La Destinée d

La Destinée d'Isabelle

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Livres
301 pages

Description

L’horizon se teintait des nuances rose et lilas tendre qui précèdent le lever du jour. Le voile opaque qui s’étend au matin sur l’Océan devenait moins dense et se laissait trouer par la clarté grandissante. Du côté de la campagne, à l’endroit où le ciel et les collines semblent se toucher, un éclair éblouissant jaillit tout à coup, et le soleil monta dans l’espace, lançant ses flèches dorées dans toutes les directions. Bientôt il fit saillir de l’ombre chaque îlot, chaque promontoire, et tous les points de la côte si pittoresque du Morbihan se dessinèrent un à un avec leurs aspects variés.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 08 janvier 2016
Nombre de lectures 11
EAN13 9782346031061
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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PROPRIÉTÉ DES ÉDITEURS

Illustration

Quel beau temps ! dit la fillette. Vois, Isabelle, cette mer unie comme un miroir.

Marguerite Levray

La Destinée d'Isabelle

I

L’horizon se teintait des nuances rose et lilas tendre qui précèdent le lever du jour. Le voile opaque qui s’étend au matin sur l’Océan devenait moins dense et se laissait trouer par la clarté grandissante. Du côté de la campagne, à l’endroit où le ciel et les collines semblent se toucher, un éclair éblouissant jaillit tout à coup, et le soleil monta dans l’espace, lançant ses flèches dorées dans toutes les directions. Bientôt il fit saillir de l’ombre chaque îlot, chaque promontoire, et tous les points de la côte si pittoresque du Morbihan se dessinèrent un à un avec leurs aspects variés.

La lumière finit par envelopper, de la base au faîte, un château du XVe siècle dont l’état de parfaite conservation faisait illusion au premier regard. Il fallait une attention soutenue ou un œil exercé pour reconnaître qu’une restauration récente avait relevé avec art ces murailles ruinées.

Les constructions assises sur le rocher se composaient du château proprement dit et d’une tourelle qui lui était postérieure d’au moins cent cinquante ans.

La porte principale, roulant majestueusement sur ses gonds, livra passage à deux jeunes filles, suivies d’un serviteur. En dépit de la taille déjà longue de la première, sa figure rose, l’expression naïve et douce de ses yeux d’un gris bleuâtre, la natte qui descendait jusqu’à sa ceinture, tout révélait l’adolescente dont la seizième année n’a pas sonné.

Sa compagne était plus âgée. Sans son costume moderne, on l’eût prise pour une de ces châtelaines d’autrefois dont nous admirons les portraits. Le lourd brocard n’eût pas fait ployer, semblait-il, ses épaules délicates, et son front n’eût pas fléchi sous le poids du hennin chargé de pierreries. Grande et svelte, elle portait sur un cou flexible une tête admirablement proportionnée et couronnée de torsades d’or bruni. Phidias n’eût pas désavoué le dessin harmonieux de ses traits. Ses yeux d’un bleu sombre presque violet avaient un regard franc et lumineux, vrai miroir d’une âme sérieuse et droite, ardente et contenue, capable de laisser déborder des trésors de générosité.

Quant au serviteur, c’était un superbe nègre du plus beau noir, à l’air parfaitement satisfait de son sort. Vêtu d’un pantalon bouffant et d’une veste écarlate, coiffé d’un fez dont le gland d’or caressait son épaule, il portait son costume éclatant avec une vanité enfantine, et le poids du panier suspendu à son bras ne paraissait nullement l’incommoder.

« Quel beau temps ! dit la fillette. Vois, Isabelle, cette mer unie comme un miroir. Croirait-on qu’hier elle secouait avec furie les barques de nos pêcheurs ? Et sais-tu ? Je n’aime rien tant que la nature après l’orage. Cette sérénité, ce calme succédant au désordre des éléments, ont quelque chose de particulièrement doux.

 — Et puis, répondit Isabelle, ce spectacle nous rappelle notre propre histoire. Nous avons subi les efforts de la tempête, mais le soleil est revenu.

