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La Mue imaginale

De
522 pages

Cela fait quelques milliers d'années que la nature a repris le pouvoir et que la Terre lui appartient. Quelques hommes sortent enfin de leur cocon protecteur et, parmi eux, un certain Drick, petit pion sur l'échiquier truqué. Confronté à un univers hostile et dystopique, face aux intrigues et manipulations, à la dictature des sentiments et à la connerie humaine, notre protagoniste va devoir surmonter ses handicaps pour découvrir sa propre nature, ses racines. Et ce ne sera pas Edile, son ex, qui va lui faciliter la tâche... Il en apprendra plus en quelques semaines qu'en de trop longues années d'isolement. Ce sera sa mue imaginale. Et puis une chose est sûre: l'Homme n'aura que ce qu'il mérite !


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-77595-5

 

© Edilivre, 2014

Alarme

Ce n’était pas la première fois que je me retrouvais seul, déprimé face à mon écran, et en ce jour où tout allait de travers, j’eus le pressentiment que les emmerdes allaient s’accumuler. Prêt à l’endurer, j’espérai secrètement que ces incidents n’engendreraient qu’une douleur passagère.

J’ai toujours préféré un gros malheur à une kyrielle de petits tracas journaliers. Je suis un chanceux et ne me suis donc pas habitué – comme Edile par exemple – à vivre chaque jour son lot de contrariétés qui auraient fini par ruiner mon moral au caractère résolument optimiste.

Certes, j’ai mes tuiles perso, mais je m’en suis jusqu’à présent toujours bien accommodé d’autant qu’elles me paraissent bien insignifiantes au vu des nombreux poissards que je croise régulièrement.

La vie est injuste, et dans ce contexte je me considère comme un bienheureux. D’où cette peur qui grandit alors en moi tandis que je sentais monter une pression incontrôlable. Je pris un anxiolytique pour calmer le jeu.

Il était toutefois trop tard pour que j’influe positivement sur une situation que j’avais laissée, un peu volontairement il faut l’avouer, pourrir par manque d’enthousiasme et beaucoup de désillusions.

Elles m’échappaient. La situation, mon amour.

Je ne sais laquelle des deux provoquait en moi la plus grande paralysie. Je crois que le fait de ne plus maîtriser le contexte l’emportait toutefois sur un constat à l’amiable dont les dégâts étaient toujours présents au terme de trois ans de conflits intimes aussi ridicules qu’inutiles.

J’en étais au point de refuser toute discussion, les qualifiant d’ailleurs de disputions tant elles débouchaient sempiternellement sur les mêmes conclusions stériles, et j’endossai donc sans scrupules le rôle du lâche.

En fait, je restai pétrifié à l’idée de perdre la main. Ma vue se troublait et je distinguai difficilement les merveilleux instants de bonheur vécus en compagnie d’Edile, celle qui à présent devenait la seule entrave à mon petit bonheur égoïste. Il subsistait quand même en moi encore une once de révolte, mais à peine évoquée elle s’évanouissait au vu des complications qu’engendrerait une telle réaction. J’étais découragé à l’avance d’avoir à affronter la TLP-69/007@69/390 qui devait me ramener chez moi en tant qu’abonné privilégié, et dont je n’avais pourtant jamais été friand.

Chaque téléportation me torturait littéralement. Tripes et boyaux s’en retournaient à l’avance, une migraine ophtalmique à la limite du soutenable me tançait pendant de trop longues minutes une fois sur place, et l’impression de mourir pendant la TLP – bien que l’on soit paraît-il inconscient – ne me quittait jamais.

J’en étais là de ces réflexions quand je l’aperçus au travers de la vitre, passant dans le couloir qui longeait mon bureau. À la cadence de ses pas, et d’après l’appui ferme sur les talons, je la sentis militairement prête à affronter un combat fatal. Je cessai mes activités d’espionnage culturel et levai la tête dans l’attente d’un regard, fût-il fugace. Elle allait passer sans m’accorder le moindre intérêt quand au dernier moment elle marqua une courte pause comme pour chercher des clefs qui ne serviraient à rien puisque la porte de son bureau était ouverte, fit la moue et porta sur moi ses yeux noisette pour me transmettre tout ce que pouvait contenir le concept du « Je t’aime, mais je n’y arrive plus ; tu ne peux pas comprendre ».

Je n’eus aucune réaction et n’eus pas longtemps à soutenir son regard puisqu’elle ouvrit la porte de son bureau qu’elle referma sans bruit, comme un doux adieu.

Je pense qu’elle y resta cloîtrée jusqu’à l’heure du déjeuner, et dut partir sur la pointe des pieds cette fois-ci, car alors que je m’apprêtai à frapper à la porte de son bureau pour lui proposer de déjeuner ensemble, la voix de son assistante, Layranne, une grande brune extérieurement baraquée comme un mec et intérieurement aussi fragile qu’une enfant, me surprit dans le couloir.

