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La Météorite de Napoléon

De
288 pages

Alexandre Bilder pense avoir découvert un site archéologique sur la colline des Grandes Buissières. Il entame la fouille d’un petit tumulus pour essayer de le dater. Il y découvre un squelette sans tête et de curieuses petites pierres noires et vertes.
Quelques indices lui permettent de penser que ce squelette n’est pas très ancien. Par curiosité, il prélève une phalange et l'un des étonnants petits cailloux pour conduire ses recherches personnelles. Tout ce qu'il ne fallait pas faire...
Sollicitée pour donner son avis, une journaliste archéologue disparaît dès son premier jour d'enquête. Son corps sera retrouvé, décapité, dans le tumulus en question...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-07195-1

 

© Edilivre, 2017

Dédicace

 

 

Pour Yveline

 

 

Pour Quentin

Pour Lory

Pour Adrien

Pour Mathys

Pour Romain

Remerciements

 

 

Remerciements à Ann

Exergue

 

 

La terre humaine se transformait pour moi en caverne, son sein se creusait, tout ce qui était vivant devenait pour moi pourriture, ossements humains et passé en ruines.

Ainsi parlait Zarathoustra
Frédéric Nietzsche

Avertissement de l’auteur

Hommes, bêtes, villes et choses… tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Dans ces conditions, toute ressemblance avec la réalité est de la seule responsabilité de ceux qui croient s’y reconnaître.

Et c’est pourquoi ils n’auront pas à se plaindre…

Première partie

1

Alexandre conduisait lentement. Il observait les alentours. Aucune voiture dans le champ de vision. Ils étaient bien seuls. Il gara son vieux 4x4 Suzuki dans l’herbe naissante, juste en face de la chapelle aux Fous. Des aboiements violents saluèrent cette arrivée.

Avec Laurence, ils attendirent un peu. Les chiens n’étaient pas venus les accueillir. Personne ne cherchant à les faire taire, ils en déduisirent que le maître était absent. Pendant qu’il tapotait sur l’écran de son smartphone, Alexandre nota du coin de l’œil que la chaine du portail du cimetière était bouclée. Un verrouillage assez inhabituel. Ses fréquentes incursions auraient-elles été repérées ? De son côté, Laurence avait sorti les pelles pioches pliantes du véhicule. Elle les arrima aux sacs à dos. Lorsque Alexandre eut mis en mémoire les coordonnées GPS de l’endroit, il ajusta soigneusement son vieux chapeau (un galure en cuir épais, brun, tout déformé et couvert d’éraillures). Au moment où il donna le signal du départ, le soleil commençait à éclairer la cime des arbres. Juste devant eux. Alexandre connaissait le trajet. Il savait parfaitement à quoi s’attendre. Les rayons du soleil allaient darder perpendiculairement aux verres de lunettes. Il grommela à Laurence qu’elle ferait mieux de mettre un foulard sur sa tête. Non seulement pour éviter les coups de soleil mais, surtout, pour se protéger des branches.

La première partie de la montée dura une quinzaine de minutes. Tout ce temps, ils cheminèrent sans dire un mot. Le dénivelé était trop important pour parler. Il coupait le souffle. Le silence permettait d’économiser un peu d’air. Arrivés au muret qui servait de point de repère, ils prirent sur la gauche. De là, ils se mirent à grimper directement dans une épaisse végétation pleine de ronces que le soleil dans les yeux rendait invisibles.

« Pourquoi mon frère s’affuble-t-il toujours de cet impayable chapeau ? S’était demandée Laurence, au moment du départ. »

La réponse était là, déchirante.

Alexandre ralentit le pas. La pente se faisait encore plus rude. Il ne voulait pas distancer la jeune femme qui paraissait essoufflée. Depuis qu’ils avaient franchi le muret, ils cheminaient au sein d’énormes quantités de grès schisteux. Cela donnait à cette colline un caractère minéral fort inhabituel. Présence qui tranchait avec une quantité anormale de végétation. Pour progresser le plus directement possible en direction du tumulus, Laurence et Alexandre se frayèrent un passage en cassant un grand nombre de branches mortes. Parfois, la progression en ligne droite était impossible. Alors, ils contournaient les plantes susceptibles de déchirer la peau laissée à découvert.

