La belle lurette
191 pages
Français

La belle lurette

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191 pages
Français

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Date de parution 01 janvier 2003
Nombre de lectures 64
EAN13 9782296303737
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

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Exrait

LA BELLE LURETTE<9L'Harmattan, 2002
ISBN: 2-7475-3312-3Claudie GUIMET -KLOPFENSTEIN
LA BELLE LURETTE
Roman
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALlEDu même auteur :
- Rencontre en montagne, Le Phare.
- La maison-bonheur, Marne.
- Devant la cheminée,I--IaGrangette.
- Joséphine des plantes, tome I, Lapeyronie
- Un homme debout, avec l'alpiniste J.M. CH OFF AT, Alzieu.
- La sauvage des combes,Lapeyrome.
- Joséphine des plantes, tome II, Lapeyrome.
- Le deuxièmeJUry, avecFabien 1VlAYOL, Le Chemin.
- Le carnetdeJoséphine,LapeyronieA la mémoire de mon fils Guillaume
A mon cher Yves BergerLe bruit de la machine à coudre, ténu, agaçant, obsède
les moindres recoins de l'atelier où travaille Lucette. Le
ronronnement régulier se répand par la fenêtre ouverte, jusque
dans la ruelle, quelques mètres plus bas. Les passants se disent,
levant à peine les yeux:
- Elle coud, la belle lurette...
Pour tous, Lucette est "la belle lurette" depuis l'année de ses seize
ans. Une dizaine de conscrits étaient venus la chercher pour fêter
leur départ à l'armée. Déjà avinés de bon matin, le mufle rougi pas
seulement par le gel, les gars dansaient autour d'elle une sorte de
carole, issue d'un Moyen-Age halluciné. Un tableau vivant de
Jérôme Bosch. Des personnages débraillés, des visages d'ivrognes
sans âge, des mains épaisses de bûcherons primitifs s'apprêtant à
coucher au sol, comme un arbre récalcitrant, la jeune fille au milieu
de leur cercle. A l'abattre, telle un bois destiné à réchauffer leurs
corps pris d'une mauvaise fièvre d'amour bestial.
- La Lucette est une luronne!
Et ils tiraient sa natte de cheveux blonds.
- C'est une belle luronne!
Et ils soulevaient sa jupe.
D'eux, la jeune fille ne percevait que des traits grimaçants de
faunes dantesques, des doigts cruels, pinçants comme les tenailles
du diable, des voix confuses de cauchemar d'aube hivernale. 11elles
un choeur antique, décadent, monté du Styx, les voix
psalmodiaient dans les aigus, impitoyables:
- Lucette, luronne, luronnette, lurette, Lucette, la belle lurette!
A la nuit, le grand Marcel l'avait entraînée dans l'appentis du
cordonnier, et prise de force. Les autres s'étaient affalés sur les
bancs du dernier bistrot visité, tirant le rideau de leur ébriété sur les
ultimes arômes du vin chaud à la cannelle.
Lucette, au début, s'était laissée piéger à l'espèce de tendresse
bourrue qui semblait émaner du grand gars. Face à elle, dans la
demie-obscurité, il modérait des gestes échappés des romans rosesdont se gavait la jeune fille : effleurement des cheveux, caresses des
joues, de quoi mettre en confiance une fillette naïve, désinhibée
par le peu d'alcool ingurgité. Puis, soudain, les mouvements
s'étaient accélérés, en morsures, déchirures, jusqu'au renversement
à terre d'une Lucette incapable de se défendre.
La jeune fille n'avait compris que tardivement ce qui
habitait son ventre, soudain lourd et douloureux. Elle ignorait
même par où sortirait l'enfant, refoulant, tout au fond de son
esprit, la pensée de l'espèce de blessure qu'elle portait, en bas du
ventre, et que le grand Marcel avait brusquement débridée.
Sa mère avait accepté la chose avec le fatalisme des veuves si bien
accoutumées au malheur qu'on les croit insensibles.
La petite] oëlle était née prématurément, ébouriffée, sauvage,
comme si la tourmente du viol avait imprimé sa griffe sur la chair
toute neuve.