– Bonjour Drick, vous cherchez Edile ?

– Heu… Oui. Elle n’est pas là ?

– Non, elle est partie en fin de matinée. Une urgence. Et elle n’a pas dit quand elle reviendrait.

– Merci Layranne… lui répondis-je, frustré et un peu déçu.

– Vous mangez en face, au Straplum ?

– Bof…

– Alors, à tout à l’heure Drick.

Je faillis lui répondre « peut-être », mais j’avais assez d’emmerdes pour l’instant. Inutile d’en risquer d’autres, bien plus graves, avec la Haute Autorité des Enquêtes Culturelles.

Ma journée était pourrie à présent. Je n’aurai pas faim. J’irai au comptoir vider quelques bières d’algue, j’écouterai d’une oreille distraite tous les mensonges, philosophies de comptoir et crétineries du jour, mon esprit ne suivra aucune conversation ou bien les suivra toutes à la fois. Je serai un piètre compagnon, absent, désimpliqué.

Je le sentais à présent. Entre Edile et moi, c’était la fin.

Il ne nous restait plus qu’à trouver une porte de sortie honorable, et ce n’était certainement pas une TLP qui nous aiderait.

Edile ne reparut pas de l’après-midi. Personne ne s’en inquiéta, et fait plus surprenant, pas même la HAEC.

Je travaillai mécaniquement, l’esprit en errance, et ma rentabilité devait bien friser le zéro absolu. J’étais doublement angoissé à l’idée d’atteindre cette fin de journée, heure fatidique d’une pénible téléportation vers une destination autrefois tant désirée.

Fin de journée. Tous les ordinateurs de l’agence s’éteignirent automatiquement pour transférer leur contenu à l’Intelligence Centrale de la HAEC. Les lumières étant également programmées pour s’éteindre précisément vingt minutes après la sauvegarde, nous n’avions plus rien à faire dans le bâtiment. Toute heure supplémentaire était d’ailleurs sévèrement réprimée et les rares audacieux qui s’y étaient risqués – en l’occurrence pour une innocente partie de jambes en l’air – avaient reçu le soir même leur mail de licenciement.

C’est avec un moral de plomb que je me dirigeai vers le sas de téléportation. J’allai activer la borne TLP lorsque soudain retentit l’hallucinante alerte sonore !

En douze ans de service, je ne l’avais jamais entendue, et pour le coup ce fut le choc. Je ne crois pas être le seul dans ce cas, au vu des regards ahuris qui m’entouraient. Ce n’était pas une sirène assourdissante. Je dirais même qu’on ne l’entendait presque pas ; juste un sifflement. Mais elle nous crevait intérieurement les tympans, nous rendant quasi immobiles, figés sur place comme électrochoqués !

Le son de l’alarme se mit à faiblir jusqu’à devenir acouphène, et l’on entendit un message diffusé par d’invisibles haut-parleurs : « Edile est priée de rejoindre immédiatement son tube TLP. Fermeture de l’agence dans trente secondes ».

Le temps que je m’interroge sur la situation, l’alarme cessa aussi soudainement qu’elle survint. Nous retrouvâmes nos esprits et notre mobilité, et nous nous acheminâmes comme des zombies vers nos bornes respectives. À cet instant, je ne devais pas être le seul à m’inquiéter pour Edile, mais certainement pas pour les mêmes raisons.

Je n’ignorai pas qu’elle n’avait jamais vraiment souscrit au concept de l’HAEC et de ses méthodes parfois border line, aussi ne fus-je pas troublé par un éventuel licenciement. Ce qui fit germer en moi une boule au niveau du plexus solaire relevait tout simplement de la jalousie. Avais-je bien lu dans ses yeux, ou m’étais-je trompé et lui était-il alors arrivé un quelconque et fâcheux contretemps ?

Mon tube TLP se referma sur ces questions, et afin d’apaiser mes angoisses, je décidai de faire le vide dans ma tête, m’en remettant à la technologie.

La lumière se fit, un doux frisson parcourut mon échine, et je commençai à perdre peu à peu mon enveloppe charnelle.

J’étais parti pour un nouveau mal de tête carabiné, et tandis que je songeais déjà à cette soirée difficile qui s’annonçait en compagnie d’Edile que j’espérais toutefois rentrée à l’appartement, je perdis connaissance.

Contact

Lorsque j’ouvris les yeux dans mon sas récepteur, je sentis immédiatement que quelque chose ne tournait pas rond. J’avais deviné qu’Edile n’était pas là, mais c’était autre chose qui me préoccupait.

Un étrange sentiment d’inconfort.

Le halo TLP s’était évaporé sur une odeur que je ne reconnaissais pas. Une fragrance que j’aurais volontiers qualifiée de douce et agressive en même temps. Je fis un pas dans l’entrée, et inquiet je me retournai afin de vérifier que le code d’activation de la TLP qu’on verrouillait parfois par sécurité, n’était pas enclenché au cas où Edile, si elle n’était pas déjà là, pourrait rentrer.