 — Oh ! que c’est vrai, sœur chérie ! »

Les yeux de Marthe devinrent humides.

« Et quand je pense que tu avais refusé ce bonheur-là, et que si ton grand-père n’avait consenti à m’accueillir, au lieu d’être la maîtresse de Kermeneur, tu serais aujourd’hui une pauvre institutrice. Et de toutes ces choses tu ne me disais rien ?

 — Je n’en sentais pas la nécessité, fit Isabelle en souriant. Qui vous a si bien instruite, mademoiselle ?

 — Qui ? tout le monde. J’excepte tante Anne, la discrétion même. Mais nos cousins n’ont pas la langue dans leur poche, et tante Charlotte n’est pas muette non plus. On causait devant moi sans trop se gêner, — j’étais si petite ! — ce qui ne m’empêchait pas d’écouter de toutes mes oreilles. Plus tard j’ai voulu mieux savoir, et j’ai interrogé,... devine ? »

Isabelle, sans hésiter, regarda le noir qui les suivait d’assez près pour saisir des lambeaux de la conversation.

« C’est laid d’avoir conté ça, petite mamzelle, dit-il d’une voix gutturale. Maîtresse croira que Bob est un vilain bavard, et elle sera fâchée.

 — N’aie pas peur, fit Marthe avec un rire cristallin. Tu n’en veux pas à Bob, n’est-ce pas, sœur ? Le brave garçon n’a fait que répondre à mes questions. Grâce à lui, je sais pourquoi le comte ne voulait pas de moi. C’est que ma mère n’était pas une Kermeneur. Toi, à la bonne heure ! tu étais la fille de sa petite-fille. Il avait été heureux de te voir ; il ne demandait qu’à t’enrichir, à te gâter ; mais tu t’obstinais dans ton refus, tu ne comprenais pas le bonheur sans ta petite Marthe.

 — Brisons là, ma chérie. Tu nous sers, ce matin, un plat d’histoire ancienne. Hâtons-nous, si nous voulons assister à la messe. »

Elle adressa un sourire indulgent à Bob, dont la mine soucieuse se rasséréna. Un tintement argentin arrivait du bourg, annonçant la première messe. L’église, une bâtisse moderne sans caractère, se dressait au bout de la Grande-Rue. Isabelle et Marthe se placèrent dans le banc du château ; Bob s’agenouilla près du bénitier et récita dévotement toutes les prières que sa maîtresse lui avait enseignées.

Le saint sacrifice achevé, les jeunes filles prirent une ruelle étroite, répondant sur leur chemin aux saluts des moissonneurs qui s’en allaient aux champs, et des ménagères qui balayaient le seuil ou faisaient leurs provisions matinales.

Illustration

Dans un pré, une petite bergère affolée courait, poursuivie par une vache.

« Il fera bien chaud quand nous quitterons l’hospice, dit Marthe. Si nous profitions de cette bonne fraîcheur pour allonger notre promenade ?

 — Bien volontiers, repondit Isabelle ; mais il faut épargner une inquiétude à tante Anne. Va devant, Bob, et préviens-la que nous rentrerons un peu plus tard que de coutume. En passant, tu remettras ton panier à sœur Marie. »

Le nègre fit un signe d’assentiment et s’éloigna à grandes enjambées, tandis que ses jeunes maîtresses continuaient tranquillement leur chemin. A l’extrémité du sentier, l’horizon s’élargit. Devant les promeneuses s’étendaient les landes roses de bruyères et jaunes d’ajoncs. Le soleil jetait un manteau d’or sur le paysage, et faisait briller les fleurs que juillet avait jetées sur les haies vives ; la lumière ruisselait en cascades le long des collines, la mer étincelait au loin.

