L.-M. Jehan. Idoles et visions, préface par Paul Perret

L.-M. Jehan. Idoles et visions, préface par Paul Perret

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Français
172 pages

Description

Heureux, heureux celui qui trouve des accents
Pour dire les transports dont son âme est saisie,
Quand tu luis à ses yeux, divine, Poésie,
Semant autour de lui des feux éblouissants,
Des parfums et des fleurs et des flots de lumière ;
Quand tu viens, invisible aux regards du vulgaire,
Jetant à toute chose un rayon de beauté
Qui baigne et transfigure, en sa pure clarté,
Tout ce qui vit, se meut ou respire ou végète
Sur le globe terrestre ou sous les vastes cieux.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 25 juillet 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346088713
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
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L.-M. Jehan
Idoles et Visions
PRÉFACE
er Paris, le 1 juillet 1884.
MON CHER JEHAN, Vous m’avez fait lire les épreuves de vosIdoles et Visions,me demandant de vous dire franchement ce que je pensais, d’abord de la vocation qui vous a conseillé de faire des vers, ensuite de la belle mais ingrate fantaisie qui vous est venue de les publier. Je pense que la vocation est rare et la fantaisie courageuse. Le temps particulier où nous sommes n’est pas précisément à la poésie ; ce n’est plus la mode. Or, dans notre beau pays de France, l’action personnelle et l’individualité sont choses très rares ; les Français aiment à tout faire à l’imitation les uns des autres, et pour être plus sûrs de se ressembler, ils ont imaginé la mode et les opinions politiques. Il leur faut à tous, même chapeau et mente drapeau. Pour le moment, c’est le drapeau rouge et le chapeau mou. La mode littéraire — car il y a des modes littéraires — correspond à ces deux élé gances ; elle y est même étroitement liée. C’est la prose qui triomphe — mais la plus « forte en gueule » et la plus crottée. Il n’en allait pas de même autrefois, et c’est pourquoi votre tentative me plait ; j’y trouve comme un rajeunissement, car j’appartiens à la génération très vieillie et qui aima fort à rimer en son printemps. Chacun faisait alors son « volume de vers » et je retrouve encore à chaque instant sur les quais de la rive ga uche, à l’étalage des bouquinistes avoisinant l’Institut, de ces péchés de jeunesse de mes contemporains. Pourquoi n’ai-je pas alors commis le mien ? Je n’éprouve aucun embarras à le dire. Et moi aussi j’avais rimé,et ego in Arcadia... Seulement, mes rimes étaient apparemment trop plates, elles ne trouvèrent point de libraire, A la vérité, je n’en cherchai point, m’étant jugé moi-même avec la sévérité que je méritais ; j’étais né pour la prose. Ne pouvant parler « la langue des dieux » je ne l’e n ai pas moins aimée, je l’aime toujours. D’ailleurs, j’estime qu’il est très bon et très bea u de réagir contre les sottises et les ignominies courantes ; les Éliacins littéraires d’a-présent ne publient plus leur volume de vers ; ils débitent leur petit roman naturaliste ou pornographique — qui est quelque fois les deux ensemble, car les deux genres se tiennent de près ; — ce n’est pas une tâche bien difficile à remplir : l’imagination n’est pas nécessaire et la grammaire est inutile. Tout l’effort consiste à grouper quelques tableaux outrageusement vulgaires et consciencieusement malpropres, à jeter par-dessus le tout une enluminure ; grossière, et à faire précéder le « livre » — puisque ce sont des livres — d’un boniment sur les nouvelles conditions del’artdans les sociétés démocratiques. La mixture alors est prête et l’on sert le ragoût.
Lorsque la mode de ces turpitudes — au demeurant tr ès enfantines — aura cessé, elles feront encore du mal. On ne saurait prévoir le degré d’immoralité auquel arriveront nos cuisinières dans quelques années, — quand les r omans naturalistes auront passé décidément chez l’épicier. Ce jour-là, mon cher Jehan, ceux qui, comme vous, a uront tenu ferme dans le. droit chemin, recevront leur récompense et auront leur to ur. Laissez donc dire que la poésie — la vraie — celle qui contemple desvisionsqui chante des et idoleslaissez — dire que la poésie est morte. Vous êtes jeune ; vous assisterez à une réaction. Ce sera l’heure des puritains et des puristes. Ce sera aussi l’heure des poëtes. Vous l’aurez devancée, vous aurez eu la foi — ce qui ne vous sera peut-être pas très équitablement compté — mais vous aurez eu raison de l’avoir. Et cela sert toujours à quelque chose d’avoir combattu contre ceux qui avaient tort. Tant qu’il y aura des âmes jeunes, des cœurs inquiets et des êtres sensitifs — et il y en aura toujours, — on fera des vers, — car la forme poétique est la seule qui puisse donner du relief à l’expression de certaines idéalités, qui s’en iraient d’un pied boiteux, ; vêtues de prose. La prose française, vous le savez, a des lois qui ne lui permettent point