La Comtesse Dynamite

La Comtesse Dynamite

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327 pages

Description

« — Au feu ! le château est en feu ! au feu ! »

Ces appels sinistres retentirent soudain entre onze heures et minuit dans la rue unique du village de Trez-Hir.

C’était jour de pardon et, depuis la veille, tout le monde vivait en liesse : on n’avait fait que chanter, boire et danser à Trez-Hir, et on entendait encore les nasillements rythmés du biniou se mêlant aux cris d’alarme : « Au feu ! au feu ! » Le contraste de ces cris sinistres était affreux.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 24 décembre 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782346030439
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

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Francis Enne, Fernand Delisle

La Comtesse Dynamite

PREMIÈRE PARTIE

*
**

I

LE PARDON DE TREZ-HIR

«  — Au feu ! le château est en feu ! au feu ! »

Ces appels sinistres retentirent soudain entre onze heures et minuit dans la rue unique du village de Trez-Hir.

C’était jour de pardon et, depuis la veille, tout le monde vivait en liesse : on n’avait fait que chanter, boire et danser à Trez-Hir, et on entendait encore les nasillements rythmés du biniou se mêlant aux cris d’alarme : « Au feu ! au feu ! » Le contraste de ces cris sinistres était affreux.

L’incendie, qui venait interrompre cette fête joyeuse, dégrisait les ivrognes et forçait à se séparer les amoureux qui s’en allaient coquetant le long des haies et des sentiers en fleurs.

En un instant, tout le village fut réuni sous les murs du château, un vieux manoir encore solide, mais rongé par les pariétaires de toutes sortes qui l’étreignaient : lierres, lichens, mousses et giroflées.

Les paysans accouraient ; les deux pompes, cadeau du comte de Kerchrist, le châtelain de Trez-Hir, furent vite remplies et mises en batterie avec célérité ; une chaîne avait été rapidement formée ; elle s’étendait depuis la mare qui entoure l’église et le cimetière jusqu’au château.

Tous faisaient crânement leur devoir, car tous aimaient le comte et ne songeaient qu’à se dévouer pour lui.

L’écharpe au flanc, le maire était là, excitant les travailleurs ; aidé du garde-champêtre et de l’appariteur, il prenait les mesures d’ordre, chassait les curieux et les inutiles, organisait le transport des seaux ; il donnait même un coup de main au besoin.

Le tocsin tintait lugubrement, et le clairon des pompiers allait au pas de course, dans les environs, sonnant la générale.

Les flammes envahissaient le château malgré les efforts de tous ces hommes dont quelques-uns exposaient leur vie avec insouciance et héroïsme : perchés sur les solives du toit, ils avançaient au milieu des nuages de fumée, la lance à la main, ou donnant des coups de hache pour couper les madriers incandescents ; ils marchaient sur des tisons à peine éteints.

Peu à peu, aux habitants de Trez-Hir vinrent se joindre ceux des communes voisines et tout ce monde-là se mit à déployer la plus grande ardeur pour dompter l’implacable fléau.

Le feu avait pris au second étage, à côté de la bibliothèque du comte, et s’était rapidement communiqué aux greniers. Comme la bâtisse datait déjà de plus d’un siècle, elle flambait ainsi qu’une boîte d’allumettes ; à chaque instant, on entendait des craquements lugubres ; un pan de muraille s’écroulait, et des colonnes d’étincelles montaient en tourbillonnant dans le ciel.

Le vent s’était élevé, il soufflait avec force, attisant le feu ; l’inquiétude commençait à envahir l’esprit des paysans, car ce vent chassait les flammèches du côté du village, à peine distant de trois ou quatre cents mètres du château.

Ils n’en continuaient pas moins leur besogne de sauvetage... Les femmes seules étaient rentrées à Trez-Hir pour surveiller leurs maisons.

A côté du château, le comte avait fait construire une ferme ; car il avait la passion de la culture et faisait des études approfondies de cette science ; il ne songeait qu’à réformer l’ignorance de ses fermiers et à détruire, en même temps, leurs préjugés et leurs superstitions.

Cette ferme avait été établie comme modèle ; il s’agissait aussi de la sauver. Déjà les écuries fumaient ; une dizaine de travailleurs avaient réussi à y pénétrer et arrosaient les murs pour les empêcher de s’enflammer : quelques chevaux s’étaient détachés, effrayés par le bourdonnement du feu, et galopaient effarés, fous, sur la pelouse de la cour d’honneur ; ils jetaient le désarroi dans le sauvetage ; tantôt renversant une femme, ou bien piétinant les tuyaux. On ne savait comment les rattraper dans la bagarre.

