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La confidence du pirate

De
292 pages

Claudie, jeune femme métisse originaire de La Réunion, retourne passer des vacances sur l'île. La lecture d'un manuscrit rochelais du dix-huitième siècle va l'entraîner dans une chasse au trésor au milieu des forêts tropicales, des plaines volcaniques, des falaises de basalte et dans les maisons créoles. Avec l’aide de son cousin et de son frère resté en métropole, elle va décrypter tous les messages. Mais leurs découvertes vont les faire accéder à de dangereux secrets... Cette chasse au trésor pleine de rebondissements puise ses racines dans l'histoire des armateurs rochelais du dix-huitième siècle. C’est aussi l’occasion d’évoquer de façon humaniste des sujets tels que le racisme, la religion, l’égalité des chances, le fonctionnement de la société ou encore la nature à protéger.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-61242-7

 

© Edilivre, 2016

 

 

« Tout comme dans un rêve qui tourne au cauchemar,

Une armée de spectres parait devant moi :

Ombres de monstres, araignées et larves,

Et mon cœur est terrifié.

Mais soudain,

La bande horrible

Et mes craintes s’enfuient.

Je ne serai plus jamais effrayée,

Et des sombres visions je me sens délivrée…

Je vois clairement enfin les rayons du soleil »

Anna dans « Le retour de Tobie », oratorio de Joseph Haydn (1775)

Traduction libre, d’après le livret de Giovanni Gastone Boccherini

1
Courrier sud

Le Vol AF910 de Paris Aéroport Charles de Gaulle à destination de l’île de La Réunion venait de décoller. Les voyageurs prenaient leurs marques et se préparaient pour dix longues heures sans escale. En attendant la prochaine collation, certains lisaient, d’autres écoutaient de la musique, d’autres visionnaient un film. Les parents organisaient les activités des jeunes enfants, contraints comme ils l’étaient d’établir un planning serré de jeux et détentes destinés à éviter à tout leur voisinage de vivre un insupportable huit-clos sonore. Les centaines de personnes installées dans la cabine du 747 formaient un melting-pot très représentatif de la population réunionnaise, aux origines malgaches, indiennes, européennes, africaines et chinoises. C’était un continuum des couleurs de peau des plus claires aux plus sombres, tout comme les chevelures, des plus blondes aux plus noires.

L’une des passagères se nommait Claudie. Elle était née là-bas, dans ce petit bout de France de l’hémisphère sud, il y avait vingt-six ans de cela. C’était une belle métisse à la peau couleur de cannelle. Ces yeux sombres aux longs cils rappelaient par leur forme en amande les origines indiennes de sa famille maternelle. Le reste du visage, pommettes rondes et hautes, nez droit aux ailes légèrement relevées, lèvres bien dessinées, était empreint de douceur espiègle. Ses magnifiques cheveux noirs étaient serrés en chignon au-dessus de sa nuque. Cette coiffure dévoilait un cou fin et délicat. Le port altier de la tête et l’ensemble de la silhouette légère et élancée conféraient à la jeune femme une gracieuse féminité.

Elle avait quitté La Réunion à l’âge de trois ans pour s’installer en France métropolitaine où ses parents exerçaient leur métier dans l’enseignement.

Durant son enfance, elle avait passé régulièrement ses grandes vacances sur son île natale chez sa grand-mère maternelle. Et puis un jour, lorsqu’elle avait treize ans, sa mère mourut. Un cancer du sein l’emporta en quelques mois. Après cela, son père mit fin à leurs voyages exotiques. L’été, il rejoignait sa famille et ses amis d’enfance dans le Quercy. Claudie, elle, y retrouvait son demi-frère Nathan, que son père avait eu d’un premier mariage. Elle l’aimait bien. Il la taquinait, l’appelait « Didi des îles » et la faisait jouer au football.

Claudie avait grandi, terminé ses études et débuté sa carrière de journaliste. Elle gagnait sa vie tant bien que mal en rédigeant des piges pour journaux de seconde zone. Son rédacteur en chef du moment, Georges, avait consenti à lui octroyer trois semaines de congés.

