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La Catastrophe

De
434 pages

Au beau milieu d'une nuit de mai, Raphaël, un adolescent de 16 ans, et sa famille se retrouvent chassés de chez eux par les murs croulant de leur propre maison. Débute alors un périple surprenant et mouvementé pour découvrir une explication à ce phénomène étrange qui les déroute complètement. Et ils sont loin d'imaginer ce qui les attend...

Obligé de lutter pour sa survie et celle de ses proches, Raphaël doutera de l'avenir de l'humanité. Et il apportera lui-même un espoir de renouvellement.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85072-0

 

© Edilivre, 2015

Première partie

Chapitre 1
L’événement

Les murs tremblèrent, se descellèrent, s’effondrèrent et s’abattirent les uns après les autres, vers l’intérieur, comme aspirés par une force attractive.

Hébétés, à peine réveillés, chassés au beau milieu de la nuit en travers de la route, nous assistions impuissants à la destruction de notre seul bien.

Lorsqu’un bruit chuintant, assourdi et oppressant nous avait tirés du lit en sursaut, avivant un instinct primaire, comme celui qu’on éprouve face à la menace d’un serpent, nous étions restés une seconde, l’oreille aux aguets, essayant d’estimer d’où venait le danger.

C’est alors que la fenêtre donnant sur le jardin avait cédé dans un fracas retentissant, suivi de centaines de détonations du même genre. Puis le plâtre s’était lézardé, laissant voir la pierre à nu et on aurait dit que la maison crachotait ses matériaux, tel un géant, ayant pris vie ou un bon coup de poing, lui brisant l’une après l’autre toutes les dents.

Dans un élan irrépressible, nous étions sortis de nos chambres, les yeux affolés, mais aussi incrédules, nous pressant les uns les autres pour descendre au plus vite et gagner la rue.

Était-ce une explosion qui progressait de la ville et dont l’écho résonnait ici ? Ou un tremblement de terre aussi improbable soit-il dans cette région de l’Ouest ? Une attaque, il ne fallait pas y penser ! Dans un endroit où toute vie cessait pour ainsi dire dès vingt et une heures, la plupart des mois de l’année !

Les pieds nus sur l’asphalte ce dix-sept mai, nous tentions de ranimer en nous cette vieille partie de notre cerveau capable d’anticiper une autre catastrophe naturelle et de chercher une cause physique à ce phénomène.

Mais tout chancela sans que rien ne tangue dans un silence presque absolu. Une exclamation assourdie, un cri lointain, une forme d’appel semblèrent retentir, à peine.

Car il ne s’agissait pas d’une secousse sismique : aucune onde déformante ne tordit le sol pour aboutir à des crevasses soudaines, inattendues, dangereuses, piégeant les gens dans des failles fumantes ou béantes.

Rien de tout cela.

Pourtant le choc se transmit, avança, étreignit chaque demeure sans en oublier une seule. Tout se démantela comme des châteaux de cartes, ou comme ces dominos destinés à se coucher, en dessinant des figures.

Ça n’évoquait rien de ce que l’on connaissait, grâce à la télévision. Et sur le coup, l’idée du fantastique l’emporta, nous enlevant les mots de la bouche.

– Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Un individu avait-il prononcé cette phrase ou retentissait-elle uniquement dans ma tête ? Et pourquoi la répéter deux fois ? Comme si cela allait provoquer une explication instantanée, à moins que ce ne soit un résumé de toutes les pensées sauvages qui nous agressaient.

A minuit et demie, on grelottait alors qu’il régnait une chaleur d’été imprévue, anormale ou exceptionnelle.

– Que va-t-on faire, Jules ? murmura ma mère en s’adressant à mon père.

– D’abord attendre que le jour se lève. Et merde, j’ai laissé mes cigarettes dans ma veste !

Je crus distinguer un vague « moi aussi ! » que j’attribuai au voisin, celui auquel nous faisions signe depuis quelques mois alors que nous étions là depuis six ans ! Mais à qui nous n’avions jamais parlé.

Dire qu’il y a peu encore, Alexise, ma mère, pestait et déclarait au bord de la crise de nerfs : « je hais ce village ! »

Pour la énième fois, quelqu’un l’avait snobée. Cet état d’esprit de clocher la faisait frissonner et la rendait folle. Les habitants se parlaient entre eux, se saluaient entre eux et ignoraient superbement les nouveaux arrivants, à part peut-être dans la rue où il est de bon ton de souhaiter le « bonjour ».