Toutes les lampes s’étaient automatiquement allumées, mais je n’étais pas dans l’ambiance feutrée que nous avions réussi à créer au sein de notre nid douillet. L’écran hologramme diffusait un programme de sport cérébral. Deux équipes se livraient sans grande conviction un anémique combat de questions réponses, et le team « moins de 25 ans », bien que plus dynamique, était en fâcheuse posture face à un team « plus de 40 ans » qui compensait ses faibles réflexes par son expérience.

L’écran hologramme se mettait toujours automatiquement en marche sur la dernière chaîne présélectionnée, et je ne comprenais pas la présence de cette chaîne ludique, moi qui zappais dès que j’apercevais une bande de crétins s’évertuer à nous distraire pour nous rassembler autour d’un jeu. Si ma mémoire ne me faisait pas défaut, la veille je m’étais couché tard – Edile, épuisée, était déjà tapie sous la couette – et j’avais regardé un documentaire sur les tous derniers progrès technologiques de la TLP. Bien que cette dernière soit encore très perfectible et la cause de nombreux décès inexpliqués sur les tous premiers modèles, ils estimaient probable qu’une téléportation à deux, dite DTLP, puisse être possible d’ici une dizaine d’années. Son principal avantage résiderait dans l’accroissement de la distance parcourue. Des tests sur des humains déclarés volontaires s’étaient révélés paraît-il très concluants. Je me souviens avoir pensé qu’au prix d’un gros effort, je pourrais peut-être un jour proposer à Edile un lointain voyage vers des destinations que je lui avais toujours refusées, à cause de ma peur viscérale des transports, quels qu’ils soient.

Edile était-elle repassée à l’appartement entre temps ? Et pourquoi aurait-elle choisi cette chaîne qu’elle déteste autant que moi ?

– Edile, tu es là ? me mis-je à crier pour être entendu dans ces soixante quinze mètres carrés chèrement acquis au sein d’un ensemble très convoité situé au centre de la principale zone sécurisée, au sud de Lionard, la capitale de la Cité Fédérale.

Pas de réponse.

– Silence ! ordonnai-je à l’écran qui stoppa net le son.

Je pénétrai dans la cuisine ultramoderne que nous venions de faire réaliser par un des meilleurs architectes. Une cuisine qui comblait toutes nos envies gustatives, et savait transformer un simple sachet ou une capsule en un repas de fête. J’ouvris le meuble lave-vaisselle qui n’avait pas tourné et qui ne contenait rien de plus que ce que nous y avions laissé hier soir, soit deux grandes assiettes creuses desquelles se dégageaient encore les restes d’un fumet de fruits de mer à la sauce rouille, deux verres dans lesquels nous avions dégusté un excellent vin de corail, les couverts. Si Edile était revenue ici, elle n’y avait pas déjeuné.

J’ouvris le réfrigérateur, par acquit de conscience ou déformation professionnelle, qui ne contenait que d’habituels précieux sachets. A priori, rien d’étrange.

J’allai me diriger vers la buanderie lorsque l’écran hologramme m’interpela.

« Vous avez un appel prioritaire ».

L’affichage PIP m’indiqua qu’il s’agissait du secrétariat principal de la HAEC. J’eus une bouffée de chaleur et me raclai la gorge avant de prononcer mon acceptation.

J’avais eu affaire par deux fois au secrétariat principal de la HAEC – des assistantes qui désiraient soit des précisions sur un dossier en cours, soit au contraire m’en dessaisir au profit d’un service plus compétent – et ce n’étaient pas de bons souvenirs. La HAEC n’appelait généralement pas pour des félicitations. Il s’agissait sûrement de la qualité de mon travail exécuté cet après-midi. Comment leur expliquer ? Je ne pouvais tout de même pas leur dire que troublé par l’absence d’Edile, j’avais négligé la mission qui m’avait été confiée… Bah, peut-être que de plates excuses et la promesse d’une activité décuplée les satisferaient. Je ne voyais pas ce qu’ils auraient d’autre à me reprocher. Un peu rassuré, mais tout de même inquiet, la voix presque stabilisée dans les graves, je me plaçai devant la webcam et j’ordonnai la prise en ligne à l’écran hologramme.

Une austère quinquagénaire au sourire lyophilisé m’accueillit.

– Mr Drick, bonjour. Êtes-vous seul et disponible pour une conversation avec Mr Zeerg ?

J’avalai ma salive de travers. Mr Zeerg est le numéro trois de la HAEC, et rares sont ceux qui sont sortis indemnes d’un entretien avec lui. Pas bon signe tout ça !

– Naturellement mademoiselle.

– Madame !!… Je vous le passe. Veuillez patienter.

