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La Bande des Caroubleurs

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102 pages

Et ce qui se passait dans le bouge, en l’an de grâce 1840, au mois de Juillet

Neuf heures venaient de sonner au Palais-de-Justice.

La nuit était sombre, épaisse ; la pluie tombait à torrents. Les ruisseaux grossis par cette averse, faisaient, dans les sinistres quartiers où nous allons introduire le lecteur, entendre un bruit rauque et presque menaçant, en se précipitant furieux sur les pavés inégaux des chaussées.

Dans l’obscurité, que la lueur de quelques rares réverbères parvenait seulement à faire paraître plus profonde, on eut dit le bruit tumultueux des vagues d’un torrent, roulant au fond de quelque précipice escarpé.

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Jules Boulabert

La Bande des Caroubleurs

I

LE TAPIS FRANC DE LA RUE DES CANETTES

Et ce qui se passait dans le bouge, en l’an de grâce 1840, au mois de Juillet

*
**

Neuf heures venaient de sonner au Palais-de-Justice.

La nuit était sombre, épaisse ; la pluie tombait à torrents. Les ruisseaux grossis par cette averse, faisaient, dans les sinistres quartiers où nous allons introduire le lecteur, entendre un bruit rauque et presque menaçant, en se précipitant furieux sur les pavés inégaux des chaussées.

Dans l’obscurité, que la lueur de quelques rares réverbères parvenait seulement à faire paraître plus profonde, on eut dit le bruit tumultueux des vagues d’un torrent, roulant au fond de quelque précipice escarpé.

C’était par un soir d’orage, et afin de nous servir d’une expression triviale, mais consacrée : Il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors. Aussi les rues et surtout les ruelles — d’affreux cloaques — de la cité étaient-elles toutes désertes.

Pas un passant dans les rues aux Fèves, Saint-Eloi, de Perpignan, des Canettes ou de la Licorne.

Cà et là, dans des embrasures de portes basses, à l’entrée de quelques allées dont l’aspect était bien fait pour inspirer l’effroi, on apercevait bien, mais en regardant avec attention, quelques unes de ces malheureuses, dont le négoce épouvantable ne devrait avoir de nom dans aucune langue.

Grelotant sous le froid de la pluie, sans doute de faim, abimées dans leur abjection, assaillies, peut-être par leurs remords, certainement par l’épouvante du lendemain, elles épiaient, ces hideuses syrènes, que quelque ivrogne vînt tomber sous la griffe de leur appétit peu scrupuleux.

On voyait encore, et cela au rez-de-chaussée de presque toutes les maisons, des lueurs mal définies, derrière des vitrages dépolis ou garnis de rideaux à couleurs foncées.

Autant de lumières, autant de bouges, de tapis-francs ou de lupanars du plus bas et du plus triste étage.

De ces bouges, s’échappaient des cris, des chants, des blasphèmes, prononcés en une langue singulière qui, aux oreilles d’un étranger à ces cloaques, les faisait ressembler à des rugissements.

Qu’est-ce que c’était que ces bouges ? Quels étaient les hommes, les femmes, disons les êtres, hommes ou femmes, qui pouvaient hanter ces sentines du vice et du crime ? C’est ce que nous apprendrons bientôt au lecteur...,.

Un homme, qui, sans doute parce qu’il était ivre, paraissait peu soucieux de la mauvaise réputation du quartier dans lequel il se trouvait, venait titubant, quoique s’efforçant de tenir le haut du pavé, de s’engager dans la rue des Canettes. Cette ruelle autrefois si infecte, partant de la rue de Constantine, allait, après avoir décrit deux zig zags à angle droit, déboucher sur la place du Parvis, par un passage — un vrai coupe-gorge — dont un homme, marchant les bras étendus en croix, eut touché les deux murs.

Passage hideux le jour, et sérieusement effrayant la nuit.

D’un autre côté, la rue des Canettes, en s’étendant parallèlement à la rue de Constantine, nouvellement percée en 1840, correspondait avec la rue aux Fèves, sa noble rivale, dans laquelle florissait alors le Lapin blanc, ce bouge célèbre dont nous avons divulgué autrefois les sanglants mystères.