Les greniers à fourrages, bâtis à côté des écuries, flambaient déjà ; on allait peut-être manquer d’eau, la mare s’épuisait ! Elle n’était alimentée que par les averses du ciel et, par extraordinaire en Basse-Bretagne, il n’avait pas plu depuis quinze jours.

Les domestiques jetaient tout ce qu’ils pouvaient par les fenêtres ; le mobilier du salon était déposé sous un hangar éloigné, les draps, le linge empilés pêle-mêle, et, pendant qu’ils se livraient à ce déménagement dangereux, ils se désolaient, car tous les effets de ces pauvres gens étaient brûlés.

Les femmes de chambre couraient dans les corridors, avec des cris sinistres ; on s’appelait, on se cherchait.

Mais ce qui inquiétait le plus tous les sauveteurs, c’est que, depuis le commencement de l’incendie, on n’avait pu retrouver le comte de Kerchrist.

Chacun interrogeait avec terreur.

 — Ou est-il ?

 — Bien sûr il est mort asphyxié dans sa bibliothèque.

Quant à la comtesse, on l’avait vue la veille à la gare de Brest ; elle devait être partie pour Paris ; personne, par conséquent, ne s’en occupait. On cherchait le comte.

Il était impossible d’aborder la pièce qui servait de bibliothèque ; des flammes rouges et des nuages de fumée noire sortaient par les fenêtres.

Il devenait certain qu’on ne retrouverait que le cadavre du malheureux.

Cependant, quelques hommes, plus audacieux que les autres, avaient réussi à accrocher des échelles aux fenêtres du premier étage et essayaient de grimper jusqu’au second en appelant le comte.

Personne ne répondait.

Tout à coup, une jeune fille apparut échevelée ; elle criait de toutes ses forces :

 — Je sais où il est... Au secours ! Venez tous. Monsieur est dans sa bibliothèque ; allons, vite, un coup de main ; attachez deux échelles, appuyez-les là, contre le balcon... Pourvu qu’il ne vienne pas au balcon ; au secours ! sauvez-le ! il est peut-être encore temps...

On l’entourait ; on exécutait ses ordres, mais difficilement ; les flammes empêchaient la manoeuvre.

 — C’est moi, Annette, qui vous le dis, j’en suis certaine, il ne peut pas être ailleurs, criait de nouveau la jeune fille ; au secours ! du courage ! Tout n’est pas perdu, voyez donc, il y a un côté qui ne brûle pas encore.

Annette s’agitait comme une folle et s’arrachait les cheveux.

La foule s’écarta tout à coup.

 — Un nouveau sauveur arrivait ; c’était le curé de Trez Hir.

Jeune, alerte, tenant la traîne de sa soutane sur son bras gauche, ce qui laissait voir son pantalon court et Ses bas noirs, l’abbé courait à toute vitesse.

 — Allons, au secours du comte, mes amis, criait-il. Quel malheur ! quel malheur !

Il était nu-tête et paraissait en proie à la plus douloureuse émotion.

 — Vite ! des échelles ! des échelles ! hurlait l’abbé.

Les paysans se précipitèrent du côté où l’abbé donnait des ordres.

 — N’ayez pas peur, camarades, le mur est solide encore ; hardi ! montons. Pourvu qu’il n’ait pas été asphyxié ! pauvre ami ! cria le prêtre.

L’abbé se démenait ; il empoigna une échelle avec vigueur, la colla au mur et se mit à grimper courageusement.

Les assistants restaient dans l’admiration d’une pareille audace ; quelques-uns applaudirent quand ils aperçurent l’abbé escaladant les échelons avec prestesse, malgré les nuages de fumée qui l’aveuglaient.

Il allait atteindre au premier étage, quand l’échelle, qu’il avait appuyée à la hâte, glissa.

L’abbé ne perdit pas son sang-froid une seconde : il se rattrapa, avec une véritable adresse de clown, à l’appui de la fenêtre, et, s’enlevant à la force des bras, il escalada la balustrade et se perdit dans la maison en feu.

 — Bravo ! monsieur le curé ! bravo, Antonio, criaient les paysans.

