//img.uscri.be/pth/2a3afebce7221d5cb93b9b13877238b5a09d0d5e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - EPUB - MOBI

sans DRM

L'Incroyable Journal d'Eliot Teltaan – 3ème cahier

De
382 pages

En réponse à leur évasion ratée de Tyr Nan Og, Eliot, Isia et Julian sont condamnés par leur reine à l'enfermement dans les mystérieuses forges de l'Enfer. Après bien des péripéties, ils se retrouvent au cœur du dispositif concocté par le Taetra-Kaïzer ! Eliot parviendra-t-il à déjouer ce complot qui menace l'humanité et, accessoirement, à découvrir le sens caché de son existence ? Vous le découvrirez dans les pages de ce journal rédigé d'une traite par Eliot, et miraculeusement découvert dans une bouteille SOS jetée à la mer...


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-90471-3

 

© Edilivre, 2015

Note de l'auteur

 

Picture

Note de l’auteur :Ne vous fiez pas aux apparences classiques de cet ouvrage : les pages qui suivent reproduisent aussi fidèlement que possible le journal relatant les incroyables aventures vécues par Eliot TELTAAN.

Son précieux témoignage s’est retrouvé entre mes mains par le plus grand des hasards. Il y a quelques temps de cela, je me trouvais au sommet de Skellig Michael, un îlot dont les falaises vertigineuses défient les tempêtes de l’Atlantique depuis la nuit des temps. Je ressortais des ruines du petit monastère bâti à cet endroit par d’intrépides moines Irlandais, quand, trois cents mètres plus bas, un éclat brillant attira mon attention au milieu du ressac.

Animé d’un curieux pressentiment, je dévalai les quelques six cents marches taillées à même la paroi rocheuse, et me précipitai vers cette curieuse bouteille ventrue, venue s’échouer contre le quai d’embarquement. L’énigmatique flacon renfermait les différents cahiers rédigés par Eliot TELTAAN, miraculeusement préservés de l’eau de mer par un solide bouchon de liège. M’attendant à découvrir un S.O.S. ouquelque chose de ce genre, je m’empressai d’entamer la lecture de ces documents sur place, sans plus me soucier de la nuit qui tombait, ni même du bateau, reparti sans moi vers le continent, au grand désespoir de son capitaine.

Ces parchemins ont aujourd’hui disparu – probablement frappés d’un puissant sortilège d’auto-destruction-après-lecture » – et j’ai dû recourir à ma seule mémoire pour retranscrire sur le papier les inestimables écrits d’Eliot.

En lisant à votre tour son journal, ne doutez pas pour autant de la réalité des évènements rapportés. Après vérification, tous les détails fournis s’avèrent en effet parfaitement exacts. Seuls certains noms ont été modifiés, afin de garantir la sécurité des personnes impliquées dans cette histoire. Je me demande toutefois si cette précaution n’était pas superflue : après la publication de ces cahiers, il y a de fortes chances pour que les intéressés cherchent à faire disparaître toutes les preuves du délit ! Quant aux éventuels témoins, ils jureront probablement sur la tête de leur voisin n’avoir « rien vu, rien entendu »…

R. S. O’DAYNURRE,
découvreur de l’incroyable
journal d’Eliot TELTAAN

Dédicace

Pour Biabba…

1
Joies d’Outre-tombe

Prudemment, j’ouvrai un œil. En accédant au Paradis, je pensais atteindre la quintessence des sens, me délecter des sensations les plus suaves : douceur du duvet d’ange, lumière céleste tamisée et réconfort de la musique divine. Au lieu de cela, de l’eau glacée giflait mes mollets, un vent mugissant fouettait mes oreilles… et des écailles rugueuses meurtrissaient ma chair !!! En me forçant à ouvrir les yeux en grand, je découvris que le jour n’était pas encore levé. Au-dessus de moi, les étoiles brillaient à nouveau ; toutefois, il ne s’agissait pas de chaudes étoiles célestes, mais d’astres froids, parfaitement réels. Et cette nuit inhospitalière, je la traversais en fendant les vagues, me cramponnant de toutes mes forces… à l’encolure d’une créature inconnue !