Notre ivrogne n’avait au reste, s’il fallait en juger aux apparences, rien qui pût tenter la cupidité, parfois peu exigente, il est vrai, d’un des pègres qui, la nuit venue, prenaient en souverains, possession de ces parages.

Il était plus que mal vêtu. Son accoutrement en lambeaux le rangeait à première vue dans la catégorie la plus hideuse des déclassés. Sans doute qu’il ne lui manquait que l’énergie du crime pour être un bandit.

Quoi qu’il en fût, notre homme, après avoir indifféremment supporté les agaçants appels de deux ou trois des nocturnes raccoleuses dont nous avons parlé, s’arrêta tout à coup à l’un des angles rentrants de la rue.

Là, et chancelant sur ses jambes, qui semblaient avoir peine à le porter, il chercha à s’orienter : sans doute le quartier lui était peu connu ; peut-être même l’ivresse l’y égarait une première fois

Avisant enfin l’endroit le plus sombre de l’encoignure, et distinguant une porte basse, percée en voûte dans un mur épais, il murmura d’une voix avinée.

  •  — Que le diable me brûle, ce doit être là ! Il fait plus noir que dans un four, mais j’ai encore de bons yeux ; je vois le bouchon et l’enseigne, quoique je ne puisse déchiffrer cette dernière. Enfin c’est bien là, je suis à la Tombe ; c’est là que les amis s’amusent, entrons.

Notre ivrogne en parlant avait élevé la voix, comme s’il eut voulu être entendu des oreilles invisibles qui pouvaient l’écouter, là, où le vice, le crime, la pègre, en un mot, avaient autrefois leurs polices, leurs postes avancés, leurs sentinelles et leurs vedettes des deux sexes.

L’ivrogne, sur ce mot : entrons, franchit résolument la porte basse et se trouva dans une cour assez vaste, encombrée de petites voitures à bras : un véritable dédale au milieu de l’obscurité duquel un habitué des lieux pouvait seul se reconnaître et se diriger.

Une lumière cependant servait de phare et de point de ralliement aux consommateurs altérés. Cette lueur, d’un fauve terne, s’échappait, avec des cris dominant un bruit confus, de la Tombe.

La Tombe ! nom sinistre et singulier pour un cabaret ! Cependant ce caboulot, cet antre, ce bouge, fut autrefois tristement célèbre. Sans beaucoup chercher, en fouillant les annales de la police, on pourrait constater que celle-ci y fit de nombreuses descentes et qu’elles n’en revint jamais les mains vides,

Disons de suite, que, pour le commun des martyrs, les étrangers à la pègre, le cabaret s’appelait simplement : Le Chateautremblant, désignation moins sinistre que celle de : la Tombe. La suite de ce récit fera sans doute deviner au lecteur l’étymologie de ces deux appellations.

Le buveur assoiffé, à la recherche d’amis s’amusant, s’orientant sur le bruit, et sur la lumière qui semblait à une fournaise fumeuse, finit par traverser la cour et arriva à la porte du cabaret : une porte vitrée, garnie intérieurement d’un rideau rouge et précédée de trois marches hautes, boueuses, glissantes, qu’il fallait escalader pour arriver jusqu’à elle.

La marche du rôdeur n’avait produit aucun bruit, l’eau des toits sans gouttières, déferlant sur le pavé, avait complètement couvert le bruit de ces pas.

Au moment d’ouvrir la porte, sur le loquet de laquelle il avait déjà posé la main, cet homme fit plusieurs mouvements de corps à droite et à gauche, comme s’il eût cherché un interstice entre les rideaux, pour plonger un regard dans le cabaret et juger, avant d’y pénétrer, de la société qui s’y trouvait réunie.

Il ne put longtemps prolonger cette investigation clandestine. Sans doute un des buveurs de l’intérieur aperçut sa silhouette s’agiter derrière les rideaux, car il entendit une voix élevée sur un diapason de mauvaise humeur significative, s’écrier sur un ton impératif :

  •  — Père Corbillard, il y a quelqu’un à la porte. Voyez donc qui c’est, ami ou mouchard ; ou plutôt non, j’y vais moi-même, et si c’est quelque curieux....

