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La Guerre des minots

De
304 pages

13 février 2017. Dans une cité marseillaise, la poursuite d’un jeune délinquant par la police se termine en drame. S’ensuit une manifestation très violente dont les images, diffusées par les médias, provoquent des émeutes dans toute la France. C’est le début d’un chaos indescriptible, qui va s'étendre à tous les pays en crise. L’économie mondiale s’effondre...

Un siècle s’est écoulé. À Marseille, comme partout ailleurs, les anciennes cités sont devenues des ghettos entourés de fortifications. La nuit, des milices populaires patrouillent dans les quartiers. Parmi elles, un homme, Léon, va peut-être tout changer, en se retrouvant confronté au plus puissant des truands de la planète.

Va-t-il réussir à le vaincre, et ainsi débarrasser le monde du réseau mafieux qui le gangrène depuis cent ans ?


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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94090-2

 

© Edilivre, 2016

11 février 2117 – 02h30
Quartier de Saint-Loup à Marseille

La nuit était calme et silencieuse, le ciel sans un nuage, et un violent mistral accentuait le mordant du froid glacial qui régnait sur la cité phocéenne. Faisant fi de ces conditions météorologiques extrêmes, trois hommes armés jusqu’aux dents marchaient en silence dans la rue.

Depuis l’instauration du couvre-feu, il y avait de cela presque cent ans, seuls les patrouilleurs osaient encore se promener dans les rues à une heure aussi tardive. La police le savait, l’armée aussi, mais ni l’une ni l’autre n’envisageaient de prendre le risque d’interdire à ces groupes armés, appartenant aux milices de quartiers, d’enfreindre la loi. Dans les hautes sphères de commandement de ces organismes d’Etat, ce sujet n’était plus d’actualité depuis bien longtemps.

Léon et ses amis Alfred et René étaient intégrés à l’une de ces milices. C’étaient eux qui étaient en train d’arpenter, à pied, les trottoirs de leur secteur de ronde, ainsi qu’ils avaient l’habitude de le faire, une nuit sur quatre, du coucher au lever du soleil. D’autres équipes du même effectif prenaient le relais les trois nuits suivantes. Et pour Léon cela durait depuis trente-huit ans, depuis l’année de ses vingt ans. Il allait avoir cinquante-huit ans cette année, mais se sentait encore en pleine possession de ses moyens. Il n’avait rien perdu de ses capacités physiques ni de ses aptitudes au combat. Alfred et René étaient un peu plus jeunes que lui, mais tout aussi aguerris.

Etant le plus ancien, Léon était chef de patrouille. Il lui revenait de faire respecter à la lettre, par ses coéquipiers, les consignes des patrouilleurs qu’ils connaissaient tous par cœur, car tout manquement était sévèrement réprimandé.

Pour autant, ces consignes étaient relativement simples. Elles consistaient à respecter scrupuleusement les itinéraires de patrouille établis par le chef de poste, à intercepter toute personne rôdant dans la rue après le couvre-feu et à la ramener au poste de commandement pour vérification d’identité, enfin à éviter tout contact avec la police ou l’armée. En cas d’interception par une de leurs patrouilles, les miliciens avaient ordre de se laisser désarmer et emmener sans résistance.

Même si cela faisait des années maintenant que la police et l’armée avaient définitivement abandonné l’idée de faire du zèle en arrêtant des miliciens, cette dernière consigne restait en vigueur. Si jamais une patrouille était interceptée, il revenait alors au chef de la milice concernée de faire libérer ses hommes, en soudoyant les uns ou les autres. Seuls l’armement et les munitions étaient perdus, car toujours considérés illégaux, bien qu’une majeure partie de la population s’en fût dotée par le biais du marché noir. Un marché tellement florissant que le nombre de trafiquants d’armes avait atteint des sommets qui n’avaient d’égal que leur enrichissement personnel.

Quant aux personnes interpellées lors des patrouilles, elles étaient remises entre les mains du chef de poste qui était seul autorisé à prendre les dispositions nécessaires en cas de doute sur leur identité, ou à procéder à un interrogatoire poussé en cas de certitude de leur appartenance aux renégats.