– Bien remis de tes émotions ? me demanda mon destrier aquatique dans une langue étrange, proche du hennissement mais néanmoins intelligible.

– Suis-je en vie ? m’étonnai-je. Appartenez-vous au monde des vivants ?

– Oui, deux fois oui ! hennit la créature à l’altière tête chevaline.

– Et mes amis ? Savez-vous ce qu’ils sont devenus ?

– Je ne suis pas omniscient… s’ébroua l’animal marin en secouant ostensiblement son épaisse crinière en signe d’impuissance. Souhaitons à tes amis d’être tombés entre de bonnes nageoires…

– Mais qui êtes-vous ? Je vous dois la vie…

– On me nommeHippaqua. J’appartiens à la prestigieuse lignée des Hippocampes géants, dont je suis l’un des derniers représentants : la plupart de mes semblables ont péri à cause de vos filets de pêche. En dépit de la rancœur que je voue aux humains, je t’ai effectivement arraché à une mort certaine ! C’est dans ma nature : j’aime rendre service à ceux que le destin a placés sur ma route…

– Qu’allez-vous faire de moi ?

– Rassure-toi, je suis herbivore, comme mon lointain cousin terrestre, le cheval : moi-même, je me nourris exclusivement d’algues, broutées avec parcimonie sur les vastes prairies sous-marines. Alors je vais simplement te déposer sur le rivage, avant de reprendre le cours de mon voyage…

Hippaqua tint parole. Après une longue chevauchée, exécutée de bout en bout à demi sorti des flots, le cheval de mer effectua une ultime ruade, afin de me propulser par dessus son encolure sur la terre ferme.

– Désolé pour cette séparation un peu brutale, s’excusa Hippaqua, mais je ne peux prendre le risque de m’échouer, je ne m’en relèverais pas. Et puis, je n’ai guère l’habitude de prendre des humains en croupe…

J’avais prévu de remercier chaleureusement l’hippocampe, mais dans l’obscurité de cette nuit cendrée, mon brave destrier n’avait pu voir où il me catapultait. Le destin profita de cette maladresse pour annihiler tout le bénéfice de mon sauvetage : en roulant sur le rivage, ma tête vint heurter lourdement un rocher. Et pour la seconde fois, je sombrai dans le néant… La peur m’empêchait de rouvrir les yeux. Pourtant, je m’attendais cette fois à ne pas être déçu, à découvrir les authentiques merveilles attachées au Paradis. Normal ! Les enfant y sont envoyés directement…

« Tout de même bizarre qu’il fasse si chaud ! »

En fait, il faisait une chaleur torride autour de moi !

« On m’a allongé sur des pierres chauffées à blanc !!! » constatai-je en étendant les bras.

Rapidement, je dus me rendre à l’évidence, même si la conclusion m’horrifiait : « J’ai eu le temps de commettre trop de bêtises durant ma courte vie… et on m’a envoyé rôtir en Enfer !!! »

– Tu as raté le Paradis de justesse ! confirma une voix lointaine.

– Aïe… ça brûle… articulai-je péniblement en guise de réponse.

– Normal, regarde où tu es ! ordonna la voix, de plus en plus distincte.

J’entrouvris les yeux… mais ils ne voyaient rien ! Dans mon état, je ne percevais qu’une violente lumière incandescente…

– J’ai perdu la vue ! m’affolai-je.

« Les Esprits sont aveugles ! réalisai-je. Voila pourquoi ils sortent la nuit ! »

Mes yeux pleuraient toutes les larmes de mon corps, sans que je puisse tarir cette fontaine. Enfin, ils devinèrent une forme menaçante penchée sur moi…

« C’est l’Esprit d’un bagnard… ou le Diable en personne !!! »

Comme pour confirmer cette idée, la forme se mit à me pincer atrocement !

