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La Dette et l'Otage

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230 pages

C’était une scène des plus violentes. La vieille dame, dont les « anglaises » blanches étaient recouvertes d’une mantille noire, leva au-dessus de sa tête ses poings crispés d’indignation et les laissa retomber avec violence sur la table d’acajou placée devant elle.

« Va-t’en ! hors d’ici ! va-t’en ! » cria-t-elle d’une voix forte qui contrastait étrangement avec sa frêle apparence.

Et ses yeux décolorés regardaient fixement la porte, près de laquelle se tenait un homme de taille moyenne, au visage d’une pâleur maladive.

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Elle passa par la fenêtre. (P. 22.)

Josefa von Rhode

La Dette et l'Otage

I

C’était une scène des plus violentes. La vieille dame, dont les « anglaises » blanches étaient recouvertes d’une mantille noire, leva au-dessus de sa tête ses poings crispés d’indignation et les laissa retomber avec violence sur la table d’acajou placée devant elle.

« Va-t’en ! hors d’ici ! va-t’en ! » cria-t-elle d’une voix forte qui contrastait étrangement avec sa frêle apparence.

Et ses yeux décolorés regardaient fixement la porte, près de laquelle se tenait un homme de taille moyenne, au visage d’une pâleur maladive.

Il croisa tranquillement les bras et ne fronça même pas les sourcils aux paroles furieuses de la vieille dame.

« Pourquoi hésites-tu ? Crois-tu que mes yeux éteints ne te voient plus ? Ne reviens plus jamais ici, jamais !

  •  — Ma tante, vous vous exaltez inutilement ; discutons la chose avec calme. Ignorez-vous donc que, si vous m’interdisez votre porte, vous mourrez de faim ?
  •  — Plût au ciel que je fusse morte aujourd’hui même, puisque c’est aujourd’hui que j’ai découvert la honte de notre famille !
  •  — Vraiment ! vous vous comptez encore au nombre des Kemper ? Je croyais que vous apparteniez à la noble maison des Hallwyl, par celui-ci. »

Et il désignait ironiquement un portrait accroché au mur.

« Il est certain que vous l’avez quitté, disons mieux, qu’il vous a chassée en vous couvrant de malédictions et d’opprobre, et cependant vous restiez attachée à son nom, jusqu’à ce jour où vous revendiquez le sang des Kemper.

  •  — C’est vrai, je suis la veuve de Nicolas Hallwyl, et j’appartiens à sa famille, dit-elle d’une voix âpre ; mais je suis aussi la sœur de ton père. Ce qui m’a séparée des Hallwyl n’a aucun rapport avec notre querelle présente. Je n’étais pas coupable, moi, de la faute qui m’a été imputée, et tu n’as pas le droit de mettre en parallèle ta honte et mes faiblesses.
  •  — Ceci peut se discuter, ma chère tante. Vous avez gaspillé, semé l’or à pleines mains, au hasard de la route ; vous avez dévoré une fortune princière, mené une riche famille sur le bord de la ruine. Moi, au contraire, j’ai épargné sou à sou, j’ai travaillé de toutes mes forces à augmenter mon capital ; il grossit de jour en jour ; aujourd’hui je suis sept fois millionnaire. Je n’ai ni trompé ni volé. Que me reprochez-vous, je vous le demande ?
  •  — Pas trompé ! pas volé ! Mais lorsque tu spécules sur la misère de ton prochain, pour lui prêter à un taux usuraire, qu’est-ce, dis-moi, sinon du vol ? Ton argent est le prix du sang. »

Kemper haussa les épaules.

« Ce sont de riches jeunes gens qui m’apportent cet argent. Je ne leur demande pas de venir me trouver : ils viennent d’eux-mêmes, conduits par leur légèreté, leur désir de jouir.

