L’Œil de l’idole

L’Œil de l’idole

-

Livres
194 pages

Description

Premier tome de l’anthologie des meilleures nouvelles de S. J. Perelman, L’Œil de l’idole regroupe vingt textes pour l’essentiel inédits où éclate le génie comique du grand humoriste américain. Perelman y fait feu de tout bois avec une drôlerie irrésistible – qu’il narre ses hilarantes pérégrinations à Hollywood ou en Malaisie, se lance dans des considérations incongrues sur les moustachus ou les collectionneurs d’araignées, s’amuse à parodier les pulps anticommunistes, les tragédies existentielles de Dostoïevski ou les detective stories de Chandler.
Comme le dit dans la préface l’un de ses fervents admirateurs : « Il n’existe aucun écrivain comique comparable à S. J. Perelman. C’est aussi simple que ça. Ses écrits dépassent même ceux de Robert Benchley, qui était l’autre véritable grand auteur humoristique et son plus proche concurrent. Aucun écrivain actuel n’égale son sens du comique, sa folie inventive, son talent narratif et l’originalité éblouissante de ses dialogues » (Woody Allen).

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 avril 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9782919186525
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
L’Œil de l’idole
Les Insensés
Du même auteur
Tous à l’ouest !, Le Dilettante, 2009.
S. J. Perelman
L’Œil de l’idole
TEXTES HUMORISTIQUES TOME1 (19301948)
Préface de Woody Allen
Traduit de l’anglais (ÉtatsUnis) par Thierry Beauchamp & Jeanne Guyon
Ouvrage traduit avec le concours du Centre national du livre
Wombat
Bien dans son corps
Parfois, lorsque je me suis échiné en vain sur un épi neux problème dans mon repaire de Baker Street et que mon profil d’aigle aux aguets porte les stigmates de l’épuisement, je suis heureux de mettre au feu mon Stradivarius et de me pelotonner avec un numéro du magazineHygeia, le mensuel de l’American Medical Association. Il n’est même pas indispensable que je le lise. Me pelotonner avec suffit. En quelques minutes, mon pouls redevient normal, mon regard se voile, et me voilà prêt à traiter avec le marchand de sable. Je ne connais pas grandchose à la médecine, mais je sais ce qui me plaît. Si l’AMA voulait bien proposer ce maga zine sous forme de comprimés ou de poudre, personne ne passerait plus jamais de nuit blanche. Contrairement à d’autres somnifères,Hygeiane présente aucun risque pour le cœur ; j’en ai même lu un exemplaire sans aucun autre effet secondaire qu’une légère torpeur le lendemain. Il remplit tous les critères des autorités pharmaceutiques américaines : hygiénique, renouvelé chaque mois, formulé pour une efficacité standard. De l’article sur les pieds plats qui ouvre le numéro jusqu’au tout dernier consacré aux muffins pour diabé
25
S. J. Perelman
tiques, le sommeil est au rendezvous sous la couverture d’Hygeia. Il y a cependant une oasis dans cette étendue déser tique : il s’agit d’une sorte de consultation ouverte à tous, où le profane a carte blanche pour se ridiculiser au vu et au su de la profession médicale. Je cite au hasard (hasard, mon œil ! j’ai dû éplucher la bagatelle de dixneuf numé ros pour la retrouver) cette lettre intitulée « De la salive artificielle », publiée dans la rubrique « Vos questions ».
À l’attention de la rédaction. – Cher monsieur, comment faire pour reproduire la salive ? Où se procurer les ingrédients per mettant de reproduire à l’identique, ou presque, la salive ? – H.C.D., Illinois.
Voilà un cri du cœur. Manifestement, quelque docteur Frankenstein en herbe a mis à profit son temps libre pour fabriquer une sorte de monstre ou de golem dans son garage. Dans le plus grand secret, grâce à des heures de labeur acharné et au recyclage de bouts de câble, de métal, de vieux os et de déchets de viande, il a mis au point le parfait robot. Et soudain, alors que son chef d’œuvre est près d’être achevé, il est pris de panique :il a oublié la salive. Le monstre commence à émettre d’in quiétants grognements ; il veut la même chose que ses copains. Mais croyezvous que la rédaction d’Hygeiaait pris la mesure du problème ? Non. Ils refourguent à ce pauvre H.C.D. (peutêtre l’un des plus brillants inven teurs de notre temps) une tonne de jargon médical frelaté et, pleins de morgue, retournent finir leur sieste, se
26
Bien dans son corps
fichant éperdument qu’une créature enragée à la bouche sèche rôde peutêtre en ce moment dans les plaines du Middle West. Je ne veux pas paraître trop alarmiste, mes amis, mais il y a là un incroyable aveuglement. Même s’ils pensent être revenus de tout, les hypocon driaques de 7 à 77 ans retireront une profonde (bien que morbide) satisfaction de l’étude du courrier des lecteurs mois après mois. Ces petits bobos privés que vous soi gnez amoureusement avant la transplantation ne peu vent en aucun cas se comparer avec les graves questions qui perturbent les lecteurs d’Hygeia. La requête poi gnante de J.I.B. (Pennsylvanie) en est une excellente illustration.