– AU SECOURS ! hurlai-je en m’égosillant comme un cochon sur le point d’être égorgé. ALLEZ VOUS EN ! JE REFUSE D’ETRE TORTURE !!!

– C’est comme ça ! rétorqua la silhouette rougeoyante, indifférente à mes cris de goret. Je te pincerai autant qu’il le faudra…

L’Eternité s’annonçait monstrueusement mal !!!

– Bon ! Tu comptes émerger oui ou non ? Je ne vais tout de même pas passer ma journée à te martyriser !

Aucun doute possible, je connaissais cette voix :

– Julian ?

– Ben oui ! Qui veux-tu que ce soit ?

– Alors, toi aussi, tu as fini en Enfer ?

– Tu dérailles ! Je suis tout ce qu’il y a de plus vivant ! Et toi aussi, mon vieux ! Après cette tempête, on peut dire qu’on revient de loin…

– Mais pourquoi suis-je aveugle ?!

– Le sel et les cendres volcaniques t’ont brûlé les yeux. Et le soleil n’arrange rien…

– Tu penses que je vais retrouver la vue ?

– Evidemment ! Maintenant que tu as repris connaissance, tu vas très vite récupérer. Moi aussi, j’étais aveugle en me réveillant. Je pensais que l’eau de mer avait endommagé mes nouveaux yeux Taetra-greffés, mais j’ai fini par recouvrir toutes mes capacités…

Julian disait vrai : les formes rougeâtres se mouvant dans mon champ de vision devenaient de plus en plus précises. D’un coup, je repensai à l’essentiel :

– Et Isia ? Tu l’as retrouvée ? Elle va bien ?

– Chacun son tour ! Figure toi que tu fais le mort sur ton rocher depuis plus d’une heure ! Maintenant que tu es sorti d’affaire, on va pouvoir s’occuper d’elle…

– C’est bon, je commence à revoir… dis-je en découvrant le paysage alentour.

Il faisait grand jour, et autour de nous, la plage n’était plus qu’un vaste lit de cendres s’étendant à perte de vue. Le souvenir de l’éruption de cette nuit me revint en mémoire et je me tournai instinctivement vers le large, pour chercher un panache de fumée montant de Tyr Nan Og. Mais la lointaine ligne d’horizon se fondait comme de coutume dans le flou de l’Anneau-de-brume, masquant toute trace de ce royaume maudit…

Mon sauvetage par l’hippocampe géant avait-il été un rêve ? Non. A quelques pas de moi, l’écume encore présente sur le sable témoignait de la réalité d’Hippaqua : je revoyais maintenant le cheval de mer s’ébrouer pour s’en débarrasser, juste avant notre séparation. Cette écume, je l’avais vue perler au coin de ses lèvres frémissantes pendant toute notre longue chevauchée maritime ; elle était la conséquence de ses efforts épuisants pour me maintenir hors de l’eau…

– Et toi, Julian, tu as un peu rechargé tes batteries ?

– Oui, je crois que mes capacités se renouvellent en présence du soleil…

– Bon, alors aide-moi à me lever, demandai-je en me frottant les yeux, il faut partir à la recherche d’Isia ! Tu as une idée de l’endroit où on s’est échoués ?

– Pas exactement. La tempête nous a rejeté sur la côte du Guacamole, et pas à Tyr Nan Og, c’est déjà ça de gagné…

– Dans quelle direction on commence ?

– Il vaudrait mieux se rapprocher de CANIBALAS, estima Julian. On se fera moins repérer en ville, que sur une plage déserte…

– Tu vois la capitale d’ici ?