  •  — Le sol de la vieille maison des Kemper ne te brûle donc pas les pieds ? Il ne te fait pas souvenir de cette lignée d’avocats si pleins d’honneur, dont le nom était synonyme de loyauté et de justice ?
  •  — Calmez-vous, ma tante, ou prenez garde aux conséquences fâcheuses de vos paroles ; ma patience a des limites.
  •  — Je n’ai pas à ménager le bourreau.
  •  — Croyez-vous donc que les anges descendront du ciel pour vous nourrir, si nous nous brouillons ensemble ?
  •  — Je ne crains pas la misère. Je vendrai tout ce que je possède, sauf cette maison qui m’appartient comme héritage de mon père, et si je vis plus que je ne le crois, alors... alors je mendierai un morceau de pain à quelques gens d’honneur. Mais de toi, accepter désormais un pfennig ? jamais !
  •  — Hum ! » fit Kemper.

Il baissait pensivement la tête.

« Et la petite Relindis, demanda-t-il, vous ne voulez plus la tolérer auprès de vous ?

  •  — Ton enfant,... l’enfant de l’usurier,... non !
  •  — Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de nous entendre, n’en parlons plus. Cependant, encore un mot : qui vous a dit que Werner Kemper a gagné sa fortune en faisant de l’usure ?
  •  — Qui me l’a dit ? qui ? Ta fille ! ta chair et ton sang ! C’est Lindis qui a révélé ton déshonneur à la pauvre aveugle que je suis. »

Une rougeur monta aux joues pâles de Werner Kremper.

« Et où Relindis l’a-t-elle appris ? demanda-t-il âprement.

  •  — Là, répondit la vieille dame en montrant du doigt la table où des journaux étaient épars. Si l’enfant, à cause de son jeune âge, n’a pas compris toute la portée de ce qu’elle a lu, elle a été cependant très impressionnée en me voyant fondre en larmes.
  •  — Assez ! » dit brusquement Kemper.

Il s’était tourné vers la porte ; mais il n’en avait pas encore tourné le bouton, qu’elle s’ouvrit brusquement et qu’une petite fille entra dans la chambre.

« Tante ! »

D’un bond Lindis fut près de l’aveugle et, tendrement, entoura son cou de ses bras.

« Oh ! que c’était amusant de courir dans le vent, et puis vois ! »

D’un mouvement gracieux, l’enfant saisit son épaisse et longue tresse et la posa dans la main pâle de la vieille comtesse Hallwyl.

« Comme elle est. emmêlée, n’est-ce pas ? Il faut dire aussi que c’en était une chasse ! Les gamins des rues me poursuivaient et me disaient de vilaines choses, tout à fait comme le journal vous en dit, papa. Ils m’appelaient fille de bourreau et ajoutaient d’autres mots plus vilains encore ; mais je leur ai échappé...

  •  — Ces enfants avaient raison, vous êtes méprisés de tout le monde. »

La vieille femme eut un rire amer. Elle retira ses mains des mains de la petite fille et la repoussa loin d’elle.

« Va avec ton père, dit-elle d’un ton bref.

  •  — Pourquoi me renvoies-tu ? demanda la petite effrayée, prête à pleurer. Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?
  •  — Viens ! dit Kemper, on nous chasse ; cette maison nous est fermée désormais. Ne vois-tu pas les traits de ta tante, insensibles comme la pierre ?
  •  — Tante ! tante !... garde-moi...
  •  — Assez ! dit brusquement Kemper en saisissant Lindis par la main. Viens avec moi. »

Et il entraîna hors de la chambre l’enfant qui sanglotait.

L’usurier et sa petite fille descendirent l’étroit escalier démodé et rentrèrent chez eux en traversant la cour aux pavés remplis d’herbe qui séparait les deux maisons et qui leur était commune. Elle était entourée de hauts murs, au-dessus desquels les seringas en fleurs et les cytises, plantés dans les fossés de la ville, élevaient curieusement la tête.

