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La Consolation des papillons

De
140 pages

Gwen, jeune femme indépendante mais peut-être moins qu'elle ne le croit, décide de faire le voyage en Inde dont elle rêve depuis longtemps. Six mois seule et sans donner de nouvelles à personne, malgré l'inquiétude de ses parents et la sollicitude, soucieuse elle aussi, de ses amis. Mais, à la suite d'un banal accident de voiture, elle fera un voyage vers un ailleurs qu'elle n'aurait pu imaginer. À son retour, elle ne saura plus si la réalité a rejoint la fiction ou si la fiction a créé une réalité. Jusqu'au moment où elle va tenter de remonter le cours du temps, mais une fois de plus rien ne se passera comme prévu.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-92371-4

 

© Edilivre, 2015

La Consolation des papillons

 

 

Partir ? Il y en a des chansons, des poèmes, des récits qui incitent au voyage depuis l’injonction faite à Abraham : « Pars et deviens toi-même ».

A mes parents, j’avais dit quelque chose du genre : un rêve d’adolescence à réaliser maintenant ou jamais. « Il serait peut-être temps que tu en sortes et que tu fasses ta vie », avait dit ma mère, ce qui voulait dire que tu songes enfin à te marier et à nous engendrer une descendance. Mon père, lui, avait demandé, l’air résigné et malheureux : « Et l’argent ? ». « Tu ne seras pas payée pendant ta disponibilité » avait ajouté ma mère. J’avais soupiré, parlé des économies que j’avais réalisées en me privant de vacances, de sorties et de tenues trop dispendieuses. Mon père, avec un petit sourire timide, avait suggéré qu’ils pouvaient peut-être me procurer un complément et ma mère était sortie de la pièce en claquant la porte. J’avais renoncé à creuser le sujet en pensant à la scène de ménage qu’il devrait affronter et c’en était resté là.

Lionel, mon amant du moment, avait réagi à sa façon habituelle, cool :

– No problem, je ne suis pas un fonctionnaire de l’amour…

Puis il avait ajouté, un peu énervé :

– Mais ne pense pas me retrouver disponible à ton retour, comme ton poste dans la fonction publique.

Marjolaine et Peter, mes meilleurs amis, m’avaient dit :

– Ok, tu l’as annoncé à tout le monde, tu ne peux plus revenir en arrière ; pas de problème, on te cache chez nous pendant six mois. Tu bûches les guides et tu achètes quelques cadeaux ethniques avant ton supposé retour et voilà le tour est joué ! Tu n’as plus besoin d’aller te perdre dans l’immense Asie, non ?

Et Marjolaine avait éclaté de son grand rire. On avait joué à ça toute une soirée pendant cette semaine à la montagne où ils avaient réussi à me convaincre de les rejoindre juste avant le grand départ. A aucun moment bien sûr aucun de nous trois n’y avait cru. Mais aucun de nous trois n’aurait pu imaginer ce qui s’était passé par la suite.

Quand je préparais mon voyage, durant les premiers jours de printemps, je faisais des listes : les guides, les vêtements adaptés aux différents climats que j’allais traverser, les médicaments pour échapper aux maux de tête, à la turista, aux moustiques paludéens, les chaussures de marche, de ville et de plage, un opinel à ne pas oublier de laisser dans le bagage de soute pour ne pas se le faire confisquer (voire ma pince à épiler on ne sait jamais), un carnet de notes, quelques livres dont je laisserais les exemplaires, une fois lus, sur ma route comme autant de traces périssables de mon passage. Le sac à dos tout neuf que j’avais placé au milieu de mon studio pour l’admirer chaque fois que je revenais chez moi et me conforter dans mon dessein. Qu’est ce qui me prenait de me lancer dans une entreprise aussi solitaire ? Puis, je regardais les guides et les cartes de géographie et j’exultais. Que de paysages enchanteurs, de villes animées et grouillantes, de cultures, de spectacles du monde j’allais découvrir ! Et que de choses j’aurais à raconter à mon retour, qui n’auront même pas été déflorées puisque j’avais prévu de n’envoyer aucun courrier, pas même une carte postale.

Quand je marchais dans la ville, une musique symphonique m’accompagnait comme dans les grands mélodrames des années d’après guerre – genre que mes parents affectionnaient – quand l’héroïne fait face à son destin. Gros plan sur le visage bouleversé de Lana Turner quand les mirages de la vie s’estompent, travelling avant sur la tombe de la comtesse aux pieds nus et flash-back sur le pas dansant d’Ava Garner dans une ruelle de Madrid, fondu enchaîné sur la fuite éperdue dans la ville enneigée la dernière fois qu’Elizabeth Taylor avait vu Paris… Fondu au blanc sur l’avion qui décolle et zoom sur mon visage collé au hublot ; travelling arrière sur l’avion qui atterrit et ralenti sur ma descente de la passerelle. Entre les deux – le fonds d’une vallée – arrêt sur image.