Or nous résidions dans cette région depuis mes dix-huit mois et j’atteignais mes seize ans désormais. Entre temps étaient nés ma sœur Hélie, trois ans et demi après moi et mon frère, Joceran avec lequel je pouvais compter neuf années d’écart.

Ici, si vous n’étiez pas allés à l’école du coin, de la maternelle au lycée et si vous n’aviez pas grandi dans une famille de souche, alors adieu l’intégration. Et pourtant nous vivions tous sur le même morceau de terre, bon sang !

Même quand Alexise s’était présentée à la Maison de l’Emploi, on lui avait dit : « ici, c’est surtout du bouche à oreille ! Essayez de rencontrer du monde ». Et on lui avait signifié une fin de non-recevoir, à charge pour elle de se débrouiller.

En tout cas, maintenant on semblait tous dans le même bateau ! Quoi qu’après avoir vécu tant de rebuffades, je me doutais qu’elle n’en était pas bien sûre.

– Raphaël, ne quitte pas des yeux Hélie et Joceran pendant que ta mère et moi on essaie de voir si on peut récupérer quelque chose. C’est compris ?

– D’accord ! marmonnai-je d’une manière automatique.

Et où pensait-il que je pourrais disparaître dans cette tenue et dans un monde apocalyptique ? D’habitude ce genre de remarque inutile émanait de ma mère qui avait un besoin de parler pour ne rien dire dès que la tension montait d’un cran. N’empêche, je n’étais pas bien rassuré qu’ils veuillent farfouiller dans les gravats comme si on jouait à démolir une construction sableuse à la plage.

– J’ai envie pipi !

– Ben, t’as qu’à faire derrière un tas de pierres, pour ce que ça peut changer maintenant, observai-je en guidant le petit vers l’arrière d’un mur effondré.

Par une ouverture, les parents entassaient des vêtements dans un sac de voyage. Alexise jeta la cabine de bain bleue en éponge épaisse à Hélie pour qu’elle s’habille rapidement : jean, tee-shirt, baskets et veste, la tenue ordinaire.

Nous y passâmes tous, ne voulant pas être surpris dans le plus simple appareil dehors, nous attendant à une « réplique ». Notre esprit continuait à nous imposer les images d’une secousse sismique alors que nous savions être dans l’erreur.

– Pour ce qui est de la nourriture, il ne reste plus rien. J’ai pu sauver miraculeusement des petites bouteilles d’eau, décréta Alexise.

« Le grand Leclerc à côté est éventré ». Le vent claironnait-il la phrase d’une ombre ou l’avais-je prononcée à voix haute ?

Jules fit la moue.

Il n’avait pas pris la peine d’inculquer des principes d’honnêteté et de solidarité à ses enfants pour se retrouver à vider les rayons d’un supermarché dont les fondations ne tenaient presque plus debout. Il hésita puis sortit son porte-monnaie en cuir fauve, cadeau de la fête des pères. Comme à l’accoutumée, il n’y avait pas grand chose dedans. Le professorat étant une carrière bien ingrate du point de vue salarial. Des années que les paies étaient gelées et la vie qui augmentait tous les ans dans des proportions aberrantes.

– Au pire, on laissera un chèque ! trancha Alexise, qui avait récupéré son sac à main.

Devant l’édifice, une dispute parentale surgit pour décider lequel des deux mettrait sa vie en danger. J’avais été étonné qu’elle ne survienne pas plus tôt : leur mode de fonctionnement étant de s’apostropher perpétuellement. La plupart du temps, ils trouvaient cela normal et ça finissait dans la bonne humeur, mais ce n’était pas toujours le cas. Et cette fois-ci, ça menaçait de dégénérer.

– Enfin Jules, sois raisonnable, tu es le seul à savoir conduire. Ils auront plus de chances avec toi s’il devait arriver quelque chose.

– Qu’est-ce que tu peux être énervante ! Il n’arrivera rien. Tu me fais une liste et je reviens.

– Je peux y aller ! plastronnai-je.

– Non !

Au moins sur ça, ils étaient d’accord !

– Tu ne saurais pas quoi prendre même avec une liste.