– Non, dit Julian. Mais d’après le nuage de pollution qui flotte là-bas, CANIBALAS doit se trouver de ce côté…

La chaleur du rocher avait complètement engourdi mes muscles, et j’éprouvai quelque difficultés à me relever. Au moins, je ne grelottais plus !

– Tu crois qu’il s’est passé beaucoup de temps depuis notre naufrage ?

– Le soleil est presque à son zénith, constata Julian. Big Boda va bientôt sonner midi, et Maleficara a déjà dû alerter le continent de notre évasion : toute les polices du Guacamole doivent être à nos trousses !

– Ça urge ! Il faut à tout prix retrouver Isia avant eux !!!

Nous arpentions la plage depuis un quart d’heure environ, sans succès.

– Pas le moindre indice d’Isia… releva Julian. A croire que la Mer des Sarcasmes l’a retenue ! Et tes yeux, ça va mieux ?

– J’ai retrouvé une vue normale. Mais j’aurais préféré retrouver Isia…

– On fait fausse route ! décida brusquement Julian en faisant demi-tour. La chance nous sourira peut-être davantage si on s’éloigne de CANIBALAS…

Avant de lui emboîter le pas, je restai observer l’étrange manège d’un albatros, qui restait décrire des cercles en piaillant à l’aplomb d’un rocher.

– Attends ! dis-je en retenant Julian par l’épaule. Regarde là bas, sous cet oiseau, j’ai cru voir quelque chose briller…

– J’ignorais que les sorcières brillaient au soleil, plaisanta Julian.

Il courut néanmoins avec moi vers le point lumineux. J’étais encore trop loin pour identifier l’objet, mais l’espoir était de retour !

– Laisse tomber ! fit Julian en s’arrêtant. Ce n’est qu’un des tonneaux du radeau, dont le cerclage renvoie un rayon de soleil. Pas la peine de continuer…

– Je vais quand même voir ! Si la mer l’a amené jusqu’ici, elle a peut-être rejeté Isia un peu plus loin…

Plus je me rapprochais, plus je sentais mon cœur battre furieusement dans ma poitrine ! Pourtant, je savais bien qu’il s’agissait d’une vulgaire barrique. Mais j’avais un horrible pressentiment…

– Isia !!! hurlai-je en arrivant sur place.

La pauvre Isia était allongée à l’ombre du tonneau. Le lien confectionné autour de sa taille avait tenu bon, et il la reliait toujours à la barrique, comme un dérisoire cordon ombilical…

– JULIAN, VIENS VITE ! criai-je de toutes mes forces. Tu vois que j’avais raison d’insister !

Je me jetai contre Isia sans savoir quoi faire…

– REVEILLE-TOI !!! C’est pas juste !!! me lamentai-je. On est vivant, et Isia ne l’est plus ! Nous n’aurions jamais dû la laisser nous suivre…

– Arrête de chialer ! me réprimanda Julian. Et laisse moi faire…

Il ôta la corde qui enserrait Isia, avant d’entamer une série de massages vigoureux. Grâce à sa force exceptionnelle, il répétait ses gestes avec une efficacité incroyable, qui le faisait transpirer à grosses gouttes.

– Voilà, ça devrait aller ! s’exclama-t-il soudain.

– Génial !!! m’exclamai-je. Je te revaudrai ça !

Julian administra ensuite quelques petites gifles à Isia pour l’aider à reprendre conscience, mais sans aucune réaction en retour…

– Pourquoi elle n’ouvre pas les yeux ?! s’impatienta Julian en pinçant Isia comme il l’avait fait pour moi tout à l’heure. A toi d’essayer, Eliot…

– J’ai peur de lui faire mal, dis-je en prenant sa place.

