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La Bague d'opale

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312 pages

Il était quatre heures de l’après-midi. La journée était splendide. Les riches équipages descendaient en foule vers la Madeleine, se rendant au Bois. Un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, de l’extérieur le plus distingué, mis avec plus de goût que d’élégance et de recherche, se promenait à pas lents sur cette partie du boulevard des Capucines qui borde le Grand-Hôtel. Il achevait de fumer un cigare, tout en laissant errer autour de lui un regard indifférent.

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À propos de Collection XIX

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Édouard Didier

La Bague d'opale

I

SIR WILKIE ROBERTSON, BARONNET

Il était quatre heures de l’après-midi. La journée était splendide. Les riches équipages descendaient en foule vers la Madeleine, se rendant au Bois. Un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, de l’extérieur le plus distingué, mis avec plus de goût que d’élégance et de recherche, se promenait à pas lents sur cette partie du boulevard des Capucines qui borde le Grand-Hôtel. Il achevait de fumer un cigare, tout en laissant errer autour de lui un regard indifférent. Tout à coup, un homme, d’une taille tellement au-dessus de la moyenne qu’on aurait pu le prendre pour une sorte de géant, s’approcha du fumeur :

 — Il n’est pas convenable, monsieur, lui dit-il vivement avec un accent anglais très-prononcé, de regarder une jeune dame avec une pareille obstination.

Le cigare tomba des lèvres du jeune homme, qui contempla son interlocuteur avec autant d’étonnement que de curiosité.

 — C’est à moi que vous parlez ? demanda-t-il.

 — Oui, monsieur, à vous-même. (L’étranger prononçait vô-même.)

 — Alors, monsieur, répondit le jeune homme en saluant, permettez-moi de vous faire agréer tous mes regrets, car je n’ai pas l’honneur de vous comprendre.

 — Aôh ! fit le colosse. Je sais que je parle un très-mauvais français. Je suis sujet anglais, monsieur, sir Wilkie Robertson, baronnet, pour vous servir, monsieur.

Le jeune homme fit un léger salut, qui pouvait signifier : Enchanté de faire la connaissance d’un gentilhomme aussi bien portant que sir Wilkie Robertson. L’Anglais continua :

 — Mais si je suis peu familier avec votre langue, j’ai des moyens à moi de me faire comprendre des petits messieurs récalcitrants.

 — Franchement, monsieur, je crois que le moment est venu pour vous d’user de ces moyens.

L’Anglais redressa sa haute taille, et. tout en cherchant sons son crâne épais quelques paroles bien senties, il caressait d’un geste impatient deux longs favoris roux, descendant en forme de nageoires de chaque côté d’un visage qui, s’il eût été moins coloré, eût eu une vague ressemblance avec celui d’un phoque. Après avoir roulé dans leurs orbites deux gros yeux bleus à fleur de tête, sir Wilkie Bobertson dit encore :

 — Pour la seconde fois, monsieur, je vous le demande, quel était votre dessein en regardant d’une façon aussi obstinée cette jeune dame ?

 — Quelle jeune dame ?

 — Une jeune fille américaine, blonde comme les blés en juillet, avec des yeux vert de mer, monsieur, et des dents ! et un teint !... Pourquoi la regardiez-vous ?

 — Vous on parlez avec une telle éloquence, que vous me faites vivement regretter de ne pas l’avoir aperçue.

 — Vous ne l’avez pas vue ?

— Non.

 — Là, sortant du Grand-Hôtel, avec son père, dans une voiture découverte. — Aôh ! beautiful indeed !

 — Eh ! monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire je n’ai vu ni dame ni calèche.

L’Anglais fronça le sourcil. Il cherchait évidemment à se donner l’air terrible pour intimider son jeune interlocuteur :

 — Alors que faisiez-vous là, planté sur vos jambes ?

 — Par courtoisie, mylord, par déférence pour un étranger, répondit le jeune homme du ton le plus poli, je veux bien vous répondre que je cherchais à me rappeler le nom d’un Américain qui m’avait donné rendez-vous au Grand-Hôtel.

