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La Famille

De
414 pages

En ce temps-là, ma tante Berthe avait environ quarante ans. Elle était la plus jeune sœur de mon père. Elle demeurait au village de P......, chez son oncle le curé qui était mon grand-oncle.

Ma tante Berthe n’avait jamais eu ni coquetterie, ni beauté. Et cependant elle plaisait à tous. Elle avait la grâce de la bonté. Cette bonté mêlée de modestie et même d’humilité donnait à sa physionomie une expression voilée mais pénétrante. Son âme naïve et profondément religieuse passait dans son sourire et dans ses grands yeux bleus plus doux que ceux d’une biche des bois.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Jean-Marie Dargaud

La Famille

Je perdis, il y a dix-huit mois, une tante qui m’était chère à l’égal d’une mère.

Après le premier deuil, j’essayai de tracer quelques pages sur cette rare et vénérable amie que Dieu m’avait donnée et ôtée.

Ces pages sont devenues un livre en sortant de l’abondance tumultueuse du souvenir. J’ai ressaisi dans cette simple vie ma vie tout entière, et je me suis laissé aller au triste charme des regrets et des récits.

Écrit pour moi seul, ce livre n’était pas destiné à être imprimé.

Si j’ai changé de résolution, ce n’est par aucun sentiment personnel. Une pareille œuvre n’a rien à faire avec la popularité. Mais on m’a dit qu’elle allégerait peut-être quelques âmes déshéritées, abandonnées et solitaires.

J’ai cédé à ce désir.

La famille a ses sages, comme la patrie a ses héros.

Il est de ces sages modestes dont les images rayonnent plus dans le cœur que toute la gloire d’un peuple, et dont la disparition creuse plus de vide dans les insomnies que la chute d’un empire.

Tels sont les humbles personnages que j’ai évoqués.

Mon livre n’est au fond qu’une lutte contre la mort. J’ai été irrésistiblement entraîné à reconquérir sur elle tous ceux que j’ai aimés en les ressuscitant par la tendresse.

Ces épanchements dans leur sincérité sont les mémoires de la famille, de la maison paternelle, du premier amour, de l’Immortalité.

J’ai raconté ici, et je publie à l’intention de ceux qui souffrent, toute mon âme, les choses importantes ou futiles auxquelles, par son affection, elle a communiqué une empreinte ineffaçable. J’ai négligé tout ce qui passe. Je n’ai retenu que ce dont je voudrais me ressouvenir après ma mort pour en former la conscience de mon être, mon identité immuable, mon moi éternel.

A défaut d’incidents, d’événements, j’ai mis dans cette épopée familière tout mon cœur. De la sorte, l’intérêt d’action qui manquera peut-être sera remplacé par l’intérêt des sentiments et des émotions.

Si un seul affligé, un seul survivant pouvait trouver çà et là dans cette histoire quelque consolation, s’il pouvait y puiser par moments le courage qui relève, la résignation qui apaise dès ce monde, et surtout l’espérance qui rattache au monde futur, je ne souhaiterais pas pour moi d’autre récompense, ni d’autre bénédiction sur ce livre de mes foyers.

Paris, le 1er avril 1853.

PREMIÈRE PARTIE

LA CURE

DE MON GRAND-ONCLE

En ce temps-là, ma tante Berthe avait environ quarante ans. Elle était la plus jeune sœur de mon père. Elle demeurait au village de P......, chez son oncle le curé qui était mon grand-oncle.

 

Ma tante Berthe n’avait jamais eu ni coquetterie, ni beauté. Et cependant elle plaisait à tous. Elle avait la grâce de la bonté. Cette bonté mêlée de modestie et même d’humilité donnait à sa physionomie une expression voilée mais pénétrante. Son âme naïve et profondément religieuse passait dans son sourire et dans ses grands yeux bleus plus doux que ceux d’une biche des bois.

 

Cette excellente personne gouvernait le presbytère. Elle mettait tout en ordre dans la maison. Elle veillait à la basse-cour, où elle émiettait le pain, où elle distribuait les pommes de terre et le maïs. Elle prenait soin de l’écurie, que partageaient fraternellement le cheval et la vache. Une jeune servante et un vieux domestique obéissaient au moindre signe de leur maîtresse, non par crainte, mais par attachement.