Marthe voletait plutôt qu’elle ne marchait, faisant un bouquet de graminées, et de temps à autre mettant à part une plante pour son herbier. Isabelle allait rêveusement, laissant errer son regard autour d’elle. Les deux sœurs suivaient un chemin creux, lorsqu’un cri d’épouvante glaça le sang dans leurs veines. Marthe resta comme pétrifiée sur place, mais rapidement Isabelle monta sur le talus et interrogea les environs. Un coup d’œil lui suffit. Dans un pré voisin, une petite bergère courait, affolée, poursuivie par une vache aux yeux sanglants. Prompte comme la pensée, la jeune fille s’élança. Trop tard..., l’animal atteignait l’enfant. Un instant, Isabelle entrevit un horrible spectacle : la petite fille renversée et le pied de la vache levé pour l’écraser... Un cri : « Au secours ! » s’étrangla dans sa gorge. Avant qu’il fût entièrement poussé, le secours accourait sous la forme de deux hommes jeunes et vigoureux. Le premier se jeta résolument au-devant de la bête furieuse, la saisit par les cornes et la força de reculer, pendant que son compagnon relevait l’enfant.

Isabelle, suivie de Marthe tout essoufflée, arrivait sur le théâtre de ce petit drame.

« Mon Dieu ! serait-elle morte ? » murmura Mlle Le Trégonnec, voyant la petite bergère demeurer sans mouvement dans la main du jeune homme.

Ce dernier, qui ne l’avait pas vue venir, se retourna et se découvrit.

« Rassurez-vous, mademoiselle ; c’est un simple évanouissement, je ne la crois pas même blessée. La vache n’a pas eu le temps de la piétiner.

 — Ah ! monsieur Jacques, je ne vous reconnaissais pas. Voyez à quel point j’étais troublée, dit la jeune fille avec un sourire. Donnez-moi cette pauvre petite, je vous prie. »

Le jeune homme qn’Isabelle appelait familièrement M. Jacques était un grand et gros garçon, dont les membres musculeux se mouvaient aisément dans un habit sans aucune prétention à l’élégance. Ses cheveux drus, d’une nuance franche carotte, offraient un contraste assez singulier avec son teint hâlé par le grand soleil et la brise de mer. Une face ronde, des yeux clairs, un sourire bonhomme, complétaient ce type de gentilhomme campagnard.

Son compagnon, après avoir dompté la vache, était revenu vers le groupe formé par Jacques et les deux sœurs, dont l’une tenait sur ses genoux la tête de la bergère, à laquelle l’autre faisait respirer des sels.

« Permettez-moi de vous remercier, monsieur, au nom de cette enfant que vous avez arrachée à la mort, » dit Isabelle en levant sur lui son regard lumineux.

Elle vit alors un visage aux traits fins, un front intelligent, couronné par une noire chevelure, des yeux noirs aussi, à l’expression ardente et mélancolique ; une barbe courte et frisée terminait le visage d’un galbe allongé ; la taille de l’étranger était haute et bien prise, et ses manières aristocratiques faisaient ressortir la rusticité de Jacques.

« J’ai fait mon devoir strict, mademoiselle, répondit-il d’une voix sonore et pénétrante, et je ne crois pas que le devoir accompli mérite des félicitations.

 — Il est certain que la petite vous doit, comme on dit chez nous, une fameuse chandelle, Geoffroy, déclara Jacques. Mais n’y faites pas attention, mademoiselle ; mon ami est la modestie faite homme, et il est trop coutumier de ces prouesses pour daigner seulement en garder le souvenir.

 — Vous vous moquez de moi, Jacques. Vous feriez mieux de me présenter, dit le jeune homme.

 — C’est, parbleu ! ce que j’aurais fait d’abord si les circonstances l’avaient permis. Mais voilà que tout va pour le mieux, ajouta Jacques en regardant la petite bergère, qui promenait autour d’elle des yeux ahuris et répondait tant bien que mal aux questions empressées d’Isabelle. Mesdemoiselles, permettez-moi de vous présenter le baron Geoffroy de Neuvy, chevalier errant, artiste et poète à ses heures, grand poursuivant de l’idéal sous toutes ses formes, et mon ami, actuellement en villégiature à la Folie-Rose. »

Isabelle s’inclina ; Marthe, tout en aidant la petite bergère à réparer le désordre de sa toilette, examinait l’étranger à la dérobée.

