la vôtre devrait survivre à cette terre, car elle est une des plus profondément tristes de mes longs souvenirs. Je vous dédie ce petit livre, fort peu important pour vous, mais plus précieux pour moi, parce qu’il est l’expression de mes meilleurs senti ments pour votre science et votre caractère. HERMANCE LESGUILLON.
L’ESPRIT QUI CHERCHE UN CORPS
Dans un grand appartement d’un des quartiers bruyants de Paris, à minuit, il se passait une scène animée que nous allons décrire. Nous prions le lecteur de franchir un escalier sale, d’une odeur assez douteuse, et de s’arrêter au troisième étage. L’ameublement est en percale rouge ou jaune, à la volonté ; les siéges sont rares ; il y fait froid ; la lumière y verse des reflets sombres et tristes ; mais on a compté sur les invités pour tout éclairer et tout chauffer. On y entre muni d’une carte ou amené par un familier de la maison. Une grosse dame vous attend à la porte ; elle vous reçoit et vous introduit. Son accueil, quoique bien intentionné, vous fait éprouver une sensation fantastique, surtout lorsqu’elle vous glisse à l’oreille ces mots couverts : — Si vous voulez vous faire faire les cartes, venez ici le matin jusqu’à midi. Son costume et son visage indiquent assez cette occupation. Elle est entre quarante et soixante-dix ans ; sa tête est grosse, ses cheveux sont noirs et crépus ; ils enveloppent son front et ses tempes aussi bien que le ferait un bonnet de laine noire, et laissent voir à peine un petit fron t bas où ses petits yeux noirs sont enfoncés. Une espèce de turban en tulle noir surmon te cet édifice. Ses formes sont dessinées par une robe en laine noire, assez étroite pour lui donner l’air d’une rotonde. Ses’ mains grasses et courtes, par leur sans-façon et leurs ongles encadrés de noir, annoncent qu’elle s’occupe de la cuisine quand elle ne fait pas les cartes. Lorsque cette introductrice vous a fait trouver une place dans un des coins du salon, un monsieur vient vous saluer, et la grosse dame vo us dit d’une façon imposante et admirative : — Voilà monsieur Alexandre ! En attendant que l’on commence les expériences, on entre, on se parle, et vous, qui venez pour la première fois, vous regardez entre le s nombreux conviés les figures diverses qui vous font supporter les lenteurs de l’attente. Je vois d’ici le lecteur, celui qui ne sait pas où il est, nous demander quel escalier il a franchi et quelle maison le reçoit. Vous êtes dans l’appartement d’un spirite, mon cher lecteur. Monsieur Alexandre est un des mille disciples amateurs de la doctrine : le spiritisme. Les conversations s’animent ; les femmes médiums s’accueillent avec enthousiasme ; elles se racontent de nouveaux faits, et chacune s’ écrie : c’est incroyable ! c’est extraordinaire ! Il se fait tout à coup un silence respectueux, et l e dieu, non de l’Olympe, mais de l’appartement, prend la parole. S’il avait des cheveux, il y passerait négligemment la main ; mais il a un mouchoir blanc et s’essuie le front. Il parle assez bien, quoique avec difficulté. Le point de départ de son discours annonce qu’il va se déployer longuement ; car il fait remonter son exorde à l’origine du monde. Vous entendez ce que vous avez lu cent fois dans les livres écrits depuis cette époque. Les habitués applaudissent, et enfin cette phrase, solennnellement dite, vous arrive à l’oreille. « Ce sont les philosophes qui ont détruit la religion. » Un léger murmure sortit d’un des coins du salon. — Oui, messieurs, reprit M. Alexandre, je vous le répète, en voulant instruire la raison, ils ont détruit la religion, parce qu’on ne croit plus au merveilleux.