Aujourd’hui, elle réalisait un rêve vieux de dix ans : retourner sur son île et revoir sa grand-mère. Elle regrettait seulement de faire le voyage seule.

Elle avait proposé à son petit ami Yann de l’accompagner. Ils ne vivaient pas ensemble mais s’aimaient depuis trois ans. C’était une relation apparemment solide. Pourtant, à la grande surprise de Claudie, il avait décliné l’invitation, bien qu’adorant les voyages. Claudie en avait été profondément affectée, ressentant ce refus comme un abandon, une lâcheté masculine pour ne pas s’engager vers quelque chose de durable. A plusieurs reprises, elle avait réitéré sa proposition, lui expliquant l’importance de sa présence à ses côtés lors de ce retour aux sources. Il avait éludé le sujet plus d’une fois, sans donner d’explication tangible à son rejet. Pour finir, il avait trouvé une excuse de dernière minute, une mission à Anvers pour son boulot. Leurs rencontres s’étaient espacées, et un malaise s’était installé entre eux. La confiance avait disparu. Le lien s’était rompu car aucun des deux n’avait voulu rejoindre l’autre. Cette rupture encore brûlante endeuillait la joie de Claudie bien plus qu’elle ne l’aurait voulu. Elle regrettait d’avoir trop insisté. Mais cette relation sans projet de vie commune lui semblait stérile. Passer du bon temps ensemble ne lui suffisait plus. Elle avait profité de l’occasion pour tester son partenaire. Test non concluant. Echec cuisant mais peut-être salutaire. La conséquence immédiate était de côtoyer la solitude.

Claudie soupira. Elle avait espéré une place près du hublot car elle ne se lassait jamais d’admirer la terre vue du ciel, les mers innombrables de nuages aux blancs éclatants, gris puissants ou noirs chargés de colère. Déjà enfant, rien ne la mettait plus dans un état de paix intérieure que de voisiner avec le soleil rayonnant de la haute altitude, et elle pouvait passer des heures le front reposant tendrement contre la petite fenêtre ronde, à contempler la beauté du monde.

Pour ce voyage-ci, il en serait autrement car elle avait dû se contenter d’une place centrale. Le coin près du hublot était occupé par un curieux voyageur, petit bonhomme replet à l’air jovial mais qui avait dès l’abord attiré l’attention de Claudie par son agitation singulière. Il ne cessait en effet de manipuler des documents, en particulier des cartes IGN au format suffisamment encombrant pour empiéter sans vergogne sur la place voisine, à savoir l’espace vital normalement réservé à Claudie. Cette usurpation aurait pu agacer la jeune femme, si l’aspect malgré tout sympathique du personnage ne l’avait plutôt poussée à engager le dialogue.

Après une demi-heure de conversation, elle savait tout de son interlocuteur loquace. Il s’appelait Alain Frijoul, avait trente-trois ans, habitait La Rochelle et travaillait pour une PME spécialisée en maquettisme naval. C’était son premier séjour à La Réunion et surtout, surtout, avait-il bien fait comprendre, il était célibataire. L’insistance avec laquelle son voisin présentait sa disponibilité sentimentale avait quelque chose de parfaitement candide qui toucha Claudie. Elle qui s’était préparée à lire deux ou trois romans pendant le voyage, tant elle aimait à se ressourcer dans la vérité de la paix des livres, sut qu’elle pouvait à présent se laisser bercer par les paroles quasi ininterrompues de l’infatigable bavard.

Finalement engourdie par un discours monotone et un ton monocorde, elle commençait vaguement à somnoler, ses paupières risquant de dévoiler son inattention croissante, lorsque d’un seul coup, le monologue prit une tournure inattendue.