 

Ma tante Berthe s’occupait principalement de la cuisine. La chère était bonne et délicate au presbytère. Le maire avait fait bâtir au curé un four, où se cuisait la meilleure pâtisserie de la Bourgogne.

 

Ma tante allait, venait, faisant gaiement sa tâche pour que le curé fût content. Elle recevait les pauvres sur le perron, et jamais ils ne s’en retournaient le cœur mécontent ou les mains vides. Les prêtres du diocèse arrivaient-ils au presbytère, elle les accueillait à merveille et les entretenait avec une cordiale simplicité dans le petit salon en attendant son oncle. Dès qu’il entrait, ma tante Berthe se levait et disparaissait respectueusement.

 

Le curé était très-noble et très-imposant sans raideur. Une grâce charmante quoique un peu sévère le distinguait, soit dans le mouvement, soit dans le repos. Son moindre geste était expressif. Son front vaste et bombé presque chauve au sommet et dégarni vers les tempes, paraissait plein de pensées qui s’échappaient par les yeux en regards de flamme. Un sourire qui semblait monter du cœur tempérait par moments cette ardeur d’esprit et attirait toutes les âmes. Le curé avait les intimités les plus humbles et les plus hautes. Il plaisait aux paysans comme aux grands seigneurs. L’archevêque de Bourges, un des noms les plus illustres de l’ancienne monarchie, était passionné d’amitié pour ce pauvre curé de campagne et faisait quatre-vingts lieues pour le voir deux jours. Il cherchait à éveiller l’ambition de mon grand-oncle. Il lui disait : « Permettez que je vous enlève, vous serez un an mon grand vicaire, après quoi vous serez évêque. Ce village est indigne de vos talents, qui s’éteindront sous le boisseau. Venez avec moi. Vons êtes fait pour entraîner les peuples et pour séduire la cour à Jésus-Christ. » Et mon grand-oncle répondait : « Ne me tentez point. Une fois en train d’ambition, je voudrais être pape, et je serais désespéré de ne l’être pas. Il vaut mieux ne pas se mettre en quête des honneurs, et rester curé de village. Les châteaux des environs se passeraient encore de moi, mais les chaumières seraient dans l’affliction. Je demeurerai à l’ombre de cette petite église. Voilà ma cathédrale. C’est là que je vivrai et que je mourrai. » Eh bien, n’en parlons plus, disait l’archevêque, et les entretiens recommençaient entre eux avec une intarissable inspiration et une liberté entière.

 

J’assistais à ces entretiens qui embrassaient le ciel et la terre. J’étais heureux de ne pas quitter mon grand-oncle. Je mangeais à sa table, je dormais sous son toit, je le suivais à l’église, à la promenade, chez le pauvre et chez le riche. Je ne pouvais me rassasier de le voir, de l’entendre s’abaisser ou s’élever à propos, selon les lieux, les temps, les personnes. J’étais touché et charmé tour à tour. J’admirais avec bonheur celui que j’aimais et que je vénérais le plus. Quand on disait que l’homme est fait à l’image de Dieu, je pensais à la noble et sereine figure de mon grand-oncle. Lorsqu’il parlait, j’étais suspendu à ses lèvres. Sa douce et naturelle éloquence m’allait de l’oreille au cœur et me jetait dans des ravissements inexprimables. Ces conversations d’un sage attendri et religieux créaient peu à peu ma jeune âme et lui ouvraient l’infini. Je sentais descendre en moi une musique inconnue et resplendir dans ma nuit des clartés soudaines. Une parole simple, inspirée, déposait dès lors, et pour la première fois, au fond de mon cœur les germes divins de la poésie, de la philosophie et de la théologie éternelles.

*
**

Le presbytère, situé sur le penchant d’une colline, à une centaine de pas du village, était noyé dans le feuillage, sous un bouquet de cerisiers. Ces cerisiers, en avril, secouaient, au moindre vent, leurs cimes sur le toit que blanchissait et embaumait à la fois une neige de fleurs. Un petit sentier tournant conduisait du presbytère à l’église, dont la place était ombragée d’un orme gigantesque planté du temps de Sully. Les paysans dansaient les jours de fête sous cet orme, à quelques toises du cimetière.

 

La maison du curé était simple et dénuée de luxe comme son église, mais ma tante Berthe y entretenait une propreté rare. Ces vieux murs sombres, égayés par la riante verdure dont ils étaient environnés, s’élevaient entre deux prairies sur lesquelles mon grand-oncle avait conquis une cour au nord, et au midi un jardin.

