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La Famille Cavalié - Les temps difficiles

De
349 pages

Il est nuit pleine. Deux heures du matin viennent de sonner. Dans la Maison-Blanche tout dort. Un domestique attardé monte à sa chambre :

— Je le croyais parti, dit-il en disparaissant.

Qui croyait-il parti ?

Pénétrons dans le salon d’attente où l’on avait conduit le messager du général Hooker. Le lecteur se souvient peut-être que l’officier fédéral s’était endormi, après s’être jeté dans un fauteuil. Quand vers minuit la famille de M.

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Albert Delpit
La Famille Cavalié
Les temps difficiles
I
L’ENLÈVEMENT
Rien n’est impossible, quand on ose.
FENIMORE COOPER. Il est nuit pleine. Deux heures du matin viennent d e sonner. Dans la Maison-Blanche tout dort. Un domestique attardé monte à sa chambre : — Jelecroyais parti, dit-il en disparaissant. Qui croyait-il parti ? Pénétrons dans le salon d’attente où l’on avait con duit le messager du général Hooker. Le lecteur se souvient peut-être que l’offi cier fédéral s’était endormi, après s’être jeté dans un fauteuil. Quand vers minuit la famille de M. Lincoln était revenue à la Maison-Blanche, l’huissier s’était rendu auprès du messager, sur un ordre de madame Lincoln, et à sa grande surprise, ne l’avait plus trouvé. — Lui aussi est parti, dit-il. On ne s’occupa pas davantage de l’officier fédéral. Tout le monde se retira. La neige continuait à tomber à gros flocons. Dans l a rue, il était impossible de voir à dix pas devant soi. Pourtant, un homme se dressa de rrière une muraille éclairée faiblement par le reflet pâle de la neige. Il porta it un costume de laine. Il siffla doucement, et aussitôt d’autres hommes, vêtus de mê me, parurent. On n’entendait aucun bruit. Les pas des policemen s’amortissaient sur le pavé moelleux. Ces hommes étaient au nombre de cinq. Déjà ils avaient fait quelques pas dans la direction du palais présidentiel, lorsqu’un cri de chouette, pareil à ce houloulement prolongé qui, en 1793, servait de signal aux paysan s vendéens, retentit. Aussitôt ils rentrèrent tous dans les cachettes improvisées qu’i ls avaient choisies derrière les portes. On vit s’avancer deux policemen qui marchai ent lentement. Ils ne purent apercevoir ces promeneurs nocturnes, qui semblaient attacher tant d’importance à ne pas être vus. Ils s’effacèrent bientôt dans cette m olle obscurité d’une nuit neigeuse. Les cinq hommes reparurent. Ils gagnèrent l’entrée du palais présidentiel ; une silhouette se dressa derrière la porte de la Maison -Blanche, c’était le lieutenant Saint-Denis, ou, pour mieux dire, le prétendu officier fé déral, messager du général Hooker. Les marins duSimoun se ntra dans leglissèrent sans bruit à l’intérieur, et tout re silence.  — Tout le monde dort, murmura Saint-Denis à l’orei lle du commodore Noir, qui marchait le premier. — Est-il là ? — Oui. — Tu me rassures. Une voiture s’était éloignée du palais vers minuit, et j’avais cru reconnaître le président à l’intérieur. De l’audace ! de l’audace ! et toujours de l’audace , disait Danton. Et, en effet, là est le secret de la réussite inespérée de bien des entr eprises folles. Un jour, en 1821, une nouvelle extraordinaire éclate : un Anglais plus lo yal que ses compatriotes a voulu enlever Napoléon de Saint-Hélène et n’a échoué que parce que le grand empereur venait de mourir. Le monde apprend ces tentatives i nouïes et reste stupéfait. L’audace ! l’audace ! toujours l’audace ! le rude c onventionnel avait raison.
