//img.uscri.be/pth/8e62b6e675a3ea61adf3a56e8a61b2e3e59597ea
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

L'Inversion sentimentale

De
273 pages

La nuit se parfumait des dernières fleurs de l’automne, et couvrait le parc et le fleuve de son ombre silencieuse.

Sous les branches étendues d’un platane, refuge obscur où passait la fraîcheur de l’eau voisine, ils avaient poursuivi leurs paroles sur l’amour. Bien que, pour traiter sans retenue un sujet aussi grave, l’ombre fût une condition favorable, leurs voix suffisaient encore à trahir l’émotion avec laquelle ils livraient le secret d’anciennes douleurs ou de nouveaux espoirs.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins
À propos deCollection XIX
Collection XIX est liothèque nationaleéditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bib de France. Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigi eux fonds de la BnF, Collection XIXsiques et moins a pour ambition de faire découvrir des textes clas classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…
Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
Jacques-Arsène Coulanghéon
L'Inversion sentimentale
Roman
A Léon Barthou,
L’INVERSION SENTIMENTALE
En amour, une loi générale fait de la conquête une modalité toute masculine, où la violence a sa part, si adoucie ou si dissimulée qu’elle puisse être. Que la femme consente au désir de l’homme ou qu’elle le subisse, elle est plus souventobjetquesujet. Cependant, et sans l’intervention d’aucun des faits qui caractérisent l’inversion sexuelle étudiée par Krafft Ebing(Psychopathia sexualis),on peut concevoir, et par l’observation vérifier que les rôles sentimentaux sont parfois renversés, et que certains hommes, quoique d’une physiologie normale, sont d’une passivité sentimentale absolue, mais seulement sentimentale.
I
L’IMPÉRATIF SENTIMENTAL
La nuit se parfumait des dernières fleurs de l’auto mne, et couvrait le parc et le fleuve de son ombre silencieuse. Sous les branches étendues d’un platane, refuge obs cur où passait la fraîcheur de l’eau voisine, ils avaient poursuivi leurs paroles sur l’amour. Bien que, pour traiter sans retenue un sujet aussi grave, l’ombre fût une condi tion favorable, leurs voix suffisaient encore à trahir l’émotion avec laquelle ils livraie nt le secret d’anciennes douleurs ou de nouveaux espoirs. A demi attentif aux paroles qui s’échangeaient auto ur de lui, Daniel fut frappé d’une pensée qui approchait de la sienne, et tenta d’aper cevoir celle qui l’avait dite. Dans l’ombre, il reconnut Ariane. On l’avait présenté à elle avant le dîner. Il se so uvint des traits fins, des yeux vivants, de la peau dorée d’une fille arabe. La bou che sensuelle s’ourlait de dents vigoureuses, et le haut du visage signifiait claire ment l’orgueil d’une âme close qui ne subissait pas sans amertume le médiocre de l’existe nce. Il se rappela des mains expressives, où l’or des ba gues s’attiédissait de vie diffuse. Elle était grande, avec des jambes élancées, et mar chait sans souplesse, mais non sans harmonie, comme animée d’une révolte contenue. Peu à peu, elle s’isola pour lui, plus rare parmi c eux qui l’entouraient. Elle le surprit alors par tout ce qui pouvait en elle passer inaper çu, mais qui devenait impératif dès qu’on étudiait les détails par où se pouvait révéle r son caractère. Il jugea qu’elle devait être passionnée à l’éclat d e ses yeux, à ses narines mobiles, et à une vivacité ardente qu’elle semblait soucieus e de contenir. Enfin la gravité de son regard, et un pli d’amertume parfois posé au co in des lèvres révélaient l’expérience de mauvais jours, bien qu’elle fût par venue, au moins l’estima-t-il ainsi, à la trentaine. Comme à la nuit, d’abord tiède, se mêlait de plus e n plus la fraîcheur du fleuve, ils revinrent au salon, dont les hautes fenêtres domina ient les pelouses, et l’un d’eux, s’étant mis au piano, atteignit par des accords con fus mêlés de souvenirs aux phrases les plus hantes. Silencieusement attentifs, ils ins inuèrent dans l’harmonie des maîtres familiers la diversité de leurs rêves. Ariane avait fait asseoir Daniel auprès d’elle. Dan s le grand fauteuil où son corps allongé s’animait de plus de grâce que dans le mouv ement, elle semblait prêter à la musique une âme infiniment sensible, dont la jouiss ance s’avivait jusqu’aux larmes. Penché sur elle, comme sur une eau dont la surface tranquille eût voilé les courants de fond, il devina sous son apparence paisible toute la violence de cette âme secrète. « L’aurais-je aimée — songea-t-il — si j’avais pu l a connaître au delà d’une soirée et s’il lui avait souri de me séduire ? Est-elle la cr éature de volupté qu’il m’a plu d’imaginer dans une forme adaptée à l’amour dont je suis capable ? Et son âme se fût-elle accordée, dans l’unique désir, avec la mie nne habituée à des convoitises difficiles ? » Ariane inclina vers lui un sourire dont l’exquise d ouceur était de vouloir plaire, et demanda : « — Vous rêvez ? — Non ! Je pense à des choses très définies.