 — Un Américain ?

 — Oui, un riche planteur de la Louisiane.

 — Son nom ?

 — M. Mac Dowel.

 — Vous voyez bien que vous l’avez vue !

 — Je vous parle de M. Mac Dowel. Quel rapport...

 — Mais M. Mac Dowel est le père de la jeune dame que vous regardiez tout à l’heure avec tant de persistance. Comprenez-vous ?

 — Pas du tout et j’ai l’honneur de vous répéter que je ne sais ce que vous voulez dire. Je n’ai ni regardé ni même aperçu la dame dont vous me parlez.

 — Si fait, vous l’avez regardée.

 — Non pas.

 — J’affirme que si.

 — J’affirme que non.

 — Si, si, si ! s’écria sir Wilkie Robertson de toute la force de ses poumons.

 — Monsieur, dit le jeune homme en saluant l’Anglais, voilà trois ou quatre démentis que nous échangeons, ne pensez-vous pas que ce soit suffisant ?

 — Very well !

 — Qu’auriez-vous fait si pareille chose vous fût arrivée à Londres, à Hyde-Park ?

 — J’aurais délicatement cueilli Je gentleman et je l’aurais jeté par dessus la grille du parc.

 — Les choses ne se passent pas ainsi en France, monsieur.

 — Affaire de tempérament. Ici vous échangez vos cartes. Voici la mienne.

 — My lord, dit le jeune homme en donnant par politesse, comme cela se fait quelquefois en Angleterre, au baronnet un titre qui ne lui appartenait pas, avant deux heures d’ici, vous aurez reçu la visite de deux de mes amis.

 — M. Charles Lecomte, ingénieur civil des mines, dit l’Anglais en lisant la carte que le jeune homme venait de lui tendre, je serai enchanté de faire la connaissance des personnes que vous voudrez bien m’envoyer.

Les deux hommes se saluèrent, et sir Wilkie Robertson remonta le boulevard des Capucines pendant que Charles Lecomte entrait au Grand-Hôtel.

 — M. Mac Dowell ? demanda-t-il au bureau.

 — N° 19, au premier, sur le boulevard, lui répondit un employé après avoir consulté l’énorme registre placé devant lui.

Le jeune homme monta à l’appartement indiqué et renouvela sa question à un domestique tout vêtu de noir et cravaté de blanc qui vint lui ouvrir.

 — Monsieur vient de sortir en voiture avec sa fille, répondit le domestique. Il était resté à l’hôtel jusqu’à cette heure parce qu’il avait donné rendez-vous à un monsieur français, ingénieur des mines, à ce que je puis croire.

 — M. Charles Lecomte, c’est moi.

 — Monsieur vous a attendu depuis deux heures jusqu’à quatre heures.

 — Il y a eu confusion. Le billet que j’ai reçu portait quatre heures.

Le domestique s’inclina en faisant un geste qui signifiait : je n’y puis rien, et M. Charles Lecomte dit simplement :

 — J’attendrai un nouveau rendez-vous.

Il descendit ensuite d’assez méchante humeur.

Il fallait maintenant trouver deux témoins pour les mettre en rapport avec sir Wilkie Robertson. A cet égard, Charles Lecomte n’avait que l’embarras du choix parmi ses nombreux camarades d’école qui, comme lui, n’avaient pas encore quitté Paris. Aussi eut-il bientôt rencontré deux amis qui se chargèrent volontiers d’aller s’entendre avec les témoins du gentilhomme anglais.