Les pas tumultueux de Kemper, les petits pieds traînants de Lindis soulevaient la poussière des vieilles pierres et de l’herbe sèche, qui tourbillonnait au soleil en impalpables atomes. L’enfant sanglotait si fort, que les deux servantes de l’usurier avaient mis la tête à la fenêtre, attirées par le bruit.

« Il s’est passé quelque chose de grave là dedans, dit l’une d’elles à voix basse. Le vieux vautour se sera querellé avec sa tante.

  •  — C’est qu’elle n’a pas froid aux yeux. Elle lui aura dit son fait, continua l’autre servante. Te souviens-tu ? il n’y a pas encore deux ans de cela, la jeune Mme Kemper a eu un évanouissement subit, et trois jours plus tard elle était morte. N’était-ce pas étrange ?
  •  — Elle avait toujours été délicate. Ce qui me surprend, c’est que sa fille soit si pleine de vie. Elle est d’une autre trempe. Il y a en elle du sang de la vieille aveugle, bien certainement.
  •  — N’a-t-on pas dit alors que la mort subite de Mme Kemper avait été causée par une violente émotion ?
  •  — Oui, on a chuchoté bien des choses. C’est à cette époque que deux malheureux jeunes gens se suicidèrent, poussés à bout par ce vautour de malheur. Mais cela ne lui a pas porté bonheur. La Lise, qui est cuisinière chez le procureur, m’a dit qu’on avait forcé Kemper à donner sa démission de conseiller... Je voudrais bien savoir, tout de même, ce qui s’est passé chez la vieille dame, pour que Lindis pleure ainsi et que l’usurier ait une figure si sombre. »

Tandis que les servantes échangeaient ces réflexions, Kemper se disait de son côté :

« Elle est folle ! Quel mal y a-t-il, je vous le demande, à exiger quelques marks de plus pour cent que les autres prêteurs ? Je ne trompe personne ; les intéressés n’ignorent pas le marché qu’ils consentent. Ce sont, pour la plupart, de nobles cavaliers que le jeu a endettés. Ils viennent à moi parce qu’ils sont sûrs de ma discrétion. Ils me méprisent, je le leur rends bien... »

Le jour suivant, Lindis entra en coup de vent dans le cabinet de son père.

« Papa, tante n’est plus malade ; je viens de la voir à sa fenêtre. N’est-ce pas que je puis retourner chez elle ?

  •  — Elle ne veut plus te voir, répondit Kemper.
  •  — Pourquoi ? »

Kemper haussa les épaules.

« Va faire tes devoirs, commanda-t-il sévèrement sans répondre.

  •  — Papa, est-ce vrai que Dine et Émilie s’en vont ?
  •  — Oui, elles s’en vont ; il ne reste plus que la vieille Lénore à notre service.
  •  — Nous trois seuls dans la grande maison et la tante dans la sienne ! Ce sera comme dans les contes : je jouerai à la petite princesse prisonnière, cela va être très amusant ! » s’écria l’enfant en battant des mains.

Le lendemain, les fenêtres et les portes de la maison de la comtesse donnant sur la cour furent solidement murées ; pas une fissure par laquelle on pût glisser un regard dans la mystérieuse et modeste demeure, plus de communication possible entre la maison de la tante et celle du neveu.

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L’usurier et sa fille descendirent l’escalier.

Lindis, que les allées et venues des ouvriers avaient attirée près de la fenêtre de sa chambre, suivait avec intérêt leur travail. Elle ne s’en désolait pas ; elle trouvait seulement que ces morceaux de murs neufs faisaient un drôle de rapiéçage sur le vieux mur. Elle était agenouillée sur une chaise et mangeait une tartine de beurre, tout en surveillant les mouvements des maçons. De temps en temps, elle essuyait les vitres avec sa tresse. Le travail était terminé, les ouvriers se retirèrent.

« J’entrerai quand même, » pensa Lindis.