Et depuis, Lucette coud, sans relâche, le jour et une bonne partie
de la nuit. Si d'aventure elle s'accorde un bref congé, on éprouve
aussitôt un sentiment de scandale. Lucette doit travailler pour
élever son enfant; c'est normal quand on est fille-mère!
Fille- mère! C'est mal porté, en ces années soixante! Une étiquette
semblable, c'est lourd, douloureux, ça laisse des bleus qu'on ne
voit pas, à l'âme, au coeur. Souvent, Lucette se dit que cette
étiquette, elle se la collerait bien aux fesses! Une fois seulement,
pour voir la tête des passants. Genre pancarte, avec les mots
géants, peints en rouge-diable. Elle se montrerait partout: au
marché, où les commères la considèrent d'un oeil outré; à l'église,
où elle est interdite de séjour; sur la place des marronniers, lieu de
la promenade familiale du dimanche, où les hommes, feignant
l'indignation devant leurs épouses, lorgnent sournoisement sa
silhouette élégante.
Les gens réagiraient, c'est certain. Ils crieraient au scandale. Se
signeraient. En parleraient au curé. Fuiraient. En tous cas, ils ne
pourraient plus faire semblant. Peut-être même y aurait-il une
jeune femme, la dernière qui, le regard soulagé, dirait tout bas:
8- Moi aussi, je suis fille-mère...
Ces mots délivreraient Lucette. Elles s'en iraient ensemble à
l'atelier, parleraient de leurs enfants, laissant s'écouler
voluptueusement tous les poisons des hontes accumulées.
Rêves...
Lucette se secoue, s'accorde un bref répit, lève les yeux. Au-dessus
de la machine à coudre, dans un cadre de bois terni, Luis Mariano
sourit, le cheveu luisant de brillantine.
C'est le fantasme diurne de la couturière. Elle martèle le sol,
rythmant d'un talon vif:
- La belle de Cadix a des yeux de velours!
Elle se dresse, va regarder dans le miroir si ses yeux à elle sont
conformes. Déçue, comme toujours. Gris ne rime pas avec
velours. Plutôt avec des mots absurdement mats, comme pluie,
poussière, souris. Pour se consoler, elle esquisse une danse
andalouse:
- Tchicatchicatchicayayay !
Puis se rassied, un brin honteuse. La nuit, c'est le Président
l<ennedy qui se glisse à son côté, dans le grand lit qu'elle partage
avec sa mère. Une parfaite rangée de dents blanches luit dans la
pénombre, tandis qu'il mord son épaule droite, lui murmurant à
l'oreille des onomatopées délicieusement américaines. Lucette
fourrage à pleines mains dans la chevelure rousse et drue. Elle ne
le laisse jamais aller plus loin. Sa dignité bafouée, elle la retrouve
ainsi chaque soir.
Lucette regagne sa machine, en entendant des pas dans
l'escalier. Sa mère revient du marché. Un filet à provisions dans
une main, le "Journal des femmes françaises" dans l'autre, elle se
traîne, essoufflée, jusqu'au seuil :
- La gamine arrive de l'école, je l'ai vue devant la mercerie!
De tout son poids minuscule, la vieille Louise se laisse tomber sur
un fauteuil qui, jadis, afficha gaiement son cramoisi Voltairien. A
présent, déteint, les bourres débordant de partout, c'est le point de
chute attitré de la grand-mère. Elle l'aime bien, son vieux siège,
9Louise. Elle se cramponne aux accoudoirs comme aux bras d'un
vieil amant rabâché.
La vieille femme, aussi frêle que sa fille est pulpeuse, présente
l'aspect d'une fée débonnaire, oubliée dans les pages poussiéreuses
d'un conte de jadis. Silhouette fragile, courbée, prête à s'envoler au
moindre coup de vent. Visage fin, sur lequel brille un regard d'une
lucidité impitoyable, en même temps que d'une tendresse
inconditionnelle, masquée derrière une ironie toujours prête à
jaillir.
- Mémé, j'ai eu huit à la compo de calcul!
Précédée de ces mots triomphants, la gamine, Joëlle, fait irruption
dans la pièce, innocemment glorieuse de la vivacité de ses dix ans.
S'accoude sur le fauteuil de Louise, engloutissant avec voracité sa
tartine de confiture.