Les règles étaient ainsi établies, et chacun y trouvait son compte. Les patrouilleurs faisaient tant bien que mal régner la paix en étant omniprésents, leurs effectifs étant devenus bien supérieurs à ceux de la police et de l’armée réunies. D’ailleurs, les rondes de nuit de ces dernières se faisaient de plus en plus rares. Elles savaient les miliciens capables de faire respecter la loi à leur place, et leur laissaient la liberté d’accomplir cette tâche ingrate avec d’autant plus d’enthousiasme qu’elles connaissaient, et donc avalisaient tacitement, leurs méthodes expéditives. Méthodes auxquelles elles n’avaient elles-mêmes absolument pas le droit de recourir en tant qu’unités au service de l’Etat, bien entendu.

Cette façon de rendre justice en dehors de tout cadre juridique avait longtemps défrayé la chronique, et certaines mouvances politiques avaient crié au scandale, jugeant inacceptable un tel laxisme du gouvernement vis-à-vis de ce qu’elles appelaient des « groupuscules néonazis s’arrogeant le droit de justice », mais on leur avait vite fait comprendre qu’il valait mieux ça que le chaos qui n’avait que trop duré, engendrant la perte de tant de vies innocentes. Quant à ceux qui ne voulaient pas comprendre, il n’avait pas été difficile de les faire rentrer dans le rang, soit par intimidation, soit, pour les plus récalcitrants ou les plus courageux, à l’aide de méthodes un peu plus persuasives.

*
*       *

Tout en arpentant le bitume craquelé et parsemé de nids de poules, Léon sourit en se remémorant cette période de sa jeunesse. Il avait fait partie de l’une de ces expéditions punitives qu’employaient les milices pour faire taire leurs opposants. Il s’en souvenait comme si c’était hier, alors que ça c’était passé il y avait maintenant plus de vingt-cinq ans. Non pas qu’il en fût choqué ou qu’il en eût quelque remords, il considérait au contraire qu’il n’avait fait que son devoir de citoyen. Il s’en souvenait car cette mission spéciale avait porté ses fruits bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer. L’homme, un dignitaire social-démocrate, venait de faire un meeting sur ce qui avait été autrefois la zone commerciale de Plan de Campagne, entre Marseille et Aix-en-Provence, et qui n’était plus, depuis de nombreuses décennies, qu’un vaste terrain vague.

Arguant notamment de la destruction totale de cette zone ainsi que de la paralysie dans laquelle le pays était plongé depuis si longtemps, le politicien, face à quelques centaines de sympathisants, réclamait au Pouvoir de pactiser avec les renégats afin de faire cesser les hostilités. Le poing levé, il scandait chacune de ses phrases d’une voix tonitruante, l’air hautain et fier, encouragé par la foule qui répétait chacun de ses slogans comme une litanie.

Léon avait assisté à ce meeting, armé d’un vieil appareil photographique hérité de son père, qui lui-même avait dû l’hériter du sien. Il avait photographié discrètement tous les membres du service de sécurité rapprochée du politicien. Il avait été désigné responsable de la mission, et n’avait voulu négliger aucun détail qui eût pu la faire échouer.

Il était ainsi fait, extrêmement pointilleux dans tout ce qu’il entreprenait. Sans doute était-ce grâce à cette minutie, que d’aucuns jugeaient excessive, qu’il était d’ailleurs toujours en vie, et n’avait été que rarement blessé au cours de sa vie.

Cette tâche accomplie, il avait ensuite donné les photographies des visages de chaque garde du corps aux cinq miliciens qui l’accompagneraient lors de l’expédition punitive. Là aussi, c’était lui qui avait choisi chacun d’eux, après mûre réflexion. Il n’avait retenu que des hommes en excellente forme physique, et dont il savait qu’ils étaient en mesure de garder leur sang-froid en toutes circonstances. Il n’était pas question que la cible pût user d’une quelconque bavure dans l’exécution de la mission, pour ensuite accuser les miliciens d’être de vulgaires exterminateurs, à l’instar de ceux qu’ils combattaient pour la survie du peuple. Sa hiérarchie le lui aurait reproché, voire même l’aurait condamné à une lourde peine pour une faute aussi grave.

