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L'Œil de Vigile - Mélanges politiques et littéraires

De
144 pages

15 mars 1871.

A mon entrée, plus que modeste, dans la presse périodique, le Peuple m’a imposé le nom de VIGILE. Or, les noms obligent, comme les titres sur vieux parchemin ; voilà pourquoi je veille. Semblable au franc-tireur en embuscade, au lièvre dans son gîte, à sœur Anne sur la tour ; l’œil braqué sur l’horison comme un télescope, l’oreille tendue, la respiration captive..... je guette. Quand le vieux chroniqueur n’a pas de nouvelles, il en fait.

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C. Vigile

L'Œil de Vigile

Mélanges politiques et littéraires

A Monsieur H VERNHET, rédacteur en chef du journal le Peuple, à Saint-Affrique (Aveyron).

 

 

A vous qui avez été outragé, calomnié, publiquement et odieusement attaqué ante reges et prosides, à cause de moi, je veux dédier ce livre.

La reconnaissance m’y oblige ; la respectueuse affection que j’ai pour vous m’en fait un devoir.

Je ne me mets pas en peine si vous daignerez en accepter l’hommage. D’avance, j’en ai la certitude.

Mon livre est une sorte d’opus tumultuarium, comme dirait Veuillot. C’est un monument, sans art et sans études, fait de pièces et de morceaux, pris à la hâte dans le tas des chroniques publiées par le Peuple. Je l’élève à la mémoire de nos campagnes, vives et quelque peu périlleuses, contre la révolution, et principalement contre certains révolutionnaires en habit noir, d’autant plus dangereux qu’ils affichent plus haut leurs bonnes intentions et leur dévouement au bien public.

Fondateur et propriétaire de la petite feuille qui a donné l’hospitalité à mes boutades humoristiques et à mes charges les plus sérieuses, vous m’avez hardiment défendu contre les ruades heureusement inoffensives des soi-disant Cadichons, qui prétendaient à tort ou à raison avoir été atteints par la vigueur et la multiplicité de mes projectiles.

Devenu Rédacteur en chef du journal, vous ne m’avez pas retiré vos bonnes grâces et vous m’avez conservé une casemate dans votre fort.

A l’abri de cette protection, je continue mon ingrate besogne de veilleur. Je le fais avec joie, dans l’intérêt de la liberté et de la vérité, parce que je ne me sens plus exposé aux surprises des capitans audacieux, dont la tête, toujours trop près du bonnet s’orne fièrement pour l’attaque des panaches du roi Midas.

 

Deus nobis hœc otia fecit !

 

Puisque vous m’avez créé ce repos, au fort même de la bataille, vous êtes incontestablement, non pas le père, mais le parrain de mes cris d’alarme et de mes escarmouches de grand’-garde.

Donc, à tous ces titres, vous acceptez, vous devez accepter, vous ne pouvez refuser l’humble hommage de mon livre.

Et, puisque vous avez bien voulu reconnaître que, depuis le commencement de la campagne jusqu’à ce jour, Vigile a toujours été sur la brêche, a régulièrement fait son pénible service, ne s’est jamais laissé surprendre et n’a vraiment dormi que d’un œil, vous me permettrez de lui donner pour titre :

 

L’OEIL DE VIGILE.

 

Daignez agréer, Monsieur le Rédacteur, l’assurance de mes sentiments respectueux et toujours dévoués.

 

C. VIGILE.

Saint-Affrique, le 1er janvier 1872.

I

Vigile. — Le P. Jobard et le drapeau bleu. — Les Conseils municipaux. — Encore le drapeau bleu. — M. Barascud à l’Assemblée

15 mars 1871.

A mon entrée, plus que modeste, dans la presse périodique, le Peuple m’a imposé le nom de VIGILE. Or, les noms obligent, comme les titres sur vieux parchemin ; voilà pourquoi je veille. Semblable au franc-tireur en embuscade, au lièvre dans son gîte, à sœur Anne sur la tour ; l’œil braqué sur l’horison comme un télescope, l’oreille tendue, la respiration captive..... je guette. Quand le vieux chroniqueur n’a pas de nouvelles, il en fait. Et moi, qui suis encore novice, j’attends pour la saisir au passage, la nouvelle du moment....

J’aperçois fort à propos le très-heureux père Jobard, mon fournisseur titré de nouvelles qui sentent le rance. Après tout, il m’amuse beaucoup, le vieux bonhomme, je l’accoste.