 

Ce jardin a été mon Éden. Il descendait en pente douce jusqu’à la terrasse qui le séparait de la grande prairie. Il se divisait en huit carrés encadrés de buis. Une allée plantée de poiriers et bordée d’oeillets roses le traversait dans toute sa longueur. Un ruisseau torrentueux et un berceau de vigne couraient parallèlement à la terrasse, terminée aux extrémités par deux noisetiers, les plus beaux arbres du jardin. J’errais incessamment avec un livre ou sans livre dans ce lieu d’enchantement, des fruits aux fleurs, de la margelle du puits à l’herbe touffue des bassins creusés en réservoirs. Les carpes y abondaient, les marguerites croissaient au bord ; les saules pleureurs y baignaient leurs racines et leurs branches.

 

L’un de mes plus grands plaisirs était de monter sur la terrasse avec des betteraves et du sucre. La vache et le cheval s’approchaient peu à peu à travers le pré. L’une mugissant, l’autre hennissant, élevaient vers moi leurs têtes. Je leur donnais mes provisions et je me laissais glisser sur la croupe du cheval. Alors accourait un bon chien de Terre-Neuve qu’on appelait Blak, et que j’avais eu soin de déchaîner. Pendant que je me lançais au galop et que la vache regardait le cheval d’un œil d’envie, Blak nous suivait ou nous précédait en se livrant à tous les élans furieux d’une liberté qu’il me devait.

 

Au bruit, ma tante Berthe apparaissait souvent sur le seuil d’un petit bâtiment qui prolongeait le presbytère et qui se divisait en deux pièces, l’une pour serrer les fruits, l’autre pour faire la pâtisserie. Dès que j’apercevais ma tante Berthe, je me hâtais vers elle, je sautais à terre et je la suivais, soit au cellier, soit au four. L’aspect du four tout en flammes me plaisait. J’aidais la servante et le domestique, Françoise et Jacques, à y jeter des fagots et des genêts secs, puis ma tante y cuisait des brioches et des galettes excellentes.

 

Nous transportions ces gâteaux avec les poires, les pêches, les raisins, dans la salle à manger, et à une heure précise nous nous mettions à table. Le curé ne manquait jamais d’amener avec lui un ou deux visiteurs. C’étaient ses hôtes, les miens étaient de petits oiseaux, une bergeronnette qui venait du sillon, un rouge-gorge qui sortait de la haie, un bouvreuil qui descendait de son groseillier. Tous ils montaient en sautillant les degrés du perron et ils entraient par la porte ouverte dans la salle à manger. Tout le monde leur souriait, et moi je leur émiettais des gâteaux frais dont l’odeur les attirait, et, lorsqu’ils avaient pris leur repas, ils s’envolaient joyeux dans le ciel.

 

Le dîner fini, le curé disparaissait. Il visitait les malades dont il était le confident, le prêtre et le médecin. Il conseillait, il secourait, il consolait. Il veillait avec sollicitude à tous les besoins de son église ; il se prodiguait avec tendresse aux âmes, répondant à celles qui l’appelaient tout haut, devinant celles qui le souhaitaient tout bas. C’était le pasteur évangélique, l’homme de Dieu parmi les hommes du siècle.

 

Il revenait me prendre vers cinq heures pour la promenade. Il essuyait par moments son front sur lequel le temps avait coulé en sueurs, tandis qu’il avait glissé sur le mien en tièdes haleines et en songes légers.

 

Nous partions. Nous marchions d’abord sur un plateau élevé et puis nous entrions dans un pli de la montagne par un sentier de platanes, de frênes et de peupliers. Nous cheminions lentement jusqu’à une vieille chapelle que le curé avait sauvée de la destructruction en l’achetant. Cette chapelle restaurée avec art était le lieu où il aimait le mieux se recueillir et prier. Après les travaux du jour, le noble prêtre s’agenouillait là devant l’autel et se plongeait avec tremblement et avec effusion dans les mystères, dans les terreurs et dans les miséricordes infinies de Dieu.

 

Moi, j’allais çà et là autour de la chapelle dont j’admirais, sans le savoir, les bas-reliefs sculptés et la rosace faite de vieux vitraux. Je cueillais des fleurs sauvages, je m’étendais au bord de la fontaine, je m’asseyais au feu des petits bergers, derrière le buisson.