Deux heures plus tard, Charles Lecomte arpentait d’un air rêveur le petit salon d’un appartement de garçon qu’il occupait rue d’Enfer, près de cette École des mines qu’il avait quittée il y avait une année à peine. Les réflexions auxquelles se livrait le jeune homme n’étaient pas précisément gaies. Toute sa vie jusque-là se résumait dans un seul mot : étude, travail. On ne sait pas en effet ce qu’il faut de courage, d’énergie, de volonté, de labeur incessant, même aux organisations les mieux douées pour soutenir victorieusement ces redoutables examens qui, après avoir maintenu un jeune homme dans les premiers rangs de l’École polytechnique, le conduisent plus tard à l’École des mines. C’est là surtout qu’il y a lieu de dire : Beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Charles Lecomte était arrivé sans encombre à la fin de ces épreuves. Pendant ce long et dur labeur, il n’avait été soutenu que par la noble émulation de faire mieux que ses camarades et par ce beau mot qui devrait être inscrit au fond de toute conscience humaine : LE DEVOIR.

Mais Charles Lecomte manquait de ce vigoureux stimulant des cœurs tendres : faire la joie et devenir l’orgueil de parents adorés.

Lui, était sans famille. Il n’avait jamais connu sa mère. Quant à son père, il ne l’avait vu qu’à de rares intervalles, et lui-même était mort longtemps avant la fin des études de son fils.

Charles entrait donc seul dans la vie et sans autre fortune que son diplôme, les derniers débris du très-mince héritage paternel ayant été épuisés par son éducation complémentaire à l’École des mines.

Toutes ces raisons faisaient que le résultat du duel du lendemain ne préoccupait en aucune façon Charles Lecomte. Cependant il ne pouvait empêcher une pensée amère de l’obséder.

 — An moment de risquer ma vie dans une rencontre, se disait-il, je n’ai pas même un parent à qui adresser un suprême adieu si je succombe.

En ce moment, ses deux témoins montraient à la porte du salon leurs bonnes figures de jeunes gens honnêtes et laborieux.

 — J’étais injuste, pensa Charles, j’ai pour amis tous mes camarades d’école. Combien de jeunes gens de mon âge ne peuvent en dire autant !

Et, secouant la torpeur qui l’engourdissait, il alla les deux mains tendues vers ses amis qui venaient d’entrer.

 — Eh bien ? demanda-t-il.

 — Eh bien, dit l’un des témoins, ton affaire est arrangée, cher ami.

 — Arrangée ! dit Charles en fronçant légèrement ses noirs sourcils.

 — C’est-à-dire, reprit vivement l’autre, que tu te bats demain matin à huit heures. Le rendez-vous est au Bas-Meudon.

 — L’arme adoptée ?

— L’épée.

— Très-bien.

 — Quan. à des tentatives d’accommodement, reprit le premier des jeunes gens qui passait à l’école pour très-chatouilleux dans ces sortes d’affaires, tu comprends que pour l’honneur de l’école nous nous soyons abstenus d’en faire.

 — Très-bien et je vous en remercie.

 — Cependant, ajouta vivement le second témoin, qui était moins batailleur (à l’école on l’appelait Socrate à cause de sa prudente raison), si les témoins de sir Robertson nous avaient fait des ouvertures en ce sens, il était de notre devoir de ne pas les repousser, car, en vérité, il n’y a pas dans toute cette affaire de quoi fouetter un chat.

 — Sans doute, reprit le bouillant jeune homme ; mais comme ces Anglais n’ont pas prononcé une seule parole de paix, nous n’avions pas à sonner mot.

 — L’Angleterre a donné un démenti à la France, dit en riant Charles Lecomte, c’est une guerre nationale.

 — Tu as raison, dit le premier témoin.

Et le jeune fou se mit à chanter à tue-tête :

Jamais, jamais en France,
Jamais l’Anglais ne régnera !
Jamais l’Anglais ne régnera !

Voilà comment cette grave conférence fut close par le chœur de Charles VI, que les trois amis entonnèrent en se prenant par la main et en dansant en rond, ce qui prouve une fois de plus qu’en France tout finit par des chansons.