A présent, je regarde les cartes de Paris comme si j’étais une étrangère dans une ville inconnue. Je ne recherche ni les monuments, ni les musées, ni les marchés pittoresques. Seulement les rues dont l’intitulé m’attire et que je sème sous mes pas comme les cailloux du petit Poucet : la rue du soleil et la rue de la lune à peu près de la même taille ; la rue de Paradis bien plus longue que le passage d’enfer ; l’avenir n’a droit qu’à une cité et la vérité à un passage ; la providence se taille la part du lion avec une rue et une place, loin devant Dieu dont la rue est bien petite même si Satan n’a, lui, pour domicile qu’une impasse ; il y a aussi les bons enfants et les mauvais garçons, la boule blanche et la boule rouge, la brèche aux loups et le champ à loup, les favorites et la fidélité, les quatre fils, les trois frères et les trois sœurs. Je ne reviens jamais sur mes pas. Je vais finir à force par toutes les parcourir ; Paris n’est pas si grand, beaucoup moins que Londres ou Berlin. De toute façon, je l’ai fait mon grand voyage, plus loin que tout ce que j’aurais pu imaginer. Mais c’est une autre qui en est revenue.

 

 

– Je veux savoir comment je suis, moi, sans mes repères, sans les autres, sans rôle social, comme si je pouvais débarquer sur une autre planète.

– Je vois, comme un astronaute dans une station spatiale, sans l’aspect scientifique bien sûr ! Un peu romanesque comme projet…

– Je regarde la station spatiale la nuit, elle brille bien plus que les étoiles. Ils sont plusieurs à l’habiter n’est-ce-pas ?

– Six je crois, de plusieurs nationalités, mais pour être astrophysicien, je ne suis pas pour autant spécialisé dans les voyages interstellaires !

Avec un grand sourire, il dégagea la frange qu’elle avait rabattue sur son front.

– C’est un tic ? Tu le fais chaque fois qu’il y a un coup de vent. Pour t’en débarrasser tu devrais vivre au fond d’une vallée ou dans une grotte.

Elle eut une moue songeuse.

– Je n’aime pas mon front. Trop grand, trop bombé, il ne va pas avec le reste de mon visage. Ma mère dit de lui : « On dirait un bol inversé plutôt qu’une soucoupe ».

– Elle n’a pas tort, mais c’est ce qui te donne ta spécificité ; sinon tu ne serais qu’une belle fille parmi d’autres.

– Alors que je ne suis qu’une sorte de monstre quoi, comme le pharmacien !

La réflexion de Gwen les fit rire tous les deux. C’était là qu’ils s’étaient rencontrés, à la pharmacie du village. Elle y venait pour renouveler sa provision de pilules. Le pharmacien avait soupiré en remontant ses manches, révélant une pilosité impressionnante : « Malheureusement, je ne pourrais pas vous les procurer avant la semaine prochaine ». Elle avait pensé qu’elle serait loin alors du village de montagne où elle était venue comme promis à Marjolaine et Peter. Max, qui venait d’acheter une pochette de préservatifs, avait rétorqué provoquant l’embarras du commerçant et le fou rire de Gwen : « Nous sommes faits pour nous entendre ! ». On ne l’avait jamais draguée d’une façon aussi directe, mais après tout ce n’était qu’un bon mot que l’échange de leurs prénoms avait confirmé :

– Maximilien, c’est un peu pompeux non ? Je préfère Max.

– Gwendolyne, ça fait penser à un tea-time, accompagné de scones un peu rancis, chez une vieille lady. Appelez-moi Gwen.

L’étrange pilosité du pharmacien, dont les mains aussi étaient velues, avait été leur premier sujet de conversation.

– Un loup garou peut-être ? Ou un descendant direct de Neandertal ?

Elle avait soupiré.

– Ça fait longtemps qu’on ne considère plus les hommes de Neandertal comme une espèce de sous-hommes encore simiesques. Ils avaient une capacité cérébrale au moins égale à la notre et des rites mortuaires.

– Votre passion à les défendre vous honore.

– Leur disparition m’émeut. A la lumière des recherches actuelles, on pense peu probable qu’ils se soient croisés avec Homo Sapiens, mais sait-on jamais ?