Pendant ce temps, Annette, qui avait perdu la tête, courait du côté de la ferme pour y chercher encore des échelles et ramener du monde vers le balcon ; elle n’avait pas été témoin de ce trait de courage audacieux.

On assista alors à un spectacle terrible.

Au moment où on avait enfin réussi à approcher une forte échelle du balcon de la bibliothèque, et où l’un des paysans allait monter en se frayant un passage avec le jet puissant de la lance, le comte de Kerchrist apparut, la tête renversée en arrière, comme quelqu’un qui va suffoquer ; il était enrobe de chambre ; on voyait qu’il avait été surpris au milieu de son travail. Il élevait les bras en l’air et appelait à l’aide avec des gestes désespérés.

 — Attendez, criait Annette, attendez ! Monsieur le comte, ne touchez pas au balcon... On va vous faire descendre par l’échelle... Ne touchez pas au balcon, surtout !...

Personne ne comprenait cette recommandation.

 — Courage, vous allez être sauvé ! reprenait Annette d’une voix étranglée,

Le comte allait saisir l’appui du balcon ; il s’arrêta en entendant Annette ; mais les forces lui manquèrent tout à coup, et son corps se ploya en deux sur la rampe... On entendit un sourd craquement...

Sous ce poids, le balcon, qui pourtant paraissait encore solidement fixé à la maçonnerie et qui n’avait point été atteint par le feu, se détacha, et le comte, poussant un grand cri, tomba en tournoyant dans l’espace aux pieds de l’échelle, renversant un des braves paysans qui s’efforçaient de l’aller délivrer.

Une exclamation d’épouvante retentit dans la foule. Annette se précipita auprès du corps inanimé du gentilhomme. Elle tâta le pouls, le cœur, les tempes, tout en murmurant : « Les misérables ! les coquins ! les scélérats ! les lâches ! »

Puis, terrassée par les efforts qu’elle avait faits, et par l’émotion qu’elle ressentait, elle s’affaissa et perdit entièrement connaissance ; sa main tenant celle de M. de Kerchrist qu’on ne parvenait pas à rappeler à la vie.

II

LE MANOIR ET LE VILLAGE

Trez-Hir est situé dans une de ces petites vallées exquises qui aboutissent à la mer, au bout du goulet de la rade de Brest, vallées abritées des souffles du Nord, réchauffées par le vent du Sud et qui, grâce au fameux courant d’eau chaude appelé Gulf-Stream qui vient lécher la côte, sont fertiles en productions méridionales. Les figuiers, les lauriers-roses, les magnolias, les camélias y prospèrent à côté de la lande dorée de l’aride Basse-Bretagne.

La crête de la falaise est désolée par les bourrasques, et le pied des collines est tout en fleurs comme une serre.

Là vivent quelques pêcheurs de sardines, qui viennent abriter leurs bateaux aux heures de tempête ; là vivent aussi des petits cultivateurs, dont les champs, arrosés par les sources limpides coulant à travers le granit effrité, produisent des légumes en telle quantité qu’on les exporte jusqu’à Paris jusqu’à Londres à des époques où le midi de la France peut seul les fournir.

Tout change heureusement, car jadis les habitants de Trez-Hir et des parages environnants n’avaient d’autre industrie que celle de la piraterie et du pillage. Ils installaient des feux sur la côte de façon à tromper les marins et à attirer les navires sur des écueils afin de les dévaliser en feignant de se porter à leur secours.

Aujourd’hui, les descendants de ces brigands de mer cultivait placidement des choux-fleurs, des artichauts et des asperges.

 

Le manoir des Kerchrist, comme on l’a vu plus haut, était un des vestiges curieux du moyen âge ; habitable seulement dans la partie que la famille avait fait restaurer à la moderne.

Très pittoresque avec ses deux tourelles à poivrières, sa porte ogivale et son faux pont-levis, car les chaînes avaient disparu de longue date et l’on passait sous la herse sans encombre ; les fossés étaient pleins de vase, et les grenouilles coassaient à leur aise, maintenant qu’il n’y a plus de vilains pour les battre. Cette partie était conservée « pour la vue », car elle n’avait en fait d’habitants que les chauve-souris et les hiboux.

A côté s’élevait le bâtiment plus récent, datant de Louis XV ; c’est celui que l’incendie avait dévoré.