Ma mère se fichait de moi, l’œil brillant. Et je lui adressai une grimace en admettant en mon for intérieur qu’elle n’avait pas tort. Je partageai avec mon père une sainte horreur des samedis-fringues où on devait renouveler notre garde-robe. La crise étant survenue, cela arrivait de moins en moins souvent et nous usions nos habits jusqu’à la corde. Mais je devais reconnaître que si Jules le prenait comme une corvée, lui était capable de se diriger efficacement dans ce genre de magasin.

– Bon j’y vais ! lança-t-il en se précipitant.

– De toute façon, il ne pourra pas prendre beaucoup de choses. Sans glacière, on ne pourra pas stocker énormément de denrées.

– De la bouffe, quoi, Man !

– Ce n’est pas parce que les bâtiments s’effondrent que notre vocabulaire doit en subir le contrecoup.

Elle était « vénère » ! Or depuis qu’elle avait arrêté de fumer, enceinte d’Hélie, elle passait son temps à jurer ! Il paraît que les gros mots comme l’alcool sont des anti-douleurs très puissants.

D’habitude elle n’était pas aussi sérieuse : il fallait vraiment que les événements l’aient mise dans un drôle d’état.

Le retour de notre père coïncida avec les premiers feux du jour et nous restâmes bouche bée.

Partout où que l’on se tournât, un spectacle de désolation, une vision de destruction massive, l’image d’un déluge de roches. Mais ce qui frappa le plus, ce fut l’absence de mouvement.

Nous avions cru comme une règle immuable à cette certitude de maisons chassant leurs habitants au lieu de les ensevelir, de la même manière que nous l’avions vécu.

Or, si l’on en croyait la réalité de l’aube dans sa pre­mière lumière, nous étions l’exception. Et ceux que nous avions entendus, s’étaient-ils éclipsés rapide­ment ? Cela avait de quoi nous glacer l’échine. Car au lieu du cra­chotement crescendo qui nous avait servi d’avertissement, la majorité de la ville s’était effondrée d’un seul tenant, ne laissant qu’un silence oppressant dans son sillage.

– Qui veut un casse-croûte ?

– J’aime pas la fraise, je veux un au chocolat, répondit Joceran.

– Commencez pas à faire les difficiles sinon on n’est pas sorti de l’auberge, ronchonna Jules, qui nous avait ramenés aux réalités terre à terre.

– On ferait mieux de s’éloigner de cette bâtisse, je ne suis pas rassurée.

Alexise voyait des catastrophes partout avant même que celle-ci ne débute.

– Mieux vaut se mettre en route tout de suite. Marchez au milieu de la rue et éloignez-vous des constructions endommagées.

En donnant ses consignes, Jules espérait que cela ne touchait qu’un certain périmètre.

– On n’a plus de voiture ? demanda Joceran en prenant la main de maman.

– Si on en avait une, tu crois qu’on déambulerait comme des couillons, hein ? lança Hélie avec sa douceur coutumière.

Bizarrement elle nous arracha un rire alors que d’habitude on l’aurait tous fusillée du regard pour nous parler comme à des abrutis finis. Un an d’avance et toujours première en classe ! Elle nous prenait tous pour des andouilles et ça nous tapait sur les nerfs à tour de rôle ! Mais bon, là, elle n’avait pas tort.

– On trouvera peut-être un véhicule avec ses clefs sur le tableau de bord. Ça existe les gens confiants, assura Jules.

– Ou les fieffés idiots, renchérit Hélie. C’est comme on veut.

– Ou des crétins décérébrés ! rajoutai-je.

– Ou des ahuris complètement débiles.

La voix de Joceran imitait celle des dessins animés.

– C’est pas bientôt terminé !

Jules soupirait alors qu’Alexise esquissait un maigre sourire en nous voyant surmonter cette épreuve mieux qu’elle l’aurait cru.

Pourtant au bout de deux heures de marche sur une route habituellement fréquentée, voire bondée les week-ends, où désormais ne passait plus aucune voiture, l’humeur avait passablement changé.

– A la prochaine ville, on trouve un moyen de locomotion, il n’est pas question qu’on revienne aux temps de la préhistoire, grinça Hélie, qui boitait.

Sauter dans sa chambre pendant des heures en assourdissant tout le monde avec sa musique à fond ne la dérangeait pas, mais marcher la rendait folle de rage.