Pourquoi le commodore Noir n’enlèverait-il pas le c hef de l’Union ? Le plus difficile n’était pas d’exécuter ce plan, mais de le concevoi r. Puisqu’il s’était rencontré des hommes assez hardis pour imaginer une pareille aven ture, il devait s’en rencontrer pour la mener à bonne fin. Trois matelots étaient restés, immobiles, dans l’an tichambre du palais, épiant jusqu’au moindre bruit qui pourrait sortir de la Ma ison-Blanche endormie. Le lieutenant Saint-Denis et le commodore Noir glissaient comme d es ombres à travers les vastes pièces vides. Par les hautes fenêtres tombait une l ueur pâle, effet de la réverbération de la neige, qui jetait un clair-obscur sur tous le s objets. Ils portaient tous les deux des lanières de laine épaisse autour de leurs bottes, e t nul bruit ne trahissait leur présence. — Où est son cabinet ? murmura Saint-Denis à l’ore ille de son chef. — Au fond... — Entrons-y. S’il n’y est pas ? — Alors, nous monterons à sa chambre à coucher. Ma is il a l’habitude de travailler jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. La porte du cabinet d’Abraham Lincoln était entr’ou verte ; les deux marins se trouvaient à ce moment dans le salon d’attente. Sai nt-Denis qui marchait le premier, s’arrêta court et saisit brusquement le bras du com modore Noir ; puis d’un geste lent, il lui montra une ombre debout contre une fenêtre du c abinet. — C’est lui ! pensa le capitaine duSimoun. L’ombre se retourna, et il reconnut, en effet, le p rofil maigre et anguleux du président des États-Unis. Sur la large table de travail, un a moncellement de papiers annonçait que le chef de l’Union avait dû travailler tard. La lampe était éteinte. Sans doute Abraham Lincoln venait de terminer un labeur pressé et s’était levé pour aller prendre quelques heures de repos. Le commodore Noir entra le premier... Avant que Lin coln eût le temps de jeter un cri, il avait appliqué sa main nerveuse sur les lèvres d e l’homme d’État. Lincoln essaya de se débattre, mais ce fut vainement. Déjà un bâillon fermait sa bouche : le lieutenant et son chef étendirent sur le parquet le corps du prés ident des États-Unis et commencèrent à lier ses membres. Puis ils le priren t, l’un par les pieds, l’autre par la tête, et là retraite commença. Tout réussissait avec une étonnante facilité. Abrah am Lincoln ne semblait même pas vouloir résister à la brutale puissance de l’ac te accompli. Les deux marins traversèrent, toujours muets, toujours silencieux, les pièces par lesquelles ils avaient déjà passé. Puis ils arrivèrent à l’antichambre où les matelots attendaient. Cinq minutes après, la petite troupe rejoignait un second corps de marins qui s’était porté à moitié route du fleuve... L’enlèvement extraordinaire avait réussi. Le commodore Noir et Saint-Denis se sentaient impre ssionnés violemment. Entre la conception et l’exécution il y a un abîme ; mais en tre l’exécution et la réussite il y a un monde. Quoi ! Abraham Lincoln était enlevé ! Quoi ! le président des États-Unis, le chef d’une armée de deux millions de soldats et d’u ne nation de vingt-cinq millions d’hommes, était prisonnier entre leurs mains ! Pendant qu’ils portaient eux-mêmes ce fardeau inest imable, ou que quatre matelots les relayaient, les deux marins se taisaient. Leur pensée suivait le cours de ces idées. Déjà le Potomac blanchissait à leur vue. A peine, a u loin, voyait-on errer une patrouille. La neige doublait d’intensité, et il ét ait peu probable que les veilleurs fussent bien vigilants par une pareille nuit d’hive r. Ils étaient si près du fleuve qu’ils
pouvaient entendre, par moments, le murmure sourd d es eaux du Potomac mêlé au bruit des glaçons qui s’entre-choquaient. Tout à co up, une escouade de vingt hommes passa. Les soldats se consultèrent un instant du re gard en voyant cette troupe de matelots qui emportaient un cadavre. — Halte-là !... Qui vive ? cria leur chef. Le commodore Noir et Saint-Denis échangèrent un cou p d’œil indéfinissable. Leur proie allait-elle leur être arrachée ? Le capitaine duSimounde l’officier s’approcha fédéral.  — Je suis le capitaine duRoi-Léopold,belge, dit-il, et je ramène à mon vaisseau bord un de mes matelots qui a été blessé dans une rixe. — Ah !... all right ! L’exclamation traditionnelle enleva le poids qui pe sait sur la poitrine du marin. L’officier dit : — En avant ! Puis, se retournant, il fit un signe amical au lieu tenant Saint-Denis, en criant : — Au revoir, camarade ! Alors seulement Saint-Denis comprit que son costume d’officier fédéral, excellent pour pénétrer à la Maison-Blanche, aurait pu être, au dehors, un danger pour lui. Comment, en effet, aurait-il pu expliquer sa présen ce avec les matelots belges ? Heureusement que la neige tombait froide et glacée. L’escouade avait aussi hâte de rentrer en ville ou au camp que le commodore Noir d e revenir à bord de son vaisseau. Ils arrivèrent au fleuve sans autre rencontre mauva ise. La route était déserte. Ils obliquèrent un peu vers la gauche. A la place conve nue, maître