« Vous pensez sans doute que je viens en touriste ? Eh bien, ça n’est pas ça du tout. »

Il attendit que le regard de Claudie se rallume, puis, ménageant ses effets, baissa la voix et continua sur le ton de la confidence :

« Je viens chercher mon héritage. »

Claudie fut réellement surprise à l’idée que l’homme put avoir une quelconque origine réunionnaise. Par l’un de ces sourires dont les jolies femmes ont le secret, elle engagea l’héritier à continuer sur sa lancée. Puis, comme il semblait soudain muet, elle insista, forte de son expérience journalistique d’intervieweuse irrésistible :

« Avez-vous perdu un parent proche récemment ? ».

Il partit alors d’un petit rire satisfait.

« Ni proche, ni récemment. A vrai dire, ni parent non plus, d’ailleurs. »

Il reprit un air sérieux, baissa à nouveau la voix, s’assura que personne ne les écoutait alentour et la regarda droit dans les yeux.

« Vous êtes Réunionnaise, n’est-ce pas ? Connaissez-vous bien votre île ? Sa géographie, son histoire ? »

Claudie fut surprise par la question mais sut d’instinct, en bonne chasseuse de scoop habituée à jauger rapidement la psychologie de son interlocuteur, ce qu’il fallait répondre et sur quel ton.

– Bien sûr, ce sont des sujets qui me passionnent !

– Parfait. Formidable. Je crois que je peux vous faire confiance. Vous sauriez garder un secret, n’est-ce pas ?

Elle jugea qu’elle saurait sans doute mieux le garder que lui, et hocha la tête d’un air aussi rassurant que possible. Il repartit sur une question.

« Savez-vous ce qu’est un ex-voto ? »

Elle pensait le savoir mais le laissa s’exprimer.

« Ces objets que les croyants déposent dans les églises, pour remercier Dieu d’un vœu qui s’est accompli. Savez-vous que pendant des siècles, les marins ont déposé des maquettes de bateau dans les églises lorsqu’ils avaient échappé à un naufrage ? ».

C’était intéressant, mais elle ne voyait pas le rapport avec l’héritage. Il continua :

« Il y a trois mois, nous avons reçu à l’atelier une magnifique maquette. Un vaisseau du 18ème siècle, un ex-voto suspendu habituellement dans l’église St-Sauveur à La Rochelle. Cette église est en travaux depuis plusieurs mois. Pendant la réfection, les ex-voto ont été décrochés et la municipalité en a profité pour les faire restaurer. Elle a fait appel à notre entreprise pour les maquettes de navire. »

L’homme prit un petit air vantard et poursuivit :

« Il faut vous dire que je suis un spécialiste des vieux gréements, alors on m’a confié la restauration du vaisseau, un bateau de commerce de la Compagnie des Indes, un vrai bijou, vous imaginez ? Presque deux mètres de haut et deux mètres de long… Enfin bref, vu son état, – près de 300 ans quand même, hein –, il fallait du doigté, de la délicatesse. Vous voyez ce que je veux dire. J’ai commencé à nettoyer tout ça avec des cotons-tiges, parce qu’avec les petits détails… On voit même les fûts des canons ! Et justement, j’étais en train de nettoyer la batterie basse, et j’ai aperçu un truc qui brillait un peu à l’intérieur de la coque, là où il aurait dû n’y avoir que du bois… Vraiment, j’ai l’habitude, alors là, ce n’était pas normal. Alors j’ai hésité, parce que pour mieux voir, j’aurais dû… »

L’hôtesse de l’air les interrompit d’une voix suave pour leur proposer un rafraîchissement. Alain commanda un jus de fruit, ce qui paraissait un minimum, étant donné qu’il parlait à peu près sans discontinuer depuis plus d’une heure. Claudie, quant à elle, qui n’avait plus du tout sommeil et qui buvait à présent ses paroles, ne prit rien. Il dégusta avec lenteur le jus de goyave qu’il découvrait, et se mit à disserter sur les douceurs tropicales, pour lui encore inconnues (ce qui ne l’empêcha pas d’en parler longuement). Claudie attendit patiemment qu’il eut remis son verre enfin vide à l’hôtesse, pour relancer la conversation qui s’éternisait sur des sujets banals :

– Et vous disiez que votre maquette vous intriguait ?