— Quelles ? » Il oublia le scepticisme qu’il avait affecté en par lant de l’amour, et aussi que, dans une première rencontre, les femmes, défiantes enver s l’étranger, dissimulent la vérité de leur cœur derrière une intransigeante sentimenta lité. Il était de ceux chez qui « le sentimental » tient le sensuel en état, avec une maladresse de collégien idéaliste. Elle, savante, e t curieuse de toute conquête pour le plaisir de conquérir, ne voulait connaître de la vi e que la meilleure réalité possible et s’ingéniait à prévenir la moindre illusion. Cependant, par calcul ou par instinct, chacun d’eux , dans cette première minute de confidences, ouverte à toutes les possibilités, s’a brita d’une apparence contraire à sa personnalité réelle ; créant ainsi, pour obéir à le ur désir secret, sorte d’impératif sentimental, le malentendu dont ils auraient à souffrir. Daniel exalta la volupté qu’il avait à peine connue , Ariane, la vertueuse tendresse dont son caractère passionné l’avait toujours éloig née. Pour se plaire, en vue d’une occasion très indéfini e, ils commencèrent par se mentir. « — Je mesure — dit Daniel — l’actuelle difficulté de l’amour, dévié de son sens unique qui est la volupté. Nous nous contentons tro p facilement du peu de plaisir que nous accordent les hasards de l’heure. N’est-ce pas le secret des amours fragiles d’un tem ps où tout est furtif, et la raison de nous lasser si vite ! — Croyez-vous que la volupté suffise à attacher no s cœurs légers ?  — Elle n’est pas ce que vous pensez. J’aurais évit é de vous en parler, si je ne voyais en elle qu’une joie ordinaire. Mais son esse nce est mêlée de désir et d’intelligence. » Elle sourit, de ne l’approuver que dans sa pensée, et lui fit signe de poursuivre. « — ... Bien peu en connaissent la sagesse, et cel a vaut mieux, parce qu’elle entraîne aux pires douleurs, comme elle accorde les joies les plus hautes. — Mais — fit-elle avec un peu d’ironie — c’est mai l La morale est de ne pas rechercher de joies excessi ves.  — La morale n’a rien à voir dans une joie qui n’in téresse en rien le milieu où j’ai à vivre. — Vous vous ferez du tort avec ces théories.  — Pourquoi ? Je souscris en apparence à l’exigeant e vertu de ceux qu’une sensibilité médiocre oblige à une grande économie s ensuelle. Je les envisage, ignorants des fièvres et des amertumes de l’amour, ces juges de la moralité publique, comme les chastes professionnels auxquels le Sultan a confié la garde de ses tendresses. — Vous êtes sévère — dit-elle, en riant. — Non ! Quelle sobriété da n’avoir pas soif ! Le d ouloureux pour les altérés est de refuser de boire ! Héroïsme inutile d’ailleurs, et par conséquent ridicule ! Car la sagesse de la vie est loin de telles luttes. Si la vertu est une nécessité sociale, elle est une erreur individuelle. La sagesse est d’accorder ces deux principes. — C’est la théorie de l’hypocrisie. Renan l’avait faite. » Il montra sa surprise qu’elle connût lesDialogues,et poursuivit : « — La vertu est d’insinuer, dans les formes tradi tionnelles de la morale, tous les plaisirs possibles, sous la condition qu’ils resten t secrets. — L’exemple du bonheur est interdit. ! — Voir une machine n’apprend pas à s’en servir...