Bien entendu, Charles et ses deux témoins dînèrent ensemble. Nous pouvons même ajouter qu’ils dînèrent avec la gaité bruyante qu’ils avaient déjà manifestée par le chœur de Charles VI. Le duel du lendemain défraya naturellement la conversation, et, en sortant de table, nos jeunes amis ne regrettaient qu’une chose : c’était que chacun d’eux n’eût pas le lendemain un Anglais à pourfendre.

En rentrant chez lui, Charles Lecomte y trouva un billet de M. Mac Dowel. Le planteur américain, tout en regrettant qu’un malentendu l’eût privé ce jour-là du plaisir d’entrer en connaissance avec M. Charles Lecomte, lui donnait rendez-vous pour le lendemain à huit heures du matin.

 — Diantre ! se dit Charles, voilà qui va mal. M. Mac Dowel m’attend à huit heures du matin au Grand-Hôtel. C’est précisément l’heure de ma rencontre avec sir Robertson au Bas-Meudon.

Il se hâta d’écrire à M. Mac Dowel, lui disant qu’un rendez-vous antérieur, et qu’il était dans l’impossibilité de remettre ou d’ajourner, le retiendrait probablement une partie de la matinée ; il le priait donc de vouloir bien l’attendre entre midi et deux heures. Cela fait, il se coucha et dormit du sommeil d’un brave garçon de vingt-six ans qui a bien dîné et a la conscience tranquille.

Le lendemain, à huit heures moins cinq minutes, nos trois jeunes batailleurs arrivaient au Bas-Meudon, où sir Wilkie Robertson et ses témoins les avaient déjà précédés. Ces derniers avaient l’air mécontent et la mine allongée d’Anglais qui se sont levés à une heure trop matinale, et qui n’ont pas pris leur thé avec tout le recueillement que mérite cette grave opération. Aussi tous trois semblaient-ils décidés à se montrer féroces. Loin d’essayer quelque tentative d’accommodement, les témoins ne prononcèrent pas une parole inutile.

Quand le terrain fut choisi, on plaça les adversaires. Après s’être salués avec une parfaite courtoisie, tous deux mirent habit bas. Charles se prit alors à contempler avec une admiration qui n’était pas exempte d’une certaine anxiété, la forte carrure, les membres herculéens de sir Wilkie Robertson. Cependant, en surprenant son adversaire jeter un regard de pitié sur sa grêle personne, il se prit à sourire. Sous une apparence presque débile, Charles cachait, en effet, des muscles d’acier et une grande vigueur, développée par une éducation presque complétement anglaise pour tout ce qui touchait aux exercices du corps : — son père l’avait ainsi voulu. — Quant à l’épée, en cela comme en tout, il avait toujours tenu le premier rang à l’école et passait pour le meilleur élève de Robert aîné.

L’un des Anglais, — le plus âgé, — croisa les épées, puis en se retirant en arrière :

 — Allez, messieurs, dit-il.

La lutte allait être sérieuse. Charles s’aperçut, en effet, à la façon dont sir Robertson engagea le fer, qu’il était de première force. De plus, l’Anglais avait l’avantage du terrain. Aussi Charles se promit-il d’être prudent et d’user de toutes ses ressources. Il avait vu un jour Lozès tirer avec son maître. Lozès n’était certes pas un élégant tireur, il s’en fallait de beaucoup ; mais il avait une garde basse qui embarrassait toujours ses adversaires, surtout quand ils approchaient de la taille colossale de sir Robertson. Au moment où ce souvenir lui traversait l’esprit comme une inspiration, Charles se courba et attendit l’attaque du baronnet. Celui-ci fit un pas en arrière, et montrant Charles à ses témoins :

 — Monsieur fait ses prières, dit-il ; il a raison car je vais le tuer tout à l’heure.

 — Essayez, dit Charles, que cette bravade rendit frémissant.

L’Anglais retroussa tranquillement de la main gauche la manche droite de sa chemise.

 — Vilaine posture, monsieur, continua-t-il. Vous allez me forcer à vous clouer à terre comme un papillon sur une carte.