Et ses yeux avisèrent, sur le toit, une lucarne grande comme la main : sa menue personne pourrait passer aisément au travers.

La maison de Werner Kemper était bâtie contre le mur de la ville, qui la fermait par un côté. C’était une solide maison à laquelle ses rares fenêtres, toutes grillées de barreaux, donnaient un air inhospitalier.

L’arrivée d’un visiteur dans cette sombre demeure était une rareté pendant le jour ; mais personne n’ignorait que souvent, vers le soir, des hommes, les traits soigneusement dissimulés, y pénétraient, rapides et silencieux ; et plus d’une fois plusieurs visiteurs s’étaient rencontrés en même temps sous la lanterne de l’entrée, dont la triste flamme vacillait au vent. Ces gens ne se saluaient pas, bien qu’ils se connussent ; car ils appartenaient au même rang de la société : membres de la haute aristocratie, brillants officiers de cavalerie en garnison à Pegnitz. Werner Kemper, disait-on, s’entendait à merveille à débrouiller les affaires les plus embrouillées, et chacun était sûr de sa discrétion.

II

Depuis que les deux servantes étaient parties, le silence régnait encore plus complet dans la grande maison vide. Les volets de fer du rez-de-chaussée étaient presque toujours fermés : on eût dit une prison ; et les passants chuchotaient entre eux lorsqu’ils longeaient les murs de la mystérieuse demeure. On racontait que des sommes fabuleuses, des monceaux d’or étaient enfermés derrière ces murs rébarbatifs ; que l’unique héritière de ces richesses était la petite moricaude, qui ne pouvait sortir sans avoir à ses trousses une bande de vauriens devant lesquels elle détalait, rapide comme un jeune lièvre.

En vérité, la petite Lindis recevait une singulière éducation. Aucun professeur n’avait consenti à donner des leçons à l’enfant de l’usurier, sachant d’avance que c’était s’exposer à perdre ses autres élèves. Kemper se chargeait donc lui-même de l’instruction de sa fille. Il lui consacrait le temps que ses affaires lui laissaient de libre. Il faisait travailler Lindis avec sérieux et persévérance, aidé d’ailleurs par l’intelligence très ouverte de l’enfant. Lindis, par la lecture et grâce à son imagination, vivait dans un monde merveilleux, qui l’empêchait de voir la triste réalité et d’en souffrir. Pourtant elle ne pouvait se résoudre à ne pas retourner chez sa tante Elsa, la seule personne au monde pour laquelle elle eût de l’affection, la seule qui lui en eût jamais marqué. Comme elle était une petite fille pleine de volonté et de décision, elle ne renonçait pas à son projet de pénétrer, coûte que coûte, dans la maison dont la porte, lui restait impitoyablement fermée.

« J’entrerai !... » avait-elle répété après une dernière tentative pour se faire ouvrir la porte par la servante de sa tante. Et ce jour-là même, par un trou du mur de la ville, elle gagna la large corniche de cette enceinte et, en se tenant aux branches des arbres plantés dans, les fossés et dont les dernières frondaisons atteignaient jusqu’à elle, Lindis gagna le mur de la maison de sa tante. Mais elle reconnut bientôt qu’elle ne pouvait entrer de ce côté, il fallait qu’elle revînt sur ses pas. Soudain elle aperçut une fenêtre, et de joie battit des mains. Cette fenêtre n’était élevée que de quelques pieds au-dessus du mur de la ville. Lindis se dirigea vivement vers elle ; mais à cet endroit la corniche se rétrécissait jusqu’à ne plus mesurer que quelques pouces, afin de laisser passer la gouttière qui descendait les eaux du toit voisin. Lindis dut se cramponner aux branches d’un arbre pour franchir l’obstacle, craignant d’être précipitée dans le vide. Elle se disposait à sauter sur l’appui de la fenêtre, en balançant de haut en bas la branche de l’arbre qu’elle tenait, lorsque des voix qui partaient du tronc la firent demeurer immobile, cramponnée à son appui. Elle regarda en dessous d’elle. Un jeune officier et une jeune fille venaient de se rencontrer et parlaient ensemble avec animation. Une dame de compagnie assistait à l’entretien.