– Alors, essaye un baiser, comme dans les contes de fée ! s’exclama Julian : les princesses sortent toujours de leur sommeil grâce au baiser de leur prince charmant…

A l’instant précis où j’accomplissais mon devoir, le prisme de ma Dévoileuse produisit un magnifique arc-en-ciel ! Ses arches immenses prenaient naissance dans l’océan, et, après s’être concentrées à travers ma pyramide de cristal, venaient se fondre délicatement sur Isia ! Nous étions tous trois au cœur de ce phénomène incroyable… A travers ce philtre multicolore, le monde devenait irréel : Julian baignait dans l’indigo, moi dans le magenta, et Isia dans le cyan. Sans doute pour profiter de ce spectacle rare, Isia ouvrit immédiatement les yeux…

– Eliot ? soupira-t-elle en ouvrant les yeux. Oh Eliot, je savais bien qu’un jour tu viendrais me secourir… Sais-tu que les arcs-en-ciel relient la terre au ciel ?…

– Alors ça, c’est trop fort ! éclata Julian. Comme par hasard, tu retrouves tes esprits avec Eliot, alors qu’il n’a pour ainsi dire rien fait !

– C’est vrai, avouai-je. Julian a fait des pieds et des mains pour te sauver. Moi, je t’ai seulement retrouvée sur la plage…

– Alors merci à tous les deux ! se réjouit Isia en nous gratifiant chacun d’une bise appuyée. Je suis si contente de m’être évadée avec vous ! ANUBIS était déjà en train de peser mon cœur, quand vous m’avez ramenée dans le Monde des Vivants…

– Tu as peut-être repris conscience pendant un de ces fameux Brefs Instants Magiques ? supposai-je.

– Fort possible, sourit Isia. Vu la position de Rê dans le ciel, nous pouvons être à l’intérieur du B.I.M. de 12 heures 12…

– Tu peux également remercier ce gros oiseau blanc qui tournait au-dessus de toi, souligna Julian. C’est ce charognard attendant ta fin qui a attiré l’attention d’Eliot…

Isia leva la tête pour chercher l’oiseau en question. Après nous avoir observés en planant, l’immense albatros s’éloignait à présent vers le large, en battant majestueusement l’air de ses ailes à l’envergure démesurée.

– Ce n’est pas un charognard, s’indigna Isia, c’est « Océanis », mon Pense-bête ! Un jour ou l’autre, je pensais bien avoir besoin de lui…

– Ton « Pense-bête » ?! répétai-je en pensant avoir mal entendu.

– Mais oui, mon Pense-bête : tout le monde en possède un, même les garçons pas trop futés dans votre genre ! Dans mon cas, il s’agit d’un albatros argenté, mais n’importe quelle bestiole peut s’attacher à vous, et jouer le rôle d’Ange gardien, toute votre vie durant. Plus tard, quand j’aurai amélioré mes connaissances en Magie, je pourrai communiquer avec Océanis par télépathie…

– Mais… Comment vais-je pouvoir reconnaître mon Pense-bête, m’inquiétai-je. Je l’ai peut-être déjà croisé sans le savoir ?

– Observez attentivement autour de vous ! nous recommanda Isia. Chaque variété de Pense-bête est attirée par un tempérament différent : pour Eliot, dont le cœur est pur et les intentions sincères, j’imagine volontiers un noble Pense-bête aérien ; un condor royal, par exemple… Pour Julian, par contre, dont l’esprit terre-à-terre patauge dans des préoccupations matérialistes en toutes circonstances, je pressens plutôt un Pense-bête rampant : une taupe, un rat… ou peut-être même un cancrelat !!!

– Espèce de bonimenteuse ! explosa Julian, furibond. Au lieu de rester jacasser comme toutes les filles, tu ferais mieux de te lever : il faut rejoindre CANIBALAS sans traîner !

On se mit donc en route sans attendre, en décidant de longer la mer. Je me retournai pour me délecter une dernière fois du spectacle de l’arc-en-ciel, mais ce dernier avait déjà disparu…

– Au fait, dis-je à Isia, tu avais raison à propos de l’avertissement des Sirènes : je n’ai jamais vu une tempête pareille !