Bon, ça commençait mal. Comment pouvais-je savoir que cette vieille peau n’était pas célibataire ? Si je l’avais mise de mauvaise humeur, comment allait-elle transmettre ce contact à Mr Zeerg ? Je patientai en essayant de ne penser à rien afin d’être opérationnel lorsqu’il apparaîtrait à l’écran. D’un certain côté, j’étais curieux de découvrir ce haut personnage dont on m’avait souvent parlé, en mal il faut bien le dire. Et c’est bien sûr juste au moment où je me grattai le nez qu’il apparut.

En une fraction de seconde, je sus que cet homme me plaisait. Tout en lui physiquement n’était qu’aux frontières de la laideur, et ses rapports avec les femmes n’avaient pas dû être faciles. Par contre, cela avait dû lui servir pour impressionner ses homologues masculins. Je décelai une âme honnête, un fort esprit de justice, une volonté d’équité professionnelle. Je crois que c’est dans son regard que je ressentis le plus profondément cette sensation qui me rassura un peu. Je fus convaincu également, à la vue de certaines rides significatives, que cet homme savait autant être sévère qu’éclater de rire, quand ses obligations lui en laissaient le temps. Ce qui devait toutefois relever de l’exceptionnel.

– Bonjour Mr Drick… Allez-vous bien ?

J’optai pour une certaine franchise.

– Très bien, je vous remercie, Mr Zeerg… hormis quelques petits soucis personnels, mais rien de significatif.

Je regrettai immédiatement ces derniers mots qui pouvaient fort bien me revenir en pleine gueule, accompagné d’une charge en règle en référence à mes prestations de ce jour.

Curieusement, ou heureusement, il n’en fit pas usage.

– Monsieur Drick, cela fait douze ans que vous faites partie de la maison… Sauriez-vous vous situer en terme de seuil de compétence ?

Ça y est, me dis-je, ma baisse de régime et ma négligence d’aujourd’hui vont me coûter cher ! J’optai à nouveau pour la franchise, mais cette fois-ci avec un zeste de confiance en moi à la méthode coué.

– Monsieur Zeerg, en douze ans de collaboration dans vos services, j’ai, il me semble, satisfait à toutes les exigences du concept de la HAEC, et je crois qu’en moyenne qualitative comme quantitative, mon seuil de compétence devrait se situer aux alentours de…

– Ce n’est pas ce que je vous demande. Regardez-vous différemment.

Bon sang, mais qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Faisait-il allusion à ma vie privée, à mes ambitions professionnelles ? Parler de ma vie privée c’était risquer à nouveau le hors sujet, et des ambitions professionnelles, je n’en avais point. Mais ça, je ne pouvais pas lui dire. Lui avouer que j’étais très heureux de ma petite condition d’enquêteur aux responsabilités limitées, c’était avouer qu’il pouvait mettre à ma place un confrère aux dents longues qui aurait vite fait de faire oublier toute l’indispensable présence que j’avais eu tant de mal à imposer au sein de l’agence.

Cette fois-ci je décidai de mentir, tout en restant flou sur la nature de mes propos, espérant que cette ambiguïté nous permettrait de changer de sujet.

– J’aimerais apprendre encore, me diversifier, découvrir d’autres champs d’investigation… je suis curieux de nature.

– Vous trouvez votre job trop répétitif ?

Il se pencha en arrière, un léger sourire aux lèvres, et attendit ma réponse en me fixant droit dans les yeux.

Je ne détournai pas le regard, ce qui aurait été interprété comme une preuve de faiblesse, mais je commençai à ne plus savoir quoi faire de mes mains.

– Non. Mais j’en ai une telle maîtrise que je ne suis pas à l’abri d’une erreur d’inattention. Je crois surtout que les technologies et les méthodes ayant nettement progressé, il serait bon que j’aille me confronter à de nouveaux challenges.

Voilà c’était lancé, j’avais fait acte de contrition et j’attendais à présent le coup de bâton, ou le sermon salvateur.

– On a un problème, Drick…

Je devais être sur la sellette et mon poste était en jeu. Ce qui me rassurait, c’est qu’il avait omis de prononcer « Monsieur ». Je tentai le tout pour le tout, faisant semblant d’ignorer ma médiocrité du jour.

– Pourrais-je vous être utile dans le règlement de ce problème, Mr Zeerg ?

– Je pense que oui. Nous allons parler un peu de vous au sens strictement privé, voulez-vous ?

J’étais flatté d’avoir ce type d’entretien avec un si haut responsable de la HAEC. Ce ne devait pas être le genre de la maison de s’attarder sur la personnalité des employés, mais la tournure de l’entretien ne me disait rien qui vaille non plus. Parler de moi c’était parler aussi d’Edile, et donc de mes problèmes, de ma rentabilité au travail, et la boucle était bouclée. D’un autre côté, s’il avait vraiment voulu me saquer, il n’avait pas besoin de prendre des gants. J’attendis la prochaine question avec le même stress qu’un jeune diplômé à son premier entretien d’embauche.

– Monsieur Drick…

Aïe ! Il avait repris le « Monsieur », ce qui pouvait signifier une question éliminatoire.