– Eh bien oui, je me suis finalement décidé à démonter le pont arrière, car une partie du bois était de toute façon vermoulue. Cela constituait une bonne excuse ; et en soulevant le pont, j’ai découvert…

Alain s’interrompit, prenant un ton facétieux :

« Cela vous intéresse, on dirait ? »

Claudie ne savait plus trop quoi penser du bonhomme, qui semblait passer de la naïveté à la malice d’un instant à l’autre. Elle répondit avec franchise par l’affirmative. Il reprit alors d’un air entendu :

« Voilà : j’ai découvert une vieille bouteille cachetée. Je l’ai délicatement extraite de la coque du navire. Elle était en verre épais, soufflé irrégulièrement, tout à fait une bouteille qui doit dater de l’époque de construction de la maquette. A l’intérieur, il n’y avait pas de liquide, mais j’ai entrevu un rouleau de plusieurs feuilles de papier. Vous imaginez mon état d’excitation ? Je ne pouvais pas attendre : j’ai décidé de décacheter la bouteille aussi délicatement que possible. Il y avait de la cire que j’ai grattée avec un couteau. »

Le maquettiste était à présent totalement pris par son récit. Les yeux brillants de passion, les mains mimant l’action, il revivait ce moment incroyable.

« En dessous, un morceau de chiffon était glissé dans le goulot, mais il n’y avait pas de bouchon de liège. J’ai extirpé le bout de tissu avec une petite pince. Ensuite, j’ai dû faire face à un gros problème. Je ne parvenais pas à sortir les feuillets, et à vrai dire, je n’osais pas tirer dessus. J’ai finalement décidé de briser le goulot. Ensuite, j’ai pu déplier la liasse. Je tremblais terriblement quand j’ai commencé à lire le manuscrit. Vous savez, depuis que j’ai lu ce texte, je ne pense plus qu’à lui. Je l’ai relu mille fois, avec émotion, avec concentration… Pour ne pas l’altérer, j’ai recopié tout le texte sur ordinateur. Je l’ai imprimé. Le voici. Vous voudriez le voir ? »

Étonnée par tant de confiance, Claudie se demandait où il voulait en venir. Mais intriguée par son récit, elle accepta finalement sa proposition et entama la lecture du document.

2
La Vie antérieure

« A toi que la Providence a choisi pour lire le premier mon testament, je vais te confier mon histoire. Aujourd’hui, je suis un vieil homme et mes jours sont comptés. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Je fus un jeune homme plein de fougue et dans ma jeunesse, emporté par un penchant aventureux, mon seul désir était d’aller sur mer.

A l’âge de 20 ans, de La Rochelle, j’embarquai comme volontaire sur l’« Aurore », une frégate de 200 tonneaux, 24 canons, commandée par Nicolas Bonseigne, en partance pour Saint-Domingue. Mon père m’ayant à maintes reprises recommandé à la bienveillance du Commandant, celui-ci devait veiller à mon instruction quant à l’art de la navigation. Comme il se fait qu’avant mon voyage, j’avais eu l’occasion de travailler quelques mois aux chantiers navals, et qu’à cette occasion, j’avais acquis les rudiments du métier de charpentier, c’est vers cette tâche que premièrement le Commandant m’orienta, et il confia mon instruction à Maître Jonas, charpentier du bord. En quelques mois que dura la traversée, j’acquis grâce à la bonté de mon maître une grande connaissance de son art, mais aussi, et cela de par ma grande curiosité et mes questionnements incessants envers les membres d’équipage, une bonne notion du fonctionnement d’un navire.