Adossé à la ruine, le château était abrité des vents de mer par un mamelon couvert de genêts et de chênes rabougris et tordus, de ces arbres qui font peur aux Bretons, la nuit, et que le peintre Yan’ Dargent mêle à ses follets et ses gnomes avec tant de talent et de sentiment.

Au haut du mamelon, la falaise, à pic sur l’Océan, domine les côtes de la baie de Douarnenez ; de là, on découvre l’île de Sein, Ouessant et les chaussées des terribles écueils appelés les Pierres noires.

Une rampe rapide et un escalier construit depuis peu permettent d’arriver jusqu’à la plage. La mer y déferle avec fracas sur de grands rochers, qu’elle creuse en forme de grottes profondes comme des cathédrales. Les lames de fond, s’engouffrant dans ces antres, y chantent des hymnes graves et sonores qu’on entend du manoir de Kerchrist.

A marée basse, ces grottes sont à sec.

C’est dans ce pays, à la fois sauvage et plantureux, que M. de Kerchrist aimait à vivre et qu’il passait presque toute l’année, quoiqu’il possédât à Paris un hôtel..

Ennemi des banalités mondaines, le comte aimait par-dessus tout cette retraite grandiose, dans laquelle il avait accumulé avec soin toutes les magnificences de l’art gothique : bahuts, dressoirs, faïences, vieux cuivres, armures, peintures naïves et savantes, etc. Sa vie n’était consacrée qu’à l’étude des sciences archéologiques et, en même temps, aux questions agricoles.

M. de Kerchrist passait tout son temps dans sa ferme le, jour, dans sa bibliothèque le soir.

Et cela ne l’empêchait pas d’adorer sa femme, Irène.

 

Pourtant, Mme de Kerchrist était d’une nature absolument opposée à celle de son mari.

Autant ce dernier aimait la vie calme et douce, autant la comtesse ne rêvait qu’aventures, voyages, existence de hasards, batailles même.

Confiée dès l’enfance à sa tante qui était supérieure d’un couvent de Vaugirard, celle-ci avait tenté de la vouer à la religion ; elle avait compté sans la nature, plus forte que toutes les pratiques et macérations monastiques.

Irène s’était montrée rebelle à toutes les épreuves, et la claustration n’avait eu pour effet, contraste normal, que de développer son tempérament exubérant, brutal et violent ; aussi la supérieure l’avait-elle rendue au monde, désespérée d’avoir été vaincue par cette enfant.

Le comte de Kerchrist l’avait rencontrée, l’hiver précédent, à Paris, dans un de ces salons composés mi-partie de financiers et de gens de noblesse protecteurs libéraux de la littérature et de l’intelligence ; et il avait été frappé de la grande beauté d’Irène.

Bavarde et étourdie, comme toutes les jeunes filles gâtées, elle l’avait tout d’abord amusé par ses échevèlements et ses excentricités qui revêtaient un peu la forme américaine sans qu’il se rendît bien compte que tout cela était le résultat de lectures faites à l’aventure et aussi d’un tempérament nerveux, surexcité par l’éducation à rebours qu’elle avait reçue au couvent.

Irène était vraiment belle : ses yeux, d’un noir éclatant, profondément enfouis sous des sourcils brun-foncé et que surplombait un front bombé, signe d’entêtement, avaient un reflet féroce ; les lèvres étaient sèches et pincées ; une chevelure épaisse et frisée, comme celle des négresses, moutonnait au-dessus de son crâne arrondi. Le teint mat et bistré de la figure augmentait encore la froideur de sa physionomie ; et pourtant, en regardant les ailes mobiles de son nez mince et fin, on devinait qu’il y avait dans cette femme un mélange de caprice, de volonté ardente et de passion fougueuse.

La rêverie illuminait parfois ce visage d’aspect glacial ordinairement ; alors, elle avait des attitudes virginales charmantes, un abandon exquis, une douceur dans la voix dont le timbre de contralto un peu voilé résonnait avec charme.

En la voyant, on sentait qu’elle était capable d’exciter un amour contre lequel la lutte eût été impossible.

 

Quand M. de Kerchrist la demanda en mariage, la jeune fille hésita longtemps ; elle eût préféré — elle ne le cachait pas — un enlèvement tragique, une vie romanesque, être l’amante sauvage plutôt que l’épouse respectée et banale.