– Monsieur Drick, combien d’enquêtes menez-vous de front en ce moment ?

– Cent trente sept exactement, Mr Zeerg.

– Y en a-t-il de plus particulières que d’autres, plus préoccupantes ?

– Oui, j’en vois une demi-douzaine sur lesquelles je n’arrive pas encore à me prononcer. Ces personnes ne sont pas… Encore coupables… Enfin du moins, je manque de preuves.

– Pensez-vous être le seul à pouvoir résoudre ces quelques énigmes ?

La question piège ! Si je disais oui, c’était de la pure prétention, et si je disais non je sautai. Je dus mettre trop de temps à répondre, car c’est lui qui reprit la parole, me prenant à contre-pied.

– Mr Drick, êtes-vous heureux et comblé dans votre vie privée ?

Je n’avais plus le temps de réfléchir et il fallait que je cesse de passer pour un mou du bulbe, aussi lui répondis-je du tac au tac.

– Il y a des hauts et des bas… Comme pour beaucoup de couples, je crois savoir.

Il joignit ses mains devant sa bouche en signe de grande réflexion, ferma les yeux un court instant. Je le vis remplir d’air ses poumons et expirer lentement plusieurs fois. Ce qu’il avait à me dire allait être capital. Je respectai son silence et en profitai pour détailler les objets qui ponctuaient les étagères en arrière-plan. Des diplômes dont je ne pouvais lire les mentions. Certainement des décorations suite à des enquêtes menées avec succès, et des autorisations fédérales pour impressionner les visiteurs. Je distinguai un cadre photo où il était en compagnie des siens. Une femme blonde, bien trop jeune et trop belle à mon sens pour lui. Deux beaux garçons d’environ sept ans et dix ans, et un animal empaillé de nature indéfinissable. Il y avait aussi un mini tube TLP, et au coin de son bureau l’objet qui retint alors toute mon attention, un double tube TLP. Il ressemblait à s’y méprendre à un tube classique, à une seule différence près, la taille. On avait l’impression que les deux utilisateurs devaient se serrer pour prendre place à l’intérieur de cet habitacle verre bleu teinté, mais à y regarder de plus près les deux tubes semblaient se réunir, fondant entre eux une partie de leur sphère. J’en déduisis que le volume d’un tube DTLP n’était pas strictement équivalent à deux fois celui d’une TLP, et fait principal, qu’il n’y avait pas de paroi de séparation.

Mr Seerg me surprit dans mes réflexions.

– Vous allez désigner un collaborateur qui reprendra l’ensemble de vos enquêtes, et vous n’omettrez pas d’insister sur les dossiers sensibles.

– Bien… encaissai-je sans broncher.

Volontairement je ne prononçai pas « monsieur » pour ne pas montrer trop d’obséquiosité, et avant que j’aie pu analyser le sens de cet ordre et reprendre mon souffle, il marqua le second point décisif.

– Je vois que votre regard s’est arrêté sur cet objet… Vous en avez certainement déjà entendu parler ? !

– Comme tout le monde… Enfin, comme tous ceux de l’agence… Mais on s’accorde à dire qu’il ne s’agit que d’un prototype, la DTLP n’ayant pas encore d’autorisation et d’homologation universelle.

– Vous savez toutefois que les tests sur des volontaires se sont révélés très encourageants, pour ne pas dire extrêmement positifs ?

– Oui monsieur. Cependant, tous les dossiers d’enquêtes qui me sont passés entre les mains et qui traitaient de ce sujet n’ont pas été très diserts sur ce point, du moins pas aussi encourageants.

– Tant mieux, tant mieux…

Il y eut un grand blanc pendant lequel je n’osai plus regarder ce double tube, objet de tous les fantasmes. Les mains à présent croisées sur mon ventre noué, j’étais à présent dévoré de curiosité et j’attendais fébrilement la suite. J’allai peut-être devenir un ex HAEC, mais j’allai peut-être aussi bénéficier d’une info d’exception.

– Drick, j’ai une mission à vous confier.

Je ponctuai d’un hochement de tête positif.

– On ne vous a pas retenu pour vos qualités professionnelles…

Je transformai, ou du moins le tentai-je, mon visage en un mix de déception et d’intérêt. Je savais à présent que j’avais perdu mon job pour un autre. Était-ce une punition, un placard, un exutoire, une promotion, voire un tracé parallèle ?

– Drick, ce double tube est en réalité opérationnel depuis deux mois. Nous l’avons utilisé pour des missions qui ont toutes été, sans exception, des succès de laboratoire… Jusqu’à aujourd’hui.

Il me fixa droit dans les yeux comme s’il attendait que ce soit moi qui devine la suite. Je cherchai mentalement dans tous mes dossiers si l’un d’entre eux pouvait avoir un rapport plus ou moins lointain avec le sujet, mais aucun ne mentionnait le terme de double tube ou DTLP. Il y avait bien le cas de ces pillards qui avaient pu pénétrer dans les archives de la Fédération, dérober une centaine de fichiers documentaires, et tous s’échapper sans qu’on puisse élucider le mystère. Mais à part ça, rien de significatif.