 — Alors vous attaquez directement la philosophie ? reprit un personnage de l’assemblée. — Je n’attaque personne, mais je crois à la seule révélation vraie, celle des esprits.  — Arrêtez ! s’écria une demoiselle dont l’aspect é trange rappelait le visage de mademoiselle Lenormand ; arrêtez !... la seule vérité est le langage mystérieux écrit dans la main. Je prépare un livre sur ! a fatalité heure use ou malheureuse qui va renverser tous vos systèmes et donner tort aux ouvrages nouveaux. Depuis mon enfance, j’étudie dans les anciens ; je possède toute la chiromancie, et vos esprits en savent moins que moi sur le sort des humains ! Chacun des assistants s’apprêtait à tendre sa main à la sibylle nouvelle, lorsque M. Alexandre réprima leur curiosité en disant d’une voix irritée :  — Oubliez-vous, messieurs, que vous êtes ici chez un spiritiste et que c’est là le but de cette soirée ?  — Vous avez raison, reprit un homme d’une haute ta ille, qu’on appelait le général ; c’est, en effet, vos expériences que je viens voir. — Vous êtes donc disposé à croire ? Oui, j’ai besoin d’être convaincu par des faits ; c ar je vous avoue que j’ai lu avec attention le livre des esprits et qu’il ne m’a pas convaincu des bons services qu’il rend à l’humanité.  — Touchez là, général ! reprit le philosophe en lu i tendant la main ; je sens comme vous sur ce livre que j’ai lu sérieusement aussi, et je pense qu’au lieu de faire avancer les hommes, il les rejette en arrière. A ce mot, M. Alexandre bondit d’indignation.  — Eh bien, oui, monsieur, je dis qu’avec vos espri ts, qui n’en ont pas, vous nous e remettriez au XI siècle ; vous rappelez les fantômes qui ont troublé tant de têtes faibles. Tout cela est hypothèse sur hypothèse et n’apprend rien de neuf ! Moïse ne défendit-il pas à son peuple de s’occuper des esprits ? Assurém ent vos livres sont moraux ; mais est-ce qu’il manque des livres de morale ? Vous rem placez l’ange gardien, dont la mission est nettement tracée, par le bon esprit qui semble assez capricieux dans sa marche. Vous remplacez le diable catholique par des milliers de diables aussi astucieux, aussi gênants, aussi terribles que le grand diable en question, puisque voici vos propres paroles : « L’homme qui veut faire le mal appelle à lui des e sprits inférieurs qui, comme lui, ne veulent que le mal, et, pour l’aider, veulent aussi qu’il serve leurs mauvais desseins ! Tu veux tourmenter ton voisin et tu ne sais comment t’ y prendre ? alors tu appelles à ton aide des esprits inférieurs qui, comme toi, ne veulent que le mal. Celui qui veut commettre une mauvaise action appell e par cela même de mauvais esprits à son aide ; il est alors obligé de les ser vir, comme eux le font pour lui, pour le mal qu’ils veulent faire. » Vous voyez, mon cher apôtre, que votre monde des es prits n’est pas plus agréable que celui-ci, et je vous avoue que de certains mort s, conservant leur âme envieuse et calomnieuse, sont très-désagréables à revoir. Il es t quelquefois très-consolant d’être débarrassé de certains méchants, et c’est un infernal complot que de les retrouver à ses côtés aussi remuants, aussi intrigants et aussi dangereux qu’ils étaient. C’est à préférer le néant, où l’on trouve enfin le repos !  — Monsieur n’a pas lu tous les détails. Il y a des palliatifs : au nom de Dieu, on s’en rend maître. — Allons ! vos esprits sont plus incommodes que les mouches, et, si vous continuez à en troubler les têtes faibles, il faudra découvrir quelque procédé chimique pour nous en