Au moment de passer à l’action, il avait donc donné à ses coéquipiers des ordres précis, acceptés par chacun sans broncher, et qui consistaient à neutraliser temporairement toute la garde rapprochée, pour pouvoir ensuite procéder à la phase intimidation en toute sérénité. Interdiction formelle de tuer. Léon avait bien insisté sur ce point. Si l’alerte était donnée par un des gardes du corps, le commando avait ordre de décrocher immédiat, sans riposter à d’éventuels coups de feu.

Grâce à Dieu, la mission s’était déroulée exactement comme il l’avait programmée. Chaque membre du groupe avait effectué le travail qui lui était dévolu à la perfection. Tous les gardes et systèmes de sécurité neutralisés, ils avaient pu pénétrer dans le domicile du politicien, au beau milieu de la nuit, semant la zizanie dans cette famille composée du couple et de ses quatre enfants, en faisant irruption simultanément dans toutes leurs chambres.

Quoi de plus terrible que d’être réveillé par la lumière soudaine et violente de lampes torches qui vous éblouissent, tandis que des ordres sont aboyés, couvrant vos cris de stupeur ? Quoi de plus affreux que de deviner, cachés derrière ces faisceaux lumineux, des ombres humaines d’autant plus effrayantes qu’elles n’ont pas de visage, celui-ci étant camouflé par une cagoule ? Quoi de plus horrible enfin que d’entendre vos enfants hurler, sans savoir si c’est de frayeur ou de ce qu’on leur fait subir ?

Léon le savait, aucun être humain normalement constitué ne pouvait supporter un tel supplice. Seuls quelques hommes d’une trempe d’acier, entraînés à subir toutes les tortures possibles et imaginables, auraient été capables de résister à une telle mise en scène. Et manifestement, cet individu n’en faisait pas partie, il suffisait de le voir se pisser dessus dans son lit, les yeux écarquillés, le visage livide, le corps tremblant de la tête au pied, pour en être convaincu. Finalement, sa femme était bien plus courageuse que lui. Son affolement n’avait duré que quelques secondes, puis entendant ses enfants hurler, elle s’était redressée, sans se soucier de sa nudité ainsi offerte, et avait demandé, d’un ton calme, qu’aucun mal ne leur fût fait.

Léon avait immédiatement sauté sur l’occasion, pour lui répondre qu’aucun mal ne serait fait à qui que ce soit, si son mari acceptait les conditions qui allaient lui être fixées. Elle s’était alors tournée vers celui-ci, et Léon avait noté l’expression de dégoût sur son visage, en constatant que son mari, toujours aussi blême et incapable de la moindre réaction, s’était fait dessus de trouille. La scène avait été photographiée par Louis, un membre du groupe, avec l’appareil photographique de Léon qui n’avait pas manqué de préciser ce détail au politicien, en lui signifiant que s’il déviait d’un pouce de la ligne de conduite qui lui serait désormais fixée, ces images seraient utilisées pour le ridiculiser à jamais. Et pour que sa femme fût elle aussi impliquée dans le processus de respect des consignes qui lui étaient prodiguées et devînt une farouche opposante à ses idées tendancieuses, Léon avait ajouté qu’en persistant dans sa voie actuelle, il mettrait toute sa famille en danger.

Sans prononcer le moindre mot, l’homme avait acquiescé d’un signe de tête. Le commando s’était alors replié, disparaissant aussi vite qu’il était venu.

Léon et son groupe avaient plaisanté de longs mois sur cette scène mémorable où le politicien se vidait la vessie de trouille. A de nombreuses reprises, ils s’étaient délectés de revoir les photographies immortalisant l’événement, riant à gorge déployée. Mais au-delà du comique de cet instant, Léon n’avait gardé de cette expérience qu’un dégoût encore plus profond pour la classe politique, tous bords confondus. Pour lui, les politiciens n’avaient toujours été que des pleutres, tout juste capables de galvaniser une foule pour lui faire accomplir ce qu’eux-mêmes étaient incapables de faire tellement ils étaient lâches. Et il ne pouvait oublier que sa famille avait fait partie des nombreuses victimes de leur lâcheté.