Cette phrase, dont la fin renfermait toute une menace, ne fut pas achevée, mais l’homme du dehors entendit un bruit de table ou de banc. C’était évidemment le buveur de l’intérieur qui se levait, afin d’aller reconnaître l’indiscret dont il avait signalé la personne

Afin de ne pas être pris en flagrant délit d’espionnage, l’inconnu ouvrit brusquement la porte, et plus titubant que jamais, alla tomber tête baissée dans les bras d’une sorte de géant, l’homme qui allait en découverte.

Celui-ci, reçut l’intrus par une bourrade qui fit affaisser l’ivrogne sur un long banc cotoyant une longue table :

  •  — Imbécile ! dit-il, si c’est là ta manière de dire bonjour en entrant...

Puis d’un ton radouci, après avoir examiné le nouveau venu et constaté son état d’ivresse :

  •  — Je ne m’étonne plus que je voyais ta silhouette se dandiner au vitrage, comme, par un grand vent, le bouchon du père Corbillard à sa porte. Tu es ivre comme une légion de Polonais. Tu ne tiens pas sur tes gambilles.

Le nouveau venu releva la tête, et jetant sur le colosse un regard hébêté :

  •  — As-tu soif ? veux-tu boire et m’tenir compagnie. Vive la joie ! j’ai encore quelques pétards dans ma valade1. Si tu veux m’aider à les boire, j’suis ton homme.

Le géant jeta un regard investigateur et dédaigneux sur le buveur et finit par dire :

  •  — Tu ne sais pas boire ; pourquoi te tiendrais-je compagnie ? j’ai vraiment bien autre chose à faire.

Et il fit mine de se rapprocher de la place qu’il occupait précédemment. Cependant il s’arrêta près du comptoir et dit au maître du cabaret.

  •  — Je n’connais pas cet homme pour un de tes habitués de passage, mais qu’importe laisse-le ; il me paraît trop paff, pour être dangereux. Cependant et sans faire semblant de rien, jette de temps à autre un regard de son côté, surtout pendant que toute la haute pègre sera dans la Tombe.
  •  — Je ferai ce que tu voudras, Fine-lame ; tu sais bien que je n’sais pas ce que c’est que d’croquer une consigne, répondit Corbillard sur un ton de respectueuse soumission.

Puis après un court silence.

  •  — Pour quelle heure la réunion, Fine lame ?
  •  — Dix heures, répondit le colosse ; et ta femme est-elle prête pour l’heure où il sera temps de faire le guet.
  •  — Oui, comme toujours, elle ira se blottir dans une de nos petites voitures, près de la porte de la rue.
  •  — C’est bien, mais surtout qu’elle ait l’œil, car ce soir il y aura du grabuge dans la Tombe.
  •  — Qu’est-ce qu’il y a donc ? demanda Corbillard en proie à un profond étonnement.
  •  — C’est encore mon secret pour quelques instants.

Et le colosse regagna sa place à une table éloignée et dans l’ombre où il buvait presque silencieusement en compagnie de deux autres buveurs. Cet habitué de la Tombe était placé de façon à voir tou les entrants, et son regard obstiné ne quittait pas la porte du caboulot.

La petite scène que nous venons de décrire, s’était passée sans attirer l’attention de personne, car il y avait foule dans le cabaret, mais quelle foule !...

Qu’on se figure une salle basse, vaste, voûtée, sale et lugubre. Vide et inhabitée, on l’eût prise pour un de ces celliers établis dans les galeries souterraines de quelque église, couvent ou abbaye.

Les murs suintaient une humidité luisante ; la voûte était plus qu’enfumée. Çà et là dans le mur et à la voûte, on voyait d’énormes anneaux en fer rouillé, dont l’aspect, en rappelant les chambres de torture du moyen-âge, communiquait au visiteur un frisson involontaire et instinctif d’effroi.

Sur ces murs, les habitués du lieu avaient esquissé au charbon et à grands traits, des scènes de leur goût : scènes de sang, scènes d’ivresse, peintures obscènes, qui n’étaient que des diminutifs des obcénités, des orgies et des crimes dont la Tombe était le théâtre.

De longs bancs et de longues tables gras, épais, rangés parallèlement et scellés dans les murs, meublaient seuls, avec le comptoir, ce cloaque ou régnait une atmosphère indéfinissable, mais bien certainement pestilentielle.