— Vous devenez ennuyeux ! — J’admets donc... — Ce « j’admets donc » vous ridiculise un peu.  — ...comme l’homme le plus policé, celui qui peut paraître à autrui, en étant pour lui-même. — Vous ne m’avez pas, convertie. — Je ne l’ai pas tenté, et selon de tels principes vous ne pouviez vous dispenser de cette révolte décente. Nous traversons la vie masqu és, de là tant d’erreurs et de chagrins. — Peut-être, » dit-elle, songeuse. On se séparait autour d’eux, et Daniel prit congé d ’Ariane en lui baisant la main. Il lui parut que cette main se haussait à ses lèvre s moins légèrement que pour une politesse banale ; et il eut le sentiment de prolon ger lui-même, plus qu’il n’eût convenu, ce geste d’adieu. La nuance leur en fut d’une modulation ténue, toute fois sensible, comme d’une caresse délicate et retenue. Le lendemain, amusé des choses de la campagne, il g agna la place du village et sourit de distinguer, parmi les paysans venus pour le marché, l’élégante Ariane. Sous le soleil, le tapage de la foule s’exaspérait comme si, à crier davantage, elle eût facilité ses affaires. Parmi les paniers encomb rants, Daniel découvrit une corbeillede pêches et des œillets d’un grand parfum . Ariane voulut goûter aux fruits sans attendre. Se p enchant pour éviter les taches, elle mordit en riant dans une pêche où se mouillère nt ses lèvres. Ainsi posée et délicieusement jolie, elle apprit, dans les yeux de Daniel, comme dans un miroir, tout le charme de sa gaîté. Les femmes ont un instinct merveilleux qui distingu e aux moindres signes ceux qu’elles sont assurées de séduire. Ariane comprit que Daniel était près de devenir amo ureux et s’amusa à l’acheminer jusqu’au désir. Ils revinrent en causant jusqu’au parc, dont les al lées blanches évoluaient parmi les pelouses, et gagnèrent le bord du fleuve. Une tranq uillité heureuse se dégageait du paysage ; ils s’assirent au pied d’un buisson de ch èvrefeuille. Silencieuse, Ariane. le laissa longtemps regarder s ans paraître y prendre attention. Ouvrant avec indifférence la gerbe d’oeillets, elle la fit couler dans ses mains avant de les tendre à Daniel. « — J’ai aux doigts tout ceparfum d’oeillets — dit -elle en lui frôlant les lèvres n’est-ce pas délicieux ? » Il respira la fraîcheur odorante des mains ouvertes sans oser les baiser. Ariane poursuivit : « — J’avais l’intention de déjeuner en forêt avec l’un de nos amis. La charrette doit arriver d’un moment à l’autre, voulez-vous venir av ec moi ? Il faudra me prendre comme je suis, infiniment capr icieuse. Je vous demande de deviner quand il me plaira d’être distraite, et les minutes où je souhaiterai du silence. Nous déjeunerons où nous pourrons ; je vous conduis au hasard des routes. Cela vous va-t-il ? » Comme elle penchait vers lui son sourire, il accepta. « — Les jours de soleil — dit-elle en se levant — me rendent aventureuse et gaie. » Devant les géraniums étagés du perron, un des cause urs de la veille caressait la bête attelée pour eux. Affectueusement, il salua la jeune femme et la complimenta :
« — Exquise dans ces œillets ! Comme on a raison d e vous gâter ! » Elle se tourna vers Daniel, avec un sourire : « — N’est-ce pas ? Je reviens à l’instant, le temp s de poser mes fleurs et de prendre un manteau. » Dans le décor des bois et de l’automne, la route se mblait une eau tranquille. Ariane conduisait avec une sûreté élégante dont ils firent gaiement l’éloge. Daniel regardait la nuque et les cheveux de la jeune femme. Le malaise qu’il éprouvait à peine lui était délicieux, et il calcula qu’il pouvait s’abandonner à un sentiment aussi léger, puisque son départ en arrêterait l’évolution à temps pour n e pas souffrir. Imprudemment, il s’accorda cette volupté délicate d ’accueillir les meilleures émotions de l’amour sans