 

Une heure ou deux s’écoulaient ainsi avant que je visse reparaître le curé. Il sortait enfin le front baigné de splendeurs divines et s’arrêtait quelquefois sous le porche au-dessus duquel la rosace étincelait d’opales, d’émeraudes et de rubis aux derniers rayons du soleil couchant. Le curé demeurait, appuyé sur sa longue canne à pomme d’ivoire, attentif à tous les bruits champêtres et dans l’immobilité de la méditation ou de la prière. Il suppliait sans doute la providence du ciel et de la terre de répandre ses bienfaits sur la nuit comme elle les avait versés sur le jour, et il regardait en même temps avec un tendre intérêt l’horizon, tandis que les moutons revenaient de la lande, que les pourceaux se ruaient de leur forêt de chênes, et que les bouviers poussaient vers l’étable leurs bœufs chargés du joug, cette lourde couronne rustique.

 

Et moi je rejoignais le curé qui me touchait doucement de la main. Nous descendions les degrés de la chapelle et nous reprenions par les lueurs du crépuscule le chemin du presbytère.

*
**

J’occupais au premier le cabinet bleu, appelé ainsi à cause de la teinte du papier qui le tapissait et de la couleur de l’ameublement. Ce cabinet, d’une forme ovale, s’ouvrait entre la chambre de ma tante Berthe et la bibliothèque de mon grand-oncle. Il était orné d’une seule gravure. C’était le portrait de Washington que j’avais acheté un jour pour le substituer à celui de Louis XVIII. Ma tante avait déploré cette irrévérence sur laquelle le curé avait fermé les yeux.

 

Le soir, nous restions ordinairement jusqu’à dix heures au salon du presbytère, où le curé recevait ses voisins de toute condition, depuis le fermier jusqu’au gentilhomme. La conversation, qu’il dirigeait avec grâce et simplicité, ne manquait pas de prendre un tour intéressant. Tout jeune que j’étais, j’y avais souvent un vif plaisir.

 

Dès que les voisins étaient partis et que le curé s’était retiré, ma tante et moi nous montions. Je me couchais, et ma tante s’asseyait près de mon lit dans un grand fauteuil. Pour m’endormir elle me disait et me redisait les contes de Perrault ; la création du monde selon la Genèse ; l’histoire de Joseph vendu par ses frères ; le meurtre d’Holopherne ; le martyre de saint Étienne et la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas.

 

Elle me racontait aussi les aventures d’Ulysse et ses voyages au milieu des mers. Je m’enivrais de ces récits et je me faisais surtout répéter, sans me lasser jamais, le retour du héros dans sa chère Ithaque.

 

Ma tante Berthe me rapportait toutes ces choses et mille autres dans une langue naïve comme la poésie antique.

J’écoutais et je m’assoupissais dans ces songes.

*
**

J’ai toujours tenu les traditions pour les filles du ciel, et de la terre. Chœurs lointains dans les ombres du temps, elles révèlent de siècle en siècle, de l’orient à l’occident, les dieux et les héros immortels à l’homme immortel. J’étais heureux, dès l’enfance et durant ma jeunesse, de boire ce lait savoureux qu’elles versent dans la coupe des générations.

 

Les traditions étaient mes nourrices. Sous leurs légendes, j’entrevoyais déjà l’infini.

*
**

De mon lit, à mon réveil, j’apercevais un paysage d’une douceur incomparable, des maisons à demi cachées dans les noyers et jetées çà et là dans un désordre charmant ; des bois de hêtres et de chênes où les oiseaux nichaient dans les ramures, où les chevreuils bramaient dans le vent ; une rivière dont les flots blanchissaient parmi les cailloux et murmuraient à travers les roseaux ; des prairies où les grands bœufs léchaient la rosée en ruminant et mugissaient dans l’herbe ; le jardin du presbytère enfin où le rossignol chantait sur le noisetier et où des lianes innombrables s’entrelaçaient à des arcades de vigne chargées de grappes de raisin.

 

Je me lèvais ordinairement, vers six heures, au tintement qui annonçait la messe du curé. J’allais à ma fenêtre. Je l’ouvrais avec précaution à cause des nids que les hirondelles y avaient bâtis aux deux coins. Je respirais l’air vif du matin. Je saluais mentalement le Dieu de la nuit étoilée et du jour radieux. Ma prière silencieuse n’était qu’un élan du cœur, mais elle était de flamme comme un de ces rayons de l’aurore qui perçaient et illuminaient l’espace.