D’ailleurs, le politicien en question n’avait plus été que l’ombre de lui-même après cette intervention musclée. Marqué à jamais par ces quelques minutes d’intense frayeur, il n’avait plus été qu’un homme brisé, qui avait mis fin à sa carrière politique et n’avait plus jamais osé prononcer le moindre mot devant une foule. Sans doute écœurée de la lâcheté dont il avait fait preuve, sa femme avait disparu quelques mois plus tard, emmenant avec elle leurs quatre enfants. Après ça, Léon ne s’était plus soucié du sort de cet homme, et n’avait aucune idée de ce qu’il était devenu.

Ce type d’intimidation, répété dans le temps par d’autres commandos, avait permis aux milices de bien des grandes villes touchées par le fléau de faire taire leurs opposants, et d’obtenir une sorte d’officialisation de leur existence. Nul n’osait plus contester leur raison d’être, d’autant qu’au fil des ans, elles avaient acquis le soutien d’une large majorité de la population…

*
*       *

Les souvenirs de cette époque lointaine avaient fait oublier à Léon le froid glacial pendant quelques minutes. Il ne s’était même pas rendu compte qu’ils venaient d’aborder le secteur le plus dangereux de leur patrouille : ils arrivaient au bout du boulevard de Saint-Loup, limite de leur territoire. Au-delà, c’était le quartier de Pont de Vivaux, fief des gangs des cités du dixième arrondissement.

Ce ghetto, qui appartenait aux renégats depuis qu’ils en avaient chassé les habitants il y avait de cela des décennies, était devenu avec le temps le plus important de France grâce à son extension, par la force, au quartier de Saint-Tronc, sans qu’il y eût en cela un quelconque intérêt stratégique, autant que Léon pût en juger. Cette zone constituait cependant un vaste bastion où nul n’osait plus s’aventurer, comme c’était le cas dans bien d’autres quartiers de Marseille, mais aussi de bien d’autres grandes villes de par le monde, d’après ce que l’on en disait.

Mais Léon se moquait bien de ce qui se passait ailleurs, seule sa ville natale comptait. Il était prêt à sacrifier sa vie pour elle, et ses camarades de combat aussi.

Un léger bruit sur sa gauche attira soudain son attention. Impossible d’y voir. L’éclairage public n’existant plus depuis bien longtemps, les rues étaient d’autant plus noires que c’était une nuit sans lune. Léon hésitait à allumer sa lampe torche. Il savait qu’ensuite, il faudrait plusieurs minutes à ses yeux pour s’habituer de nouveau à la nuit noire. Des minutes qui pouvaient alors s’avérer dangereuses. Pourtant, bien que furtif, le bruit parvint encore à ses oreilles.

Cette fois, Léon alluma sa lampe torche et en dirigea le faisceau en direction de la ruelle d’où lui était parvenu ce son étrange, semblable à un gémissement. A part un tas d’immondices juchant le trottoir, tout avait l’air calme. Mais il en était sûr, il avait entendu quelque chose. Il fallait aller voir, pas question de négliger la moindre petite alerte. Tant qu’il n’aurait pas découvert l’origine de ce bruit, il fouillerait le secteur, ça faisait partie de ses consignes.

Il le fit comprendre d’un geste bref à ses coéquipiers. Immédiatement, les deux hommes, qui avaient déjà leurs armes pointées dans la direction du faisceau lumineux, s’écartèrent de Léon, chacun d’un côté, tout en se baissant au maximum, afin de ne pas constituer une cible facile à un tireur embusqué. Léon en fit de même, restant immobile quelques instants, à l’affût du moindre mouvement. Mais tout restait mystérieusement calme. Le cœur battant, il décida d’avancer lentement dans la ruelle. Ce pouvait être une embuscade, il le savait, mais il n’avait pas d’autre choix que de vérifier que la ruelle était vide. Car l’incident, si bénin fut-il, devrait être consigné sur le registre de patrouille à leur retour au poste de commandement. Avec le détail de l’intervention du groupe.