Peu avant de toucher à Saint-Domingue, notre frégate fut attaquée par deux corvettes pirates qui naviguaient de conserve. Malgré l’expérience du Commandant Bonseigne et d’une partie de l’équipage, nous ne parvînmes à couler bas que l’une des corvettes, tandis que les forbans de l’autre bâtiment profitaient de l’instant pour assaillir notre pont. Notre Commandant fut atteint à la tête par un tir de mousquet qui le tua sur le coup. A cet instant, le Capitaine des pirates, nommé Simon, monta à notre bord et prit possession du navire. Une grande partie de notre équipage trouva la mort au cours de ce combat. Beaucoup d’autres furent blessés. Les survivants furent faits prisonniers. Maître Jonas avait eu le pied arraché et il fût emporté par les fièvres en quelques jours. Je pleurai beaucoup le brave homme qui m’avait enseigné patiemment son métier, et à qui par la suite je dus ma survie. En effet, les brigands décidèrent de conserver la frégate, qu’ils rebaptisèrent « La Liberté », et ils coulèrent la deuxième corvette, qui avait été endommagée pendant la bataille. Ils décidèrent de former un équipage unique, et ne gardèrent parmi les prisonniers que ceux qui pourraient leur être utile. Je devins leur charpentier de bord, car ils n’avaient personne qui maîtrisât mieux cet art que moi-même. Je constatai la cruauté de mes nouveaux compagnons lorsqu’ils jetèrent à la mer tous les hommes invalides ou dont aucune compétence particulière n’aurait pu servir leurs nouveaux desseins.

A compter de ce jour, je devins par la force des choses moi-même pirate, entraîné à commettre les pires méfaits pour ne pas sembler trahir l’équipage. Nous commîmes quelques actes de piraterie sur les bâtiments de commerce qui croisaient au large de la Mer des Caraïbes, mais sans obtenir grand butin. Au bout de quelques mois, le Capitaine Simon décida de mettre le cap sur la côte de Guinée. La traversée de l’Océan Atlantique se passa sans incident notable, hormis une violente tempête qui dura trois jours et trois nuits et pendant laquelle deux marins furent emportés par des vagues gigantesques.

Arrivés au large des côtes d’Afrique, nous longeâmes le continent en direction du sud jusqu’à doubler le Cap de Bonne-Espérance. Nous nous trouvions à présent sur les voies empruntées par les navires de commerce de la Compagnie des Indes, et nous avions bon espoir d’intercepter l’un ou l’autre de ces vaisseaux.

Finalement, le 10 décembre 1733, comme nous croisions au large des Mascareignes, nous capturâmes la Vénus, frégate de la Compagnie des Indes commandée par le Capitaine Ignace Bart. Une brève escarmouche permit au Capitaine Simon de se rendre maître du navire. Mais la coque du bâtiment assailli ayant été endommagée par les tirs des canons, je fus envoyé en reconnaissance dans les cales, afin de mesurer l’étendue des dommages, et d’évaluer le travail de réfection possible. C’est à cette occasion que je découvris ce qui allait modifier toute la suite de mon existence. Etant seul un instant, j’aperçus une cache aménagée, dont la porte habituellement dissimulée aux regards se trouvait à présent fendue en deux. Je pus ainsi distinguer ce qui me sembla bien être un coffre-fort. Après avoir camouflé le coffre sous certains débris de la coque, je retournai signifier au Capitaine qu’il était fort possible de conserver le navire à condition d’effectuer quelques réparations le lendemain. Le Capitaine tint compte de mon conseil, car il est vrai que depuis dix-huit mois que j’étais sous ses ordres, j’avais à maintes reprises fait montre de ma compétence et de ma loyauté.