Hippocrate attendait avec un canot. Ils y prirent tous place, et le cano t s’éloigna de la rive. Devant Washington, le Potomac est large comme trois ou quatre fois la Seine à Paris. C’était donc une véritable traversée, et tra versée dangereuse, au milieu des glaçons entraînés par un courant rapide. Le vent du nord s’était levé et augmentait encore le péril. Un matelot, debout à l’avant, écar tait avec un énorme croc de fer ces glaçons qui auraiént pu, dans un choc imprévu, fend re le canot en deux. Le commodore Noir se retourna et jeta un coup d’œil su r la rive. A travers la brume épaisse et le rideau blanc des flocons de neige, on voyait poindre des lumières errantes. C’étaient les lanternes des douaniers, as sez rares, du reste, à cette époque, car ils avaient presque tous été enrôlés dans l’arm ée active. Enfin, ils mirent le pied sur leSimoun.heures graves, tout se fait avec une Aux prodigieuse rapidité sur un bâtiment de guerre. Les deux chaînes de fer soulevèrent le canot, qui fut bientôt lié à son cabestan. Puis leSimoun commença à suivre le courant, en s’aidant un peu de la vapeur. Les matel ots ignoraient quel était leur prisonnier. Mais l’auraient-ils su, cela n’eût rien ajouté à leur vigilance. Le commodore Noir fit descendre son captif toujours lié et bâillonné dans sa propre cabine ; il fallait encore que son vaisseau passât à la visite avant d’en avoir fini avec les formalités. A l’arrivée, elles étaient peu impo rtantes ; mais sans doute qu’au départ les douaniers ne se contenteraient pas aussi aiséme nt. Aussi ne voulut-il pas rendre au prisonnier la liberté de ses membres et de sa pa role. A la porte de la cabine il plaça un matelot, le rev olver. au poing, avec ordre de brûler la cervelle du captif s’il parvenait soit à rompre ses liens, soit à ôter son bâillon. A un mille à peu près du point de départ parut le b âtiment de visite ancré au milieu du fleuve. Certes, leSimounible aurait pu aisément le fendre d’un coup de son terr éperon ; mais le commodore Noir ne voulait user de la force qu’à la dernière extrémité. Il fallait avant tout n’éveiller aucun soupçon sur l’identité de ce fameuxRoi-Léopoldqui
avait un aspect si bénin. Mais ils jouaient de bonh eur cette nuit-là. On se contenta de visiter la cale, remplie de céréales. Le douanier n e remarqua même pas l’étrange construction de ce prétendu vaisseau marchand. Les papiers du capitaine étaient en règle. LeSimouncontinua de suivre le courant, doublant de vapeur et emportant à son bord Abraham Lincoln, président des États-Unis, cap tif de la Confédération.
II
LE MASQUE AU LIEU DU VISAGE
— Arrache ton masque ! — Tu veux donc lire dans mon âme ?
LOPE DE VEGA. Le bâtiment de la douane n’était déjà plus visible aux regards quand le commodore Noir, accompagné de son second, descendit dans la c arène. Le matelot se tenait solide à son poste. C’était un rude enfant de la Br etagne, « cette terre de granit recouverte de chênes », et à son œil assuré on devi nait qu’il n’aurait pas hésité un instant à obéir. — Remonte sur le pont, lui dit le capitaine duSimoun. — Oui, mon commandant. — Le prisonnier a-t-il bougé ? — Non. Il a gardé ses yeux fermés. — Bien. Pendant que le matelot s’éloignait, le commodore No ir et Saint-Denis descendirent auprès de leur captif. Ainsi que l’avait dit le mat elot, Abraham Lincoln restait étendu, sans remuer, les yeux fermés, dans l’attitude d’un homme qui se courbe avec résignation sous la main de fer d’une implacable fa talité.  — Coupe les cordes ! dit le commodore Noir, pendan t que lui-même ôtait de la bouche du prisonnier le bâillon qu’il y avait placé . Le captif regarda dédaigneusement les deux marins.  — Faites ce que vous voudrez, dit-il. Mais je. vou s préviens, monsieur, que je ne répondrai rien à vos questions, si vous m’en adress ez.  — Je n’ai pas de questions à vous adresser, monsie ur, répliqua froidement le commodore Noir. Vous êtes mon prisonnier. A d’autre s qu’à moi le soin de vous interroger. — Je ne répondrai pas plus aux autres qu’à vous. — Soit. Seulement, ne tentez pas de vous échapper. A mon bord, je suis roi. Vous n’êtes plus ici à la Maison-Blanche, entouré de vos flatteurs et de vos courtisans. Je vous jure devant Dieu qu’au moindre geste que vous feriez pour vous jeter dans le fleuve, — je vous tue. — Mes flatteurs ? mes courtisans ? Je ne vous comp rends pas, monsieur. Depuis un instant, le commodore Noir semblait frapp é d’une idée étrange. Ses sourcils froncés, sa lèvre frémissante indiquaient qu’il était sous le coup d’une violente préoccupation. — Ce n’est pas la voix de Lincoln, dit-il. Il régnait dans la cabine une demi-ombre qui empêch ait de nettement distinguer les visages. Il allait l’éclairer, quand un cri poussé par son prisonnier l’arrêta. — Lincoln, avez-vous dit ? Pour qui me prenez-vous donc, monsieur ? — Hein ? Saint-Denis frotta une allumette, et une clarté viv e remplit la cabine. — Ce n’est pas Abraham Lincoln ! s’écria le commod ore Noir en reculant. — Moi ! Lincoln !