– Nous ne sommes plus très loin du tumulus, dit Alexandre.

Mine de rien, il galérait un peu. Il avait de la peine à retrouver ses repères et ne voulait pas que Laurence s’en aperçoive.

– À quoi il ressemble ton tumulus ? demanda-t-elle, finaude.

– C’est un ouvrage circulaire. Mais pas très haut. Il présente une base caractéristique en pierres posées sur chant. C’est une des rares constructions encore debout dans le coin…

Dans la mesure où la zone semblait particulièrement appréciée des sangliers, la réflexion n’était pas sans intérêt. On pouvait, même, ajouter ce tropisme animal au rang de caractéristique du site. À chacune de ses visites, Alexandre notait que ces animaux venaient labourer le terrain avec leur groin. Ils étaient capables de remuer des pierres d’un poids non négligeable. Hélas, les dégâts imputables à des bipèdes malintentionnés étaient bien pires. À chaque passage, il semblait à Alexandre que le nombre des monticules fouillés augmentait. C’était facile à voir car les pierres fraîchement déterrées étaient de couleur ocre. Les autres, exposées depuis plusieurs années à l’air libre, tiraient sur le gris clair. Le niveau de décoloration pouvant renseigner sur le temps passé à l’extérieur.

Partout autour de Laurence et de Alexandre s’élevaient des constructions en pierres sèches. Elles étaient soit rectilignes, soit semi-circulaires. Leur longueur, en général, n’excédait guère trois ou quatre mètres. Les espaces ainsi délimités n’avaient aucun rapport avec les faïsses sur lesquelles, ailleurs, on cultive des arbres fruitiers. Les bases, toutes constituées de pierres sur chant, ne ressemblaient en rien à celles des murets soutenant les terrasses d’oliviers.

– Attends-moi ici ! dit Alexandre. Je vais aller voir un peu plus sur la gauche. Avec toute cette végétation qui a poussé depuis le printemps, je ne reconnais plus rien…

Alexandre disparut dans le fourré, sans faire de bruit. Laurence enleva son sac à dos, le mit à terre. Le temps de souffler un peu. Leurs voix avaient porté loin et les aboiements furieux reprirent. Les chiens signalaient qu’ils ne lâchaient pas l’affaire. Alexandre, agacé de se voir ainsi repéré, vint la rejoindre encore plus discrètement. Il dit à voix basse :

– Viens ! J’ai retrouvé le clapas rond qui nous intéresse. Maintenant, il va falloir se montrer très discrets…

– Moi, je n’utiliserais pas ce terme de clapas, répondit Laurence. J’en ai vu quelques-uns dans les Cévennes. Ça ne ressemble pas du tout à ce que je vois ici. Aucun n’avait cette base en pierres étroites posées sur chant. Pour moi, un clapas c’est juste un tas de cailloux ! Un dépotoir où les paysans jettent les pierres qui encombrent leurs champs…

– D’accord avec toi ! opina Alexandre. Pourtant, c’est au vu de mes photos que certains experts sollicités m’ont renvoyé ce terme à la gueule !

Laurence n’en fut pas surprise. Son immersion profonde dans le monde des artistes et des artisans lui avait permis d’en mesurer les limites.

– Bien sûr ! dit-elle. Tu leur balances au visage l’hypothèse de vestiges de l’âge du fer, alors qu’ils bricolent dans un espace-temps particulièrement étroit. Ta question les projette sans ménagement jusqu’à 2000 ans avant Jésus-Christ. C’est comme si tu leur collais une claque monumentale !

– Tu exagères ! s’exclama Alexandre. Je me suis adressé à des savants. Des gens qui rédigent des articles. Des mecs instruits qui écrivent, parfois, sous la houlette d’un professeur d’Université. Et, si tu lisais attentivement mes questions, tu pourrais constater que je n’affirme jamais rien : je demande ; j’interroge ; je sollicite des avis…

– Je n’ai pas vu les messages. Mais je suis sûre que tu n’as pas mis la forme qui convient à cette espèce. Je te connais ! Tes questions ne cherchent, souvent, qu’à valider tes certitudes !