débarrasser. — Monsieur ! les vérités sérieuses sont plus fortes que la raillerie.  — Je ne raille pas, et c’est sérieusement que je v ous réfute. Je vous loue de vos efforts qui tendent à rendre les hommes meilleurs ; c’est ce que l’Évangile a essayé avant vous, avant nous ; mais, encore une fois, c’e st d’apprendre du neuf que nous sommes avides, et justement vous écrivez que les esprits ne peuvent rien révéler sur le passé ni sur l’avenir ! Que viennent-ils faire alor s ? Ah ! oui, j’oubliais..... Vous dites encore que Dieu les envoie pour éprouver notre cara ctère et nous tenter. La vie, sans eux, a bien assez de tentations, et si elle est dou blée de vos légions d’esprits follets, subtils et méchants, c’est à y renoncer avant d’y entrer. Le général exprima sa sympathie au philosophe et renchérit sur son dire. — Messieurs ! vous n’avez donc pas lu que chaque réincarnation est une étape vers le bien ? — Ah ! je vous y prends, continua le philosophe ; vos réincarnations sont une radieuse oasis. Voici vos paroles là-dessus : « Notre âme étant un esprit incarné, il en résulte que nous avons des pensées qui nous sont propres et d’autres qui nous sont suggérées par des esprits étrangers ; de là les pensées qui nous arrivent à la fois sur le même sujet. » C’est à ne pas s’y reconnaître. Le militaire, qui possédait aussi la doctrine, reprit en souriant :  — Le livre dit : « Étudiez la chose ; c’est à vous de distinguer le bon esprit du mauvais. » Avec cette occupation-là nous deviendrons de vrais maniaques et nous n’oserons pas faire un premier mouvement sans avoir délibéré avec l’esprit incarné en nous et ceux qui nous entourent, puisqu’il est écrit dans votre bible : « Les esprits qui nous entourent et nous observent, jugent nos actes au point de vue de leur propre nature. Les esprits légers, comme des enfants espiègles, s’amusent à nos dépens ; les esprits sérieux prennent en pitié nos turpitudes et nos faiblesses. Les esprits influent sur nos pensées : c’est ainsi qu’ils peuvent exercer une influence sur les événements de la vie matérielle. » Bien obligé de l’espoir de la doctrine et du charme de vos sociétés aériennes ! Il plaira à un mauvais drôle d’esprit, mort dans le ressentim ent pour un malheureux vivant, de continuer, en l’escortant de cette façon, de le troubler de sa vengeance. — Mais, encore une fois, vous pouvez conjurer les mauvais esprits en appelant Dieu à votre aide.  — Eh bien, continua le général. je n’ai pas besoin de votre corporation de sergents pour tout cela ! J’en ai toujours appelé à Dieu seu l dans les cas dangereux de ma vie ! J’aime mieux croire à lui seul qu’à tous vos sylphe s noirs ou blancs. Un homme doit délibérer avec sa conscience et prier celui qui l’a créé avec ses forces et ses faiblesses. Vous enlevez la responsabilité dès actes avec tous vos incarnés et vos incarnateurs. Vous verrez qu’au tribunal le meurtrier rejettera l’appel en mettant la faute sur vos esprits. — Assurément tout cela n’est pas neuf, reprit d’une voix affaiblie un vieillard qui s’était tenu jusqu’ici muet et attentif ; Virgile nous fait dans l’Énéide la description de toutes les âmes errantes. Comme on ne lit plus Virgile, parce qu’on ne sait plus le latin, je vais me contenter de vous citer son traducteur.
Les unes dans les airs sont le jouet des vents ; D’autres lavent leur crime en s s gouffres mouvants, Ou purgent par le feu les souillures humaines ; Chacun de son enfer porte avec soi les gènes,
Et l’on arrive enfin aux champs délicieux. H las ! qu’un petit nombre habite ces beaux lieux ! A la suite des ans à la fin il ne reste Que le feu le plus pur de cet esprit céleste ; Dans mille ans révolus ces esprits assemblés Aux ondes du Léthé sont en foule appelés, Afin qu’oubliant tout, le désir de la vie De prendre un nouveau corps leur redonne l’envie.