– Je vais vous confier un dossier sur lequel je voudrais vous voir aboutir positivement, et rapidement. L’enjeu est capital pour l’HAEC, vital pour la sécurité de la Fédération. Il ne s’agit pas, cette fois-ci, de mollir face à une situation qui vous désoriente !

Je pris la remarque comme un coup de poing au ventre, bien que je m’y attende. Je risquai de payer très cher cette faiblesse de l’après-midi.

– Réussissez, et vous n’aurez pas à le regretter. Sachez que vous n’aurez de compte à rendre qu’à moi-même. Personne d’autre ne doit être informé… Vous m’avez bien compris ?

– Oui monsieur.

– Autre chose… Il s’agit d’une mission, disons… particulière, en ce sens où le résultat doit être… Définitif !

– Définitif ?

– Hum… Drick, l’enquête que vous allez mener aux confins de la TLP a pour objectif de retrouver une personne que nous voulons récupérer à tout prix, qui ne doit pas nous échapper… Et en aucun cas tomber dans d’autres mains ! En d’autres termes, si cela devait malheureusement se produire, vous devriez l’effacer… En programmant une destination TLP non référencée ou en créant une destination cimetière.

Je pris conscience qu’il s’agissait de ma première mission sur le terrain, et qu’il allait peut-être me falloir bannir un être humain en territoire inconnu, lui ôter tout espoir de retour. Je me sentais grisé par cet aspect « mission spéciale », mais cela me glaçait également le sang.

– Heu… Mr Zeerg, s’il vous plaît…

– Je vous écoute.

– Pourquoi moi ? Qu’est-ce qui vous laisse penser que je suis apte à remplir cette mission ?

Il éclata d’un rire dont je ne pouvais soupçonner l’existence chez une personne au visage si ingrat. Il découvrit de belles dents blanches qui tranchaient sur cette peau de lézard et ses yeux s’humidifièrent du plaisir de la réponse qu’il me réservait. Il pointa un doigt vers moi, lequel avec la perspective de la webcam devint si énorme qu’il en devint impressionnant de proximité.

– Vos qualités relationnelles, et votre situation personnelle. Mais vous ne serez pas seul. Je vous ai adjoint un équipier dont les qualités ne sont plus à démontrer… Vous verrez tout cela dans le dossier que je vous transmets à l’instant.

Un bip sonore accompagné d’une animation widget venait d’apparaitre sur l’écran hologramme, me signalant qu’effectivement il venait d’arriver en mode sécurisé.

– Votre équipier, technicien combattant certifié TLP, sera là pour vous soutenir et vous assister en cas de besoin. Son rôle se limite à l’assistance, excepté quelques initiatives pour lesquelles il a été formé et que vous aurez tout le loisir de découvrir… et d’apprécier !… Bien, je dois vous laisser à présent.

– C’est entendu, remerciai-je humblement, satisfait d’avoir échappé au pire.

J’allai commander l’ordre à l’écran d’ouvrir ce fameux dossier lorsque Zeerg me coupa dans mon élan.

– Ah oui, j’allais oublier…

Il se mit à farfouiller dans ses notes et en sortit une fiche signalétique que je ne pus voir, l’impression étant uniquement recto.

– Edile. C’est le nom de la personne que vous devez retrouver à tout prix ! me balança-t-il avec une évidente pointe de sadisme.

Sur ce, la connexion fut interrompue.

Vide affectif

Je dus rester au moins dix bonnes minutes assis par terre en tailleur, à fixer l’écran qui s’était repositionné sur le jeu des questions réponses. Heureusement, le son était resté coupé. Mais mon souffle aussi.

Bien que la tentation fût grande, je n’ouvris pas de suite le dossier de Zeerg. Je me relevai péniblement – toujours ces saloperies de genoux qui me faisaient mal – et j’effectuai un travelling visuel de cet environnement qui ne m’était toujours pas familier.

Bon sang, mais qu’est-ce qui m’arrivait ? Quelle était cette odeur entêtante, et d’où venait-elle ? Un parfum d’homme, une nouvelle trouvaille odorante d’Edile ? Je fermai les yeux afin de me concentrer sur mon sens olfactif et me dirigeai à tâtons vers la source de tous ces maux : le pot de fleurs artificielles. Je me penchai pour les sentir et je découvris qu’Edile les avait parfumées… serait-ce un message de sa part pour me couvrir de remords ?

Il me vint à l’idée qu’elle était peut-être venue entre midi et deux pour récupérer toutes ses affaires. Je fonçai dans la chambre pour vérifier les doutes qui m’assaillaient, ouvris fiévreusement les tiroirs des tables de chevet ainsi que les placards. Toutes ses affaires étaient bien là.