avoir à les payer leur pri x de larmes. A ce moment de ses pensées, et comme il observait A riane, leurs regards se croisèrent : il lui parut qu’elle dévoilait dans la nuit de ses prunelles une flamme secrète, dont la sourde ardeur le pénétra. Il songe a que se concertaient en eux, et hors de leur volonté, d’inconnaissables instincts ; et que seule la pensée d’une volupté possible pouvait les émouvoir ainsi. On leur servit à déjeuner sous le couvert des arbre s. Daniel, qui mangeait à peine, écoutait la vie se précipiter comme l’eau d’une écl use ouverte. Reconnaissant un vertige déjà éprouvé, il comprit q ue c’était bien l’amour et que l’attente anxieuse de sa tendresse se fixait enfin dans un nouvel effort vers le bonheur. Il sentait déjà se lier sur lui le prodigieux résea u de l’instinct en quête de volupté et sa sensualité tendit la trame mystérieuse où limage d’Ariane, passant comme une vivante chaîne, composa la réalité de son désir.  — Ce sera plus tard — songea-t-il — la même triste sse, et l’habituelle lassitude ! Comme il est heureux que mon départ détruise dès de main cet appareil de capture ! Il étudia minutieusement les lignes d’un corps auqu el il s’attachait déjà, et la connaissance en accrut en lui une sorte d’inquiétud e voluptueuse. L’attache du cou et la double rondeur de la gorge l e retinrent longuement. Il en imaginait la forme nue sous les étoffes, et songeai t à la beauté de cette pente, qui, des épaules déclives à la pointe des seins, offre u n si merveilleux refuge aux fronts alourdis de désir ou fatigués de méditation. Attentive à l’émouvoir des plus fines impressions q u’elle pouvait causer par sa voix, ou par sesgestes, Ariane lui demanda quelle raison il pouvait avoir d’être triste à cette heure. Avant qu’il répondit à une sollicitude aussi calculée, elle proposa de marcher à travers la forêt, jusqu’à un tournant de la route o ù la voiture leur serait amenée. Daniel, qui la suivait, observa qu’elle relevait ha rdiment ses jupes de dentelles, sur des jambes déliées dont il avait envie dé baiser le s chevilles. Il songea que toutes les femmes, et les plus naïves, savent apprendre sans i mmoralité ce que leur corps a pour nous d’attirant. La pensée que la lingerie sou ple des dessous laisse les femmes demi-nues sous la robe le traversa d’une flamme ard ente, aussitôt réprimée. Se retournant pour une parole, Ariane lut dans les yeux qui l’épiaient l’avidité qu’elle avait souhaité d’y voir. Elle laissa tomber d’un ge ste à peine accentué sa robe de drap gris. Daniel, ayant pris pour de la réserve l’habil eté d’une coquette, se trouva partagé entre la crainte de l’avoir blessée et l’espoir qu’ elle n’eût pas ignoré sa pensée. Ariane n’en voulait pas davantage et, pour achever son triomphe le pria de porter un moment la veste fleurie d’œillets qu’elle venait de quitter. Penché dans le parfum des fleurs où se mêlait une odeur de chair, il baisa le s doigts frais qui effleurèrent sa bouche. Au bout d’une allée montante où les feuilles de ron ces commençaient à rougir, elle
s’étendit pour bavarder, sous les hêtres traversés de soleil. Une jupe collante modelait l’élégance pleine de son corps, et comme elle senta it peser sur elle le regard de Daniel, elle demanda tranquillement : « Je ne suis pas trop inconvenante, n’est-ce pas ? » Comme si le sourire dont il répondit ne pro uvait pas tout le contraire. Au moment où il l’aidait à remonter en voiture, ell e serra la main qu’il avait offerte en manière d’appui, et l’invita des yeux à prendre pla ce auprès d’elle. Sous le tablier de drap qui les abritait du froid, leurs jambes se frôlèrent au hasard des cahots, puis le contact se fit volontaire sans qu’elle parût y prendre garde. A travers les étoffes leur mutuelle tiédeur les pénét rait, et Daniel, la gorge serrée, regardait la pointe d’un soulier fauve qui dépassai t la couverture et les mains gantées de blanc qui mesuraient la rapidité de leur course. Ils rentrèrent, lassés d’air vif, à l’heure où la l umière du couchant, peu à peu, se neutralise. Devant eux, la vallée s’emplissait d’ombre où l’ond ulation du fleuve luisait encore. Ils s’arrêtèrent à la grille du parc et Ariane prit congé des deux hommes pour le dîner. « — A tout à l’heure — dit-elle à Daniel ; — je re tiens votre bras pour passer à table, vous voulez bien, n’est-ce pas ? »