Vous voyez que malgré cette bonne précaution des on des du Léthé, le fils d’Anchise plaint ces ombres avides de retourner sur la terre, puisqu’il répond ces deux beaux vers, empreints de toute la mélancolie des souffrances humaines :
L’âme reprend un corps et ressuscite un jour. Qui lui peut inspirer la déplorable envie De retourner encor aux douleurs de la vie ?
 — Bravo ! s’écria le général ; voilà une preuve qu e les hommes ont été malheureux dans tous les temps, et que Dieu n’ayant pas pu créer la perfection, n’a pu créer la paix et le bonheur dans ce monde. Nous sommes un pauvre bâtiment qu’on jette sur la mer avec une cargaison de sentiments, de sensations, d’aspirations et de désirs ; comme lui nous sommes remplis de munitions de guerre ; comme lui nous voguons, poussés par des vents contraires. Ce que vous appelez le mal, l a faute, le péché, ce sont les bourrasques qui nous font avancer ; le calme plat nous tue. Voguons donc hardiment, et quand nous faisons naufrage, disons au Créateur que c’est sa faute et qu’il nous pardonne ! Les auditeurs, épars dans l’appartement, s’étaient rapprochés comme malgré eux, attirés par la curiosité d’entendre discuter la doc trine, ce qu’on ne faisait pas, à moins qu’il ne, se trouvât de pareils hommes. M. Alexandre cachait sous son irritation mal déguisée des réponses impatientes, telles que celles-ci : — Mais, messieurs, ce n’est pas ici un lieu de réfutation..... Vous avez la presse..... et si vous ne croyez pas..... — Allez vous-en !... reprit le philosophe. Vous êtes dans votre droit, monsieur ; mais, pourtant, permettez-moi de vous dire que ma discuss ion est de bonne foi, puisqu’en rapportant vos propres paroles, je demande que vous m’éclairiez sur les espérances de bonheur que vous apportez à la pauvre humanité. Où sont-elles quand vous dites : « Les esprits nous poussent au mal pour nous faire souffrir comme eux, par jalousie de voir des êtres plus heureux. » Encore une fois, le diable, à qui la philosophie a ôté les cornes, était mieux trempé que tout cela ; il avait plus de courage et ne se mettait pas dix contre un. Tenez, monsieur, la fin chrétienne est plus consolante que tout cela. L’immortalité de l’âme, qui nous ouvre le ciel doux et calme du Créateur, a quelque chose de reposé qui me tenterait davantage. Lorsqu’on se fait de Dieu une idée noble et suprême , on pense à cette dernière heure comme au rappel d’un père qui ouvre ses bras tendre s à son fils, et qui le revoit avec bonheur après les mutilations de la vie et les lass itudes des passions. On ne peut concevoir même qu’il ait à punir la pauvre créature qu’il a jetée sur cet océan terrible. Quand on a la connaissance du cœur humain et qu’on sait bien les millions de luttes qui l’assiégent de tous côtés, on ne songe guère aux peines éternelles. L’expiation n’est-elle pas à chaque instant en nous-mêmes, et n’est-c e pas assez que les chemins de cette terre où il nous faut passer en l’arrosant de nos larmes ? N’est-ce pas assez de tous les instruments de tortures morales qu’elle y réunit, que cette sombre inquisition qui
nous interroge en nous-mêmes ? Où voulez-vous d’autres bûchers que ces passions de mille sortes, que ces tristesses profondes qui déchirent nos chairs et nos âmes ! Allez ! quelles que soient nos fautes, nous avons bien gagn é, en sortant d’ici, d’aller quelque part sous des béatitudes et des clartés sereines !. .... Espérons qu’un Dieu juste, malheureux de notre malheur, nous recevra tous dans ses doux arcanes célestes, et qu’il nous ressuscitera dans la paix, le calme et l’amour. Qui donc voudrait se réincarner sur la terre, quand loyal et sensible, on y a vécu, pensé