Charles ne répondit pas un mot, mais il se releva vivement. Ses lèvres étaient blêmes, ses yeux se cerclaient de noir. Il s’avança avec une fureur concentrée sur son adversaire. Cette fois, le combat s’engagea d’une façon sérieuse. L’œil avait peine à suivre les épées, qui semblaient tracer dans l’air des cercles lumineux.

Cinq minutes, — cinq siècles ! — se passèrent ainsi. Chaque coup porté était paré avec une merveilleuse dextérité. La lutte continuait de plus en plus vive et semblait devoir se prolonger. Déjà l’on entendait le sifflement de la respiration des deux combattants fatigués par ce combat acharné. Tout à coup Charles fit un geste d’impatience, et, soit bravade, soit tactique, il se découvrit. Le baronnet se fendit à fond, mais l’épée de son jeune adversaire arriva comme la foudre à la parade et alla trouer le bras de l’Anglais, qui laissa échapper son épée.

 — Touché ! dit-il.

Charles devint affreusement pâle.

Le coup porté avait été tellement rapide que Charles Lecomte croyait, derrière le bras de sir Wilkie Robertson, avoir traversé la poitrine du gentilhomme.

Êtes-vous donc grièvement blessé, monsieur ? demanda-t-il anxieusement.

Déjà le médecin qui assistait les combattants s’était approché et avait fendu la manche de la chemise du blessé.

 — Non, répondit-il après un instant d’examen ; grâce à Dieu, ce ne sera rien. Quelques jours de soins, de repos absolu et...

 — Nous pourrons recommencer, dit sir Robertson, que le sang qui s’échappait de sa blessure semblait exaspérer.

 — Non, monsieur, Dieu m’en garde dit Charles. J’ai satisfait à un point d’honneur, assurément exagéré, en acceptant une rencontre pour une cause aussi futile ; mais je vous affirme que rien ne saurait me forcer à recommencer.

 — Oh ! il y a des moyens, dit le baronnet en gesticulant avec énergie.

— Monsieur !

 — J’avoue que vous tirez l’épée, mais reste à savoir si vous êtes de même force au pistolet.

 — Quand je vous aurai prouvé que je mets une balle dans un as de pique à vingt-cinq pas, serez-vous plus avancé ?

— Gasconnade !

— Mylord !...

 — Soit, j’accepte vos paroles pour vraies. Mais quand nous nous retrouverons sur le terrain, vous vous apercevrez qu’une cible humaine change sensiblement les conditions du tir et trouble le rayon visuel des plus habiles et des plus flegmatiques.

 — Mylord, je ne tenterai pas cette épreuve.

 — Je saurai bien vous y forcer, et vous perdrez, car vous êtes nerveux.

Ce dernier mot fut prononcé du ton le plus désobligeant du monde et permettait de lui donner l’interprétation la plus fâcheuse et la plus blessante. Charles hésita un instant sur la réponse qu’il allait faire ; mais sa générosité naturelle l’emporta sur son ressentiment ; il salua donc son adversaire avec beaucoup de courtoisie et lui dit ces seuls mots :

 — Adieu, mylord.

 — Non, pas adieu, au revoir.

Charles salua une dernière fois. Le baronnet était complètement exaspéré. Il agitait son bras gauche en signe de menace.

 — Oui, au revoir, s’écriait-il. Ah ! mon petit monsieur, je saurai bien vous trouver, si profondément que vous vous cachiez.

Charles eut la sagesse de ne pas répondre à cette provocation d’un goût au moins douteux, et s’éloigna rapidement, accompagné de ses deux témoins.

A peine notre ami, — et j’espère qu’il est devenu l’ami de mes lectrices comme il est déjà le mien, — à peine notre ami fut-il libre, qu’il se fit conduire au Grand-Hôtel. Cette visite avait pour lui une importance capitale. Un Américain nommé Mac Dowel, avait fait demander un jeune ingénieur des mines qui voulût bien l’accompagner en Amérique, pour faire des observations géologiques sur les terrains qu’il avait achetés au pied des montagnes Rocheuses et découvrir los filons aurifères que M. Mac Dowel prétendait y exister. En cas de succès, les conditions faites à l’ingénieur étaient des plus brillantes. En cas d’échec, on lui assurait dix mille francs pour ses frais de déplacement et les études qu’il aurait faites. C’était donc, dans l’une et l’autre hypothèse, une très-belle affaire pour un jeune homme, à peine échappé, comme Charles Lecomte, des bancs de l’école.