Pendant la nuit qui suivit, profitant de la clarté de la lune, je me glissai silencieusement le long de la coque de la Venus, qui mouillait à environ un mille au large de l’isle Bourbon. Je m’introduisis à l’intérieur par la brèche que j’avais identifiée dans la soirée. Me saisissant du coffret, je le fixai, ainsi que mes vêtements et mes souliers, sur une planche à l’aide d’une corde. Ceci fait, je ressortis du navire et, nageant en poussant mon fardeau devant moi, je parvins, moyennant un effort démesuré, à atteindre le rivage. Je remercie chaque jour la Providence pour ma bonne fortune au cours de cette équipée folle. Mais il est vrai que je l’avais entreprise en désespoir de cause, ne supportant plus de devoir chaque jour feindre l’amitié avec des forbans de la pire espèce, horrifié des mauvaises actions que parfois j’avais dû commettre pour ne point compromettre mes chances de survie au sein de l’équipage. La découverte du coffre et la proximité d’une côte, mais aussi la confusion et l’euphorie qu’avait provoquées la prise de La Venus me donnèrent l’occasion de mettre un terme à une situation qui me désespérait chaque jour d’avantage.

Je réussis à m’agripper à des rochers qui bordaient la côte en cet endroit. Ayant enfin touché le sol, je me reposai quelques instants, afin de reprendre mon souffle. J’étais submergé par la joie d’avoir échappé aux griffes de mes geôliers, mais je repris rapidement mes esprits et analysai ma position. Celle-ci n’était guère confortable. Je me trouvais sur une isle pour moi totalement inconnue. Cependant, j’avais appris en suivant les conversations des pirates quelques informations fort utiles. Je savais que les Mascareignes n’étaient habitées par aucun peuple sauvage ou cannibale, au contraire de ce que l’on rencontrait parfois en longeant les côtes de Guinée ou de Nouvelle Angleterre. Cela me rassurait quelque peu et avait d’ailleurs pesé sur ma décision de prendre la fuite. Je savais aussi que l’endroit où je me trouvais, le sud-est de l’isle, n’était pas colonisé. C’est pourquoi nous avions mouillé en ce lieu, où nous étions allés nous ravitailler en eau potable la veille sans risque d’être aperçus et pourchassés.

Retrouvant de la vigueur, je progressai entre les rochers et atteignis rapidement la forêt dense. Je marchai aussi longtemps que me le permirent mes forces. Enfin, avisant un bloc de rochers au milieu des arbres, je m’y dissimulai, avec mon trésor, et m’endormis comme je le pus.

Au matin, je compris que j’étais en fort mauvaise posture, et commençai à regretter ma folle équipée. Je me trouvais seul avec pour toute richesse un coffre qui, eut-il contenu tout l’or des Indes, ne m’était d’aucun secours. En plus de cela, je n’avais conservé que mon couteau et un peu de fil qui ne me quittaient jamais. Avant ma fuite, j’avais heureusement dérobé aux cuisines un briquet avec sa pierre ainsi qu’un petit bidon empli d’eau douce, et des morceaux de viande boucanée, lesquels étaient presque totalement avariés par suite de mon séjour dans la mer. Quelques hameçons et ma bourse contenant quelques sols complétaient ce pauvre inventaire.

Tout à mon sentiment d’isolement et de vulnérabilité, je fus saisi de terreur quand j’entendis, venant de derrière moi, un cri curieux, strident et fort désagréable, qui se répéta plusieurs fois. Reprenant mes esprits, je me saisis de mon poignard et, me dissimulant comme je le pouvais, contournai mon abri de roches afin d’apercevoir l’origine du braillement. Je ris bientôt de ma frayeur, en voyant là, à dix pieds de distance, un curieux oiseau, fouillant le sol de ses pattes et de son bec, et de temps à autre, s’interrompant pour pousser encore son étrange cri. Il était gros comme un dindon, et son plumage était gris sauf au poitrail et aux ailes, dont les plumes tiraient sur le jaune soufre. Je m’approchai silencieusement, mais me rendis vite à l’évidence que cette précaution était inutile. En effet, l’animal, m’apercevant, n’eut aucune attitude de crainte ou de fuite, mais m’observa simplement avec curiosité. La faim me poussa alors à agir promptement. Me saisissant d’une grosse pierre qui reposait là, je la jetai vivement en direction de l’animal, qui la reçut à la tête et tomba assommé. Je l’achevai avec mon poignard. J’appris plus tard que cet oiseau appelé Solitaire par les colons, était largement consommé sur l’isle. Pour l’heure, j’aurais bien goûté moi-même sa chair, mais il me vint à l’esprit que pour la cuire, j’aurais dû allumer un feu, lequel n’aurait pas manqué de me signaler aux pirates qui devaient guetter ma présence. En outre, je n’étais pas encore suffisamment affamé pour consommer de la viande crue. Je préférai terminer mes restes du bateau. Puis, ayant bu un peu d’eau, je décidai de gravir un piton qui se trouvait là afin d’apercevoir la côte. J’eus quelques difficultés à franchir l’escarpement, car la forêt était très dense en cet endroit. Une fois au sommet, je dus encore monter à un arbre, choisi parmi les plus hauts, afin de voir au-delà de la voûte forestière.