« Je verrai ça plus tard », me dis-je en me dirigeant vers le salon, lorsqu’un objet bizarre attira mon attention… un étui fourreau discrètement posé derrière la lampe de chevet, caché par la lumière éblouissante. Je le mis machinalement dans la poche latérale de mon pantalon et continuai mes fouilles en direction de la salle de bains où bien évidemment je fis les mêmes conclusions.

J’étais seul.

L’appartement était tel que je l’avais quitté ce matin, mais il était curieusement dépouillé de toute présence d’Edile, comme si elle l’avait vidé de sa substance.

Je passai encore deux bonnes heures à remuer tout ce qui pouvait l’être, dans le but de trouver une explication rationnelle à ce remue-méninge, mais l’enquêteur que je suis ne trouva ni indice ni conclusion satisfaisante.

J’allai devenir fou à tourner en rond dans ce micro univers où je me sentais comme étranger, et il me fallait donc rester calme, zen. Je débouchai une bouteille de bière d’algues et en bus une grande gorgée à même le goulot. Il était déjà tard et je n’avais pas encore ouvert le dossier Zeerg, mais je n’en avais pas envie. Edile me manquait et plus rien n’avait d’importance.

J’avais faim aussi, et je ne voulais pas affronter une quelconque réalité le ventre vide.

Je commandai « informations » à l’écran hologramme, « son spacial, volume 12 », et pris un sachet d’étrilles aux étoiles de mer dans le frigo. Je choisis une cuisson lente afin d’en préserver le goût, sachant qu’en cinq minutes je pouvais certainement glaner quelques renseignements à droite à gauche.

Mon téléphone à commande vocale se mit en connexion avec mon ami Félyg. Les cinq sonneries passées j’entendis sa voix synthétique me proposant de laisser un message ou d’envoyer un mail, et je pétai les plombs.

– Félyg, merde, réponds c’est moi, Drick ! J’ai besoin de toi, il m’arrive un truc dingue… Décroche, bordel !

Les secondes s’égrenaient en vain au risque d’atteindre le seuil critique du répondeur téléphonique, quand cet antique moyen de communication eut pitié de moi.

– Drick, c’est toi ?

– Non, c’est mon clone, ducon.

– Oulaa… Ça va pas toi. Qu’est-ce qui t’arrive, mon super enquêteur ?

Je me souvins juste à temps qu’effectivement en tant qu’enquêteur de la HAEC j’étais sous écoute et contrôle constant – sans accord préalable pas de contrat – et je me repris in extremis.

– Félyg, tu te rappelles les films que tu m’as prêtés dernièrement, eh bien je me disais que je pourrais te les rendre maintenant, et t’en prêter quelques-uns à moi qui sont supers… Ça te dit ?

Je visualisai parfaitement la tête d’ahuri de Félyg, à qui je n’avais jamais emprunté le moindre film, et j’espérai qu’il comprendrait ainsi mon message. Comme il ne répondait pas, j’en déduisis qu’il me laissait la main et j’enchaînai.

– Bon, écoute, je vais vraisemblablement partir d’ici peu et pour longtemps. Ça m’ennuierait donc que le grand amateur de films que tu es, soit en manque… Tu comprends ?

– Ouais.

Il avait tout pigé et il était en train de réfléchir.

– Écoute, je peux pas bouger. Je me suis fait un tour de rein qui me cloue au canapé. La seule chose que je sache faire depuis deux jours, c’est zapper ! Tu ne crois pas qu’on serait aussi bien chez moi ?

Il avait raison. Ici tout était truffé de récepteurs espions en tous genres, tandis que chez Félyg ils avaient dû investir un minimum, voire rien, nos relations étant assez sporadiques. De plus, Félyg était récolteur ; aucun rapport sensible avec ma fonction d’enquêteur à la respectueuse « Haute Autorité des Enquêtes Culturelles ».

Félyg n’ignorait pas ma hantise des transports en commun et je tentai de me convaincre de prendre le tapis-tunnel, l’unique et seul moyen de transport valide en ce bas monde.

Félyg dut sentir mon hésitation et me provoqua.

– Si tu veux, la semaine prochaine je suis sur Lionard, on peut se faire une bouffe et en parler ?

– Non, non, j’arrive ! Je serai chez toi d’ici une demi-heure environ.

Confidences

J’enlevai mon costume HAEC au profit de vêtements plus populaires et discrets, pris ma carte d’abonnement « TT » et mon courage à deux mains pour affronter mon agoraphobie.

J’ouvris la porte de l’ascenseur de mon appartement, y pénétrai et commandai la descente aux enfers. En quelques secondes j’étais à moins mille six cents mètres, et la porte s’ouvrit sur le flot ininterrompu d’une foule bigarrée qui entrait et sortait avec une aisance déconcertante de l’échangeur de tapis roulants qui s’entrecroisaient.

Je passai le portail détecteur, lui déclamai ma destination, et il m’éjecta une oreillette de transport. Il ne me restait plus qu’à me diriger vers le premier tapis et suivre les indications qu’il me glisserait à l’oreille au fur et à mesure de mon parcours.