Jacques poursuivit :

« Si mes sœurs eussent prévu notre rencontre, mesdemoiselles, elles m’eussent chargé de toutes leurs amitiés.

 — Vous leur offrirez les nôtres, » dit gracieusement Isabelle.

Elle répondit au salut profondément respectueux des jeunes gens, qui reprirent aussitôt leur chemin du côté opposé à Kermeneur.

II

Un quart d’heure après les jeunes filles se trouvaient dans la Grand’Lande. Ce vaste terrain, jadis complètement inculte, ne méritait plus son nom. Dans sa première moitié, le sol profondément déchiré laissait voir de grosses racines et des herbes qu’un homme et deux garçonnets arrachaient avec soin pour les joindre aux plaques de gazon qui formaient d’énormes tas destinés à être consumés sur place.

« La besogne avance-t-elle, Fantik ? dit Isabelle en s’arrêtant près des travailleurs.

 — Pour ça oui, mademoiselle, répondit le paysan, ôtant avec respect son large feutre, et quand elle sera finie, les sœurs auront un fameux champ, allez !

 — Tant mieux pour les pauvres vieux, Fantik ! » dit la jeune fille, dont un sourire très doux illumina le beau visage.

Elle fit un signe amical et passa.

L’aspect de la seconde partie de la lande était tout différent de celui de la première : une couche épaisse de poussière de plâtre couvrait le sol, des moellons gisaient çà et là ; une escouade d’ouvriers travaillait activement à la construction de plusieurs bâtiments, du milieu desquels émergeait le svelte clocher d’une chapelle ogivale.

Une fille de la Sagesse, en blanche cornette et en robe grise, sortait de la laiterie. Elle s’avança à la rencontre des deux sœurs et marcha devant elles vers un bâtiment qui paraissait complètement achevé.

L’hospice Saint-René, fondé par la jeune châtelaine pour le repos du dernier comte de Kermeneur, était destiné aux vieillards des deux sexes ; mais la partie réservée aux hommes était seule terminée. Actuellement elle contenait vingt pensionnaires, pour la plupart invalides de la mer.

Le réfectoire dans lequel pénétrèrent les deux sœurs offrait un coup d’œil animé. C’était l’heure du déjeuner, que présidait la supérieure, sœur Lidwine, une femme de quarante ans, distinguée de manières et presque imposante d’attitude. Une soupière fumante était posée sur la table ; la religieuse plongeait et replongeait la cuiller dans ses vastes flancs, et les vieux humaient, avec une mine gourmande, l’appétissante odeur de choux qui se répandait dans la salle.

Une joie quelque peu bruyante accueillit les visiteuses. Les vieux abandonnèrent le potage, et il fallut un ordre formel d’Isabelle pour les obliger à poursuivre leur repas, auquel le panier laissé par Bob avait apporté un supplément très appréciable, sous forme de plusieurs bouteilles d’un vin généreux. La jeune fille fit le tour de la table, versant la bienfaisante liqueur dans les gobelets d’étain.

Elle était partout charmante, Isabelle Le Trégonnec ; mais au milieu des pauvres et des petits elle rayonnait positivement. On sentait que son cœur était irrésistiblement attiré vers ces déshérités de la fortune. Non seulement elle employait à leur soulagement le splendide héritage de son bisaïeul, mais elle leur prodiguait son temps, ses sourires, ses bonnes paroles, sa grâce exquise ; elle se dépensait tout entière.

Les vieux lui annoncèrent comme une grande nouvelle la naissance d’un petit veau.

« Devineriez-vous ce qu’osent convoiter ces gourmands, mademoiselle ? demanda sœur Lidwine. Faut-il le dire, père Cadok ?

 — Bien sûr que non, ma chère sœur, répondit vivement l’interpellé.

 — Non ! non ! si ! si ! cria-t-on de divers côtés.