  •  — Bonjour, père Jobard, quelles nouvelles, ce matin ?
  •  — Notre lord-maire et député a traversé la ville, paraît-il, dans la journée de lundi. De plus, il y a eu réunion à la mairie des capitaines de la garde sédentaire.
  •  — L’a-t’il présidée ?
  •  — Non.
  •  — Tant pis pour ma chronique. Après ?
  •  — Eh ! ta charge de samedi, parbleu !
  •  — On s’en occupe ?
  •  — Je le crois bien ; tu attaques les fournisseurs.
  •  — Pauvres malheurenx ! ce n’est pas moi qui les attaque ; c’est M. Pouyer-Quertier. Il veut revenir sur tous les marchés, conclus depuis le 19 juillet. Est ce tout, père Jobard ? Avez vous Iules dépêches ?
  •  — Excellentes, mon ami. Figure-toi que le drapeau rouge n’est plus à Lyon ; la municipalité s’est enfin rangée.
  •  — Que ne se rangent-elles toutes, hélas ?
  •  — Que veux-tu dire, Vigile ? Y aurait-il quelque danger, ici ? Parle vite, que je me range à mon tour.
  •  — Je vous ai mis la puce à l’oreille, père Jobard ; mais n’ayez pas peur. Je parlais, tout simplement, du coup d’Etat de nos édiles.
  •  — Un coup d’état ?
  •  — Oui, un vrai coup d’état, un changement de drapeau. N’avez-vous pas vu ? Ni le rouge des sans-culottes, ni le noir du deuil public, ni le tricolore, avec ou sans aigle ni coq, ni le blanc et les lys, mais le bleu... Cet horrible drapeau bleu, emblème de la paix hideuse que nous subissons. Oui, père Jobard, la Prusse nous aura mis au bleu pour écouler ses produits, la gueuse !
  •  — Tu as raison, Vigile. C’est le fameux traité de commerce léonin de ce drôle de Bismarck.’
  •  — Il nous aura imposé son bleui et, comme le drapeau français ne tardera pas à recommencer le tour du monde, il l’aura pris pour enseigne, le misérable !

Le père Jobard était ébahi et cherchait une explication. Les conseillers municipaux, murmurait-il, n’y ont pas fait attention. Mais... non... il y a autre chose ;... et il cherchait à éclairer le mystère du drapeau bleu. Il se tapait le front, bourrait son nez de tabac, faisait des combinaisons de la plus haute portée... Puis, tout à coup, il s’écrie comme Archimède à Syracuse : j’y suis. C’est le vent qui a tout fait, Vigile ?

  •  — Y pensez-vous ? C’est donc le vent qui gouverne, ici ? ou bien voudriez-vous dire que nos édiles ont toujours le nez dans le vent ? Qu’ils suivent les évolutions du fumivore de leur cheminée ?...
  •  — Leur drapeau bleu m’indigne, te dis-je.
  •  — Allons, allons ! du calme, vieux patriote ! souvenez-vous du temps jadis. Nos édiles sont les héritiers de vos nobles exemples. Quand le drapeau change de couleur, voyez-vous, ils font ce que vous avez toujours fait... Ils n’y font pas attention.

1er avril 1871.

On parle déjà sérieusement du renouvellement de ces importantes assemblées municipales, pour les premiers jours d’avril. Je ne m’y oppose pas ; mais je n’y crois guère. Cependant, comme la boite aux surprises pourrait bien s’ouvrir, malgré mon incrédulité, je crois que tous les bons citoyens doivent se tenir prêts à remplir fidèlement leur devoir. D’autant, que ce n’est pas chose très commode que de construire un conseil municipal, capable de remplir son rôle comme il convient.

Sous les divers régimes dont nous recueillons le triste héritage, on a vu ces assemblées de citoyens, jadis si nobles, si fières de leurs libertés, si dignes et si pleines de respect pour le droit et la justice, devenir tour à tour, selon le principe ou le grand ressort qui les mettait en mouvement, une cour de Panurge ou une Babel désastreuse, une grue ou un soliveau ; au grand détriment des cités dont elles amenaient infailliblement le déshonneur et la ruine.

Pour éviter ces déplorables inconvénients il faut, avant tout, que le conseil élu soit la représentation exacte et vraie de la commune. Comment le serait-il si, par exemple, les listes d’émargement étaient faites sans ordre, sans méthode, disons le mot, sans aucune espèce de sincérité ? à ce sujet, je prends la liberté de rappeler aux intéressés que nos listes ont besoin et absolument besoin d’être mises au net. Celles des campagnes voisines sont infiniment plus soignées. Aux dernières élections, un membre du bureau me disait : j’en ai rougi, jusqu’au blanc des yeux.