– On va faire ce qu’on peut, ma petite chérie, mais on n’est pas maître de la situation.

Jules essayait de calmer le jeu avant qu’Alexise ne l’interrompe.

– Tu ne trouves pas cela étrange qu’il n’y ait personne. Pas même des avions, des hélicoptères ou des secours, des pompiers. Personne nulle part.

Elle chuchotait comme si quelque chose nous écoutait, ce qui eut le don de nous donner à tous la chair de poule. Maman exprimait toujours ses craintes à voix haute. Là, même si c’était dit dans un souffle, notre attention fut attirée sur ce calme figé, image d’un univers en voie de désintégration.

– J’ai peur, gémit Joceran en se serrant contre elle.

– Ils sont peut-être occupés ailleurs… De toute façon, mon fils, on va se débrouiller comme on fait toujours, hein ! On va bien dénicher un quatre quatre quelque part.

– C’est vrai ! Un quatre quatre. Un noir avec des flammes.

– Débile ! Peut-être que noir ça suffira. Tu ne crois tout de même pas que quelqu’un a peint des flammes sur une telle voiture.

– Et pourquoi pas ? soutint le môme.

– Mais parce qu’il faut être grave pour faire ça.

– Ce n’est pas une raison pour le traiter de débile, Raphaël.

– Oui, Man.

Chapitre 2
Rencontre surprise

Dans la ville suivante, seule une demeure en bois cossue tenait encore debout à la sortie dans un magnifique terrain forestier où les propriétaires avaient planté de jeunes arbres.

La seule halte que nous avait autorisée papa avait été à l’épicerie. Il avait trouvé une barre de fer qui nous avait permis de soulever les premiers blocs de pierre et de retirer du pain, des crêpes et des fruits d’une portion de salle miraculeusement indemne.

Puis Alexise nous avait pressés de nous en éloigner n’aimant pas l’odeur qui s’en dégageait, tandis que Jules affirmait que des canalisations avaient dû se rompre.

Nous comptions gravir l’allée et le perron pour demander de l’aide ou des nouvelles. Mais nul être vivant ne répondit à nos coups de sonnette répétés.

– Eh oh ! Y a quelqu’un ? cria Jules de toute la force de ses poumons.

– On pourrait rentrer et s’installer, suggéra Joceran.

– Je ne sais pas bonhomme ! Le plus poli pour l’instant serait de pique-niquer dans le jardin. Après on verra, si quelqu’un se montre ou pas.

La politesse et ma mère !

On mourait tous de faim et tant que les bouches mastiquèrent ce fut en silence.

– Y a encore des oiseaux !

Joceran disait vrai. Les moineaux guettaient les miettes et les hirondelles volaient bas.

– Il n’est pas totalement idiot, ce petit con !

– Raphaël, gronda Jules.

– D’accord ! Et ça grouille de fourmis aussi par ici.

La remarque fit sauter Hélie sur ses pieds. Elle scruta l’horizon :

– Je n’ai aperçu aucune vache dans les champs.

– Si personne n’est venu les y conduire, elles sont encore dans les étables !

Apparemment papa s’y connaissait en travaux de la ferme !

– Si on faisait le tour de la maison ? Il y a peut-être un garage, suggéra Alexise.

Il y en avait bien un ! Bâti dans un bois chaud, marron cuivré. La porte s’ouvrit manuellement. On était loin de notre vieux garage au sol en ciment défoncé sur lequel il avait fallu déposer une bâche noire pour empêcher la chatte de s’en servir comme litière ! Celui-ci était tellement sain, carrelé et accueillant qu’on aurait pu le transformer en une autre pièce de vie.

A l’intérieur trônait un monospace familial d’une belle couleur bleue, comme celle d’un lac au plus profond. Celle qu’on aurait voulu avoir si on avait eu le choix.

– On va le prendre ? s’enthousiasma Joceran.

Il avait déjà oublié son tout terrain avec des flammes !

– Euh, je ne sais pas. Qu’est-ce que t’en dis, Alexise ?

– On va essayer de pénétrer à l’intérieur par cette porte. Pour vérifier s’il n’y a vraiment personne. J’espère qu’ils ne nous en voudront pas de nous inviter de manière impromptue.

– Ça veut dire quoi « impromptue » ?