Une déception attendait l’ingénieur. A son arrivée à l’hôtel, il apprit que M. Mac Dowel avait reçu de son pays de graves nouvelles qui l’avaient forcé de précipiter son départ. Il avait quitté Paris par l’express du matin, sans même laisser un mot qui pût renseigner Charles Lecomte sur la suite à donner à l’affaire entamée entre eux.

 — Allons, se dit Charles, il était écrit que je n’irais pas en Amérique pour y découvrir une nouvelle Californie !

Il lui fallut bien prendre son parti de ce contre-temps. Il aurait même oublié complétement cette affaire manquée, si, en regardant le fond de sa caisse, il ne s’était aperçu avec inquiétude qu’il arrivait rapidement à épuiser ses dernières ressources. Il fui fallait donc songer sérieusement à battre monnaie de son diplôme, soit en sollicitant une mission du Gouvernement, soit en mettant ses talents au service de quelque industrie privée ou d’une administration de chemin de fer.

Au moment de prendre un parti et de faire quelque démarche décisive, il résolut d’en conférer avec son notaire, Me Rochard. C’était un homme d’une haute raison, malgré une intarissable bonne humeur qui ne convenait pas toujours à la gravité de ses fonctions. Au reste, ses clients les plus collets montés pardonnaient à son grand âge, — Me Rochard était le doyen des notaires de Paris, — un laisser aller et quelquefois un sans-façon qu’ils n’auraient pas souffert d’un homme plus jeune. C’était, d’ailleurs, un notaire de la vieille roche qui devenait forcément l’ami de ses clients. Il avait beaucoup connu le père de Charles, et, malgré sa gaieté sans trêve, il n’en parlait jamais qu’avec une émotion qui avait depuis longtemps gagné le cœur du jeune ingénieur. C’était par Me Rochard qu’il avait appris à aimer un père qui, pendant sa vie, ne lui avait jamais inspiré qu’un respect très-proche voisin de la terreur.

Charles arriva donc un matin chez Me Rochard.

 — Ah ! ah ! vous voilà, mauvais sujet, lui dit le vieux notaire en le menaçant du doigt. Il y a longtemps que j’attends votre visite pour vous faire des reproches.

Charles crut qu’il s’agissait de son duel avec sir Wilkie Robertson.

 — Des reproches ! dit-il. Croyez que j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour éviter cette déplorable affaire !

 — Déplorable affaire ! comme vous y allez ! jeune homme. Dix mille francs assurés en cas d’échec, une fortune si vous réussissiez, vous appelez cela une déplorable affaire ?

Charles, s’apercevant qu’il avait fait fausse route, balbutia quelques mots d’excuse.

 — Comment ! s’écria le vieillard, je vous trouve une mine d’or, sans compter celle que vous auriez exploitée là-bas, ajouta Me Rochard, qui était, nous l’avons dit, un notaire du genre jovial, et vous refusez de partir !

 — Mais je n’ai refusé en aucune façon.

 — Alors pourquoi n’êtes-vous pas en Amérique ?

 — Je n’ai pu arriver à rencontrer M. Mac Dowel, qui, vous le savez sans doute, a quitté brusquement Paris.

 — N’est-ce que cela ? Il n’importe. J’ai les instructions de Mac Dowel, il a les meilleurs renseignements sur votre compte, sans compter tout le mal que je lui ai dit de vous Vous êtes donc agréé et vous pouvez partir. J’ai là dans ma caisse dix mille francs qui sont à votre disposition. Acceptez-vous ?