Le prisonnier éclata de rire, mais d’un rire stride nt et douloureux qui faisait mal. — Aurais-je donc servi à protéger les jours du tyran ? dit-il en se croisant les bras et en regardant fixement les deux jeunes gens. La fata lité m’aurait-elle joué à ce point que j’aie sauvé l’homme que j’exècre, l’homme que j e maudis ? — Mais qui êtes-vous ? — Je suis... je suis Brutus ! Wilkes Booth, — on l’a reconnu, — se jeta à bas du lit de repos où on l’avait étendu. — Pourquoi m’ont-ils pris pour lui ? murmura-t-il. Pourquoi se sont-ils trompés dans leur œuvre ? Une glace pendue au fond de la cabine refléta les t raits du tragédien. Il resta l’œil fixe, la main étendue, dans l’attitude d’une statue : Lui !encorelui !toujourslui !dit-il. Il courba le front.  — Je le vois partout... Ah ! je comprends ! s’écri a violemment Booth en se précipitant vers la table de toilette que, comme to us les marins, le commodore Noir avait dans sa cabine. Il versa de l’eau dans une cuvette et y baigna sa t ête, trempée de sueur. Au même instant, les couleurs dont elle était peinte s’effa cèrent, et la touffe de poils roussâtres se détacha du menton. Saint-Denis et le capitaine duSimoun,à s’expliquer pourquoi et commençaient comment il leur avait été permis de commettre une p areille erreur. Seulement tout restait trouble et obscur pour eux dans cette avent ure. Comment Booth, — ils l’avaient aussitôt reconnu, eux aussi, — s’était-il trouvé da ns le cabinet de travail d’Abraham Lincoln ? Comment s’était-il fait la tête du présid ent des Etats-Unis de telle façon que la ressemblance devait être aussi complète ?... Le tragédien paraissait plus calme, il avait pris s on visage dans ses mains, comme pour empêcher la folie de le gagner. Et, en effet, Booth sentait le calme lui revenir. Il raisonnait, mais il avait peur que son exaltation l e reprît et l’entraînât à un nouvel égarement. — Cet homme !... je le hais ! dit-il. Tenez ! voilà ce que je gardais pour lui ! En parlant ainsi, il tira de sa poche le long coute au damasquiné qu’il avait pris dans le trophée pendu aux murs de sa loge. — Je suis Brutus !... reprit-il, d’un accent amer. Brutus est devenu ridicule... Oh ! ne me croyez pas fou... je vais tout vous expliquer. C e soir, avant d’entrer en scène, je me suis fait le visage du président... C’est que j’ ai dans le cerveau son image qui le brûle ! Là ! là ! ses traits sont gravés, avec du f eu... Si on m’ouvrait le crâne, on y verrait sa figure !... Et je croyais que ce peuple était digne de devenir libre ! je croyais qu’il acclamait en moi l’apôtre de cette liberté pr omise !... Ce peuple est bête, il m’applaudissait, parce que je louais Lincoln, parce que je le célébrais... Brutus, flatteur de César ! Shakespeare, comme tu la connaissais la basse et vile populace ! — Brutus a tué César... qu’il soit César... Saint-Denis et le commodore Noir étaient encore sou s le coup de la violente surprise qui s’était emparée d’eux. Ils regardaient cet homme, debout, dans une attitude superbe, les mains jetées en avant, comme s’il eût lancé une malédiction suprême à ce public qui ne l’avait pas compris.  — Oui, continua Booth, je devine ce qui s’est pass é... je devine tout, et j’ai honte ! Je leur disais avec enthousiasme en désignant mon e nnemi : — « Qu’auriez-vous préféré : César vivant et vous mourant tous esclave s, ou César mourant et vous vivant tous hommes libres ? Qui dans cette foule est assez bas pour vouloir l’esclavage ? S’il