 — Les voix sont partagées, je me risque. Le père Cadok (et la majorité est, je crois, de son avis) prétend que dans quelques semaines le veau fournira un rôti délicieux.

 — Ça, c’est pure malice de votre part, ma chère sœur, grommela le bonhomme confus.

 — Je trouve, moi, que sœur Lidwine a raison, et que le père Cadok n’a pas tort, dit Isabelle. Pourquoi ne goûteriez-vous pas de ce veau né sur votre domaine, mes amis ? Vous le mangerez, c’est convenu. Recommandez à sœur Marie de bien soigner votre futur rôti. Naturellement, ma chère sœur, je me réserve le plaisir de dédommager l’hospice.

 — Vive notre bonne demoiselle ! vive l’ange de Kermeneur ! » cria le père Cadok.

L’acclamation fut répétée par tous les vieux avec des trépignements d’enthousiasme.

« Quel vacarme ! dit du seuil une voix joviale. Comment tolérez-vous ces criailleries infernales, ma chère soeur ? La révolution éclaterait-elle chez vous, par hasard ? »

Le nouveau venu avait une taille un peu épaisse, des cheveux poivre et sel, une bonne et loyale figure et des yeux gris qui ne manquaient pas de finesse.

« Où sont les meneurs ? continua-t-il en brandissant sa canne.

 — Les meneurs, c’est vous, docteur, dit Marthe. Ce ne sont pas des cris séditieux que vous avez entendus, mais des acclamations.

 — Les féaux sujets saluent leur souveraine, fit le docteur, serrant la main fine que lui tendait Isabelle. A la bonne heure ! me voici prêt à faire chorus. Comment vont vos malades, ma chère sœur ?

 — Assez bien, docteur. L’indisposition de Gaspard Leduc n’aura pas de suites fâcheuses. Bihannec a passé une bonne nuit, la fièvre est moins ardente.

 — Parbleu ! nous le tirerons de ce mauvais pas avec l’aide de Dieu. Parlez-moi de ces vieux loups de mer : ils ne sont pas en carton comme nos jeunes gens, ils ont l’âme chevillée dans le ventre. Vous riez, Marthe ? Vous vous moquez du langage trivial de votre vieil ami.

 — Viendrez-vous déjeuner avec nous, docteur ? dit Isabelle.

 — J’ai déjeuné, mon enfant ; mais peut-être irai-je vous demander à dîner. Sur ce, je me sauve. Ne vous dérangez pas, ma chère sœur. Je trouverai sans doute quelqu’un à l’infirmerie. Petite, ne gâtez pas trop ces vieux bébés : le sucre fera tomber leurs dernières dents. »

Ces derniers mots s’adressaient à Marthe, qui distribuait quelques douceurs.

La matinée étant très avancée, les jeunes filles durent abréger la durée de leur visite et reprendre rapidement le chemin de Kermeneur.

Dans le vestibule, un laquais présenta à sa maîtresse le courrier, composé de plusieurs journaux et d’une lettre timbrée de Plouganion (Côtes-du-Nord). En même temps une porte voisine s’ouvrit, laissant voir un calme et doux visage de femme.

« Quelle longue promenade, mes enfants ! dit-elle. En dépit du message de Bob, je commençais à m’alarmer.

 — Pardonnez-nous, chère tante Anne. Nous vous expliquerons la cause de ce retard pendant le déjeuner, répondit Isabelle.

 — Il s’agit d’un accident sans gravité dont nous avons été les témoins, ajouta Marthe. Le temps de quitter nos chapeaux, chère tante, et nous sommes à vous. »

Tante Anne sourit en signe d’acquiescement. Elle était déjà d’âge mûr, de petite taille, entièrement vêtue de noir. Des bandeaux gris, bien lisses, formaient un cadre seyant à sa figure sans fraîcheur, mais non sans charme, malgré l’humilité qui en était l’expression dominante. Peut-être, après tout, le charme dont nous parlons résidait-il précisément dans cette humilité paisible, dans cet effacement que Mlle Anne du Houzeau avait choisi pour son lot en ce monde.