La religion seule l’avait arrêtée et lui avait fait accepter l’amour légal, les liens légitimes, car Irène avait conservé de l’éducation du couvent une sorte de superstition brutale et aveugle : les pratiques religieuses l’enthousiasmaient, elle avait des extases mystiques aussi grandes que des sauvageries mondaines et des rêveries d’aventures.

Elle s’était sentie capable d’aimer M. de Kerchrist, et elle l’avait aimé avec franchise pendant qu’il lui faisait une cour assidue et pressante ; mais il lui répugnait de le suivre banalement, pas à pas, dans la vie ordinaire : aussi, dès le lendemain du mariage, tête et cœur s’étaient mis à vagabonder.

Quant au comte, il s’était donné tout entier en l’épousant.

Il ne songeait qu’à satisfaire tous ses caprices. Un long voyage en Italie avait suivi la cérémonie nuptiale. Irène n’avait rapporté de ce voyage qu’amertume et dégoût.

On avait parcouru toute la Péninsule en chemin de fer, on était descendu dans des hôtels irréprochables comme luxe et confortable ; il lui eût fallu, au contraire, des chevauchées satanesques, des traversées périlleuses, des arrestations dans la montagne, toute la ferblanterie du vieux roman, en un mot.

A Rome seulement, elle avait goûté un charme profond au milieu de la dépravation catholique mêlée aux pompes religieuses et aux symboles fanatiques.

M. de Kerchrist, aveuglé par son amour, n’avait pu sonder le cœur de sa jeune femme, qu’il trouvait tantôt mélancolique, tantôt exaltée jusqu’à la folie. Egoïste comme tous les amoureux, il se croyait sincèrement aimé, car Irène avait des alanguissements de chatte, des rages soudaines et des élans de fauve avec lui.

 

Au manoir, à côté de M. et madame de Kerchrist, vivait Annette Le Bihan, que nous avons vue arriver trop tard au secours du comte pendant l’incendie.

Fille d’un des meilleurs fermiers de M. de Kerchrist, devenue orpheline dès l’âge de deux ans, elle avait été recueillie et élevée au château.

Le comte, qui l’aimait comme son enfant, lui avait donné lui-même une instruction bien supérieure à celle qu’on recevait alors dans les pauvres écoles de la Bretagne. Il l’avait chargée, plus tard, de surveiller les menus travaux de l’intérieur ; elle avait donc ainsi vécu dans une position intermédiaire qui en faisait une sorte de demoiselle de compagnie.

D’ailleurs, Annette méritait les égards et les soins que tout le monde lui témoignait au château, car elle était à la fois bonne et belle.

Blonde, de ce blond suave qu’aucune teinture ne peut imiter, ses cheveux au doux reflet encadraient adorablement de frisures naturelles son visage d’une exquise finesse. Bien des nobles dames, renommées pour leur beauté, eussent envié celle de cette pauvre fille des champs.

De grands sourcils, plus foncés que les cheveux, surmontaient fièrement ses yeux, bleus comme des myosotis et bordés de longues franges brunes. Son nez d’un dessin correct, sa bouche fraîche et rose, ses dents perlées, son menton à fossette eussent tenté le pinceau d’un artiste.

Le corps que dominait cette tête charmante était digne d’elle en tous points : de larges épaules, une taille fine aux contours fermes et opulents, une peau blanche et satinée la rendaient vraiment attrayante. On ne pouvait même pas lui reprocher les défauts physiques de la plupart des belles paysannes du Nord. Au contraire, la jeune fille avait, c’est du reste un don naturel aux Bretonnes, les extrémités délicates ; et, si ses doigts fluets, picotés de coups d’aiguilles, n’avaient pas eu les ongles un peu rongés par le travail, on eût pu dire qu’elle possédait une main de duchesse.

Avec une nature aussi fine, Annette devait être, forcément, nerveuse, exaltée, enthousiaste.

III

ANTONIO CORVI

Deux ans avant l’incendie que nous venons de décrire, le jeune abbé que nous avons vu se précipiter dans l’incendie était venu remplacer le vieux curé, mort après avoir desservi l’église de Trez-Hir pendant trente ans.

C’était un beau garçon de vingt-huit à trente ans, grand et solide, brun comme un Arabe, avec des yeux de feu qui éclairaient son visage d’une façon presque effrayante. Lorsqu’il fixait ses paroissiennes, elles rougissaient en tremblant, les jeunes surtout. Avec les hommes, au contraire, son regard se faisait humble et fuyant. D’où venait-il ? On ne savait, mais on le disait Corse ou Italien. Il se nommait Antonio Corvi.