– Ça veut dire « inattendue, par surprise », expliqua Jules à Joceran.

Puis il tourna la poignée et nous nous engouffrâmes dans les escaliers aussi rutilants que le reste de l’habitation.

Le canapé volumineux et blanc nous intimida et nous observâmes la propreté de nos mains et de nos vêtements avant d’oser s’asseoir au bord. Seule Hélie s’affala de tout son long.

– Je suis crevée.

Personne ne releva, ni ne la pria de mieux se tenir, ce qui était réellement le signe d’un choc évident.

Tout au long de la route, les événements avaient repassé en boucle, jouant leur sarabande, chose qui n’arrivait généralement que la nuit ou avant de s’endormir, histoire de faire le point.

Un miaulement singulièrement bruyant nous fit tous sursauter, comme pris en faute par un jeune chat noir.

– Il est mignon !

Joceran se souvint alors de notre chatte.

– Elle est où Tilla ?

– Aucune idée, mon poussin. Pourtant on a cherché partout. Quant aux chiens… eh bien ils étaient morts, précisa maman.

Joceran se mit à sangloter.

Il adorait ses animaux et mes yeux s’embuèrent aussi.

On y était ! Le mot était lâché ! La mort !

En dessous de tous ces tas de pierres se trouvaient des gens, des familles comme la nôtre. Voilà qui expliquait notre mutisme aux abords de ces destructions, tendant l’oreille au cas où. Dans l’espoir qu’un rescapé jetterait un cri.

Cette sensation étrange de traverser des nécropoles naturelles où le minéral avait avalé dans un délire orgiaque ceux qui affichaient hier encore un patrimoine, fut-ce de maigres possessions.

– Si on faisait le tour des pièces ?

Jules regardait Joceran amadouer le chat, quémandeur de caresses.

Elles étaient nickel, d’une propreté reluisante, rehaussant la sensation de confort et d’aisance. Même le grenier aurait pu recevoir plusieurs chambres au lieu de cet élégant billard et ces coffres d’un autre siècle.

Un mannequin sans tête guettait près d’une fenêtre en ogive et je m’approchai pour avoir une idée de la vue quand surgit une silhouette. Elle me bouscula si rapidement que je n’eus pas le temps d’avoir peur alors que je découvrais les autres, livides, les mains pressées sur le cœur, essayant d’en calmer les battements, le visage ahuri.

Enfin c’étaient les traits typiques de ma sœur, mais je m’abstins en cet instant de rallumer la guerre !

Un boucan du diable nous apprit que la personne venait de s’affaler dans les escaliers et Alexise, qui nous avait devancés, se pencha au-dessus d’une adolescente brune qui gémissait.

– Je me suis foulée la cheville.

– Nous sommes désolés de t’avoir effrayée. Nous cherchions un endroit où nous poser un moment.

Maman adoptait cette voix maternelle uniquement quand on s’était fait mal.

La fille était plutôt jolie : taille moyenne, yeux châtains clair, quelque chose d’exotique dans leur forme, mais passablement secouée.

– Où sont tes parents ?

Jules lissait de la main ses cheveux bouclés poivre et sel en arrière, geste qu’il effectuait chaque fois qu’un problème de taille lui tombait sur le dos !

– Ils étaient partis à une soirée. M’ont envoyé un SMS comme quoi ils resteraient tard et, au matin, le village avait disparu.

C’est sûr qu’il y avait de quoi être ébranlé ! Nous, nous étions ensemble et je n’osais imaginer l’état dans lequel j’aurais été si je les avais sus là-dessous.

– Comment avez-vous fait pour survivre ?

Peut-être nous croyait-elle d’ici, de sa ville. En tous cas, elle lisait dans nos pensées.

– On en est encore à s’interroger sur ce point !

Papa n’en menait pas large en lui répondant. Et il devait certainement craindre de poursuivre ce « voyage » qui ressemblait à un cauchemar.

Une sensation de malaise s’abattit sur chacun d’entre nous. Comme à chaque fois qu’on cherchait une signification à ce phénomène étrange.

– As-tu une pharmacie ? Quelque pommade ou bandage ?

Alexise eut beau fouiller, il n’y avait rien pour les coups et autres ecchymoses. A défaut, elle posa de la glace dans un torchon et l’appliqua sur la cheville enflée tout en déchirant un vieux drap pour la panser.