– Là, je pense que tu as raison, ricana Alexandre, un peu essoufflé par la montée. Cependant, tu reconnaîtras que poser une question à un savant n’est pas chose aisée. Si tu voyais les réponses, sur leurs blogs… La moindre interrogation mal fagotée y est perçue comme une agression.

L’espace où se trouvait le tumulus qui les intéressait était devenu moins pentu. Il était couvert de curieux chênes rouvres qui poussaient en bouquets – avec des bases composées de trois, quatre, voire cinq troncs de belle taille. Tout autour, plusieurs amoncellements de pierres se trouvaient répartis sans logique apparente. Tous, avec une assise en pierres sur chant.

– Depuis que tu as découvert le site, tu es revenu ici ? demanda Laurence.

– Oui ! Je reviens de loin en loin… Mais je suis surtout revenu pour vérifier des éléments repérés sur des photos satellites.

Comme beaucoup d’autres personnes, Laurence ne réagit pas à la notion de photos satellites.

– Tu as commencé à creuser pour voir ce qu’il y avait dessous ? demanda-t-elle.

– J’ai juste commencé à enlever les grosses dalles sur le dessus. Mais je me suis vite découragé. C’est une tâche considérable. S’il s’agit, comme je le pense, de sépultures anciennes, il va falloir vider jusqu’au pied du muret et descendre encore 50 cm plus bas. Une vraie tuerie en perspective.

– C’est bien le problème ! D’autant que le terrain ne t’appartient pas et que tout ça est illégal.

Après avoir déplacé les branchages qui camouflaient l’emplacement, ils se mirent à dégager les environs immédiats. Sans la végétation, le tumulus était beaucoup plus impressionnant. Sa forme circulaire et sa hauteur – un mètre cinquante environ – posaient tout de suite question. Puis ils enlevèrent quelques-unes des grandes dalles posées en surface.

– T’as raison, murmura Laurence en mettant des gants en polaire, je crois qu’on n’est pas sorti des ronces ! On fait un carroyage ?

– Pas besoin ! répondit Alexandre. Le parement intérieur du monument délimite une surface suffisamment réduite.

Laurence enleva le foulard qui lui couvrait la tête. Alexandre accrocha son chapeau à une branche. Il mit ses gants de jardinier.

– Au boulot ! jeta-t-il.

Ils travaillèrent un bon moment à évacuer la fourrure et des pierres de taille moyenne qui se trouvaient derrière le parement circulaire. Mais sans toucher à ce dernier (il aurait été trop difficile à reconstruire).

Au bout d’un moment, Laurence demanda :

– Tu crois vraiment qu’on va trouver quelque chose ?

– Je ne crois rien ! Mais j’espère faire une trouvaille qui nous permettra de dater ce site. À partir de là, on pourra chercher à en comprendre le sens.

Les chiens s’étaient tus. Laurence et Alexandre travaillaient sans faire beaucoup de bruit.

– Et, si on trouve quelque chose, c’est quoi la suite ? demanda Laurence.

– Je ne sais pas trop, répondit Alexandre. Si ça se produit, on aura bien le temps d’aviser… Pour l’instant j’ai juste besoin d’un indice pour pouvoir situer ces constructions dans le temps. Juste un petit truc. Tu vois, je ne suis pas gourmand…

Laurence ne répondit pas tout de suite. Elle était venue avec Alexandre par curiosité et parce qu’elle aimait l’histoire. Par contre le mode de gestion du « projet archéologique » de son frère Alexandre lui posait problème. Il avançait au pif. Ce qui lui semblait totalement indigne d’un scientifique

– Vu ton pedigree, je te fais confiance pour nous mettre sur un coup fourré, dit-elle, soudain sérieuse.

Alexandre ne saisit pas la perche qu’elle lui tendait. Les pierres de la fourrure qu’ils avaient enlevées formaient déjà deux tas impressionnants lorsque Laurence s’exclama :

– Bingo, Alexandre ! Il y a des ossements là-dessous. Eh, regarde ! C’est du gros calibre !