– Oui, la mer des Sarcasmes s’est bien vengée de notre bravade, commenta Isia. A moins que cette tempête n’ait un rapport direct avec notre sorcière de directrice ? ajouta-t-elle après un instant de réflexion.

– Que veux-tu dire ? m’étonnai-je.

– Autrefois, certaines sorcières savaient déclencher des tempêtes en jetant leur chat noir à la mer, expliqua Isia. Je viens seulement de m’en souvenir…

– Une pratique lamentable ! m’indignai-je. Je déteste Satanas, mais je ne supporterais pas qu’il soit sacrifié dans une opération de Sorcellerie !

– Arrêtez de parler « vengeance », ou « opérations magiques » ! s’exaspéra Julian. On a eu la malchance de tomber dans une de ces tempêtes qui secouent régulièrement la mer des Sarcasmes, un point, c’est tout !

A cet instant, Isia s’arrêta et nous lança :

– Ne m’attendez pas !

Julian me regarda d’un air étonné, en se demandant comme moi si Isia était fâchée au point de nous abandonner. C’était apparemment son intention, car elle était repartie sur nos pas… On regarda Isia se diriger vers un gros rocher, derrière lequel elle disparut. Notre amie ne mit pas plus d’une poignée de secondes à réapparaître, le sourire aux lèvres :

– Nous allons pouvoir passer un peu plus inaperçus, se réjouit-elle en exhibant un morceau de la voile du radeau. Essayez d’enfiler ça par-dessus vos uniformes, ce sera toujours plus discret que nos haillons noirs et blancs !

Isia distribua équitablement les lambeaux de vêtements rescapés du naufrage, qu’on enfila avec le plus grand dégoût, car ces guenilles de naufragés étaient durcies par le sel, et aussi déchirées que nos tenues de bagnard…

– Vous allez faire sensation en ville avec ces chiffons sur le dos ! s’esclaffa Isia en nous admirant.

– Au fait, demanda Julian, comment pouvais-tu savoir ce qu’il y avait derrière ce rocher ?

– Si toi, tu disposes d’une vue d’aigle, moi, je possède un Don de Voyance Egyptien ! se vanta Isia. Les Magiciennes comme moi sont extralucides… Il m’a donc suffi de humer l’air du temps… pour suivre la trace fluidistique laissée par nos vêtements sur leur passage !

– Merci de reconnaître enfin ta vraie nature… conclut Julian le plus sérieusement du monde. Mais je n’accepte pas tes explications quand elles reposent sur des chimères !

– Je le sais bien, riposta Isia. Dès le premier jour, j’ai compris que tu étais un pauvre « Sceptik » !

– Un « sceptik » ?! répétai-je.

– Les Sceptiks sont les malheureux refusant de voir la Magie opérant autour d’eux, alors qu’elle vibre partout, et pas seulement à Tyr Nan Og ! expliqua Isia. D’ailleurs pour votre information, sachez que dans l’Egypte Ancienne, la Magie était étudiée comme une véritable science. Ce qui semble logique, puisqu’il s’agit d’une chose parfaitement naturelle…

– Ma vue est excellente, objecta Julian, visiblement peu impressionné par les arguments d’Isia. Et pourtant, je n’ai jamais remarqué la moindre manifestation magique jusqu’à ce jour…

– Tu crois voir loin… mais en vérité, tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez ! se moqua Isia. Pourtant, avec tes yeux vert-émeraude – la couleur préférée des sorcières-tu aurais pu hériter, comme moi, du Don de double vue…

– Si tu possèdes vraiment ce Pouvoir de Divination, tu aurais dû l’utiliser plus tôt ! reprochai-je à Isia en me raidissant. A croire que tu es aveugle, comme la plupart des Devins… Sinon, tu aurais « senti » qu’on nous observait !!!