 — Si j’accepte ! s’écria Charles transporté. J’accepte avec reconnaissance, mon vieil ami.

 — Alors vous n’avez pas de temps à perdre. En prenant la malle ce soir, vous avez des chances d’arriver demain à Liverpool avant le départ du Russia, le meilleur marcheur de la ligne Cunard, en partance pour New-York. De là, vous irez à la Nouvelle-Orléans, par terre ou par mer, à votre gré.

 — Je pars ce soir.

 — Embrassez-moi donc mon enfant et bonne chance !

Le lendemain, dans la soirée, le jeune ingénieur, arrivé à Liverpool par l’express de Londres, apprenait que le Russia quittait à l’instant les docks. Il était possible de le rencontrer encore si le paquebot attendait la poste de Londres. Charles se jeta dans un cab en donnant l’ordre au cabman de le conduire au plus vite dans les docks.

Il descendait Water street à fond de train, quand il s’entendit hêler. Charles se retourna et reconnut son adversaire du Bas-Meudon, sir Wilkie Robertson.

 — Monsieur !... lui dit le baronnet en arrêtant la voiture de Charles.

 — Pardon, mylord, dit le jeune homme, mais je suis horriblement pressé, je n’ai que le temps d’arriver dans les docks.

 — Qu’à cela ne tienne, j’y vais avec vous, dit sir Wilkie en montant dans le cab, nous causerons en route, mon cher monsieur.

Mais le pavé de Liverpool est mauvais. Le cocher, craignant de ne pas arriver à temps, allait de toute la vitesse de ses chevaux, si bien que le baronnet et Charles n’avaient pas pu échanger quatre mots lorsque le cabmau es descendit dans les docks.

Lo Russia n’avait pas encore lâché ses dernières marres. Les facteurs de la poste traversaient en courant le pont volant, emportant les sacs de dépêches. Charles les suivit.

 — Mon cher monsieur, dit le baronnet en prenant amicalement, le bras de Charles, vous n’ignorez pas que nous avons une petite affaire à régler ensemble.

 — Encoro une fois, monsieur, répondit Charles avec un peu d’impatience, veuillez m’excuser : mais vous voyez que l’on fait les derniers préparatifs de départ sur le Russia ; je n’ai que le temps de monter à bord.

 — Et où allez-vous ?

 — En Amérique.

 — AU right ! my dear fellow ! J’y vais avec vous. Nous aurons tout le temps de causer pendant la traversée, dit gaiement le baronnet, en suivant Charles sur le pont du Russia.

Il était temps. Un instant après le capitaine donnait l’ordre d’enlever le pont volant, et le Russia, délivré des amarres qui le retenaient à quai, se mit en marche et se dirigea majestueusement vers l’embouchure de la Mersey.

II

LE SALON DU BORD

Le lendemain matin, le Russia touchait à Queenstown, sur la côte d’Irlande, pour y prendre le courrier.

Jusque-là, sir Wilkie Robertson ne semblait pas s’être souvenu de l’étrange fantaisie qui l’avait amené à bord. Ce ne fut que dans l’après-midi, quand le Russia eut débouché du canal Saint-Georges pour prendre la haute mer, que le baronnet vint encore une fois prendre Charles par le bras, et l’emmenant à l’écart :

 — My dear, lui dit-il, j’ai beaucoup réfléchi depuis notre dernière rencontre.

 — Je ne vous le cache pas, mylord, dit Charles en souriant, vous ne pouviez que gagner à réfléchir.

 — Oh ! yes, certainly, je le crois aussi.

 — Et pouvez-vous me faire connaître le résultat de vos réflexions ?

 — C’est précisément pour cela que je suis ici à bord du Russia.

 — Je vous écoute, mylord.

 — My dear, reprit le baronnet tout en caressant sa barbe par un geste qui lui était familier, j’avoue, sans fausse honte, que j’ai perdu la première manche de la partie que nous avons engagée ensemble ; mais rien ne me prouve que vous gagnerez la seconde.