Alexandre se pencha sur la zone que Laurence dégageait méticuleusement avec son pinceau. Après un temps d’observation il murmura entre ses dents :

– On dirait que tu dégages quelque chose qui ressemble à un os iliaque d’origine humaine.

– Ça… je ne sais pas ! répondit Laurence. Au milieu de tout ce fourbi, ne compte pas sur moi pas pour faire la différence entre des os de bestiaux et des os humains ! dit-elle avec conviction. Tu t’y connais un peu, toi ?

– Pas plus que toi. Je connais surtout les souris de mon laboratoire…

Alexandre ne poursuivit pas. Il commençait à penser aux suites qu’il faudrait donner à cette équipée.

« C’est déjà bien d’être parti sur les traces d’homo sapiens ! pensa-t-il. Mais le moment des décisions importantes se profile… »

Il en était là lorsque Laurence dégagea un os d’une taille impressionnante. En observant le va et vient du pinceau le long de la diaphyse, Alexandre sentit confusément qu’il y avait, quelque part, une rupture de cohérence. Était-ce parce qu’ils avaient trouvé les premiers os à une profondeur vraiment insuffisante ? Était-ce leur aspect trop récent ? À n’en plus douter, quelque chose clochait.

– On va dégager un peu autour, dit Alexandre. On pourra peut-être les reconnaître et on fera des photos. Pour ça, il nous faut mettre les gants de chirurgien bleus qui sont dans mon sac. Je ne veux pas qu’on laisse nos empreintes.

– Tu as peur d’être identifié et poursuivi pour recherche archéologique illégale ? interrogea Laurence, gagnée par l’inquiétude. J’ai bien peur qu’il ne soit trop tard. La fouille illégale c’est un ou deux ans de prison, non ?

– Laisse tomber tes conneries, grommela Alexandre. Si jamais un labo était amené à faire des analyses, je ne voudrais pas fausser les résultats. Inutile de polluer avec notre ADN.

Pendant un moment, ils travaillèrent en silence et achevèrent le dégagement de l’os de grande taille. Au bout, il y avait une boule bien ronde qui rendait l’identification plus facile.

– Houlà ! s’exclama Alexandre. Je suis sûr, maintenant, que ce sont des restes humains. Nous avons dégagé un magnifique fémur. Sa longueur laisse présumer qu’un individu de grande taille a été enseveli ici. Il devait être plus grand que moi si je juge par la longueur de cette pièce.

– Homme ou femme ? demanda Laurence.

– Vu la taille du fémur, je dirais que c’est un homme.

– Comment tu sais ça, toi ? demanda Laurence, sceptique.

– S’il est ancien, rigola Alexandre, c’est sûrement un Alaman. Eux seuls avaient des fémurs de cette taille…

Avec délicatesse, il redonna quelques coups de son pinceau pour dégager ce qui restait de terre rougeâtre collée à l’os.

– Regarde ! S’exclama Alexandre. Au-dessus du fragment de bassin, il y a quelques côtes et, au-dessus, il y a une omoplate. Cette dernière est bien reconnaissable. Par contre, c’est curieux, je ne vois pas de crâne…

Malgré leurs sondages dans tous les recoins du tumulus, Laurence et Alexandre ne trouvèrent pas la tête :

– J’ai lu quelque part que c’était un mode de sépulture classique à la fin du néolithique, ou à l’âge du fer. Je ne sais plus exactement… commenta Laurence.

– Bravo pour ta science, mais je crois que tu es à côté de la plaque !

Troublé, Alexandre ne creusa pas plus l’hypothèse de l’homme du néolithique. On sentait qu’il ne s’accrochait plus du tout à l’idée d’un squelette ancien. Machinalement, il donna quelques coups de pinceau pour finir de faire apparaître d’autres ossements. Au niveau des premières vertèbres lombaires apparurent deux petites pierres brillantes, noires et vertes.

– Regarde ces deux petites pierres qui sont contre les vertèbres, là ! s’exclama Alexandre en les montrant du doigt. Je ne vois pas bien ce que c’est. Je vais en piquer une pour l’examiner d’un peu plus près.