– Tu t’appelles comment ?

Tout en l’interrogeant, Joceran se nomma.

– Anna… Anna Guével.

– Famille Minguant. Papa, c’est Jules ; maman, Alexise ; ma sœur, Hélie ; mon frère, Raphaël et moi Joceran.

– Tu le lui as déjà dit, patate.

Ma remarque fit lever un sourcil à la fille. Elle ne devait pas avoir de frère.

– Tu as quel âge ? continua le petit sans tenir compte de mes vannes.

– J’ai quinze ans !

– Un an plus jeune que Raphaël.

Nos regards se croisèrent à nouveau. Elle semblait n’avoir aucun problème pour rester fixer les gens dans les yeux. Au moins elle n’était pas timide.

Les copines d’Hélie qui gloussaient dès que je m’approchais, me donnaient envie de m’enfuir dans ma chambre. Elles se détournaient en rougissant dans leurs cheveux et ne nous adressaient pas un mot, ni aux parents, ni à moi. A la rigueur, elles rigolaient un peu avec le gnome ! Elles me saoulaient grave.

– Tes parents n’avaient pas de cigarettes par hasard ?

Jules était en manque de nicotine quoique ma mère lui ait expliqué à maintes reprises qu’un endroit précis de son cerveau lui envoyait de fausses informations et, qu’en vérité, ce manque n’était qu’une illusion qu’il pourrait combattre sans difficulté.

Elle sortait ces découvertes des revues de sciences qui la passionnaient et se lamentait sur son niveau de nullité en maths qui l’avait empêchée de devenir astronome, son rêve. De là à chercher que l’un de nous exauce son souhait : qu’elle ne compte pas sur moi. J’avais hérité de sa phobie des fonctions en même temps que de ses yeux sombres aux longs cils noirs.

– Je crois que papa gardait quelques paquets en réserve dans le premier tiroir de son bureau, à l’étage.

Elle désignait le plafond. Mais je remarquai surtout qu’elle parlait au passé de ses parents.

Jules ne se le fit pas dire deux fois et se précipita alors que maman levait les yeux au ciel mais se taisait pour une fois.

– J’avoue que si je n’étais pas tellement contente d’avoir arrêté, il y a treize années, j’en grillerais bien une aussi !

Son honnêteté me scotcha.

Jules redescendit dans le jardin et en fuma deux coup sur coup. Pendant ce temps les ombres s’allongeaient et la journée s’étirait. L’heure du repas approchait.

– Les provisions dans le congélateur sont encore comestibles.

– Saurais-tu où ils rangent leur carte routière ?

Il avait cherché en vain dans la boîte à gants. Anna clopina jusqu’à un tiroir rempli de papiers et en sortit la pièce demandée.

– Super ! On va pouvoir décider d’un itinéraire.

Faussement enthousiaste, il avait apparemment décidé de se servir du monospace en bas.

Alexise lui avait préparé un café et servait les jus de fruits. Puis elle commença à étaler la pâte à crêpes mécaniquement.

– On va les manger ce soir ?

Joceran en avait l’eau à la bouche et guettait le plat pour boire la dernière gorgée de la préparation liquide. Exactement comme le faisait Alexise enfant.

– Non, ce soir on dînera de steaks hachés et de frites. D’habitude, je trouve que c’est trop lourd, mais là il vaut mieux avoir l’estomac rempli. Ça c’est pour emporter avec nous.

– Parce qu’on n’attend… pas… les secours ?

Anna balbutiait. Elle venait juste de comprendre et regardait Hélie, qui grignotait nerveusement des petits gâteaux secs trouvés dans un placard.

Depuis que l’adolescente était apparue, ma sœur demeurait mystérieusement silencieuse comme si elle attendait de la cerner pour l’approcher.

– La radio de la voiture ne capte plus rien et celle-ci non plus.

Jules tournait le bouton de la chaîne.

– Je suis sûr que la télévision ne diffuse plus.

Hélie se leva pour vérifier et seul du noir envahissait tout l’écran.

Je vis les parents échanger un regard inquiet.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Joceran percevait les effluves d’angoisse aussi bien que nous.

– On n’en a aucune idée, bonhomme, admit maman, en gardant pour une fois ses alarmes pour elle-même. Signe que tout pouvait arriver.

Le repas fut lugubre. Dans une atmosphère à couper au couteau.