En face de nous, un éclat lumineux avait attiré mon attention. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un tonneau… mais d’une longue-vue braquée sur nous ! Et la silhouette qui se détachait au-dessus était facilement reconnaissable…

– Fuyons ! hurla Isia. C’est la police !

– Trop tard pour s’enfuir, affirma posément Julian : il nous a vus. Notre cavale prend fin sur cette plage…

– Tu plaisantes ! m’emportai-je. On n’a pas échappé miraculeusement à la tempête du siècle et aux crocs baveux de Mortiness, pour attendre sagement qu’un gendarme nous renvoie à Tyr Nan Og !

– Courez si ça vous chante, répliqua Julian. Mais pour aller où ? A droite, c’est la mer des Sarcasmes, dont j’ai déjà eu ma dose. A gauche, le désert du Guacamole, dans lequel on meurt de soif en quelques heures. Et il est trop tard pour nous cacher derrière un rocher…

– On pourrait essayer la plage, en repartant sur nos pas… proposai-je.

– Nous n’avons rien mangé depuis hier matin ! objecta Julian. Dans notre état d’épuisement, on ne courrait pas longtemps…

– Alors il faut s’enfoncer dans le désert, décida Isia. Sa réputation est si terrifiante, que ce policier ne s’y risquera pas…

– Faites comme vous voudrez, s’obstina Julian en s’asseyant par terre. Mais moi, j’aime encore mieux être vivant en prison… que rester libre quelques heures de plus, pour finalement mourir desséché au milieu des cactus !

– La lâcheté n’est jamais payante ! asséna Isia. C’est toujours reculer pour mieux sauter… D’ailleurs, mon Amulette scarabée est assez puissante pour nous protéger tous les trois des dangers de ce désert.

– Tu me fatigues avec ta Magie qui a toujours réponse à tout ! s’impatienta Julian, bien décidé à ne rien tenter. En vérité, personne ne peut survivre dans ce désert du Guacamole, pas même une Isia encore gorgée d’eau de mer !

– Julian n’a pas tort, dis-je à Isia. Ce n’est pas prudent de remobiliser tout de suite ton ange gardien…

– Vous allez me rendre folle, tous les deux, avec votre peur absurde du désert ! Ce n’est jamais qu’une grande plage… La soif a bon dos ! Vous allez gâcher notre seul espoir par peur de quelques malheureux crotales, alors qu’on en mange au court bouillon tous les jours !!!

Après ce que nous venions de vivre, c’était dur de se faire traiter de mauviettes. Mais Julian n’avait pas l’intention de revenir sur sa décision. Et je n’envisageais pas de le laisser ici pour affronter le désert avec Isia, même bardée de protections magiques et armée d’une motivation inébranlable… Isia comprit en voyant nos têtes qu’elle n’avait pas eu le dernier mot, et elle se tourna vers moi, désespérée :

– Eliot, s’il te plait, trouve une solution ! Et n’essaie pas de t’en sortir avec des conseils à la noix ! ajouta-t-elle avec des éclairs dans les yeux.

Je me creusais la tête tant que je pouvais, en vain.

– On pourra peut-être tenter une autre évasion… fut la seule idée qui me vint à l’esprit.

– Tu te moques de moi ?!!! explosa Isia à juste titre. Franchement, Eliot, tu ne m’as jamais autant déçue qu’aujourd’hui… C’était pas la peine de me faire revenir à la vie, pour m’abandonner ensuite dans cette poisse !!!

Voilà bien ma chance ! Non seulement j’éprouvais comme tout le monde un sentiment d’abattement total à la vue du policier, mais il me fallait subir de surcroît les reproches de la fille à laquelle je tenais le plus au monde. Sur ce constat d’impuissance, je me laissai tomber sur le sable à côté de Julian, complètement effondré par la tournure déprimante prise par les évènements. Pendant ce temps, le policier, imperturbable, s’avançait vers nous de sa démarche nonchalante…

– Regardez le ! s’indigna Isia. Il ne se presse même pas !