Entre les deux rangées de tables, un passage libre qui, après avoir traversé le bouge dans toute sa longueur, aboutissait à une porte percée dans le mur du fond. Pour la plupart des habitués de la Tombe, cette porte était, celle des appartements du couple Corbillard.

Dans la salle que nous venons de dire, il y avait à peu près quarante buveurs, répartis par groupes aux différentes tables. Ces quarante buveurs faisaient du tapage comme deux cents ; mais qu’on soit convaincu que, couverts par ce bruit, plus d’une conversation criminelle se tenait à voix basse, plus d’un complot s’ourdissait dans l’ombre. C’était une sorte de bourse, où un agiotage sanguinaire et infâme était exercé clandestinement, au milieu du tumulte et des rugissements des courtiers.

Des hommes à figures farouches, qu’ils fussent jeunes, vieux ou dans la fleur de l’âge ; des femmes — osons-nous bien donner ce nom à de pareils monstres — plus abjectes, plus ignobles, plus cyniques et plus dépravées encore que leurs compagnons, composaient l’élément, le seul, de la crapuleuse réunion.

Quelles physionomies ! les unes féroces ; d’autres abruties ! Quels instincts peints sur ces traits ! Que d’audace et d’énergie visibles sur ces fronts ! Que d’impudeur dans ces affreux sourires ! Que de haillons ! Quels gestes ! Quel langage ! quelle tourbe !

Calot, Calot lui-même, qui aimait à représenter les figures grimaçantes ; Salvator Rosa, dont l’ardente imagination s’exaltait en reproduisant des scènes de brigandage, eussent sans doute frémi devant le tableau vivant que nous estompons... c’était horrible !...

Il fallait un criminel déjà endurci, ou une nature abrutie, pour s’habituer à l’idée du vice et du crime, ceux-ci se présentant sous des aspects aussi repoussants.

Cependant ce tableau n’était rien encore ; car la salle du cabaret, ouverte à tout venant, n’était pas précisément la Tombe.

Le buveur que nous avons vu pénétrer dans le cabaret s’était fait servir du vin et faisait honneur à la bouteille placée devant lui. On aurait pu croire que ce malheureux avait pris à tâche de se mettre. dans un état à ne plus pouvoir quitter le sordide établissement de maître Corbillard.

Cependant, un observateur se fut à la fin convaincu que cet homme n’était pas ivre, et que, seulement poussé par un intérêt puissant, il s’était imposé la mission de venir explorer le bouge, et surtout étudier la réunion dont il faisait partie, tout en se tenant à l’écart.

Rien de ce qui se passait autour de lui ne lui échappait. Par moments, son regard atone devenait étincelant, sous la visière d’une casquette rabattue sur les yeux, et ce regard intelligent, que personne ne soupçonnait, allait de l’un à l’autre groupe examinant ceux qui les composaient. Au moindre bruit au dehors, l’attention du mystérieux inconnu se fixait sur la porte d’entrée.

C’était un homme de trente-cinq ans, de taille moyenne, mais bien prise. Pour l’instant, une barbe épaisse, une chevelure longue et inculte et la visière de sa casquette ne laissaient guère voir que le nez du buveur. Un nez bourgeonné et enluminé, qui eut fait honneur à Sylène et qu’eut envié Gargantua de plantureuse mémoire.

Dix heures sonnèrent au coucou criard suspendu au-dessus du comptoir, l’homme géant que Corbillard avait appelé Fine-lame se leva comme à un signal, après avoir dit à ses compagnons avec autorité.

  •  — A vos postes, vous autres, ça pourra chauffer tout à l’heure.

Sur cet ordre, les deux hommes sortirent aussitôt du cabaret. Quant à Fine-lame, sans plus de préambules, il ouvrit la porte du fond qu’on lui entendit très-distinctement refermer à clef derrière lui, après qu’il eut disparu.

II

LA VÉRITABLE TOMBE

Quoique la salle où nous avons fait pétrer le lecteur, fut déjà une galerie basse elle avait cependant, bien au-dessous d’elle et séparés par des voutes épaisses, ses caves, ses souterrains, ses oubliettes, ses passages secrets : tristes et sinistres dépendances du palais de la haute pègre, dont Corbillard n’était à tout prendre que l’intendant.