II
« ON BADINE AVEC L’AMOUR... »
La nappe était couverte des dernières fleurs de la saison, et le sentiment qu’elles fussent au seuil d’octobre le suprême et périssable parfum de l’été ajoutait à leur charme le prix d’une délicate mélancolie. Ariane portait un corsage de tulle de soie blanc, g arni d’entre-deux de Venise et une jupe de piqué, serrée à la taille par un ruban d’ar gent. Deux émeraudes mettaient leur lueur adoucie dans les dentelles du devant, et l’at tache du cou restant seule découverte, Daniel ne se lassait pas d’admirer cett e ligne précieuse qui unit l’oreille à l’épaule par une courbe d’une douceur infinie. — Quelle grâce — songea-t-il — dispense à certaine s une harmonie si tranquille ? Notre émotion épouse le contour de leur corps comme une eau le vase même où elle est enfermée. La beauté est-elle l’essence de certaines lignes ou un reflet de la flamme créatrice qui est en nous ! Celle que j’aime dans l’heure présente, car je l’ai me, ne m’est-elle précieuse que par mon illusion ? Posséderait-elle le même charme si m es yeux étaient fermés à la lumière ? Nous sommes si peu sûrs de jamais étreindre une réa lité. La conversation, un moment éparse aux impressions d e la journée, était bientôt revenue à leurs réflexions de la veille, et l’amour formait l’unique objet de leurs paroles. Oppressés par son mystère, ils s’interrogeaient avi dement sous l’apparence des phrases rieuses ou mélancoliques. Ariane écoutait à peine, en effeuillant une rose po sée auprès d’elle. Elle semblait, à Daniel, rare entre toutes, la désirable maîtresse a vec qui il eût tenté d’atteindre au plus merveilleux de l’amour. Sa tendresse s’exaspérait d e la perdre sans connaître la volupté qu’une telle possession n’eût pas manqué de lui apprendre. Il surprit un bâillement qu’elle réprimait mal et s ourit : « Je suis très petit enfant — dit-elle — et je dors de bonne heure. Puis c’est trop de logique, et trop peu de sentiment. » Elle passa discrètement sur ses lèv res une rosefanée qu’elle lui tendit. Pendant qu’ils cherchaient tous, en parlant de l’am our, la cause précise de tant de larmes, une tristesse se mêlait au parfum des roses mourantes. Ils avaient des esprits trop sensibles aux plus délicates pensées pour envi sager sans souffrance la fuite irréparable de la vie. La corbeille de fleurs épano uies qui s’effeuillaient devant eux leur parut un symbole d’une tendre mélancolie, qui renou velait l’inépuisable espoir d’aimer encore et de souffrir. En quittant la table au bras de Daniel, Ariane, pen chée sous ses yeux, murmura impérieusement : « Je voudrais vous plaire. » Elle reprit, après une pause : « vous plaire infiniment. » Il répondit, effrayé de l’aven ture où se prenait déjà trop son coeur : « Pourquoi ? Est-ce possible ? Vous savez bien que non ! » Après l’avoir menée au salon, il s’arrêta devant un e porte-fenêtre ouverte sur le parc et descendit lentement vers l’ombre. Parmi les massifs d’héliotropes il gagna la terrass e déserte dont les balustres enlierrés dominaient le fleuve. Il était seul dans le silence où les rosiers pencha ient leurs lieu vers l’eau tranquille, et le sentiment lui vint d’une tristesse accablante où s’exaspérait son désir d’être