– Il sait que nous ne pouvons pas lui échapper… observai-je. Pourvu qu’il ne nous batte pas !

– Pourquoi nous frapperait-il ? s’étonna Julian.

– Et bien… pour nous punir de nous être évadés ! Et nous dissuader de recommencer…

Le gendarme était maintenant tout prêt de nous. Et j’éprouvai un choc terrible en le dévisageant !!!

– Bonjour, jeunes gens ! Il me semble qu’on se connaît déjà…

Je n’arrivais pas à y croire : ce policier décati, coiffé d’un bicorne… c’était Alvaro Tidevo, celui qui m’avait arrêté dans la ruelle Botinos !

– Impossible ! m’exclamai-je. Il y a des milliers de gendarmes à CANIBALAS, pourquoi est-ce toujours vous qui vous occupez de nous ?!

– Parce que vous êtes tous trois devenus des Sujets du Royaume de Tyr Nan Og, répondit le flegmatique Alvaro. Et je suis l’un des rares policiers habilités à traiter ce dossier extra-territorial…

– Je ne comprends rien à ce que vous dites… soupira Isia. Vous pourriez être plus clair ?

– Secret d’Etat Guacamoltèque ! rétorqua Alvaro en prenant un air grandiloquent. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus ! Maintenant, assez bavassé : suivez-moi, la lumière du soleil me fatigue…

Sans solution de repli, on se résolut à accompagner le représentant des forces de l’ordre jusqu’à son estafette. Sa voiture de service était un antique tacot poussiéreux, qui semblait dater de la préhistoire automobile. Curieusement, cette carlingue déglinguée se trouvait envahie d’un inexplicable brouillard gris…

– Que se passe-t-il ?! m’étonnai-je. La maréchaussée a embarqué un morceau d’Anneau-de-brume ?

– Les vitres de cette voiture sont peut-être « embrumées » pour assurer la discrétion de leurs occupants ? suggéra Isia, aussi intriguée que moi.

– A moins qu’il ne s’agisse d’un gaz asphyxiant… destiné à se débarrasser des passagers ?! murmura Julian avec effroi.

– MONTEZ LA-DEDANS ! Et sans messes basses, s’il vous plait !

Ignorant cette fois l’ordre d’Alvarro, je ne bougeai pas d’un pouce. Face à ce refus d’obtempérer, le vieux gendarme me souleva énergiquement par les bras, et m’entraîna contraint et forcé jusqu’au véhicule ! Je résistais en hurlant, mais il avait déjà ouvert la porte arrière pour m’obliger à prendre place dans l’habitacle ! Julian avait vu juste : le nuage envahissant la voiture était bien un gaz irrespirable ! Je me mis à tousser comme un fou en essayant vainement de me cacher le visage dans les mains. Cinq secondes plus tard, Isia et Julian, qui se débattaient eux aussi comme des diables, étaient jetés à mes côtés !

« Mourir au Guacamole est-il moins atroce que de mourir exilé à Tyr Nan Og ? »

Je n’eus pas le temps de me poser longtemps la question, car à cet instant, il se passa une chose incroyable. A l’avant du fourgon cellulaire, une silhouette monstrueuse venait d’émerger du brouillard toxique, et s’était retournée vers nous, un énorme cigare entre les lèvres : Fernando Knossos en personne, l’impitoyable Minotaure qui m’avait condamné au bagne pour enfants deTyr Nan Og !!!

Au même instant, le vieil Alvaro s’installa au volant.

« A leur âge, ils n’en peuvent plus de travailler, supposai-je, et ils ont décidé de mettre fin à leurs jours, en nous rejoignant dans ce tacot de la mort ! »

Tandis que je continuais à tousser comme un malade, le gendarme Tidevo et son chef Fernando Knossos se décidèrent à ouvrir leur vitre. Sous l’effet du courant d’air, le nuage asphyxiant s’évacua rapidement….