Ayant pleine vue sur le large, j’aperçus rapidement les deux navires. Ce que je constatai alors ne m’étonna guère : « La Vénus » sombrait par l’avant ; « La Liberté » manœuvrait afin de s’éloigner du lieu du naufrage. Je ne sais ce qu’il advint de l’équipage : les hommes avaient-ils tous été transférés sur le bâtiment pirate ? Ou sacrifiés ? Quoiqu’il en soit, je ne vis aucune barque s’approcher des côtes. Les pirates s’éloignèrent en direction de l’est, aussi supposai-je qu’ils avaient pris la résolution de se rendre à Madagascar. Je ne revis jamais mes compagnons de flibuste, ni n’entendis plus parler du Capitaine Simon.

A présent seul rescapé, du moins l’espérai-je, je me sentis vraiment libre. De retour à mon camp, je fis mon premier repas et appréciai réellement ce fameux oiseau. Pourvu de nourriture et d’eau en abondance, je n’étais plus perdu. Je décidai de passer mes nuits juché dans un arbre que je choisis suffisamment spacieux et dont je couvris la fourche principale de branchages afin de reproduire une couche. Dans les jours qui suivirent, j’arpentai la forêt luxuriante allant de ravissement en ravissement devant la beauté de la nature. Je restai sur mes gardes, ignorant si quelque animal sauvage habitait les environs. Je n’en rencontrai jamais, mais au lieu de cela, fus enthousiasmé par la présence d’innombrables oiseaux qui accompagnaient mes marches de leurs chants variés. C’était toujours un étonnement pour moi de constater à quel point les animaux qui n’ont jamais côtoyé l’Homme peuvent rester calmement à ses côtés. Un papillon merveilleux me passionna des heures entières. Chacune de ses ailes mesurait bien 3 pouces, et leur couleur, bleu azur mêlé de reflets d’argent, était un réel enchantement.

C’est au cours de mes pérégrinations qu’au bout de quelques jours, je découvris une cavité dans la roche. Je suivais un petit animal semblable à un rat mais couvert de piquants (tel un hérisson de France), lorsque celui-ci disparut soudain entre deux rochers. Je me glissai à mon tour dans l’excavation, bien décidé à pister l’animal qui, me semblait-il, pourrait constituer un nouveau repas. Croyant le coincer au fond du trou, je fus dans un premier temps bien désappointé de constater que la fente se prolongeait tant à l’intérieur du sol qu’il m’était impossible d’en voir la fin. La largeur m’aurait encore permis de progresser à quatre pattes, mais aucune lumière n’éclairait l’intérieur. Je revins plus tard avec une torche de ma confection, et me glissai à l’intérieur.