– C’est quoi son nom ?

Joceran désignait le chat qui avalait ses croquettes sans se soucier de rien.

– Boris ! souffla Anna. C’est mon père qui me l’avait ramené après que la chatte des voisins a eu sa portée.

Cette précision clôtura la passionnante conversa­tion. Même Hélie ne m’apostropha pas sur mes notes scolaires, chose qu’elle s’amusait sadiquement à faire depuis quelque temps, espérant me complexer face à ses résultats d’intello.

Puis les filles discutèrent de bouquins et de films. Cela normalisait la soirée quand l’angoisse étreignait chacun au coucher du soleil. Et si celui-ci aussi allait disparaître nous laissant errer dans une nuit noire ? Que se passait-il à des kilomètres de là ? Continuait-on à se rendre à la boulangerie, au bureau de tabac, au guichet de retrait automatique ? Ou bien le pays avait-il sombré dans l’ère du rien après avoir vanté, lors de publicités bourrage-de-crâne, celui du tout ?

Les filles avaient découvert la solidarité féminine par un de ces retournements de situation auxquels les garçons ne comprennent rien. Une alchimie fantastique les reliait maintenant comme des siamoises. Comme si Hélie avait enfin trouvé la sœur qu’elle n’avait pas eue. « Il a fallu que j’ai deux idiots de frères, moi ! » Et maman renchérissait toujours : « Plains-toi ! Moi j’ai eu quatre sœurs totalement farfelues ».

Elles devisaient sur les films les plus romantiques et je leur lançai :

– Par pitié, pas le récit de Twilight, on va finir par recracher toutes les répliques comme des robots. Et pas Vampire Diarrhée !

C’était une blague entre nous. Le rire sonore d’Anna éclata d’une manière brève, puis elle se cacha la bouche avec la main comme si elle venait de sortir le pire des jurons. Son gargouillis étranglé fit mal à entendre.

Elle était bien plus touchée que nous qui n’avions à nous plaindre que de dégâts matériels. Même si tous ces morts nous bouleversaient, ils n’étaient pas nos proches immédiats.

– Ça va ! Discutez de ce que vous voulez.

Je me sentais penaud d’avoir d’un mot entaché son deuil. Maman me caressa le dos en passant comme si c’était moi qui avait besoin d’être consolé.

Elle-même ne réussit pas à s’asseoir un seul instant alors qu’auparavant, dès dix-neuf heures trente, elle s’accordait un arrêt total de ses activités pour lire ou regarder les infos.

Là, elle aida Jules à rassembler des vêtements, des couvertures, de l’eau en quantité, des médicaments. Une trousse avec du coton, une pince à épiler, du désinfectant, des antibiotiques, des pansements, des bandes de tissus. On ne savait jamais ! Il était facile de suivre ses déambulations et ses choix qu’elle détaillait à voix haute.

Elle lava nos habits sales, les fit sécher, trouva des bottes, des piles, une tente et des duvets, un réchaud tout neuf, quelques casseroles et couverts. Une véritable expédition ! On pouvait compter sur elle pour ne rien oublier. Elle amassait tandis que Jules organisait la disposition du coffre.

Je n’écoutais plus que les murmures des filles qui m’engourdissaient sans me plonger dans le sommeil. J’avoue que pour la première fois, rester à l’intérieur d’une maison me rendait claustrophobe.

Des images par milliers de constructions éventrées, pliées et concassées m’assaillaient dès que je fermais les yeux, m’obligeant à me concentrer sur le paysage intact qui bordait la maison d’Anna. Nul assombrissement orageux, nul dérèglement du temps, nul soubresaut de la Terre ne semblait en jeu.

Peut-être que si je me laissais aller comme Joceran à sombrer volontairement en débranchant un à un tous mes circuits, je me réveillerais dans mon lit pour constater que j’avais été, quel que soit le réalisme des lieux, victime d’un cauchemar particulièrement déboussolant.

Aucun de nous ne quitta le salon et, dans mon sommeil entrecoupé de silhouettes à l’allure surnaturelle, j’entrevis des déplacements et des chuchotis qui m’indiquèrent que les parents montaient la garde, même si Jules dut finir par se reposer car il n’avait jamais pu encaisser une nuit blanche sans être mort de fatigue.

Chapitre 3
Le départ