 

Quelquefois je cédais à l’attrait indéfinissable des odeurs de la terre, des lueurs du ciel, de la transparence de l’air, et je m’enfonçais par les sentiers bordés de haies vertes jusque sous les voûtes embaumées de la forêt.

 

Quelquefois je me sentais retenu par je ne sais quel charme sévère. Je m’avançais alors dans la direction de la bibliothèque, séparée de ma chambre par une petite porte cintrée, au-dessus de laquelle le menuisier rustique avait sculpté grossièrement une statuette qui ressemblait à un mercure armé de son caducée.

*
**

Je ne pénétrais jamais sans une émotion religieuse dans la bibliothèque du presbytère. Elle était de forme ovale. Tous les murs étaient revêtus de rayons en bois de chêne et ces rayons supportaient jusqu’aux solives huit étages de livres dans toutes les langues et dans tous les caractères. Il y avait là plus de deux mille volumes de poésie, de littérature, d’histoire, de philosophie et surtout de théologie. Cette bibliothèque, admirablement choisie et presque entièrement enrichie de chefs-d’œuvre, était doublement précieuse au curé qui la tenait en grande partie de l’inépuisable générosité de son ami, l’archevêque de Bourges. Il y avait une échelle double peinte en rouge que je faisais rouler sans effort où je voulais et qui mettait tous ces livres à ma-disposition. Je me souviens toujours avec reconnaissance de cette échelle qui m’a rendu tant de services et dont chaque échelon était toujours prêt à m’obliger, en me rapprochant du rayon de livres que je désirais feuilleter.

 

L’ameublement était des plus simples. Il se composait d’un bureau en bois noir, muni d’une écritoire, d’un canif à coulisse, de plumes, de papier et surmonté d’un pupitre. Il y avait un fauteuil et quatre chaises revêtus de crin un peu usé. En face du bureau se dressait un vieux clavecin dont jouait le curé. Je n’ai garde d’oublier la gravure à demi déchirée d’une Madeleine au-dessus du clavecin, ni le bouquet de violettes dans son vase de cristal bleu sur le bureau, ni les deux petits tapis ouatés par ma tante Berthe et qu’elle étendait chaque jour avec sollicitude à la portée des pieds du curé, à ses places réservées, l’une pour jouer, l’autre pour lire et pour écrire.

 

Tel était l’aspect de la bibliothèque où je naquis au monde de l’esprit. Crépuscule de l’intelligence où les ténèbres luttent avec la lumière, où l’attrait douloureux de l’inconnu emporte l’âme dans un cercle de feu et de tempêtes ! Moments doux et terribles où les pressentiments de la science ont presque tous les troubles charmants des pressentiments de l’amour !

 

Cette modeste bibliothèque me paraissait vaste comme le monde, innombrable comme les siècles accumulés. Je me plongeais dans cet Océan. Je nageais de vague en vague, de livre en livre. Je vivais dans cet abîme des grandes eaux, ballotté, roulé cà et là parmi les monstres, les sirènes et les écueils.

 

Aucune époque ne fut pour moi plus orageuse, si j’en excepte les périodes d’amour. J’étais enivré de cette première entrevue avec l’infini. J’avais le vertige. Toutes les chimères et toutes les réalités, toutes les imaginations et toutes les idées, toutes les erreurs, tous les fanatismes et toutes les vérités se disputaient à la fois mon âme. J’étais un chaos, mais un chaos fécond ; car l’esprit flottait dessus. Et voilà par où je fus sauvé.

 

Quand j’eus achevé de parcourir sans ordre et sans suite les deux mille volumes, je fis un choix. Je séparai un petit nombre de livres avec un soin pieux sur un demi-rayon qui devint ma bibliothèque d’élite, ma seule bibliothèque. Je méprisai tout le reste. Depuis, la réflexion a confirmé et formulé en moi mon premier instinct.

 

Ces livres, je les vois encore rangés sur leur planche de chêne avec leur format, leur couverture et leurs caractères. Chacun d’eux a conservé dans ma mémoire une individualité dont tous les détails me sont chers.