Tous les gens faisaient grise mine et ce ne sont pas les quelques projecteurs hologrammes diffusant publicités et annonces de rencontres qui égayaient leur misérable condition humaine.

Certains, bravant l’interdiction de marcher sur les tapis roulants, trottinaient discrètement afin de grignoter ridiculement quelques places. D’autres, les enfants et surtout les personnes âgées, se tenaient par les mains pour se stabiliser ou se rassurer.

Je dus changer cinq fois de tapis roulant avant d’atteindre ma destination. Je passai le portail détecteur auquel je remis mon oreillette pour la désinfection, et me rendis au pied de l’immeuble de Félyg où j’appelai l’ascenseur.

Une fois à l’intérieur, je déclinai mon identité ainsi que le nom de mon destinataire. Félyg devait m’attendre, car l’ascenseur arriva presque immédiatement. Un dernier effort pour supporter la claustrophobie de l’étroite cabine, et c’est avec un grand soulagement que je vis la porte s’ouvrir sur un Félyg aux yeux bleus rayonnants de joie à l’idée de passer un bon moment ensemble. Il n’avait pas changé et portait toujours aussi bien ses cent soixante dix kilos fièrement plantés sur un mètre quatre vingt quinze de barbaque prête à foncer sur tout ce qui lui barrerait la route… route que malheureusement il n’empruntait plus, quasi incapable de se mouvoir dans ce monde qui nous cernait d’un peu trop près.

Je ne cachai pas ma joie non plus et nous nous étreignîmes comme le font deux amis de longue date.

– Allez mon vieux, entre et assieds-toi, je nous ai préparé du poulpe, quelques crevettes bleues et deux bonnes bières de corail dont tu me diras des nouvelles !

Avachis dans de larges fauteuils défoncés au milieu d’un capharnaüm indescriptible, nous grignotâmes et bûmes sans rien dire, n’osant rompre le silence d’or de ces retrouvailles. Sans s’en douter, Félyg lança la conversation sur le terrain qui m’amenait ici.

– Alors, comment va Edile ?

– Justement, c’est pour ça que je t’ai appelé. Dis-moi, est-ce qu’on peut parler en toute intimité ? lui demandai-je en lorgnant ostensiblement autour de moi.

Félyg se leva et mit en marche une musique de fond – le chant des baleines – pour couvrir suffisamment nos paroles et les rendre parfaitement inaudibles ou indécryptables d’un hypothétique micro.

– Et bien voilà, Edile et moi ça va pas fort depuis quelques mois. Rien de grave quand on y regarde bien, mais ça ne fonctionne plus. Nos rapports ne se sont pas franchement dégradés, mais une certaine distance philosophique et charnelle s’est instaurée entre nous.

– C’est l’usure classique, la routine. Ça arrive à tous les couples, tu sais mon vieux !

– Ouais, mais là, on ne trouve pas la solution. Pire, j’ai l’impression qu’on s’éloigne de plus en plus chaque jour l’un de l’autre… Et justement, en parlant de distance, aujourd’hui on vient de franchir un cap !

– Je t’écoute.

Il se leva, commanda un déroulé d’imageries aléatoires à son écran hologramme – un matériel très haut de gamme que mon salaire de petit enquêteur ne me permettait pas d’acquérir – ressortit deux bières du frigo et s’installa en face de moi, bien calé au fond de son fauteuil ergonomique, très attentif à ce qui allait suivre.

– Edile est partie aujourd’hui, lâchai-je.

– Partie ! ?

– Enfin… Partie, ou disparue. Je n’en sais rien. Je ne sais plus. Elle a quitté son bureau aujourd’hui dans la matinée et elle n’est jamais reparue, ni à l’agence ni à l’appart.

– Et la HAEC…

– Eh bien, je suppose qu’ils la recherchent activement, et s’ils la trouvent, ça risque d’être cher pour elle. Je ne sais pas si j’ai envie qu’ils la retrouvent… D’un côté au moins je saurai où elle est, mais d’un autre côté elle risque à coup sûr le blâme, le licenciement, voire une peine à l’ONTP compte tenu de la teneur top secret de notre job.

– Elle est peut-être chez une amie ?

J’appréciai la délicatesse de Félyg qui n’avait pas parlé d’ami.

– J’y ai pensé, mais je n’ai pas osé appeler, ça fait con. Tu me vois téléphoner pour demander si Edile ne serait pas là par hasard parce que je la cherche partout, qu’elle a quitté son boulot et tout et tout ? Non, et puis je suis sûr que la HAEC y a déjà pensé et j’en aurai été averti.

– Pas sûr, tu sais, ce sont de grands cachottiers.

– Eh bien justement Félyg, tu ne devineras jamais qui j’ai eu en visioconférence il n’y a pas une heure !

– La HAEC ?

– Ouais, et pas n’importe qui… Zeerg.

– Zeerg… Connais pas. C’est un...