– On en revient au pharmacien ! Vous être préhistorienne ?

– Paléontologue, spécialiste des fossiles sahariens.

Plus tard dans la soirée, quand elle leur avait raconté, Marjolaine avait plissé les yeux et Peter les avaient écarquillés :

– C’est nouveau ! On t’avait déjà entendu renier ta terrible condition d’agent de la fonction publique, mais d’habitude tu te prétendais fleuriste.

– C’est parti tout seul ! L’ivresse de l’altitude peut-être ?

– Il t’a cru ?

– Oui, je fais les choses bien tu le sais. Pour jouer à la fleuriste, il a fallu que j’apprenne quelques petites choses.

– Comme la fois où tu as conseillé à un jardinier amateur d’acheter des coccinelles pour empêcher les pucerons de manger ses plantes par exemple !

Ils rirent tous les trois à ce souvenir. Gwen, ce jour-là, avait ajouté le plus sérieusement du monde que les coccinelles bleues et dorées asiatiques étaient bien plus performantes que les bêtes à bon dieu européennes, mais bien sûr plus chères puisqu’importées de si loin.

– Facile, il suffisait de s’abonner à une revue de jardinage, mais finalement les revues de vulgarisation scientifique et les hommes préhistoriques c’est plus intéressant que les insectes.

– Oui, on sait. Tu vas continuer à nous impressionner avec tes chiffres, 3 millions d’années Lucy notre ancêtre australopithèque, 500 000 l’invention du feu, tous les Erectus, Habilis, les premières sépultures et les premières œuvres d’art, etc. J’ai oublié ! Mais revenons à ton contemporain, il te plaît ? Il est comment ?

– Pas mal. Grand, très brun, ironique.

– Parfait, vous êtes bien accordés toi avec ta chevelure et tes yeux d’écureuil et lui en grand loup solitaire.

– Je ne suis pas rousse, et c’est moi la louve solitaire. En plus ça te va bien de dire ça ! Le couple le plus mal assorti que je connaisse !

C’était un sujet de plaisanterie avec leurs autres amis aussi. Peter lui-même déclarait solennellement en déployant sa haute stature et en embrassant la petite silhouette ronde de Marjolaine : « la tige et la fleur ». Et les amis ajoutaient invariablement comme un rite : « Une marguerite à effeuiller avec ses cheveux blonds bouclés comme des pétales ».

Marjolaine fit un clin d’œil à Peter.

– Et s’il te faisait renoncer à ton départ !

– No way !

Gwen jeta un coup d’œil circulaire sur la vaste chambre d’hôtel et fit le tour mentalement des nombreux placards, la plupart vides ; une valise pour une semaine c’est peu de choses par rapport à la trentaine de semaines que durerait son voyage. C’était bien, tout était en ordre ; la femme de chambre lui avait même apporté un petit soliflore pour l’orchidée ramenée de la randonnée en montagne. « Ma grande anticipatrice », c’est comme ça que la surnommait son père quand, depuis toute petite, il la regardait ranger soigneusement ses affaires et préparer la veille tout aussi minutieusement sa tenue pour le lendemain. Et si elle avait décidé de partir justement pour casser ça ?

Ils étaient allés marcher tous les quatre avec un guide par une longue journée ensoleillée et joyeuse. Les montées n’étaient pas trop laborieuses même si les descentes étaient parfois un peu rudes. « Monter et descendre, et en plus l’ayant décidé en toute connaissance de cause, voilà bien l’absurdité des choix humains » avait proféré Peter d’un ton comiquement sombre tandis que Marjolaine filait comme un cabri sans souci des cailloux et des pierres que sa démarche impétueuse et vive projetait à l’arrière sur son compagnon à la peine. Alors qu’ils étaient en tête, Gwen et Max aperçurent dans une vallée en contrebas un village enserré dans la boucle d’une rivière. Le guide hocha la tête lentement et détourna les yeux quand ils émirent l’idée d’une balade à faire un autre jour pour le rejoindre : « Des gens arriérés d’un autre temps, une famille isolée, des sauvages qu’il vaut mieux éviter ». Il avait murmuré ça avec hâte comme si le seul fait de l’évoquer était dangereux.