 

C’était d’abord la Bible in-quarto en quatre langues : le texte hébreu, la version grecque des Septante, la version latine de la Vulgate et une traduction française. Comment dire à quel point j’aimais ce livre, ses tours abrupts, son accent puissant, ses récits pathétiques, ses chants sublimes et barbares, ses élans lyriques de haine et d’amour ? Rien ne se peut comparer à la Bible. Elle n’a pas seulement un génie, elle a une âme. Mon âme conversait avec son âme de feu le long des rives du Jourdain, au bord du Cédron, au pied des murs de Jérusalem, sur la montagne de David. Un souffle s’exhalait de ces lieux et de ce livre, un souffle irrésistible qui me charriait avec l’humanité tout entière dans un immense courant religieux vers l’infini.

 

L’infini, voilà, si je ne me trompe, le vrai charme de la Bible, de ce livre prodigieux où de chaque feuillet sort une vertu, un miracle ; où le Pélican et l’Ibis jettent leurs cris aux quatre vents ; où Jéhovah parle à l’homme qui lui répond ; où l’Orient appelle l’Occident tout entier et le pousse à Dieu.

 

Oui, l’infini, tel était, tel est le secret de ma passion pour la Bible. Et ce n’était pas un goût passager, un caprice, c’était une explosion de ma nature. Mon âme est pétrie d’infini jusqu’à sa dernière fibre comme la Bible jusqu’à son dernier verset. La Bible était le ciel de mon âme, le ciel sillonné de foudres et d’éclairs, mais semé d’astres éternels. Mon infini était précisément le même que celui du livre sacré. J’aurais repoussé un infini abstrait une philosophie ; je volais au-devant d’un infini vivant, d’une religion. Le théisme a toujours été et sera toujours pour moi le culte de l’unité, non un culte stérile, mais un culte palpitant mêlé de ferveur, de larmes, de chants, d’élévations, de sanglots, de prières, d’espérance. Or, le Saint-Esprit de la Bible avec ses miracles d’inspiration, tantôt l’aigle des prophètes dans l’Ancien Testament, tantôt la colombe des apôtres dans l’Évangile, me soulevait et m’emportait sur toutes ses ailes vers l’infini.

 

Voilà pourquoi j’aimais et je vénérais la Bible du presbytère ; voilà pourquoi je l’aime et je la vénère encore, même depuis que j’ai rompu ses sceaux et brisé ses enveloppes. Livre si magnifique au dedans par les trésors invisibles cachés sous ses lettres françaises et romaines, sous ses hiéroglyphes grecs et hébreux ! Livre si simple au dehors avec sa couverture de parchemin fermée à triple tour d’une longue lanière de cuir !

 

A côté de la Bible, j’avais posé respectueusement le vieil Homère, le patriarche harmonieux et aveugle de toute poésie dans le monde.

 

Bien qu’elle ait tous les genres, la Bible est surtout, dans sa barbarie sublime, un dithyrambe oriental, tout imbibé jusqu’à la moelle des saveurs éternelles.

 

Homère, lui, le roi des épopées, le chantre de la guerre, le conteur de la mer, des aventures, des voyages, respire le sang fumant des champs de bataille ou bien les odeurs salines des grèves de l’Archipel. Après la Bible, je ne pouvais plus rien lire, si ce n’est Homère. Cela vient sans doute de ce que l’Iliade et l’Odyssée sont encore une Bible, une Bible aussi primitive, quoique plus profane, une Bible, non de la religion, mais de la poésie.

 

Mon troisième livre de prédilection était un petit volume dépareillé et vermoulu, dont la basane tombait en poussière. C’était le Banquet de Platon. Tout est pur aux purs. Sous le voile des équivoques amours, sous la délicatesse du souper d’Agathon, sous les grâces de cette conversation charmante et de cette langue immortelle, je ne voyais que Socrate. Ce vieillard railleur et sublime me semblait le premier entre tous dans ce grand siècle de Périclès, de Démosthène, d’Alcibiade et d’Aspasie. Toujours maître de lui-même et de ses passions, bon, tempérant, généreux, le plus brave des Athéniens, un sage dans la paix, un héros dans les combats, Socrate avait dévoué sa vie à la vérité. Il obtint par là sa coupe de ciguë. Après avoir enseigné l’unité divine au milieu des mensonges du polythéisme, il mérita d’être le martyr d’une doctrine dont il avait été l’apôtre.