Un léger frottement attira de nouveau son attention. Cette fois, ça venait de derrière le tas de sacs poubelles entassés là depuis des lustres. Retenant son souffle, Léon fit un bond en avant, suivi d’une roulade qui l’amena juste en face du tas d’immondices, que le faisceau de sa lampe torche éclaira de nouveau. Ce qu’il découvrit alors le stupéfia.

11 février 2117 – 02h45
Quartier général des renégats

– Votre Altesse, pardonnez-moi de vous déranger. Je voulais juste vous informer que tout se déroule comme prévu !

– Parfait ! Tes hommes savent ce qu’ils ont à faire ?

– Oui, j’ai choisi les meilleurs et leur ai donné personnellement vos ordres.

– Merci, Cesare ! Maintenant laisse-moi.

L’homme qui venait de parler n’était autre que Sergio Calabria, le truand le plus réputé de tout le pays. Ce sicilien d’origine était aussi nommé « Prince des renégats ». Ce titre pompeux, il le devait à ses aïeux, depuis que le premier chef des insurgés, Ange Calabria, s’était ainsi autoproclamé après avoir assis son pouvoir par la force, pendant les émeutes de 2017, en profitant de la confusion générale à laquelle il avait largement contribué pour éliminer au passage une dizaine d’autres prétendants. A l’époque, seuls quelques fous audacieux avaient osé parler d’usurpation de titre de noblesse. Ils n’avaient pas survécu à cet affront. Depuis, le titre était considéré comme acquis dans le Milieu, et se transmettait, comme au sein de l’antique noblesse, de père en fils… en fils aîné, en principe.

Cette pensée fit sourire Sergio Calabria qui, dès que la porte du bureau fut refermée, se retourna pour fixer, d’un œil torve, le portrait de celui qui était à l’origine de ce royaume : Ange Calabria ! Il trônait fièrement au beau milieu du mur derrière le bureau de Sergio, tel le portrait officiel d’un chef d’État. Un homme massif, à la carrure imposante, au visage buriné et au regard glacial. Un homme de trempe à la poigne de fer, qui avait su profiter de la tourmente pour forger un empire digne des plus grands nababs.

Un génie selon Sergio, qui ne cessait de se réclamer de lui. « L’Ange du Diable », selon les médias de l’époque, qui avaient osé le provoquer par des dénigrements incessants jusqu’à ce qu’un journaliste, auteur d’un article intitulé « Ange Calabria, Prince des ténèbres assoiffé de sang et d’argent », fût retrouvé un beau matin – ou du moins ce qu’il en restait – au fin fond du neuvième arrondissement de Marseille, sur la plage de la Maronaise, entre le petit village de pécheurs des Goudes et le Cap Croisette.

Comme un clin d’œil à une légende marseillaise, selon laquelle « on jetait aux Goudes » les cadavres dont on voulait se débarrasser, le corps du journaliste avait été jeté dans l’eau, enchaîné à un bloc de béton. Mais pour bien marquer les esprits, il avait été au préalable décapité, et sa tête fichée sur un pieu planté au beau milieu de la petite plage de sable, avec un écriteau sur lequel était inscrit : « Mort à ceux qui provoquent le Prince ! ». Quant à son corps, qui gisait par quatre mètres de fond à quelques brasses de la plage, il portait les marques des longues heures de torture qui avaient sans doute provoqué sa mort. Une mort lente, à n’en pas douter, selon les experts.

Dès lors, le nom d’Ange Calabria ne fut plus jamais évoqué, y compris lorsque d’autres crimes furent perpétrés selon le même mode opératoire. Mieux même, les médias n’osèrent le contrarier lorsque, las d’entendre parler d’insurgés ou d’émeutiers, il décida d’introduire dans le langage courant le terme de « renégat », arguant de cette déclaration dont il imposa la diffusion tant à la télévision que dans la presse écrite :

« Nous ne sommes ni des insurgés, ni des émeutiers, ni quoi que ce soit d’autre, si ce n’est des renégats, car nous renions toute idée de religion, de parti ou de patrie. Notre foi, c’est l’argent, notre loi, c’est la force. Que ceux qui veulent s’opposer à nous sachent qu’ils vont mourir. »