Aimable, fort instruit, très peu orthodoxe, ce prêtre eut bientôt conquis l’affection du comte, avec lequel il passait presque toutes les soirées.

Chaque fois qu’Annette le rencontrait, elle éprouvait une émotion étrange. Antonio la subjuguait, comme le serpent magnétise l’oiseau.

La pauvrette eût voulu le fuir ; elle ne pouvait. Au contraire, elle recherchait toutes les occasions de l’approcher. Jamais elle ne s’était si souvent confessée, et pourtant sa vie calme et pure n’avait guère de secrets.

Le desservant, il faut le dire, semblait aussi très heureux de voir Annette. Quand, par hasard, le comte n’était pas chez lui, il trouvait toujours un prétexte pour demander la jeune fille.

Un soir d’été, — il y avait de cela six mois à peine, — Antonio se présenta au château. Une servante lui apprit que M. de Kerchrist était parti pour Paris, mais qu’il avait remis à Mlle Annette une lettre pour lui.

 — Où est Mlle Annette ?

 — Dans le parc, sans doute, répondit la servante. Si vous voulez, monsieur le curé, j’irai la chercher.

 — Ne vous en donnez pas la peine, je la rencontrerai sans doute en m’en allant.

Il faisait une de ces nuits splendides où la nature semble vouloir, comme une coquette, rendre les hommes amoureux. Le ciel était bleu foncé, tout pailleté d’étoiles d’argent ; de la terre attiédie, montaient des parfums enivrants et la brise marine faisait doucement frissonner le sommet, des grands arbres.

Antonio cherchait Annette...

Il la trouva assise au pied d’un figuier colossal, dont les branches énormes balayaient le sol.

La jeune fille, d’une main soutenant sa tête charmante, rêveuse, regardait le ciel.

Elle n’entendit pas même Antonio venir à elle. Il s’arrêta à deux pas, et la contempla.

Son regard ardent avait pris cette étrange fixité qui perçait, pour ainsi dire, celle qu’il regardait ainsi.

Un sourire sardonique relevait le coin de ses lèvres rouges, à travers lesquelles apparaissaient ses dents blanches et serrées.

Cet homme, dans sa longue soutane, avec ses yeux de chat-tigre, ses longs cheveux noirs ondulés, son rire muet et méchant, ressemblait à Satan, tel qu’on le voit en songe...

Il fit encore un pas, et puis, doucement, il s’appuya sur l’épaule de la jeune fille :

 — Annette ! dit-il.

Elle bondit épouvantée, en poussant un cri aigu ; ensuite, chancelante, elle passa sa main sur ses yeux et, comme si elle sortait d’un rêve, elle balbutia : « Où suis-je ? Qui est là ? »

 — C’est moi, Annette, c’est moi, Antonio...

 — Vous ! mon Dieu ! que voulez-vous ?... monsieur l’abbé ?

Et elle tremblait de tous ses membres.

Lui, au contraire, souriait plus sardoniquement.

Il lui prit la main.

 — Pensiez-vous à moi ? lui dit-il.

Et, en même temps, il voulut passer les bras autour de la taille d’Annette.

Elle le repoussa, effarouchée.

 — Je vous fais donc peur ? murmura-t-il, essayant de se rapprocher.

Elle se recula encore sans répondre.

 — Vous me détestez donc, Annette ?

En même temps il dardait sur elle ses yeux phosphorescents.

 — Allons ! regardez-moi, ajouta-t-il.

Comme poussée par un pouvoir surnaturel, la pauvre Annette leva doucement son regard limpide ; elle pâlit.

 — Partez ! partez ! supplia-t-elle.

Au lieu de répondre, s’avançant brusquement, il l’enlaça.

 — Je t’aime ! s’écria-t-il.

 — Laissez-moi ! laissez-moi ! C’est lâche !

Mais l’abbé n’écoutait plus. La passion grossière, bestiale, l’avait tout à coup rendu presque hideux, lui si beau. Etreignant brutalement la jeune fille, il dévorait sa bouche de baisers et maîtrisait de ses mains de fer les efforts qu’elle faisait pour se dégager.