de s’aventurer dans les espaces ; il est vrai que les lois qui déf endent de la pousser si haut, une « École » nouvelle les a violées pour la tirer en bas. Elle n’est point faite pour les nuées, on l’a mise dans le ruisseau. Mais on replacera quelque jour toute chose à son plan. La prose française retrouvera sa précision élégante et sévère. A côté d’elle — et au-dessus d’elle — ; la poésie reprendra cette place de choix que lui ont : toujou rs donnée les sociétés polies, et qui, dans la nôtre, — laquelle est peu polie — est marqu ée dans ; l’Académie pour des poètes de quarante ans, tandis qu’on n’y appelle le s prosateurs que septuagénaires. Heureusement qu’à la porte, on leur délivre un brevet ; de longue vie ! Je me résume donc, mon cher Jehan, et je viens vous dire que vous avez bien fait de publier vos vers. La veine en est franche ; c’est ce qui fera leur he ureuse fortune. Beaucoup de gens s’en vont par le monde demandant un « réveil de la poésie » ; ils expriment cet honnête souhait assez timidement, ayant la crainte de ne pas être écoutés pour le quart d’heure : C’est à eux que votre petit livre s’adresse. Il ne passera pas inaperçu, puisqu’il y a encore de ces opiniâtres pour rechercher les rimes notées sur la gamme du cœur et qui sentent, qui aiment, qui chantent, qui pleurent
comme lui. Vous avez écrit des poésies pour tous les états et toutes les phases que traverse le cœur humain si mobile. Pour les jeunes gens,Le Premier Chant d’Amour etMa Secrète Pensée ; pour les âges plus mélancoliques, votreHymne à la Mort qui a de beaux accents. Dans votreLovidavous avez chanté la femme. Le caractère spiritualiste de votre œuvre est évide nt, mais vous n’êtes point de ceux qui se perdent dans le vague et l’obscurité de l’im matériel. Le cœur humain renferme l’idéal, mais il est fait de sang, de muscles et de fibres. Le vrai poëte est celui qui marie la chair et l’esprit. Je conclus en vous disant — et je ne saurais rien dire de mieux : — Vous êtes un poëte. PAUL PERRET
A LA POÉSIE
Heureux, heureux celui qui trouve des accents Pour dire les transports dont son âme est saisie, Quand tu luis à ses yeux, divine, Poésie, Semant autour de lui des feux éblouissants, Des parfums et des fleurs et des flots de lumière ; Quand tu viens, invisible aux regards du vulgaire, Jetant à toute chose un rayon de beauté Qui baigne et transfigure, en sa pure clarté, Tout ce qui vit, se meut ou respire ou végète Sur le globe terrestre ou sous les vastes cieux.... Qu’importe le labeur à l’esprit du poète Lorsqu’il peut mettre au jour, dans la langue des Dieux, Sa pensée-immortelle à ton aspect conçue ! Soit que, parmi les bruits du vent dans les grands bois Tu lui fasses entendre une prière émue Que la Nature à Dieu redit par ses cent voix ; Soit que, rieuse et douce, et sous des traits de femme, : Au choc inattendu d’un regard plein de flamme, Tu réveilles soudain l’amour ou le bonheur Qui s’allaient endormir dans le fond de son coeur ; Soit que, faisant vibrer, au milieu des alarmes D’une patrie en deuil, le son puissant des armes, Tu paraisses, semblable à l’ange des combats, Menant à la victoire un peuple de soldats..... S’il peut, selon ses vœux, dans ton sacré langage, Exprimer sa pensée ou la peindre en image, Il est... il est heureux. Le plus pénible effort Devient joyeux pour lui. Dût-il trouver la mort Sous tes baisers de feu donnés à son génie, Nul ne l’en pourra plaindre : il a vécu sa vie ! Mais, malheur à celui qui sent trop ta beauté, Tes charmes éternels, ta sainte majesté ! Pour chanter dignement son extase ineffable, Il lui faudrait pouvoir rendre l’inexprimable. Dans ta coupe dorée, il boit l’enivrement Qui livrait la Pythie à son divin tourment ! J’ai senti dans mon cœur cette rude souffrance S’élever par degrés, comme une vague immense, Menaçant d’engloutir Ce qui pouvait en moi penser, aimer, sentir. J’ai voulu refouler ce flot irrésistible ; J’ai voulu conserver dans mon âme sensible L’enthousiasme saint, souffle mystérieux, Qui soutient le génie en son vol vers les cieux.
J’ai senti dans mon front, débordant de pensées, Comme des laves embrasées, Rouler de mes désirs les bouillantes ardeurs : Désirs d’amours, désirs de gloire ou de grandeurs, désirs de l’idéal, vers qui tout homme aspire, désirs de l’infini, pour qui toujours soupire le poète, à l’étroit dans ce vaste univers ; n’aurais voulu créer dans ces transports étranges, un langage plus beau que la lyre et les vers, un langage de feu, le langage des anges, Pour exhaler en flots harmonieux aux échos de la terre, à la voûte des cieux, Les chants de poésie étouffés dans mon sein, manquant d’air et de vie ; mais quand ma bouche, ouverte, aux accents de mon coeur Voulait livrer passage, la langue refusait son impuissant usage ;
Je n’enfantais, dans ma douleur, Qu’un soupir inutile Qui s’envolait, stérile, Rejoindre dans les airs Tous les vains bruits de l’univers.
Et cependant, ô Poésie,