« Adèle, disait Léo Hallwyl très sérieux et avec une certaine émotion, il y a des moments où j’ai des remords de vous avoir demandé de lier votre sort au mien. Réfléchissez encore : c’est une longue attente que je vous demande ; je n’ai que vingt-quatre ans, et vous dix-huit ; nous n’avons aucune fortune. Les richesses des Hallwyl ont été dévorées par une femme coquette. La vie que je vous offrirai sera loin d’être comblée ; elle comportera maintes privations qui pourront vous sembler dures, à vous, la fille d’un président impérial. »

Adèle de Rendewitz sourit.

« Voyons, dites-moi d’où vous vient une si sombre humeur, vous qui naguère étiez si gai, si insouciant ? Vous êtes changé depuis quelque temps. Avez-vous fait quelque perte d’argent considérable ? Mon père le craint. »

Un nuage assombrit le front du jeune homme.

« Oui, répondit-il après un instant d’hésitation, je n’ai pas eu de chance dans ces dernières semaines. Hirondelle s’est abattue à la dernière course, c’est pour moi une grosse perte. Il faut que je prenne des arrangements pour sortir d’une passe difficile ; mais j’en sortirai, ne vous tourmentez pas, s’écria-t-il vivement, car Adèle avait poussé un léger cri d’effroi, et ses joues, s’étaient colorées de rose.

  •  — Vous avez des dettes ! dit-elle d’un ton de reproche.
  •  — Quel officier n’en a pas ? Mais tranquillisez-vous, je saurai me tirer d’affaire.
  •  — Et vous ferez courir Royal Meath à la prochaine réunion ?
  •  — Oui ; il est tout à fait en forme, c’est avec lui que je compte me rattraper.
  •  — Et s’il ne gagne pas ?...
  •  — Ce sera partie remise, voilà tout, » dit l’officier d’un ton dégagé.

Adèle, à son tour, rejeta en arrière, avec insouciance, sa jolie tête.

« Vous avez raison, dit-elle, ne pensons pas à ces choses. La chance nous favorisera, nous sommes si jeunes et pleins d’espoir ! Et, quoi qu’il arrive, je vous serai fidèle à la vie et à la mort. »

Elle lui tendait la main. Au même instant quelque chose, une sorte de paquet tomba à leurs pieds avec une telle rapidité, qu’ils en restèrent immobiles d’étonnement. Lindis, qui avait oublié en écoutant les jeunes gens qu’elle était dans un équilibre instable, venait de dégringoler tout le long du tronc de l’arbre auquel elle se tenait.

« L’enfant de l’usurier ! Un mauvais présage ! » dit Adèle en se reculant soudain.

Le jeune Hallwyl ne dit rien, mais se pencha vers la petite et la remit sur ses pieds.

« Allons ! rien de cassé, cela va bien, » remarqua-t-il.

Lindis jeta un regard intimidé sur la jolie dame, qui la considérait avec dédain.

La jeune fille prit congé de l’officier. Celui-ci suivit longtemps des yeux la gracieuse silhouette qui s’éloignait sous l’avenue de châtaigniers.

Quand Adèle de Rendewitz eut disparu, Léo Hallwyl se retourna vers la petite fille.

« Où donc nichais-tu, lui demanda-t-il, avant que tu ne sois tombée du ciel à nos pieds ?

  •  — Là-haut, sur le mur.
  •  — Et que faisais-tu là-haut ?
  •  — Je voulais atteindre la fenêtre pour entrer dans la maison.
  •  — C’était un chemin inusité, remarqua l’officier en riant.
  •  — Ma grand’tante demeure là ; elle ne veut pas nous voir, ni papa, ni moi.
  •  — C’est très compréhensible. »

Hallwyl hochait la tête, amusé.