Il n’en faudrait pas conclure que notre conseil actuel, n’est pas ce qu’il doit être. On se demande bien parfois, avec un satyrique moderne :

Pourquoi pantouffle en est et Sabot n’en est pas ? Mais le suffrage universel a seul le droit de prononcer.

Rappelons-nous d’ailleurs que notre municipe n’est pas un municipe ; c’est une simple commission issue de l’autocratie Gambettiste. Si les mécontents ont des explications à demander, qu’ils s’adressent donc au czar Gambetta... Cette majesté prudente fait, en ce moment, une retraite très-spirituelle en Espagne !

Il ne faut même pas demander à la commission susdite, pourquoi elle s’obstine à conserver cet absurde drapeau bleu. Le suffrage populaire voudra savoir et saura certainement un jour qui a raison du P. Jobard ou de son interlocuteur. L’un prétendait que ce drapeau ne représente rien ; l’autre affirmait qu’il représente trop :... Adhuc sub judice lis est.

A mon humble avis, le conseil est embarrassé pour en prendre un autre et il attend une solution, certainement imminente, de nos conflits intérieurs... S’il fallait changer dans huit jours ! Question d’économie et de prudence Gambettique. Lorsque l’histoire nous montre le Sénat de la vieille Rome se donnant la peine de tenir une séance pour décider à quelle sauce il convenait d’accommoder un turbot, on ne s’explique pas, si ma raison n’est pas la vraie, la négligence qui empêcherait la commission municipale de se réunir, et de voter des fonds pour se donner un drapeau.

Ailleurs, les camps se dessinent plus catégoriquement :

D’après le journal le Soir, M. Barascud siège, dans l’Assemblée de Versailles, à droite, à côté de MM. de Guiraud et de Biron, qui partagent les dispositions de M.J. Favre contre les socialistes. Donc, s’il y a des socialistes dans ce pays, je leur conseille d’éteindre leur lanterne et de se bien tenir, car je ne me permettrai jamais de supposer que l’honorable M. Barascud cache son jeu, sous des apparences trompeuses.1

II

Cadichon et la Commune. — Une réquisition de M. Barascud

5 avril 1871.

Dans une petite ville du département que je ne veux pas nommer, un certain nombre de personnages réunis à la mairie autour de quelques verres de bière, attendaient, avec une fiévreuse impatience, des nouvelles de la Commune de Paris. Il était question de savoir ce qu’il y avait à faire, dans le cas où elle triompherait. Les avis étaient partagés, lorsque l’omnipotent Cadichon, retenu violemment à la porte par une ridicule consigne, fut introduit dans la salle des délibérations par un des gros bonnets de l’endroit.....1

Conticuére omnes, intenti que ora tenebant.

O prudence de Cadichon ! Ses inspirations prévalurent et la résolution suivante fut adoptée à l’amiable : — Sila commune des communeux triomphe, nous ferons cause commune avec elle ; et, après avoir été conseil municipal sous l’odieux régime de l’empire, commission municipale sous la dictature étourdie de Gambetta, nous aurons l’honneur d’être la commune des communeux, sous la direction Assy.

Cadichon est le plus heureux des mortels. Dans la petite ville qui lui a donné le jour, nul ne vit et ne respire que par lui. Archi-souverain, archi-magistrat, archi-directeur de toute espèce de choses, archi-sot, archi-tout et archi-rien, chacun le dédaigne profondément, tout le monde se plaint de rencontrer sans cesse et en tous lieux sa pâle et triste figure de constable, et je ne sais pas s’il est possible à un être vivant de porter plus haut la puissance de sa nullité.

Cadichon n’est pas assurément le directeur, le factotum, l’inspirateur, la Nymphe Égérie de la chère cité que j’habite ; nous n’avons pas le bonheur de posséder ici un Cadichon. Outre que je demande la permission de ne pas y tenir, il me semble que si nous en étions menacés, je prendrais ma plus vaillante plume et je supplierais, sous toutes les formes, nos autorités civiles et militaires, de ne pas lui donner de telles franchises, et de nous en débarrasser au plus vite, dans le cas où il lui conviendrait de les prendre.

Heureux les pouvoirs qui se respectent et qui respectent un peu leurs sujets !

12 avril 1871.