Avant que Alexandre ne saisisse l’une des deux pierres noires, Laurence fit des photos avec son Nikon. Il ne prit pas celle, bien que plus grosse, qui jouxtait un des os vertébraux qu’ils avaient dégagés. Par contre, en saisissant la plus petite, il perçut une surface lisse du côté noir, et une face plus tranchante du côté vert pâle.

– Ça ressemble à deux fragments d’une pierre plus grosse et qu’on aurait cassée, dit Laurence.

Alexandre retourna la pierre noire et verte dans tous les sens sans dire un mot. Manifestement, elle ne faisait pas partie de la fourrure du tumulus. Sans doute s’était-elle trouvée à l’intérieur de l’individu dont ils avaient exhumé le squelette. Ces pierres, était-ce des calculs biliaires ? Des pierres d’une maladie rénale ? Il se plut à imaginer qu’elles étaient dans l’estomac de la victime au moment du crime. Il se dit, aussi, que c’était peut-être pour ces deux pierres qu’il avait été assassiné. Après avoir fourré la petite pierre dans un sachet plastique, il glissa celui-ci dans la poche extérieure de son sac à dos.

Alexandre dit à Laurence :

– Prends un maximum de photos de tous ces ossements. Fais-moi aussi des gros plans sur la pierre noire qui reste. Dès que tu as fini, on referme le bazar.

– Laurence fit la grimace. Tout ce boulot juste pour ce caillou ?

– Pourquoi refermer ? dit-elle. Imagine qu’on veuille venir vérifier certaines choses…

– Je ne le sens pas le pépère qui dort ici, répondit-il ! Je vais lui piquer un des petits os qui sont là. On ne sait jamais. Mais, en faisant ça, je prends un risque énorme…

– Pourquoi ? demanda Laurence.

– Imagine que ça ne soit pas des restes archéologiques ; que ce soit le cadavre décharné de la victime d’un règlement de comptes. Tu peux croire que ça va bientôt grouiller de flics dans le coin ! Et là, tu peux être sûre qu’il vont numéroter ses abatis…

– Ouais ! Je vois ce que tu veux dire, répondit Laurence.

Pendant qu’elle commençait à remettre soigneusement la terre et les pierres enlevées, Alexandre saisit ce qu’il pensait être un bout de la main du squelette. Il le glissa aussi dans un sachet en plastique. Lequel partit rejoindre la pierre au fond du sac à dos.

– Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre que des restes archéologiques ? demanda Laurence. Le résultat d’un crime sordide ? Faudrait être un vrai malade pour venir planquer un cadavre ici ! Et sacrément costaud, en plus, puisqu’il n’y a aucun chemin d’accès.

– Un peu tendu, Alexandre regarda autour de lui avant de répondre :

– Les os que nous avons trouvés n’ont pas l’air très vieux. D’après ce que j’ai lu quelque part, s’ils étaient anciens ils devraient être de couleur ivoire, avec une texture granuleuse. Ici, ce n’est pas le cas. Ils ne sont pas très frais, certes, puisqu’ils sont parfaitement décharnés. Mais ils ne sont pas très vieux non plus. Regarde sur la tête du fémur, il y a aussi des traces pas ordinaires…

En se penchant un peu, Laurence observa des entailles assez profondes qui marquaient le sommet de la tête fémorale. Au premier regard, elle mit ça sur le compte de dégradations liées à la décomposition.

Par précaution elle demanda :

– C’est quoi ces marques Alexandre ? Des traces d’anthropophagie ?

– Elles sont trop profondes et trop larges pour être des traces de dépeçage ! dit Alexandre. Je crois plutôt qu’elles sont la réponse à ton interrogation sur la carrure de l’assassin. Maintenant, je suis sûr qu’on a monté le cadavre ici… en pièces détachées !

Laurence eut un mouvement de recul.

Elle s’exclama :

– Hoooh ! T’es dégueulasse, Alexandre ! Pourquoi tu dis ça ?

– Regarde de près… là, sur la tête fémorale… on voit des traces qui font penser à des coups de dents de tronçonneuse !