en est un, qu’il parle ! » Et ils ont parlé ! Leurs applaudissements parlaient ! Je croyais qu’ils me criaient : « Brutus, tue César ! et ils m e répondaient : Va-t’en, Brutus ! nous voulons que César vive ! » L’exaltation, qui pendant un moment avait quitté Wi lkes Booth, flambait de nouveau dans son regard. Une lueur fauve s’allumait dans se s yeux. — Écoutez-moi, dit-il en saisissant le bras du com modore Noir. Il faut qu’il y ait une destinée qui le protége. J’étais parti du théâtre, aveuglé par ma haine, fou, délirant. Les bravos du public sonnaient à mes oreilles et m’ enivraient. Quand je me suis trouvé dans la rue, j’ai couru vers la Maison-Blanc he. En chemin, j’ai rencontré des citoyens ; quelques-uns m’ont vu et m’ont salué. Je croyais qu’ils saluaient le martyr : j’étais fou, vous dis-je ! Au palais, je suis entré sans qu’on m’arrêtât. Si j’avais eu la tête à moi, je me serais demandé, en effet, pourquo i on laissait à Booth un accès aussi facile qu’à Lincoln... Une voix dit près de m oi : — Jele croyais parti... Et je ne compris pas. Je parvins jusqu’àson cabinet de travail. Je le connaissais... J’y étais déjà venu. Oh ! je m’arrêtai interdit, muet, quand je fus en un pareil lieu !... C’était donc là, sur cette table que je touchais, avec cette plu me que je serrais entre mes doigts, c’était donc là qu’il avait rêvé, qu’il avait trava illé, qu’il avait signé tant d’ordres que j e réprouve !... Ma haine croissait à la vue de tout c ela. Puisqu’il n’était pas là je savais où le trouver. Quel est celui d’entre nous qui ne c onnaît pas la demeure du président des États-Unis ? Vous et moi, en avons fait une étu de... vous, pour l’enlever ; moi, pour l’assassiner !... Tout à coup, je m’arrêtai... Pour la seconde fois, mes scrupules me reprirent. J’allais être un meurtrier. En avais- je le droit ? Si vous saviez ce que j’ai souffert dans ce grand cabinet sombre et triste ! M es idées bouillonnaient. Je voyais rouge ! Puis, quand je m’armais de courage pour ach ever mon œuvre je reculais à la pensée que j’allais devenir un assassin... Je me de mandais si je ne m’abusais pas sur moi-même. Avais-je le droit ? Le droit ! c’était là ma préoccupation. Je croyais avoir pour moi le devoir. J’hésitais encore. Je me dis : — Non ! je ne peux pas ! je ne peux pas ! Booth s’arrêta court. Le délire augmentait ; à l’ex pression de plus en plus luisante de ses yeux on le sentait croître, pour ainsi dire. As sis sur une chaise, il semblait ne plus voir le commodore Noir et le lieutenant Saint-Denis . Les idées qui gonflaient son cerveau entraînaient le comédien pendant que sa fol ie grandissante l’arrachait à la perception exacte de la réalité. Un travail inconsc ient se fit en lui. Il se crut de nouveau dans le cabinet de Lincoln, en proie à ces combats intérieurs qu’un grand poëte a nommés une tempête sous un crâne. Il dut répéter le s mêmes paroles qu’il avait déjà prononcées une première fois dans le silence de son âme, quand il était dans le cabinet du président. Le comédien se fondait avec l’homme. Le théâtre, l’ art, l’avaient rendu fou. Il entremêlait ses phrases de citations de pièces :  — Vivra-t-il, mourra-t-il ?Voilà la question.Il est criminel puisque je l’ai condamné, mais en exécutant la condamnation, ne serais-je pas criminel aussi ? Mérite-t-on la mort quand on opprime la liberté d’un peuple ?La liberté, c’est si peu de chose, et c’est tellement grand !nterre. Que reste-t-Bon. Je le tue : et après ?... Il est mort, on l’e il ?...Un cadavre mangé des vers !... Je divague. Il faut que je le tue ! mais j’ai peur . J’ai peur, et cependant, voilà le papier qui a cond amné à mort tant d’êtres humains.... Le lieutenant Saint-Denis et le commodore Noir n’av aient pas interrompu le cours de ces paroles incohérentes. Depuis le début de cette longue scène, ils n’avaient pas bougé ; cependant, moitié avec stupeur, moitié avec colère, l’homme qui avait fait manquer leur plan hardi, Booth se leva tout à coup, et prenant sur la table de la cabine