C'est une fillette toute menue, aux yeux noirs et curieux d'écureuil
charbonnier, contrastant d'une façon saisissante avec la pâleur
blonde des cheveux d'une native des taïgas nordiques. Toujours en
mouvement, cette enfant-là, gestes, paroles, imprimant aux nattes
claires une perpétuelle danse désordonnée.
- Calme-toi, tu nous donnes le tournis!
Cette rengaine accompagne Joëlle depuis ses premiers pas. Elle
n'en a cure, l'ayant trop entendue. La moindre émotion provoque
chez elle des réactions démesurées. Elle pleure aussi fort qu'elle rit,
souvent en même temps. Personne n'est aussi joyeux jusqu'à
l'exubérance, personne n'est aussi profondément triste. Sa mère
s'inquiète souvent: que deviendra cette enfant excessive?
Lucette écoute, jalouse, le léger conciliabule qui anime le regard de
l'aïeule. Il en est toujours ainsi: "mémé par ci, mémé par là"...
Avec tous les sacrifices qu'elle fait pour cette gamine!
Haussant les épaules, la couturière saisit, sur le rebord de la fenêtre,
le bidon de lait, fait chauffer le café, demande à sa mère:
- Quoi de neuf en ville ?
Quoi de neuf! C'est la formule magique, le sésame qui, à lui seul,
permet de secouer un instant l'ataraxie de la vie provinciale. Par
ces mots, on autorise, et on s'autorise, à comploter, médire, se
10diluer dans les méandres compliqués de la chronique sociale et,
plus exquis encore, de la vie privée des gens.
Avec la volupté de la curiosité voyeuriste, assortie d'une malignité
presque toujours inconsciente, on pénètre dans les foyers, en
passe-muraille dont la clairvoyance est essentiellement imaginative.
Au "quoi de neuf?", les regards s'allument, se font presque tendres,
tandis que naît la complicité benoîte, pateline et redoutable, entre
les membres de la confrérie universelle des mauvaises langues.
Immanquablement, le "quoi de neuf" de Lucette génère une lueur
avide dans les yeux délavés de sa mère. Celle-ci répond, faussement
détachée:
- La poule du notaire vient demain pour sa robe de printemps!
Joëlle écoute le silence, lourd d'une connivence réprobatrice, qui
suit cette déclaration. Etre une poule, c'est une malédiction, pire
encore que celle qui frappe sa mère. Depuis sa plus tendre enfance,
on lui répète à l'envi:
- Ne deviens jamais comme la poule du notaire, c'est une
malheureuse!
La gamine s'étonne un peu devant le sourire rayonnant et l'allure
prospère qu'affiche la malheureuse. Elle a entendu dire que la
poule gagnait beaucoup d'argent en retroussant ses jupes. En
cachette, seule dans la chambre, elle a soulevé sa jupe plissée du
dimanche: aucune pièce, d'argent ou d'or, n'est tombée de l'étoffe.
Dépitée, la fillette a renoncé à pénétrer plus avant le mystère de cet
étrange volatile à visage humain.
Sur le mannequin de bois, s'étale une souple soie
sauvage, aux lueurs mordorées. Elle est destinée à l'épouse du
notaire. Ce dernier entretient somptueusement ses deux femmes.
Ce notable se montre, en ville, fort soucieux de son reflet. Pour lui,
l'appellation de "maître" ne se justifie pas tant à l'aide de titres
universitaires prestigieux, que d'une multitude de prothèses
voyantes. Voiture et villa luxueuses, Maître Foulon exhibe aussi
Ilsouvent que possible les strass étincelants de sa réussite. En ville,
les gens l'appellent "Feufeu", il l'ignore superbement.
Pour l'heure, il condescend à entrer dans l'atelier de Lucette,
accompagnant son épouse. Il salue gravement d'un signe de tête,
sans regarder la couturière, et dit :
- Reine, je reviens te chercher dans une heure.
La grande femme regarde la porte refermée, comme si elle ne
pouvait croire à sa chance soudaine: une heure de liberté, une
heure de bavardage sincère avec la couturière! En ville, elle doit
feindre, comme tout le monde, d'ignorer la belle lurette. Mais,
secrètement, elle l'estime. L'envie. Elle est jalouse de sa liberté:
elle-même ne fait rien sans permission. Jalouse de sa combativité: a abdiqué depuis longtemps. de sa maternité:
elle-même est définitivement stérile.