À l’attention de la rédaction. – Cher monsieur, quels sont les risques d’empoisonnement au radium induits par l’utilisation de réveils dont les aiguilles et les chiffres sont enduits de pein ture radioactive ? Que se passetil si, par exemple, le cadran du réveil se brise et que la peinture s’écaille ?
La rédaction qui, bien entendu, prétend tout savoir, répond qu’il n’y a aucun danger. Quelle sinistre façon de réconforter un homme qui luit probablement comme Big Ben le soir, chaque fois qu’il pénètre dans une pièce obscure. Cet homme devrait comprendre qu’il n’a pas frappé à la bonne porte. Même s’il lui poussait une petite aiguille et qu’il se mettait à sonner les heures et les demies en un mélodieux carillon, eh bien rien n’y ferait, il n’obtiendrait pas de réponse digne de ce nom de la part d’Hygeia.
27
S. J. Perelman
J’aimerais croire que le cas de G.S. (Ohio) relève aussi de l’hypocondrie, mais il semble beaucoup plus alarmant :
À l’attention de la rédaction. – Cher monsieur, peuton accor der du crédit aux affirmations, lues récemment dans un quo tidien, selon lesquelles se couper et se faire friser les cheveux peut entraîner la pousse de la barbe chez les filles ? Ou s’agit il seulement de désinformation ?
Si ce n’est pas là pour Mlle G.S. une manière tacite d’avouer qu’elle se promène avec un bouc ou une barbe d’empereur d’un bout à l’autre de l’Ohio, je veux bien être pendu. Même si elle était seulementpersuadée qu’elle a une barbe, je ne lui accorderais aucun crédit. Mais je m’égare car elle n’a sollicité aucun crédit auprès de moi, elle paie sûrement tout au comptant. Infiniment plus compréhensible est le calvaire de cet habitant du Kansas terrifié, qui écrit ceci :
À l’attention de la rédaction. – Cher monsieur, mes élèves m’assurent que des chirurgiens ont réussi à greffer un esto mac d’animal (veau ou chèvre) sur un homme. Une telle chose estelle possible ? – N.B.Z., Kansas.
Je me mets à la place de ce pauvre diable car, moi aussi, j’éprouve ce genre de sensation lorsque je bois 1 un black velvet . En fait, on a seulement l’impression
1. Cocktail à base de bière brune et de champagne.
2
8
Bien dans son corps
d’avoir troqué son estomac contre celui d’une chèvre. Un matin, je me suis même réveillé avec la conviction que j’avais avalé une bille la nuit précédente. Pour arranger les choses, un type nommé M. Caféine était penché audessus de mon lit, vêtu d’un costume blanc de style victorien, et il faisait tout son possible pour que je me prenne en grippe. Je me suis levé et l’ai traversé sans ménagement pour me rendre dans la salle de bains où j’ai longuement examiné mon torse. Au premier coup d’œil, impossible de dire si c’était une porcelaine ou un œil de chat, mais il s’est révélé qu’il s’agissait d’une agate transparente avec un petit agneau à l’inté rieur. J’ai réussi à dissoudre la bille à l’aide de deux aspi rines et d’un verre d’eau chaude. Mais, grâce au Ciel, moi, je ne suis pas hypocondriaque ; vous n’avez aucune chance de me surprendre en train d’écrire des lettres à l’American Medical Association. Pour un rafraîchissant contraste avecHygeia, on peut se tourner vers un petit mensuel plein de dynamite, qui s’appelleRetour à la natureLe magazine du Dr Estes. Son siège social se trouve au 113 North LaBrea Avenue, Hollywood, Californie. Le directeur de la publication est le docteur St. Louis Estes, qui se définit modes tement comme « l’inventeur de la Respiration cérébrale et du Contrôle dynamique du souffle pour la Préven tion des maladies et l’Augmentation de la longévité », comme « le Père fondateur du Mouvement pour le Retour à une alimentation crue » et comme « Autorité internationale sur le Vieillissement et les Aliments crus » (ça prend de la place sur une carte de biblio
29
S. J. Perelman
thèque quand il faut remplir la rubrique « profession »). Les légumes cuits, les épices et les lotions capillaires sont des poisons, affirme le Dr Estes et, bien que je n’aie jamais pratiqué la combinaison des trois choses, je suis tout disposé à le croire. Quoi qu’il en soit, le docteur est un homme constructif et je ne vois pas de meilleure réponse au cynisme et à l’étroitesse d’esprit d’Hygeia que ce menu, trouvé dans son magazine. Intitulé « Un festin de roi », il me hante encore.
SOUPE DE FRUITS AUX ŒUFS Battez 4 œufs en omelette, incorporezles à 1 litre de lait et à 50 centilitres de crème. Ajoutez de l’ana nas coupé en dés pour épaissir, sucrez selon votre goût avec du miel. Servez dans des bols comme un bouillon.
FAUSSE DINDE OU VIANDE BLANCHE Mélangez à 450 grammes de fromage blanc un poids égal de noix de pécan fraîches émondées, de cacahuètes et de dragées jusqu’à ce que vous obte niez une masse compacte. Assaisonnez selon votre goût avec des oignons émincés, des piments et des poivrons verts. Ajoutez une pincée de céleri en pou dre, de la sauge et du raifort. Servez en tranches comme une viande blanche.
CRÈME GLACÉE AU SIROP D’ÉRABLE Ajoutez 50 centilitres de sirop d’érable pur à 450 grammes de crème fouettée. Battez bien le mélange
30