Je devais ramper par endroit, ou au contraire me mettre debout et me faufiler de profil le long de la faille. Après quelques minutes de progression, l’espace s’élargit soudain et je me retrouvai au centre d’une sorte de grotte. A la lumière de mon flambeau, la voûte sombre semblait comme constellée d’étoiles brillantes aux reflets verts. Tout au long de mon parcours, le sol allait en descente. Au-delà de la grotte, le tunnel reprenait, plus étroit, et la pente se fit plus abrupte. Après avoir parcouru un quart de lieue – à ce qu’il me sembla –, j’aperçus de la lumière et au même moment, j’entendis le bruit de la mer battant contre les rochers. Le tunnel se terminait ainsi, presque entièrement noyé par l’océan. Rebroussant chemin, je songeai alors immédiatement à l’usage que je pourrais faire de cet abri naturel. Mon coffre était toujours resté caché où je l’avais déposé la première nuit. J’avais essayé de l’ouvrir, mais sans succès, à l’aide de mon poignard, puis d’une grosse pierre. Hélas, c’était un coffre-fort en métal, impossible à fracturer simplement. C’est pourquoi je décidai de le déposer dans cette grotte, où il serait à la fois protégé des intempéries et des voleurs éventuels. Mes intentions étaient en effet de rejoindre une zone habitée de l’isle, et là, d’aviser sur la conduite à tenir. Je ne comptais pas rester indéfiniment isolé dans la jungle. Le jour même, je vins placer dans la grotte tous mes biens. Je pris soin de cacher mon coffre sous un amas de roches, activité qui me prit plusieurs heures. A la fin, je décidai de passer ma nuit-là, et me fis un semblant de lit avec des feuillages.

Au matin, je pris le parti d’essayer de rejoindre mes semblables. Outre que la solitude commençait à me peser, je souhaitais de tout cœur retrouver une vie d’honnête homme, après des mois passés en la compagnie des pirates. Je songeais à mes parents, restés à La Rochelle, qui devaient bien me croire mort à présent. Laissant là mon trésor bien caché, je décidai de partir dès le lendemain. Il me faudrait longer la côte en direction de l’ouest, car je savais que les colons s’étaient installés majoritairement sur la côte sous le vent. De plus, l’autre choix était de longer les côtes vers l’est, mais se trouvait par là une région de volcans que je n’aurais peut-être pas pu franchir. Ayant consacré ma dernière journée à arpenter mon repère, je me mis donc en marche le jour suivant et mon périple dura quatre jours et trois nuits pendant lesquels je ne croisai pas âme qui vive. Je restai toujours au bord de la mer, où il était bien plus aisé de progresser sur les rochers et parfois le sable, plutôt que dans la forêt dense où chaque pas me coûtait en attention et en fatigue. Néanmoins, ma progression était très souvent entravée par les embouchures des innombrables cours d’eau qui venaient se jeter dans l’océan. J’étais alors contraint de remonter les rivières parfois sur plus d’une lieue pour trouver un endroit propice au passage à gué.

Je vécus mes deux premières nuits dans un arbre, reprenant ma bonne habitude. Au soir du troisième jour, je découvris une belle plage de sable blanc encerclée de roches noires et scintillantes que le soleil marin teignait de mille feux, et je m’assoupis là blotti contre leur chaleur rassurante. Mon sommeil fut bousculé à plusieurs reprises par des tortues qui m’enjambaient sans vergogne. Au matin, je pus me restaurer de leurs œufs que je trouvai enfouis par dizaines dans le sable, et qui constituèrent, une fois cuits, un repas de choix.

Reprenant ma progression, j’aperçus au large un navire. Peu de temps après, me trouvant sur une hauteur, je découvris enfin les premières traces de la colonisation. A une demi-lieue de là, en contrebas, une pointe de terre s’avançait dans la mer. La plaine alentour était défrichée et des cultures la recouvraient en partie. Quelques bâtisses complétaient ce tableau bucolique. J’hésitai alors un moment sur la meilleure stratégie à adopter. Il me semblait que la colonie présente était trop petite pour que ma soudaine apparition passât inaperçue. Toutefois, la chance me tendait les bras : le navire que j’avais vu un peu plus tôt était en train de disparaître derrière la pointe de terre, et il me semblait bien probable qu’il soit prêt de jeter l’ancre. Si c’était le cas, je pourrais attendre que les marins débarquent pour me mêler à cette nouvelle population.