On entendait parfois, à travers leur respiration haletante, des mots entrecoupés : « Non ! non ! ayez pitié ! C’est lâche ! au secours ! »

Enfin, Antonio, d’une brutale secousse, la renversa

 

Une heure plus tard, Antonio s’apprêtait à quitter Annette qui, appuyée contre le tronc de l’arbre, sanglotait.

«  — Au revoir, lui disait-il, à demain, ma mignonne.

A la même heure, au même endroit. »

Et il l’embrassait follement.

Comme l’enfant pleurait toujours, il eut un mouvement d’impatience et ajouta, d’un ton léger : « Voyons, calme-toi, que diable ! Autant moi qu’un autre ! »

Annette, à ces mots cyniques, s’essuya vivement les yeux et murmura : « Oh ! c’est bien mal ce que vous dites là ! Vous me méprisez donc déjà, mon Dieu ! »

Mais le prêtre haussa les épaules et, éludant la question :

 — A propos, et la lettre du comte ? J’allais l’oublier. Donne-la-moi.

Annette la lui tendit.

Antonio, qui semblait avoir hâte de se dérober aux larmes de la jeune fille, en prenant la lettre, lui dit :

 — Décidément, je pars ; je n’oserais plus rentrer au presbytère si je tardais encore. Au revoir, ma belle, ne pleure plus ; à demain.

L’enfant lui saisit la main

 — Avant, jurez-moi que vous m’aimerez toujours.

 — Parbleu ! répondit-il en souriant.

Et appuyant une dernière fois sa bouche sur les lèvres pâlies d’Annette, il partit rapidement.

Celui qui eût suivi le vicaire, l’aurait entendu, cent pas plus loin, murmurer en ricanant :

 — Elles sont toutes les mêmes, ces petites filles ! Vous m’aimerez toujours ? Il faut bien leur répondre : « Parbleu ! »

Pendant ce temps, Annette, marchant lentement vers le château, le regard perdu vers le ciel, disait tout bas :

 — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! me pardonnerez-vous ? surtout, faites qu’il m’aime ; sinon, j’en mourrai !

 

En rentrant chez lui, Antonio, après s’être installé dans un large fauteuil, ouvrit la lettre du comte. Elle ne contenait que les quelques lignes suivantes :

Château de Kerehrist, le...        186...

« Mon cher abbé,

Je ne vous verrai pas de quelque temps, car je vais à Paris pour une affaire importante dont je ne vous ai jamais parlé, afin de vous faire une surprise. Devinez ? Non, vous chercheriez en vain.

Eh bien, je vais... me marier ! Vous ne me reverrez qu’accompagné de madame la comtesse, — dans un mois environ.

Je crois avoir bien choisi et mérité vos compliments. En tous cas, ma jeune femme est fort instruite et elle nous tiendra tête, je vous le garantis ; quand nous causerons littérature, arts et sciences.

Nos bonnes soirées d’études n’en seront que plus agréables, n’est-ce pas ?

Je vous serre la main en attendant.

Comte DE KERCHRIST »

« P.-S. — Allez voir quelquefois, je vous prie, la petite Annette, qui va bien s’ennuyer toute seule. Je suis si distrait que j’ai oublié de lui annoncer la grande nouvelle. Recommandez-lui de rendre le château digne de recevoir une jolie châtelaine. »

A la lecture de cette lettre, le visage d’Antonio s’éclaira d’une joie singulière, surtout en lisant les deux derniers mots : « Jolie châtelaine. »

 — Ah ! ah ! pensa-t-il, mon bonhomme, tu prends femme, et tu la prends jeune et jolie. Dame ! il aurait trop de veine, cet excellent Kerchrist, s’il ne lui arrivait pas enfin quelque malheur... Il est noble, il est bon, il est riche. Il faudra bien qu’il lui tombe un jour une tuile sur la tête, sinon ce serait un accapareur. Enfin, nous verrons ça ! acheva-t-il avec son méchant sourire.

C’est dans ces aimables dispositions qu’Antonio se mit au lit, où le souvenir de la petite Bretonne ne vint pas même le troubler. Il ne rêva que nobles dames aux riches toilettes le priant de les confesser...

IV

LA COMTESSE

Le curé de Trez-Hir, durant l’absence de M. Kerchrist, passa presque tout son temps au château. Les domestiques n’en furent pas même surpris, car, le sachant l’ami du comte, ils comprirent qu’il le remplaçait.

La jeune fille se sentit, pendant tout ce temps, absolument heureuse. Ce fut sa lune de miel.