Après avoir consacré la plus grande partie de sa vie au devoir filial, elle s’était vue, à la mort de sa mère, peu appréciée et presque dédaignée chez son unique frère, banquier à Plouganion. Sa belle-sœur n’avait jamais compris cette nature timide et délicate, qui avait besoin, pour s’épanouir, d’une atmosphère de chaude affection ; elle appelait faiblesse d’esprit la douceur constante, la simple abnégation de Mlle Anne, et ne se gênait pas pour la traiter avec les airs de compassion méprisante dont se targuent volontiers ceux qui, prétendant affirmer la supériorité de leurs vues et de leurs sentiments (lesquels sont d’ailleurs les sentiments et les vues de la majorité de l’espèce humaine), proclament impitoyablement sottise ou folie tout ce qui ne leur ressemble pas.

A cette époque, Isabelle et sa sœur habitaient la maison de M. du Houzeau, leur oncle à la mode de Bretagne et leur tuteur. M. Le Trégonnec était mort ruiné ; Isabelle possédait, du chef de sa mère, un modeste capital dont le revenu suffisait à dédommager ses parents des frais de son entretien et de son éducation, et Mlle Anne payait à son frère la pension de la petite Marthe. Il était tout naturel qu’une tendresse presque maternelle d’une part, quasi filiale de l’autre, unît la vieille fille et les orphelines.

Un jour, les choses changèrent de face. Le comte de Kermeneur, revenu au pays après soixante ans d’absence, laissait à son arrière-petite-fille, Isabelle Le Trégonnec, une fortune évaluée à quinze millions. La jeune héritière, que le testament de son aïeul obligeait de rebâtir et d’habiter Kermeneur, supplia Mlle Anne de l’y suivre. Depuis cinq ans la bonne fille jouissait là de sa part légitime de bonheur terrestre. Son seul chagrin avait été causé par la mort de son frère, survenue à la suite de pertes considérables qui, en laissant son honorabilité intacte, avaient dévoré sa fortune personnelle. Mlle Anne abandonna son patrimoine à la veuve et aux orphelins : elle n’avait pas besoin d’argent à Kermeneur.

Illustration

Une jeune fille, belle comme une apparition de la Charité, pénétra dans la mansarde sans feu.

Quand les jeunes filles entrèrent dans la salle à manger, tante Anne y était en compagnie d’une personne qui formait avec elle un contraste frappant. Grande et lourde, avec des cheveux filasse qui commençaient à grisonner, des yeux bleus et ronds semblables à ceux des bergères en porcelaine, et des joues pleines dont l’incarnat déjà trop vif empruntait un nouvel éclat aux rubans rouges de son bonnet de dentelle, Wilhelmine Skinholz ou, comme on disait plus ordinairement, Mina, représentait une bonne œuvre d’Isabelle.

Son histoire était courte et triste.

Fille d’un honnête commerçant alsacien, elle avait vu, avec la terrible guerre franco-allemande, tous les désastres fondre sur sa famille. Son unique frère fut tué à Gravelotte ; les Prussiens pillèrent les magasins et brûlèrent la maison de son père, et pour comble de malheur, le pauvre homme perdit la raison. Alors, ne consultant que son courage, Wilhelmine plaça l’insensé chez les Frères de Saint-Jean-de-Dieu et chercha une place d’institutrice dans une famille française.

Elle avait passé la première jeunesse, et son petit bagage scientifique ne s’était pas alourdi depuis sa sortie du couvent. Elle parvint néanmoins à gagner annuellement le montant de la pension de son père : là se bornait son ambition.

Les années se succédèrent, ballottant Mina de logis en logis, creusant sur son front des rides nombreuses et faisant saillir ses petits ridicules sans mettre en lumière ses réelles qualités. Elle était à Vannes quand son père mourut. Quelques jours plus tard elle tomba malade à son tour.

Elle avait la petite vérole.

A ce nom terrifiant, la maîtresse du logis jeta les hauts cris, et sans tarder fit transporter l’institutrice à l’hôpital. Mina guérit. En quittant ce lieu de douleur, sa première visite fut pour les parents de son élève. Hélas ! elle était remplacée.