C’est ainsi que le terme « renégat » supplanta les autres qualificatifs employés jusque-là…

*
*       *

Depuis qu’il avait succédé à son père, Sergio, qui avait toujours admiré cette façon de se faire respecter, usait régulièrement de cette méthode pour imposer sa loi, aussi bien dans ses propres rangs que parmi ses ennemis. Il n’y avait pas un an qu’il régnait, mais plusieurs têtes empalées sur des pieux avaient déjà été retrouvées, notamment aux Goudes, à commencer par celles de son père et de son frère aîné. Le premier car il avait refusé catégoriquement de déroger au droit d’aînesse, le second car ce n’était qu’un pleutre aux yeux de Sergio.

Avide de pouvoir, le sicilien n’avait jamais accepté l’idée de devoir rester dans l’ombre de son frère, auquel il reprochait un caractère trop timoré pour pouvoir régner en maître. Sujet de discussion donnant lieu à de fréquentes disputes, au cours desquelles Sergio se montrait tellement vindicatif que son père décida, lors de celle qui fut la dernière, de le chasser du domicile familial. Ulcéré, Sergio fit mine de partir et revint, quelques instants plus tard, armé d’un fusil à pompe. Sans la moindre hésitation, ni le moindre remords, il abattit les deux hommes avant de leur couper la tête à l’aide d’une machette. Puis, empoignant les deux têtes par les cheveux, il les brandit dans tout le quartier général en hurlant :

– Le Prince est mort, gloire au nouveau Prince ! Prosternez-vous à mes pieds, je suis votre nouveau Prince !

Horrifiés, ses nouveaux « sujets » n’avaient osé protester. Ils s’étaient contentés de s’incliner aussi bas qu’ils le pouvaient, de crainte de subir le même sort. Intérieurement, Sergio avait jubilé. En fixant d’un air dédaigneux cette bande de lâches inclinés jusqu’au sol devant lui, il s’était juré d’être encore plus impitoyable que son ancêtre Ange, dont la paranoïa était pourtant légendaire.

*
*       *

Paranoïaque, certes, mais fameux tacticien, cet Ange Calabria. Il avait excellé notamment dans l’art de l’organisation. Selon lui, le pouvoir hiérarchique constituait l’un des trois piliers d’une organisation sans faille. Il avait donc construit, en quelques années, un empire structuré en système pyramidal directement inspiré de la mafia sicilienne. Et pour ne pas être assimilé à un « vulgaire parrain » – bien qu’issu directement de la mafia sicilienne, il exécrait ce terme qu’il disait barbare et, toujours selon lui, ne collait pas à la grandeur de son œuvre – il s’était rapidement attribué le titre de Prince. Mais tel un chef de clan, il s’emparait de tout l’argent récolté par l’organisation et détenait l’autorité suprême, se faisant honorer de tous, sanctionnant d’une manière brutale et souvent définitive tout manquement au respect dû à son rang « princier ».

S’inspirant de l’organisation mafieuse qu’il connaissait bien, il se faisait seconder par son « Duc », un conseiller équivalant au « Consigliere » de la mafia, nommé en fonction d’un certain nombre de critères, parmi lesquels l’allégeance prévalait. Puis venaient les « commandeurs », sorte de seigneurs qui exerçaient leur pouvoir non pas au sein d’un territoire précis, ainsi que la mafia pratiquait, mais sur une catégorie d’individus. Pour autant, les commandeurs agissaient un peu comme des « capos » de la mafia sicilienne, en cela qu’ils dirigeaient, avec leurs hommes de main, les tâches qui leur étaient assignées et en récupéraient les profits, qu’ils remettaient ensuite directement au Prince.