"Liberté, combativité, maternité" : Reine imagine cette devise,
gravée au fronton de sa villa-prison, avec, sur un drapeau, un
nourrisson ailé brandissant une hache... La couturière possède tout
ce qu'elle-même n'a pas. L'idée d'une possible réciprocité dans
l'envie ne l'effleure pas: elle ne pense plus, depuis que son notaire
de mari gagne de l'argent pour elle.
Elle tourne vers la couturière des yeux emplis d'une langueur
calculée:
- Alors, Lucette?
- Comment allez-vous Reine? Racontez-moi...
Reine se laisse aller. Elle sait qu'un regard désolé provoque
immanquablement la compassion de Lucette. Cette dernière se
délecte, à sa grande confusion, des histoires privées de ses clientes.
C'est encore mieux que le feuilleton de la "Veillée des
chaumières". Attentive, elle écoute, le coeur battant par
procuration.
Ces drames d'amour, c'est elle qui les vit. Elle s'en repaît à l'infini,
comme d'une manne inattendue, toujours renouvelée. Eprouve
toute la gamme des émotions à bon marché, l'attirance, le désir, la
haine, le ressentiment. Ressent dans sa chair d'une sensiblerie à
bon compte, les manifestations physiologiques des émois: soupirs,
larmes, serrements de coeur. Elle anticipe sur le final de l'histoire.
12Souvent rose bonbon, la fin ; des mélodrames ridicules, pitoyables,
dont elle doit se contenter. Les femmes qui vivent des situations
noires, serrées hermétiquement sur leur malheur, ne racontent rien.
- Ah Lucette, si vous saviez ce qu'il m'a encore fait cette semaine.
- Parce qu'il vous a encore fait quelque chose?
Sans nul doute, la couturière sait provoquer la confidence.
Psychologue de talent qui s'ignore, elle applique une technique
infaillible: répéter les mots du vis-à-vis, marquant à la fois intérêt
et compréhension.
Reine pousse un soupir lamentable, issu du tréfonds de sa poitrine
corsetée :
- Ce vieux... salopard!
Incongrue, la grossièreté, dans la bouche d'une Reine encline à se
comporter avec la classe, croit-elle, d'une citadine accomplie.
- Alors ce vieux... comme vous l'appelez...
L'autre reprend, légèrement haletante:
- Il a couché avec sa poule dans le lit conjugal, voilà ce qu'il a
fait, ce salaud!
Lucette ne cille pas davantage à cette deuxième grossièreté qu'à
l'annonce de la nouvelle. Elle espérait plus dramatique. Déçue, elle
réconforte Reine en lui promettant, justement, une robe royale.
L'essayage a lieu, patient, minutieux. Lucette dispose la soie autour
du corps massif de sa cliente. Une épingle entre les lèvres, elle
commente:
- La taille est à relâcher, l'ourlet à rabattre, il manque une
boutonnière.. .
La couturière ne se presse pas; la lenteur fait partie du cérémonial.
L'essayage, une sorte de danse rituelle, un jeu de séduction entre
étoffe et peau, entre découpes et courbes corporelles, un
ondoiement voluptueux, tournoiement de gestes à peine suggérés,
tout juste appuyés, rythmés par le souffle de zéphyr du tissu
froissé, musique éternelle de la coquetterie féminine. Une
complicité se crée, entre la femme et le futur vêtement, que l'on
imagine, que l'on se prend à désirer comme un homme à peine
entrevu, mais dont on sait qu'à pas légers, il va entrer dans sa vie.
13Et déjà on se prête à d'imperceptibles effleurements, qUl
deviendront caresses une fois la robe bâtie.
La cliente doit se sentir unique, se pressentir belle. Lucette l'y aide,
à petites touches habiles:
- Cette soie fait ressortir votre teint clair... Les seins sont bien
séparés, avec ce drapé. Vous serez très élégante pour la
communion de votre nièce.