et souffert ? Qui donc voudrait recommencer c ette guerre incessante et cachée des désirs qui nous poussent au plaisir et au.bonheur et du devoir qui nous défend de les écouter, sous peine d’être traités en criminels par les moralistes et les malingres ? Vous êtes forcé dans votre livre, qui est encore un trai té de morale, de prêcher les vertus d’abnégation et de sacrifice, et de fonder là le bonheur. Mensonge que tout cela ! Dites, pour être vrai, que nous sommes liés à la douleur, sans en pouvoir sortir ! Le bonheur, c’est la satisfaction de nos désirs avec la jeuness e et la santé ; le sacrifice, c’est la barbarie, c’est la torture ; la morale, c’est la dîme que prend la société sur nos sens et sur nos cœurs pour se conserver calme et paisible. Puisqu’il le faut, courbons-nous-y ; mais ne venez pas nous offrir de recommencer le même manège. Interrogez partout, riches ou pauvres, les créatures de cette terre, et voyez s’ils n’ont pas tous porté le lourd fardeau qui les écrase. Quand on devrait se réincarner mille fois par siècle, on tendrait toujours aux jouissances et au bonheur ; et si c’est au prix de toutes les misères et de toutes les humiliations que l’on doit, à force de revivre, arriver aux purs esprits, on renoncera plutôt à ce rêve incertain qu’à se voir créé à chaque exis tence nouvelle pour reprendre les tortures du potentat ou les guenilles du chiffonnier. Demandez à l’épouse vertueuse qui a sacrifié les charmes de son cœur à des enfants ingrats et à un mari égoïste, si la vertu est son idéal pour une autre existence ! Demandez au travailleur laborieux qui, à la sueur de ses bras, a gagné le pain noir de ses enfants, s i le travail est son idéal ! Il vous répondra que, s’il songe à se réincarner, c’est en vue de goûter aux joies luxueuses qu’il a vues chez les autres. Sombre espoir que tout cela ! Celui qui a souffert ne veut plus souffrir, et le progrès de la vie, c’est le bonheur sans crainte et l’amour sans regret. Ici, le meilleur est condamné par la nature même à souffrir de ce qu’il souffre ou de ce qu’il fait souffrir. Où est la solution que vous nous donnez sur la création ? Pouvez-vous nous dire d’où vient la créature et pourquoi, innocente, elle porte le poids de fautes dont elle n’a pas conscience ? Sans savoir pourquoi et comment elle est en ce monde, il faut qu’elle s’y traîne au milieu des douleurs qu’elle n’a pas demandées t qu’elle doit supporter avec courage. Vous parlez de réincarnation ; mais d’où vient sa création première, et pourquoi le jeu terrible de ces épreuves renouvelées qui déc hirent à chaque pas la chair de son âme ? Je vous le dis, votre drame n’est pas mieux tramé que l’ancien ; c’est toujours et toujours le péché originel ; car vos punitions sont des plus fatigantes et des plus terribles ! Nous avions une consolation dans les illusions de la famille ; vous nous les enlevez, car vous dites aux mères : « Les parents peuvent transmettre à leurs enfants une ressemblance physique, parce que le corps procède du corps ; ils ne peuvent tran smettre une ressemblance morale, puisque l’âme de l’enfant leur est étrangère. » Ainsi des esprits s’incarnent dans ce petit être que vous adorez avant de l’avoir vu, et il apporte, malgré vous, en dépit de vous, les instincts pervers d’une existence antérieure. Femmes, qui êtes destinées à être mères, voici votr e horoscope : tandis que vous concevrez dans l’amour, l’esprit d’un Dumolard ou d’un Latour s’emparera de votre vie, et votre enfant un jour se perfectionnera à travers vos larmes et votre déshonneur dans ce