Excellent manipulateur également, Ange Calabria avait su protéger son empire florissant en usant à la fois de la corruption et de l’intimidation pour faire taire ses opposants, de quelque rang qu’ils fussent. On disait de lui qu’il avait des dossiers secrets sur tous les hommes de pouvoir, de par le monde. Des dossiers explosifs, qu’il menaçait de révéler à la moindre occasion. Il avait fait de cette phrase, devenue célèbre dans ses rangs, la devise des renégats :

« Qu’il soit politicien, journaliste, sportif ou autre, chaque homme qui se dit honnête est un homme corrompu à la puissance dix. A nous de savoir en tirer parti. »

Ainsi, comme au sein de la mafia, on retrouvait « les externes », ou « associés », qui bien que n’appartenant pas à la « famille » s’avéraient pourtant en nombre. Commerçants extorqués, hommes d’affaires, juges, avocats ou flics corrompus, tous ces individus travaillaient en collaboration avec l’organisation d’Ange Calabria sans vraiment lui appartenir.

Récompenses et sanctions complétaient cette organisation et en constituaient les deux autres piliers fondamentaux. Faire gravir rapidement les échelons de la hiérarchie à celles et ceux qui brillaient dans l’accomplissement de leurs missions permettait d’en faire des éléments dévoués. Sanctionner de façon exemplaire les contrevenants à l’ordre établi servait au contraire d’exemple et incitait la crainte et, implicitement, la soumission.

*
*       *

Paranoïaque, Ange Calabria l’était malgré tout. Au point de ne faire confiance en personne, même pas en son Duc. A tel point qu’il en changeait régulièrement, évinçant généralement d’une balle en pleine tête celui dont il avait décidé de se débarrasser, parfois pour un simple manquement aux règles protocolaires qu’il avait lui-même instaurées.

Sergio estimait avoir un avantage considérable sur son mentor : il se savait plus paranoïaque et plus déterminé que lui. C’était sa force. Depuis sa plus tendre enfance, nul à part son père, n’avait osé le contredire, car tous savaient qu’il entrait alors dans une rage folle qui ne connaissait pas de limites. Seul son ami d’enfance parvenait à canaliser plus ou moins ses crises de folie, généralement meurtrières.

Cet ami, c’était l’homme qui venait de sortir de son bureau : Cesare Lombardi, avec qui il avait grandi et fait les quatre cents coups. Cet italien de près de deux mètres de haut en imposait par sa stature et son regard cruel. Il était craint presque autant que Sergio lui-même. Froid et calculateur, son machiavélisme semblait sans limite. C’était lui qui avait élaboré le plan dont il supervisait maintenant le bon déroulement. Et si tout se passait bien, Sergio allait bientôt assouvir sa vengeance.

Une vengeance terrible, digne d’un monstre « assoiffé de sang »… comme Ange, pensa Calabria, ravi.

Une vengeance qui n’était cependant que le prélude d’une action de bien plus grande envergure. D’une telle ampleur que, pour la première fois depuis bien longtemps, Calabria se sentait fébrile, en proie à une excitation de plus en plus grande.

Après-demain sera le grand jour, celui du commencement du Règne des Renégats ! Se dit-il avec fierté.

11 février 2117 – 02h50
Rue Pierre Doize
(quartier de Saint-Loup)

Léon n’en croyait pas ses yeux : devant lui se trouvait une femme d’une pâleur extrême. Recroquevillée contre le mur, elle cherchait vainement à se cacher du faisceau lumineux qui l’aveuglait. Vêtue d’une simple blouse blanche, pieds nus, elle avait le ventre rond d’une femme prête à accoucher. Son état de santé ne devait pas être très brillant, à en juger par son aspect cadavérique et ses cheveux qui manquaient par plaques entières. Sans doute la teigne, songea Léon tout en s’approchant, l’arme pointée sur elle. Il ne pensait pas risquer grand-chose, mais préférait rester prudent.

Ses mains sales et ensanglantées placées devant ses yeux pour se protéger de la lumière vive, la femme murmurait des gargouillis incompréhensibles. Elle tremblait de tout son corps.

Autant de peur que de froid, se dit Léon.

Il ne comprenait rien à ce qu’elle disait, et tenta de la rassurer en s’approchant doucement d’elle, lui répétant sans cesse qu’il ne lui voulait aucun mal. Mais quand il fut assez près d’elle et se pencha pour l’aider à se relever, elle lança ses mains en avant, l’une s’agrippant à la poche de sa parka tandis que l’autre cherchait à planter ses ongles crochus et sales dans son visage. Puis elle fit un bond en arrière dans l’intention évidente de se réfugier sur le tas d’ordures en poussant un hurlement d’effroi. Hurlement qui se transforma vite en long râle, tandis qu’elle s’affalait lentement en arrière, les yeux révulsés.