Laurence s’était relevée brutalement, en faisant la grimace. Elle s’éloigna avec un haut-le-cœur, la main sur la bouche.

Lorsqu’elle eut un peu encaissé le coup, ils décidèrent de refermer le tumulus. Au fond, juste au contact des ossements, ils déposèrent les pierres ayant une belle teinte ocre. La terre – qui avait été mise spécialement de côté – servit à caler les galets de la fourrure. Enfin, les grosses pierres blanchies à l’air libre vinrent recouvrir la sépulture ainsi reconstituée. Avec quelques branches mortes posées en vrac par-dessus, ils parachevèrent le camouflage. Toutes les traces de leur passage effacées soigneusement, ils quittèrent les lieux. Un peu dépités, tout de même.

En bas, vers la chapelle aux fous, les chiens avaient recommencé à gueuler. Comme des furieux.

2

Toute cette affaire avait commencé un bon mois avant : c’est-à-dire en février 2016. La disparition brutale de Claire – qui allait devenir son épouse – avait beaucoup secoué Alexandre Bilder. Poussé par un vieux copain toubib, il était venu à La Motte pour marcher en montagne. Pour retrouver un peu de son équilibre. Sous bien des aspects, le petit village provençal collait bien à ce genre d’attentes.

Un jour, tôt le matin, il avait quitté la maison d’hôtes dans laquelle il résidait. Ciel parfaitement dégagé, absence de mistral, bon dénivelé. Ces paramètres laissaient augurer d’une belle randonnée. D’entrée de jeu la montée s’avéra ardue. Il posait chaque pied l’un devant l’autre en appuyant dessus avec force. Il ne réfléchissait pas en marchant, non, il réfléchissait pour marcher. La nuance est de taille. Là, on aurait dit qu’il tapait sur le sol pour le punir de quelque bêtise indicible. Il faisait des pas très courts. Il les accompagnait d’un balancement inverse des bras pour satisfaire à l’équilibre général. En le regardant monter, on sentait bien qu’une sourde colère l’animait. En fait, en tapant les pieds de cette manière, il avait le sentiment de faire tomber un peu de la colère qui l’encombrait. Il se débarrassait peu à peu de cette formidable violence qui était née après la mort accidentelle de Claire.

Était-ce pour cette raison qu’il n’avait pas eu le courage de reprendre ses cours à l’université ? Difficile à dire. Son vieux copain constata vite que ça ne tournait plus très rond dans sa tête. Un arrêt de travail de plusieurs semaines en fut la suite logique. Et, trop difficile à surveiller à domicile, il l’avait envoyé se faire pendre ailleurs. Le plus loin possible… à La Motte. De fait, la mort de Claire s’inscrivait dans un contexte tellement compliqué qu’il en était ressorti complètement lessivé. Autant physiquement que moralement. La prise d’anxiolytiques – des benzodiazépines, bien sûr – avait été une véritable catastrophe. Le traitement l’avait rendu très agressif, décalé. On sentait qu’il était prêt à retourner contre lui-même la violence qui l’animait. C’est donc dans ces circonstances qu’il avait décidé d’aller marcher en Drôme provençale. Dans les montagnes au pied desquelles il avait passé de nombreuses vacances. En refaisant, à marche forcée, les chemins qu’il arpentait avec son grand-père, il avait le sentiment que ses idées se remettaient lentement d’aplomb.

Retourner voir une vieille ferme abandonnée fut l’objectif de sa première journée de marche en montagne. Avec son aïeul, pendant une dizaine d’années, ils s’y étaient rendus régulièrement pour ramasser du gui. Grâce à eux, toute la famille se retrouvait au nouvel an sous le bouquet magique. Accroché à la suspension de la salle à manger, il la protégeait, croyait-il, jusqu’à l’année suivante.