Durant les trois premières journées de leur séjour dans le village pour se préparer, avait dit Marjolaine, à la séparation que Gwen leur infligeait, le temps avait passé lentement. C’était rassurant, de même que la douceur des collines et l’allure de maisons de poupée des chalets de bois. L’herbe qui apparaissait sous les plaques de neige fondue était d’un vert si lumineux qu’il en paraissait fluorescent. Dans les rues en pente du village miniature se succédaient quelques cafés aux noms bucoliques : les sapins, la gentiane, les airelles… On y servait du vin jaune et du genièvre qui permettait de réchauffer les randonneurs. Gwen se disait qu’elle prenait ainsi un bain de fraîcheur avant la chaleur moite de sa saison asiatique. Mais après sa rencontre avec Max et le mitan de la semaine atteint, les jours se bousculèrent et le temps se mit à s’accélérer. L’angoisse du voyage la reprenait. Mais, que faire, c’est elle qui avait choisi. Max dit en riant l’avant-veille de son départ :

– C’est bête, je rencontre la femme de ma vie au moment où elle part ! Prends mon adresse au cas où tu reviendrais.

Ils avaient passé la soirée enlacés sur la terrasse de l’hôtel à regarder les étoiles et les planètes.

– Tu voyages dans le temps, je voyage dans l’espace dit l’astrophysicien à la paléontologue, c’est le début d’un beau conte non ?

Peut-être parce qu’ils s’étaient rencontrés à ce moment de la vie de Gwen, peut-être parce que les premiers mots qu’ils s’étaient dit auraient dû les y induire, peut-être parce qu’ils préféraient le fantasme de l’autre à sa réalité, mais ils n’étaient pas allés plus loin qu’un flirt, des baisers et des caresses d’adolescent. C’était juste joyeux, avec une pointe de mélancolie. Et si, se demandait-elle, partir c’était simplement ne plus avoir de contraintes même celles qu’apportent le désir ou l’affection ?

Pour ce dernier repas avant son départ – Marjolaine et Peter restaient une semaine supplémentaire – ils avaient choisi le meilleur restaurant du village avait dit Max en habitué. Tous les quatre avaient fait honneur au dîner, Peter ayant fait remarquer en coloriste combien était pensée l’harmonie des couleurs qui présidait à l’ensemble du menu : du blanc rosé avec la truite à la crème au jaune safrané des pommes de terre en passant par le doré à point du gratin de choux-fleurs, le tout bien sûr accompagné de vin jaune.

– Jaune, s’esclaffa Marjolaine, comme le continent où tu vas aller te perdre !

Peter lui jeta un coup d’œil inquiet. Elle avait trop bu. Beaucoup de choses pouvaient ressortir alors et ce n’était pas la peine. Comme pour confirmer ses craintes, Marjolaine l’apostropha :

– Ne me regarde pas de cet air anxieux ! Qu’est ce que ça te fait de te retrouver avec moi seule pendant des mois sans témoin pour fixer la grandeur de notre amour ? La tige et la fleur n’est ce pas ? C’est le bouquet ! Que tu es stupidement sentimental quand tu dis ça !

Gwen avait l’habitude de ces moments où Marjolaine déchirait à dents acérées tout ce qui tissait les relations du couple, comme si elle en avait besoin pour retrouver l’harmonie originelle. Originelle ou jouée ? Elle avait parfois l’impression d’être spectatrice d’une pièce qu’ils se donnaient tant de mal à interpréter pour elle. Cela durait depuis des années et elle tenait à leur amitié car, en dehors de ces moments, ils étaient les plus délicieux, les plus attentionnés, les plus compréhensifs des amis. « Un couple parental de substitution, vous ne croyez pas ? » avait dit la psy.

Mais ce soir, ça tombait mal. Elle en avait assez. Elle en avait mal au cœur ; gâcher comme ça leur dernière soirée en commun et sa dernière soirée avec Max. Elle ouvrit grand la fenêtre pour scruter le ciel. Des nuages rosés passaient devant la pleine lune, l’entraînant dans leur mouvement comme si elle avait commencé de les suivre. L’univers comme une illusion géométrique et sa vie comme un leurre ?

 

 

Elle n’était pas déjà passée par là ? Tous les villages de montagne se ressemblent, coquets et flambant neufs comme sur une réclame de coucous suisses. Elle aurait dû faire plus attention aux panneaux ; avec toutes ces déviations il y a de quoi se tromper de route. Peu importe, elle a le temps et la route est bien belle avec sa succession de montagnes et de vallons ensoleillés. Elle est partie tôt le matin pour avoir la journée devant elle, dévier de l’autoroute – quand elle l’aurait trouvée – pour s’arrêter déjeuner chez un routier aux abords de Dijon. Personne ne l’attend à Paris hormis son sac à dos. Dans le fond, son grand voyage a commencé là sur cette route de montagne, et dans trois jours l’avion direction Madras. Le nom de la ville lui rappelle les tissus soyeux et...