Dépendances mystérieuses, inconnues, invisibles, difficiles à soupçonner et impossibles à trouver, dont, en 1863, lors de la destruction de cet antique quartier de Paris, le pic impitoyable des démolisseurs à découvert les traces.

C’était en partie dans ces souterrains ignorés, que les membres les plus compromis de la haute pègre, qui se recrutait alors et se recrute encore aujourd’hui parmi les voleurs les plus audacieux, les assassins les plus féroces, les forçats en rupture de ban, se cachaient et parvenaient souvent à se soustraire aux recherches de la justice, secondée par les plus fins limiers de la rue de Jérusalem.

Une des caves souterraines du Château-tremblant, auquel on avait sans doute donné ce nom par dérision, car l’édifice semblait assez solide pour braver les injures du temps et durer jusqu’à la fin des siècles, une des caves la plus sourde, la plus difficile à trouver — on l’avait isolée des autres par des moyens véritablement machiavéliques — avait été disposée, amenagée de façon à ce qu’elle pût servir de salle de conseil aux principaux chefs de la mystérieuse et sanguinaire association. C’était le plus innocent usage qu’on en faisait.

Cette cave présentait un carré parfait de quatre mètres. Sa voûte était élevée de trois. Sur chacun des côtés, il y avait deux siéges séparés l’un de l’autre, huit en tout ; chaque siége était adapté à une sorte de bureau-pupitre. Au milieu du carré se trouvait un siége et un bureau plus élevés et plus larges que les autres. C’était sans doute la place du chef ; les huit autres siéges étaient celles de ses lieutenants.

Une tapisserie, composée de rideaux, glissant, à l’aide d’anneaux, sur des tringles, masquait les quatre murs et les issues de la Tombe. Une lampe d’un assez fort calibre était suspendue au plafond et avait peine à dissiper les ténèbres épaisses et malsaines de cet antre du crime, dans lequel l’air était si rare qu’on y respirait difficilement, après un séjour de quelques heures.

Les huit siéges étaient occupés à dix heures et quelques minutes. Celui du chef seul restait libre, au profond étonnement de ses lieutenants.

Quand le chef convoquait des complices, il avait l’habitude d’être d’une exactitude minutieuse.

Parmi les huit hommes, qui se trouvaient réunis, un seul, Fine-lame, était venu à la Tombe, par l’établissement du père Corbillard. Les autres n’avaient pas même, dans la soirée, franchi le seuil de l’ignoble caboulot. Au reste, les vêtements qu’ils portaient tous, sans être de la dernière élégance, eussent singulièrement juré au milieu des guenilles des habitués qui faisaient tapage au rez-de-chaussée, sans que rien de ce bruit ne parvint aux oreilles des pairs de la haute pègre.

Ceux-ci étaient tous des hommes dans la force de l’âge ; le plus vieux n’avait pas plus de quarante ans, le plus jeune n’en avait pas moins de vingt cinq.

Mais entre eux, il y avait des différenrences sensibles. On comprenait, en les voyant, que le chef qui les avait réunis, n’avait pas, dans l’association, donné tous les avantages à la force et à l’audace, mais qu’il avait dû faire aussi la part de la beauté, de l’adresse, de l’agilité, de la ruse, de l’intelligence, du sang-froid et de l’esprit d’expédients.

Toutes ces qualités, car toutes ces choses eussent été des qualités, si elles eussent été appliquées au bien, étaient représentées dans le cénacle de la pègre.

Si Fine-lame représentait la force et l’audace, Cupidon se distinguait par sa beauté, la Fouine par ses ruses, l’Eclair par son agilité de corps et d’esprit, Sans-peur par son courage, Rude-à-poil par son rare sang-froid, Fendard par son adresse et Pince-l’air par un véritable génie d’expédients.1

Ces huit hommes avaient la physionomie et le caractère du rôle que leurs capacités dominantes les appelaient à remplir. Quant à les dépeindre plus amplement, tant au physique qu’au moral, nous le ferons en les mettant individuellement en scène.

Le chef qui les commandait avait à lui seul toutes les qualités de ses huit lieutenants.

On peut supposer combien une bande ainsi composée, et commandant arbitrairement