germe fétide et pourri ! A peine le philosophe eut-il achevé cette longue di atribe, qu’on entendit une rumeur violente dans un des coins obscurs du salon. Une jeune femme s’était évanouie ; son jeune mari é tait près d’elle et s’écriait avec douleur : — Maudite soirée ! ma pauvre femme est mère depuis quelques mois ! Comme on le pense, cette exclamation arriva doulour eusement aux oreilles du philosophe trop éloquent. On emporta la jeune épouse et tout fut bouleversé pour quelques instants.  — Mais, dit un beau monsieur, natif de la Moldavie , je ne signale qu’un malheur réel dans les réincarnations : c’est qu’il faut, bon gré, malgré, travailler à sa perfection ; c’est une position sociale très-désagréable pour les paresseux comme moi. Je suis à la moitié de ma vie et je suis déjà harassé. Plaire est un travail, aimer est un travail, ne pas aimer ce qui nous tente est un travail, dissiper sa fortune est un travail, la conserver en est un autre ; se faire des amis et se débarrasser de ceux qui gênent est un travail ; se lever, manger, marcher et recommencer tous les jours le même exercice est un travail ; perdre les charmes de sa jeunesse et vouloir les conserver , c’est un travail ; et enfin, mourir, c’est le dernier et le plus grand travail !... Il n ’y a que fumer et dormir qui tenterait ma paresse. Je suis donc condamné par les prophètes spirites à rester pour l’éternité à l’état d’esprit stationnaire. Cette plaisanterie fit oublier le drame de la jeune épouse ; mais M. Alexandre ne se remit pas de son indignation. — Monsieur, dit-il au philosophe, j’espère que vous êtes content de la liberté que vous avez prise de troubler tout le monde.  — J’en suis fâché, c’est votre faute : vous avez c ommencé par attaquer la philosophie ; je l’ai défendue.  — Et bien défendue, reprit le général ; c’est, en effet, la plus monstrueuse des idéalités que celle d’un père qui donne son nom à un intrus d’esprit dont il endossera les scélératesses et les crimes. Tenez, monsieur, dit-i l au maître de la maison, qui ne l’écoutait plus, tant il était exaspéré : vous ne savez pas ce qu’il faut aux masses pour les émouvoir et les contenir ! Voici qui est plus promp t pour des légions de soldats que les conseils bariolés de vos esprits. Avez-vous assisté à la messe célébrée dans un camp, celui de Châlons, par exemple ? Figurez-vous voir, au point du jour, de larges bataillons, bien reluisants, bien alignés, bien rangés ; un aut el est dressé, c’est bien simple ; un prêtre officie, l’autel s’illumine, et là, placé su r le haut de la plaine immense, il unit les clartés des flammes chrétiennes aux flammes d’or du soleil qui s’élance de l’horizon et vient éclairer largement toute la campagne. C’est un riche coup d’œil, je vous assure, car généraux, soldats, empereurs ou rois, tout y est ra ssemblé sous une même bannière : celle du chrétien. La messe commence au milieu d’un silence respectueux et imposant : l’encensoir élève son encens pur, qui monte vers le s parfums des cieux ; l’espace est éblouissant et semble s’élargir encore sous l’hymne que l’écho répète. Le moment solennel arrive, le tambour bat de tous côtés ; c’est l’élévation suprême ! La croix s’élève dans les mains du prêtre et, d’un seul bond, toutes ces légions d’hommes s’agenouillent sans une hésitation, comme un seul homme. Cet insta nt est électrique et sublime, et je vous assure qu’il fait passer dans les veines du plus robuste la sueur de la foi. Le courant est si pieusement spontané qu’on croit voir Dieu de scendre et planer lui-même sur ce soleil agrandi par la prière. Si, après une cérémonie pareille, je conduis mes armées au combat, je réponds de la victoire. — Ce que vous dites là n’est pas neuf, reprit M. Alexandre, qui tenait à se venger.