Déjà satisfaite, Reine se contemple dans le miroir, imaginant
d'improbables situations: son mari amoureux comme au premier
jour, osant en public une scène de rupture avec sa poule. Prendre
un amant? Elle n'ose l'imaginer, malgré les conseils de sa mère,
lassée de ses pleurnicheries perpétuelles. A chacune de ses visites,
elle lui répète:
- Prends donc un amant, au lieu de te lamenter!
- Mais, maman, je l'aime toujours!
- C'est lui que tu aimes, ou son argent?
Là, Reine ne sait plus très bien. Certes, elle se réjouit, quoique de
plus en plus mollement, et seulement quand elle lit l'envie dans le
regard de ses amies, de posséder une belle maison, des toilettes
coûteuses. Seule, elle donnerait tout pour se sentir, une fois unique,
mais dont elle pourrait vivre le reste de sa vie, désirée.
La couturière accueille Célina. La quarantaine éteinte.
Célibataire. Une souris grise. Quand elle a annoncé, il y a quelques
années, qu'elle avait un amant, les femmes de l'atelier ont cru à une
affabulation de femme frustrée. Un amant, cette petite femme
terne, couleur des murs qu'elle semble raser timidement? Un
amant, cette inexistante, qui pèse à peine sur la vie des autres? Le
caractère sulfureux, pensait Lucette, du mot "amant", s'appliquait
toujours à des créatures flamboyantes, éclatantes d'une vie
suspecte. Le terme messayait aux célibataires effacées et, dans ce
cas, se révélait d'ailleurs bien plus scandaleux.
La belle lurette et sa mère sont passées par toutes les affres du
doute. Jusqu'au jour où Célina les a invitées à prendre le café, un
14dimanche d'une furieuse tristesse d'automne, que l'on ne rencontre
guère que dans les poèmes des écoliers à la rentrée des classes. Une
de ces journées si ternes, au déroulement si prévisible, que la
moindre anecdote y prend des allures évènementielles, comme ces
arbres qui brusquement se mettent à flamboyer, un matin à l'aube,
sous nos yeux qui encore la veille demeuraient aveugles.
Il était bien là, l'amant. Aussi rouge que Célina était pâle, aussi
sanguin qu'elle paraissait glaciale. Comment s'appariaient-ils, ces
deux-là? Célina, mise en confiance par des années d'essayages
rapprochés, a tout raconté à la couturière.
L'amant, un boucher de Grenoble, est marié. A une petite femme
grise, éteinte, le portrait de Célina. Mais qui, depuis des années, ne
veut rien savoir. Tourmentée davantage par le démon de la caisse
enregistreuse que par celui de la chair. Le mari, en pleine force de
l'âge, a décidé de passer outre et de prendre maîtresse. Au loin, si
possible, à cause des ragots.
Le miracle s'est produit dans le train, lors d'un déplacement à
Chamonix. Dans le compartiment sombre, ils n'étaient que deux
voyageurs mélancoliques, jumelés mornement par un hasard censé
demeurer court.
Face à l'homme robuste, aussi rouge que les produits de son étal,
une femme. Dont il n'aperçut, tout d'abord, que les chaussures,
incolores ou presque. Surmontées d'une robe de la même
non-teinte. Puis un visage, lui faisant lâcher un "nom de Dieu l''
heureusement tout intérieur.
Le visage, les yeux, les mains de son épouse I Pas la bouche,
cependant. Sa femme arborait toujours, à son égard, une mine
pincée, insatisfaite. Sa jumelle là, en face, possédait des lèvres
affamées de mendiante d'amour. Démolissant curieusement son
aspect de vieille demoiselle confite en dévotions.
Longuement, ils ont bavardé, la petite femme moins bégueule qu'il
n'eût pu le supposer. Tout le visage réclameur à présent. Peu
pressé que le train s'arrête.
Au voyage suivant, le boucher s'est rendu à son invitation.
L'habitude fut vite prise de ces déjeuners hebdomadaires, paisibles,
15sous-tendus par un désir sans équivoque de la part de l'homme, un
attachement peureux de sa partenaire.
Puis, un de ces soirs d'hiver où il faisait chaud et clair près du
poêle, il lui a donné un premier baiser. Qu'à son grand
étonnement, elle lui a rendu, avec l'assurance d'une habituée. Il
ignorait qu'elle avait fait ses gammes dans le feuilleton de "Nous
deux", avec exercices pratiques, lèvres contre lèvres sur son miroir.