 — C’est là le résultat de vos réflexions ?

 — Oh ! yes.

 — Vous prétendez encore ?...

 — Que vous m’accordiez ma revanche, certainly.

 — Pour cela, non.

 — Nous verrons bien. J’aurai ensuite un service à vous demander.

 — Disposez de moi, monsieur, et si c’est quelque chose qui soit en mon pouvoir...

 — Cela viendra en son temps. Examinons d’abord ma première proposition.

 — Inutile, puisqu’elle est repoussée.

 — Écoutez-moi, vous me répondrez ensuite. Encore une fois, je reconnais que vous m’avez battu l’épée à la main. Je dépose donc mon épée à vos pieds. Il nous reste le pistolet. Il y a encore le duel américain à la carabine. Mais ces divertissements ne sont guère praticables à bord où nous risquerions de casser la tête à quelques-uns des passagers.

 — Alors, abandonnez l’idée de la revanche, puisqu’un duel à bord est impossible.

— Peut-être.

— Comment ?

 — Dans mon pays, reprit l’Anglais avec un peu d’hésitation, il y a une manière praticable ici de vider les différends. Mais, vous autres Français, vous ne comprenez pas cela et croiriez vous compromettre en acceptant une petite partie de boxe.

La proposition était en elle-même si plaisante, et l’Anglais soulignait ses paroles de gestes tellement bouffons que Charles éclata de rire.

 — Un duel à coups de poing ! s’écria-t-il. A la bonne heure ! voilà qui est d’un haut goût.

 — Oui, sans doute, dit modestement sir Robertson ! Mais, ajouta-t-il avec un peu d’hésitation, vous ne pouvez pas accepter

 — Pourquoi pas ?

 — D’abord pour la raison que je vous ai dito tout à l’heure.

 — Bah ! nous ne somme pas en France ici, dit Charles en frappant du pied le pont du navire ; nous sommes sur une terre britannique.

 — Sans doute, mais il y a encore une autre raison plus grave que celle-ci.

— Laquelle ?

 — Nos armes ne sont pas égales, dit le baronnet en étalant complaisamment ses membres d’athlète.

 — Bah ! qui sait ? dit Charles.

 — Quoi ! vous acceptez, dit Robertson en prenant les mains du jeune Français qu’il serra avec effusion. Ah ! my dcar fellow ! je n’oublierai jamais une aussi noble conduite. Vous acceptez ?

 — Oui, mais à une condition.

 — J’y souscris d’avance.

 — C’est que cette manche sera la dernière de la partie : quel que soit le résultat de cet engagement, nous ne jouerons pas la belle.

 — C’est dommage, dit sir Wilkie Robertson en poussant un soupir, mais enfin, j’aurais mauvaise grâce à vous refuser. Il sera fait comme vous le désirez.

Bras dessus, bras dessous, Charles et le baronnet, comme deux bons amis qui se content leurs petits secrets de jeunes gens, continuèrent de se promener sur le pont du navire en réglant les conditions du singulier duel qui venait d’être consenti entre eux. Il fut convenu que le premier coup qui ferait marque serait le signal de la fin du combat et que celui qui l’aurait reçu serait tenu pour bien et dûment vaincu.

Le Russia, l’un des plus vastes, était sans contredit le mieux amènagé des magnifiques paquebots transatlantiques de la ligne Cunard. Le grand salon du bord formait un parallélogramme presque aussi spacieux que le salon du Grand-Hôtel à Paris. A droite et à gauche, se trouvaient les cabines des passagers adossées à la muraille du navire. Quoique chacune de ces cabines contînt au moins deux births (lits’ de bord) elles n’étaient généralement occupées que par un seul passager, excepté celles destinées aux familles qui contenaient jusqu’à six births. Pour celles-là on avait simplement enlevé la cloison qui séparait entre elles les diverses cabines, à la tête et aux pieds des deux births superposés et l’on avait condamné deux des portes ouvrant sur le salon.