Après un bon quart d’heure de sa marche à pas lents, Alexandre arriva à une basse venelle qui se détachait du chemin. Il s’y engagea sans hésitation. Toujours du même pas martial, il attaqua une plaque de grès en fort dévers qui le mena à une vieille muraille. Il ne connaissait pas l’espace situé derrière et voulait le découvrir. Le mur, constitué de pierres de grande taille, était différent des murs qui soutiennent des faïsses, différent aussi de ceux qui consolident les chemins muletiers. L’édifice qui se dressait devant lui ne semblait avoir aucun objectif agricole. Il faisait plutôt penser à un mur de protection. Malgré de nombreux passages sur ce sentier, Alexandre Bilder n’avait jamais pris le temps d’aller voir ce qui de cachait derrière.

En escaladant un éboulis de brèche, il put accéder à l’espace ainsi protégé. Là, il eut la grande surprise de découvrir un grand nombre de constructions. À vue de nez, la superficie utilisée était d’une cinquantaine d’hectares. Malgré la pente, des hommes y avaient élevé un nombre important d’ouvrages, tous en pierres sèches. N’y reconnaissant aucune forme vraiment spécifique, Alexandre les affubla du terme générique de « tumuli ». Très intrigué, il arpenta les lieux dans tous les sens pendant près de trois heures. Il compta et photographia plusieurs dizaines de ces ouvrages. Ce qui le frappa immédiatement, c’est que les tumuli partageaient une caractéristique essentielle : ils présentaient tous des assises construites en pierres plus ou moins plates, mais posées sur chant. Le reste était monté comme d’habitude, en pierres horizontales. Les constructions présentaient toutes sortes de formes : circulaires, semi-circulaires, ou rectangulaires. Etaient-ce les bases d’habitations anciennes ? Etaient-ce des murets délimitant des enclos pour bétail ? Des mini zones de culture ? L’enquête, pour Alexandre, promettait d’être passionnante. D’abord parce qu’il en avait besoin, mais aussi – et surtout – parce qu’il y avait là une énigme à résoudre. Le champ des possibles s’avérait immense. Et cela convenait parfaitement à l’état mental de Alexandre, qui ressentait la nécessité, pour sortir de son marasme, de s’investir dans des activités variées. C’est pour cela, sans doute, qu’il se mit à échafauder un tas d’hypothèses. Le seul problème était qu’il n’avait aucun élément pour dater ces constructions. Mais, au fond de lui, l’affaire était entendue : il avait bel et bien découvert un site protohistorique…

En fait, cette découverte tombait à pic. Depuis quelques semaines Alexandre avait de la peine à ralentir le petit vélo qui tournait dans sa tête. Pour lui mettre des bâtons dans les roues, au vélo, il avait essayé un tas de trucs. Au risque de se foutre par terre. Des voyages, des visites, des rencontres, des amours furtives… Mais rien ne ralentissait l’allure. Il ne voyait plus qu’une bonne crevaison – au propre et au figuré – pour arrêter le processus. Et là, miracle, une bonne marche en montagne associée à la découverte d’un site énigmatique avait bousculé la mécanique foireuse installée depuis la mort de son amour. Il ne serait plus victime, il ne serait plus spectateur de sa déchéance. Il redevenait acteur. Était-ce le fait d’avoir enfin tenu une vieille promesse, faite à lui-même, au sujet du vieux mur ? Était-ce le fait d’avoir un nouveau problème à résoudre ? Était-ce l’association des deux ? Toujours est-il que le vélo s’était tout à coup arrêté de tourner. Car ce dernier n’avait pas ralenti, il s’était arrêté net.

Il planta ses bâtons télescopiques, et posa à terre son sac à dos. Il avait besoin de boire, et de réfléchir. En dégustant lentement son eau, petite gorgée par petite gorgée, il remit en marche un cerveau qui n’en demandait pas plus. L’hypothèse initiale – un site archéologique blotti derrière une vieille enceinte – envahit ses pensées. Elle devenait un point de départ motivant. En apportant des premières réponses à ses questions, son processus de réflexion allait sans doute retrouver sa cohérence. C’était rassurant. Tout se passait comme si des questions incessantes sur les circonstances de la mort de Claire avaient fait dérailler la chaine de souvenirs qui tournait dans sa tête. Tout se passait comme si le fait de marcher en tapant des pieds sur le sol avait fini par la remettre en place. Surpris du changement, mais soulagé, il décida d’engager immédiatement des recherches pour comprendre les tenants et aboutissants d’un site aussi curieux. Et, pour lui, la première étape ne pouvait passer que par une étude minutieuse des cartes topographiques de la région. Pendant qu’il reprenait sa marche, Alexandre se dit qu’il serait sage de commencer par celles de la famille Cassini (ces personnages rigoureux qui s’étaient transmis de père en fils, la fièvre et les règles de la triangulation).