Trois jours après, il était de retour, avec, dans sa valise, une
chemise de nuit de pilou rose, celle de son épouse, qu'il lui a fait
revêtir, avant de lui faire l'amour d'une manière on ne peut plus
classique.
Visiblement à la recherche, inlassablement recommencée, de la
femme avec qui, il a bien des années, il avait choisi de vivre. UneY qui l'avait aimé, puis déçu, insidieusement. Dont la
personnalité, qualités comme défauts, s'était diluée au fll du temps,
ne laissant subsister en surface qu'une sorte d'automate,
accomplissant les gestes de la vie quotidienne avec la rigueur sans
fantaisie d'un métronome.
Dans la chemise de pilou rose, le boucher la retrouve, son épouse,
mais neuve encore, point lassée, du moins le croit- il. Il lui fait
l'amour de la même manière, et la femme réagit exactement
comme elle, c'est à dire pas du tout. Aucune manifestation, ni
plaisir, ni dégoût. Sans plus de sensations, sinon celle, tiède,
éphémère, qu'elle éprouverait à revêtir de vieilles pantoufles,
comme ces charentaises en loques que l'on ne se décide pas à jeter,
par habitude confortable.
Et depuis, Célina semble se satisfaire de la situation. Elle n'aime
pas son amant, ne le désire pas davantage, mais au moins, elle n'est
plus vierge.
Ni complexée. Sa soeur cadette s'était mariée précocement, la
ravalant soudain au rang de jeune fille attardée. A la naissance de
son premier neveu, elle avait douloureusement reçu l'ironie de son
père, qui avait déclaré lors du repas de baptême:
- Ce pauvre gosse, il aura une tante vieille fille!
En réponse à la méchanceté bien gratuite de son géniteur, elle
s'était promise de céder au premier homme rencontré. Elle avait
16attendu longtemps. Au lendemain de son dépucelage, elle avait
écrit une longue lettre à son père, provocatrice pour la première
fois de sa vie. Triomphante. Enfin délivrée. Elle attendait toujours
la réponse, avec une satisfaction amère.
Lucette débarrasse le mannequin pour la "poule du
notaire". Celle-ci survient, très agitée:
- Ma pauvre Lucette, si vous saviez ce qui m'arrive l
La poule, Odile de son prénom, avoisine une trentaine pétillante
comme une boisson festive. Grande, ses jambes interminables se
devinent, sous la jupe à mi-mollets, d'un galbe à damner le plus
licencieux des libertins. La charpente fine de son visage supporte
des traits d'une fragilité un peu douloureuse. Le nez, la bouche,
très fins, comme esquissés par un léger fusain rapide, de la main
hésitante d'un dessinateur peu sûr de son talent.
On frémit d'inquiétude en croisant son regard: tour à tour câlins,
malicieux, mélancoliques, rieurs, les yeux savent jouer de tous les
registres du vert. C'est surtout par ce regard que la jeune femme
accroche les hommes, les implorant, les retenant, les piégeant,
pour enfin les emprisonner dans ses charmes et ses effluves de
sorcière rousse.
Sa chevelure, toute de gros copeaux flamboyants, suscite chez les
autres femmes une sorte de crainte haineuse, issue du fond des
âges. Quelques siècles plus tôt, on l'eût brûlée vive, pas moins.
Odile vit des hommes. Dans son esprit, d'un cartésianisme mâtiné
du sens pratique populaire, les situations sont claires: elle échange
sa beauté contre vivre et couvert. Elle n'est pas devenue poule à la
suite des conseils de sa mère, pourtant elle-même femme
entretenue.
Seulement, sa mère a vécu toute sa vie dans l'ombre du même
homme, un notable de province également. Chichement
entretenue. Heureuse de la moindre aumône, tombant comme un
cadeau céleste, en dehors du strict nécessaire à une subsistance
modeste: un bouquet de violettes, un flacon d'eau de Cologne, un
17collier de verroterie. Jamais plus. Les bijoux et parfums précieux
échouant toujours à la femme légitime. Par contre, à la maîtresse
les fantaisies sexuelles, les jeux souvent humiliants, les attentes
interminables! Avec, en prime, l'obligation de ne jamais se
plaindre et de rester désirable.