Ce fut pour elle un coup de foudre. Sa raison vacilla dans son cerveau affaibli. Qu’allait-elle devenir ? Son âge et sa santé mal affermie lui interdisaient toute illusion. Elle fouilla néanmoins la ville et la campagne pour trouver un emploi ; mais, partout éconduite, elle comprit qu’elle était devenue un fardeau dont aucune famille ne consentirait à se charger. Dès lors, se laissant envahir par un morne désespoir, elle cessa ses démarches, se réfugia dans un galetas qu’on lui loua à raison de quinze centimes par jour, et vendit un à un ses vêtements pour acheter du pain, résignée à mourir quand il manquerait.

Ce moment fatal arriva. N’ayant plus que la robe qui la couvrait, elle n’avait pas mangé depuis trente-six heures, lorsqu’on heurta légèrement à sa porte et que, sans attendre l’autorisation, une jeune fille, belle comme une apparition de la Charité, pénétra dans la mansarde sans feu où Mina attendait la mort.

La nouvelle venue frissonna de froid et de pitié. Elle s’avança vers la pauvre créature, qui ne gardait plus même la force de se lever, et la saluant avec une grâce charmante :

« Mademoiselle, lui dit-elle sans préambule, je cherche une institutrice pour ma petite sœur. On m’a parlé de vous. Oserais-je solliciter votre concours ? »

Et comme Mina interdite se demandait si elle n’était pas le jouet d’un songe, Isabelle développa brièvement ses projets. A vrai dire, elle avait été jusqu’à ce jour et continuerait d’être la véritable institutrice de sa sœur ; Wilhelmine n’aurait pas à redouter les fatigues de l’enseignement incompatibles avec l’état de sa santé : elle prêterait seulement à la jeune châtelaine le secours de son expérience, surveillerait l’enfant, et au besoin l’accompagnerait dans ses promenades.

En rémunération de ces services, elle recevrait deux mille francs d’honoraires.

Puis voyant des larmes de joie (elle ne s’y trompa point) rouler sur les joues hâves de Wilhelmine, Isabelle poursuivit d’un ton presque caressant :

« Vous acceptez, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! soyez tout à fait bonne, laissez-moi vous emmener sur-le-champ : ma voiture est en bas. »

On devine la réponse. Le soir même, Wilhelmine était installée à Kermeneur, et après un repas à la fois léger et substantiel reposait sur un oreiller moelleux sa tête endolorie, pendant qu’Isabelle disait à Mlle Anne comment dans son voyage elle avait entendu conter la douloureuse histoire de la pauvre Mina, et comment Dieu lui avait inspiré le moyen de venir à son aide.

L’Alsacienne (est-il besoin de le dire ?) s’était parfaitement acclimatée au château. Ses souffrances passées avaient laissé un certain chaos dans son esprit, mais ce désordre était peu apparent et se manifestait surtout par un goût immodéré pour les couleurs éclatantes. Tout le monde l’aimait, et elle aimait tout le monde, depuis les jeunes filles, pour lesquelles elle professait une sorte de culte, jusqu’à Bob, le beau nègre aux yeux brillants, qui lui chantait des chansons de son pays et condescendait parfois à danser la bamboula pour lui faire plaisir, en passant par Gaït, la cuisinière, à qui elle s’efforçait vainement d’inculquer les principes de la cuisine allemande. Gaït avait une sainte horreur de la choucroute et du gigot aux confitures, et jurait ses grands dieux que de sa vie elle ne ferait manger à ses maîtresses de pareilles abominations.

« Voulez-vous lire la lettre de tante Charlotte, chère tante Anne ? demanda Isabelle en se mettant à table.

 — Nous annonce-t-elle sa prochaine arrivée ? dit vivement Marthe.

 — Oui ; du reste, ce n’est qu’un billet. »

La lettre, en effet, ne contenait que ces mots :

« Ma chère Isabelle,