« Et tu veux arriver à tes fins par la ruse, ne pouvant y parvenir autrement ? Tu es bien la digne fille de ton père. »

Hallwyl s’éloigna bientôt, riant encore de l’idée de l’enfant. Celle-ci était restée songeuse ; elle rentra chez elle, et, dès qu’elle fut près de son père, elle lui demanda :

« Papa, qu’est-ce qu’un usurier ?

  •  — La sotte question ! A propos de quoi me la poses-tu ?
  •  — Les gens m’appellent fille d’usurier... Cela doit vouloir dire quelque chose de vilain, n’est-ce pas ?
  •  — Qui t’a appris ce mot ?
  •  — Tante Elsa, et puis des enfants, dans la rue, m’ont appelée ainsi. Et puis, tout à l’heure, une belle dame a dit en me voyant : « C’est la fille de l’usurier. » Et tout le monde semble me mépriser en me donnant ce nom. Dites-moi ce que cela veut dire.
  •  — Un usurier, dit Kemper, est celui qui demande à ceux qui lui empruntent de l’argent un intérêt exorbitant, qui suce, pour ainsi dire, leur bourse jusqu’au dernier sou ; c’est un vrai vampire, en un mot.
  •  — Et c’est ce que vous êtes, papa, un usurier ?
  •  — Certains le disent.
  •  — Et vous, que dites-vous ?
  •  — Moi, je dis que je n’en suis pas un. »

L’enfant ne demanda plus rien ; elle sortit de la chambre, pensive, et alla se blottir dans un coin du canapé de sa chambre. Elle y resta très longtemps. La nuit vint, la trouvant dans la même position. Une tempête s’étant élevée, le vent gémissait dans la cheminée.

« Où est papa ? demanda Lindis à la vieille Lénore qui entrait dans la chambre.

  •  — Il est dans son cabinet de travail ; c’est l’heure où ses clients viennent le trouver, acheva la vieille femme avec un singulier sourire.
  •  — Lénore, dit la petite, je vais te poser une question ; mais tu y répondras vraiment et en vérité, sans quoi je ne saurai plus que croire. »

Lindis avait pris les mains de la servante, et sa petite figure brune s’était redressée vers la sienne.

« Qu’est-ce qui te tourmente de nouveau ? Cette enfant a du vif-argent dans les veines ; je la croyais endormie, et pas du tout, elle est toute droite, ardente comme un petit coq prêt au combat. Allons, laisse-moi emporter mon plateau, je suis pressée.

  •  — Tu ne passeras pas le seuil, dit l’enfant résolue, avant de m’avoir répondu.
  •  — Ma parole, tu me menaces ! Que veux-tu savoir de moi ?
  •  — Si papa est méchant. Je ne comprends pas bien ce que c’est qu’un taux trop élevé. Dis-moi par un seul mot : oui ou non, est-ce mal ce que fait papa ?
  •  — Mon Dieu, quelle enfant terrible ! Qui t’a mis ces idées dans la cervelle ? Elles n’y ont pas germé toutes seules... Comment pourrais-je, pauvre femme ignorante, juger monsieur le conseiller ?
  •  — Tu ne veux pas me répondre ?
  • C’est trop compliqué, tu ne comprendrais pas. »

Lindis secoua avec mépris sa tête brune.

  •  — Lâches coeurs ! Pas un ne dit la vérité ; seule la tante ne ment pas, elle seule est incorruptible ; par elle seule je saurai. »

Lindis n’insista pas pour faire parler Lénore ; elle la laissa sortir et, à son tour, quitta sans bruit la chambre.