Le retour vers l’endroit où Alexandre avait garé sa voiture fut moins rapide que prévu. Son esprit, redevenu libre, était à nouveau sensible à tout ce qui l’entourait. Grâce aux odeurs de thym qu’il dégageait en bousculant les touffes au passage, il ralentit le rythme et regarda d’un autre œil ce qui se passait autour de lui. Il se mit à observer la flore odorante qui l’entourait. En même temps qu’il avait ralenti le pas, Alexandre se demandait si l’endroit avait déjà été référencé comme site archéologique. Puis il s’interrogea sur la façon dont les habitants du village percevaient la colline des Grandes Buissières. Il s’étonna enfin de la densité extraordinaire de la végétation, et de l’absence de tout sentier dans l’espace construit qu’il venait de quitter. Cela témoignait d’un tel désintérêt qu’il ressentit aussitôt le besoin d’en éclaircir le sens. Personne ne semblait s’interroger sur ces ouvrages en pierres s’étageant à flanc de colline. Outre les relevés des Cassini, que lui diraient les différentes cartes d’état-major. Qu’y avait-il sur le cadastre de Napoléon ? Toutes ces nouvelles questions remplacèrent celles qui empoisonnaient sa vie depuis la mort de Claire. Tout un tas de questions incohérentes qui, au fil des semaines, avaient dérangé sa tête.

Dès son retour à la maison d’hôtes il se mit en quête des procédures administratives nécessaires à la déclaration de sa découverte. Lorsqu’il eut trouvé, il rédigea un courrier à l’attention du préfet du département et un autre à l’attention du maire. Ces courriers disaient en substance :

Objet : déclaration de découverte fortuite

Monsieur le Préfet,

Vous trouverez, ci-jointe, une déclaration manuscrite de découverte d’un immobilier en pierres sèches qui fait penser à un habitat ancien. Cet ensemble ne semble pas avoir été répertorié. Il devrait intéresser le ministère de la culture en vue de l’organisation de fouilles archéologiques.

Les coordonnées géographiques sont les suivantes…

Veuillez croire, Monsieur le Préfet, à l’expression de mes meilleures salutations.

Alexandre fut déçu que cette “découverte fortuite” ne fasse pas sauter le préfet au plafond. En fait, il ne bougea pas un cil. Et c’est ce silence capillaire qui était le plus agaçant. Alors, pour que la préfecture se bouge un peu, au bout de deux semaines tout de même, il se sentit obligé de tenter quelque méchante relance. Sans se soucier des réactions qui n’allaient pas manquer, il demanda, par mail, s’il devait un tel mépris à l’absence d’enveloppe timbrée pour la réponse. L’effet fut immédiat. Sans cette demande ironique, il n’est pas sûr que le préposé au courrier se soit donné la peine de répondre. Alexandre imagina sans peine quel bond avait dû faire le fonctionnaire à la réception d’un tel message. Toujours est-il que les coordonnées de l’administration concernée lui parvinrent sur le champ.

Si les premiers contacts de Alexandre avec l’administration préfectorale furent laborieux, ce fut exactement pareil avec les autres. Lorsqu’il obtenait une réponse à un email – quand il y en avait une – celle-ci était brève, laconique, presque douloureuse. Les contacts téléphoniques étaient à peine plus productifs. De fait, il obtint plus d’informations en achetant le bouquin de Philippe Jockey qu’en interrogeant un conservateur patenté. Heureusement, en prenant le temps de chercher, il trouva la plupart des réponses à ses premières interrogations. Ce qui est sûr, c’est que Alexandre se forgea vite quelques certitudes sur le mode de fonctionnement des fonctionnaires de l’administration culturelle :