Léon comprit sa soudaine immobilité en découvrant la fléchette plantée dans sa cuisse. L’un de ses coéquipiers venait de lui décocher une fléchette paralysante, dont l’effet était immédiat. Il se retourna, furieux, prêt à engueuler le tireur, quand Alfred lui dit, à voix basse et d’un ton calme :

– Elle allait nous faire repérer à hurler ainsi.

Léon ne pouvait qu’admettre qu’il avait raison. La proximité du ghetto les mettait dans une position dangereuse. S’ils étaient repérés par des veilleurs, ils recevraient vite la visite d’une équipe d’exterminateurs, et n’auraient pratiquement aucune chance d’en sortir vivants. Mieux valait ne pas traîner là. Il ordonna à Alfred de charger la femme sur son dos, et ils partirent d’un pas rapide en direction du poste de commandement, l’arme au poing. Léon savait qu’il venait de ramasser un précieux colis : une pondeuse ! Il en avait entendu parler à de nombreuses reprises, mais c’était la première fois qu’il en voyait une. Et s’il ne se trompait pas, il s’agissait là d’une belle prise de guerre qui ravirait Arthur, son chef. Mais il savait que ses hommes et lui devaient rester sur leurs gardes jusqu’à l’arrivée au poste, car si les renégats avaient constaté sa disparition, ils devaient être à sa recherche, et prêts à tout pour la récupérer ou l’éliminer, afin qu’elle ne pût pas parler. Il en allait donc de leur survie.

Tout en marchant, Léon prit la décision d’utiliser sa radio pour demander au poste de commandement de faire venir d’urgence un médecin. Il savait qu’il prenait le risque d’être écouté en utilisant ce vieux talkie-walkie provenant d’un stock militaire des années 1970, mais l’état de santé de la femme l’inquiétait. L’injection de tranquillisant présentait une forte probabilité de provoquer son décès compte tenu de son anémie. Il n’était même pas sûr qu’elle tiendrait jusqu’à leur arrivée. Son correspondant lui demandant le degré d’urgence, il précisa « blessé grave », puis éteignit sa radio. Il préférait couper court à toute discussion augmentant considérablement le risque d’écoute, et ne voulait surtout pas préciser avoir capturé une pondeuse. Une telle annonce aurait signifié leur arrêt de mort.

Pour la première fois depuis bien longtemps, le trajet lui parut interminable, et ce fut avec un soupir de soulagement qu’il frappa enfin le code à la porte d’entrée du poste de commandement. Celle-ci s’ouvrit aussitôt sur deux infirmières qui, le moment de surprise passé, s’emparèrent avec beaucoup de précaution de la femme enceinte qu’elles déposèrent sur un brancard, pour ensuite l’emmener dans une salle où un médecin était déjà prêt à intervenir.

Arthur venait d’arriver. Il avait été alerté lui aussi. Il salua les patrouilleurs puis leur dit, admiratif :

– Bravo les gars, ça m’a tout l’air d’une pondeuse !

Léon ne répondit pas. Il était soucieux. Il entraîna son chef dans une pièce vide, ferma la porte derrière lui, et lui dit :

– Arthur, si c’est bien une pondeuse, il faut absolument que tu mettes tout le monde au secret, et que tu fasses chercher des renforts.

– Pourquoi ?

– J’ai utilisé la radio.

– Hum ! Tu as raison, il vaut mieux être prudent. S’ils ont constaté sa disparition, ils peuvent faire le rapprochement avec nous.

– Oui, et ils n’hésiteront pas à nous attaquer.

– Bon, je fais le nécessaire. Fin de patrouille pour cette nuit. Toi et tes hommes, vous pourrez rentrer vous reposer dès que les renforts seront là.

– D’accord.

Léon quitta la pièce, et informa ses deux équipiers de la décision d’Arthur, en leur recommandant de ne parler à personne de leur découverte.