Après s’être rendu compte que la porte d’entrée de la maison de son père était solidement fermée à clé, Lindis monta rapidement l’escalier qui menait au grenier, ouvrit une tabatière et sortit par cet étroit passage sur le mur de la ville, où elle se trouva debout dans le vent qui soufflait en tempête. Elle suivit ce dangereux chemin, — d’invisibles mains la guidaient, — jusqu’au mur de la maison de sa tante qui rejoignait, à la hauteur du deuxième étage, l’enceinte de la ville. Lindis sauta sur l’appui d’une fenêtre située au niveau du mur. Elle frappa doucement, personne n’entendit ; elle frappa plus fort, sans plus de résultat. Alors elle poussa de toutes ses forces contre le châssis de la fenêtre. Il céda enfin, la fenêtre s’ouvrit. Avec un cri de triomphe Lindis sauta dans la chambre, et au même moment elle se trouva en face de sa tante, qui, entendant du bruit, était venue de la pièce voisine, une lampe à la main. La comtesse était immobile sur le seuil de la porte, le visage effrayé.

« C’est moi, tante ! » cria Lindis.

Les traits crispés de l’aveugle se détendirent ; quelque chose de chaud trembla dans sa voix quand elle demanda :

« Qui es-tu ?

  •  — La petite Lindis. Ne me reconnais-tu plus du tout ? »

Les douces mains de l’enfant se glissèrent sous le bras de la vieille dame.

« Comment donc as-tu pénétré dans cette chambre ?

  •  — Par la fenêtre. Ne te fâche pas, tante, je n’avais pas d’autre moyen d’arriver jusqu’à toi. »

La comtesse Hallwyl se taisait ; seuls ses grands yeux fixaient l’endroit d’où venait la voix de l’enfant. Soudain elle étendit la main et caressa avec tendresse la petite tête brune, qui vint s’appuyer contre elle.

« N’est-ce pas, tante, que je pourrai revenir te voir aussi souvent que je le voudrai ?

  •  — Oui, mon enfant, mais par la porte : ce chemin de cassecou me fait trop peur.
  •  — Tu ne m’interdiras jamais d’entrer ?
  •  — Non.
  •  — Tu me le promets ?
  •  — Je te le promets. N’es-tu pas ma seule consolation ? »

Et, guidée par sa petite-nièce, l’aveugle regagna sa chambre. Elle s’assit dans son fauteuil ; l’enfant prit place à ses pieds, sur un tabouret.

« Tante, dit soudain Lindis, explique-moi ce que c’est qu’un usurier.

  •  — Lindis ! Lindis ! je ne puis...
  •  — Oh ! je sais que c’est quelque chose de méprisable, je t’ai entendue le dire à papa ; j’arrivais juste à ce moment, le jour où tu nous as renvoyés tous les deux. Depuis, de mauvais gamins et de grandes personnes m’ont crié au passage : « Fille d’usurier ! » Ah ! tante, je sens que c’est une injure cruelle ; je ne voudrais plus l’entendre, j’aimerais mieux mourir. Je n’ai fait de mal à personne, et pourtant tout le monde est méchant pour moi.
  •  — Les enfants sont victimes des fautes de leurs parents, ma pauvre Lindis ; cela a toujours été ainsi par la volonté de Dieu.
  •  — C’est trop dur ! » dit l’enfant en sanglotant.

La vieille comtesse avait regagné son fauteuil ; elle se mit à parler plus pour elle-même que pour l’enfant qui l’écoutait.

« J’ai porté le poids de bien des erreurs dans ma vie. J’étais si jeune, si riche et si grisée par la coupe débordante et mousseuse de la vie ! Hélas ! j’ai compris plus tard,... si tard qu’il n’y avait plus moyen de rien réparer. Ce que j’ai pleuré alors, ce que furent mes regrets, Dieu seul le sait !... »

L’aveugle étendit la main droite, comme si elle prêtait serment.

« Mais si j’ai une consolation, c’est de ne pas avoir donné d’enfant aux Hallwyl, un enfant qui aurait pu hériter des défauts de ma jeunesse.