Amoureuse, sa mère, du premier au dernier jour d'une liaison
pourtant étouffante. Entrée en amour clandestin avec une vocation
quasi religieuse; une dévotion de Soeur de la Charité. Aussi
prisonnière que la plus vertueuse des épouses à l'intérieur d'un
mariage de convenances. Un bien cruel sacerdoce, dont Odile
n'eût jamais voulu.
Sa décision de vivre en femme entretenue, c'est une de ses tantes
qui l'a provoquée. Une libre, peu soucieuse de l'opinion
publique. Belle, intelligente, énergique. S'interdisant de tomber
amoureuse. L'attitude qui, de tous temps, a fait la force des
femmes.
Toujours vêtue somptueusement, elle conduisait sa propre
automobile avec désinvolture. Considérait de haut la gent
masculine, jouant habilement de plusieurs amants à la fois. Une
organisation irréprochable, que lui auraient enviée bien des chefs
d'entreprise.
Odile, une fois majeure, avait décidé de suivre son exemple.
Gravissant les échelons telle un fonctionnaire scrupuleux. Passant
dans plusieurs lits successifs, de plus en plus prestigieux: un gros
commerçant, un dentiste, un médecin, un notaire.
Elle avait, une fois, tâté d'une liaison mi-sentimentale,
mi-intéressée, avec un instituteur. Vite réprimée par une
Instruction Publique qui ne plaisantait pas avec la moralité de ses
enseignants, fussent-ils sévèrement laïques et libres-penseurs. Le
gentil pédagogue avait été muté à l'autre bout du département.
Lucette, la considérant, pense qu'elle pourrait s'habiller d'un sac en
toile de jute; il parviendrait à suggérer ses formes parfaites aussi
bien qu'une robe de haute couture.
La poule reprend:
- Ce mois-ci, je n'ai pas "vu venir", je m'inquiète!
18Aussitôt, la vieille Louise donne son diagnostic, du fond de son
fauteuil:
- Trop tôt pour le retour d'âge. Vous avez eu des malaises?
Car Louise est guérisseuse. Elle sait soigner nombre de maladies
bénignes, et les clientes de sa fille la consultent volontiers. Passant
la belle saison à herboriser dans les chemins creux, elle prépare des
petits bocaux de plantes séchées, à utiliser, selon, en infusion,
décoction, macération, vin de fleurs.
- Ce matin, j'ai rendu ma tasse de café.
- C'est vrai, je vous trouve un peu pâlotte, maintenant que vous
me le dites.
La grand-mère se lève, se hisse sur la pointe des pieds, pour tâter
d'une main docte le front de sa patiente:
- Par précaution, je vais vous faire prendre une décoction de
plantes emménagogues. Votre sang reviendra vite.
Louise va au placard, en sort précautionneuse\TIent un bocal de
verre, avec des mines enjôleuses de bonne fée:
- Voilà, c'est un mélange d'achillée, safran, armoise, rue et
absinthe. Vous le boirez juste avant de rentrer chez vous.
Les yeux de la poule brillent d'une reconnaissance teintée d'un
regret lancinant. Tentée d'être mère, elle l'est parfois: avoir un
petit bien à elle, à câliner, à dorloter. Et vivre comme la belle
lurette. A cette pensée, elle sent bien que tout son être se fourvoie.
Travailler à l'aube, après avoir déposé le bébé chez une nourrice
cupide, souvent malveillante. Rentrer le soir, harassée, les reins
brisés. Préparer les biberons, se lever dans la nuit. Consacrer ses
dimanche à l'enfant, sans autre perspective que la vieillesse, et la
désapprobation de sa progéniture, frustrée d'une vie de famille aux
normes. Et les ragots, encore moins tendres pour une fille-mère
que pour une femme entretenue.
Si elle doit subir la réprobation de la ville entière, autant que ce soit
dans le luxe et la facilité.
Elle secoue sa brève mélancolie en sortant du sac le tissu pour sa
robe. Lucette et sa mère se récrient d'une égale admiration devant
le crêpe de Chine d'un vert soutenu. Odile exige une robe "de
19

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