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La Nouvelle Phèdre et le directeur de l'Odéon

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54 pages

L’homme devient intéressant aussitôt qu’il est sous l’impression ou de la joie, ou de la douleur.

La joie est ouverte, insouciante et superficielle ; la douleur est sombre, terrible, et quelquefois sublime. L’une est un sentiment facile, expansif, et apportant à l’homme un heureux oubli de lui-même ; l’autre nous ramène au dedans de notre âme, et nous y fait lire comme l’empreinte d’un trait fatal et mystérieux. Celle-ci porte l’esprit aux grands sentiments, celle-là nous invite aux pensées légères.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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A. Pagès

La Nouvelle Phèdre et le directeur de l'Odéon

I

L’homme devient intéressant aussitôt qu’il est sous l’impression ou de la joie, ou de la douleur.

La joie est ouverte, insouciante et superficielle ; la douleur est sombre, terrible, et quelquefois sublime. L’une est un sentiment facile, expansif, et apportant à l’homme un heureux oubli de lui-même ; l’autre nous ramène au dedans de notre âme, et nous y fait lire comme l’empreinte d’un trait fatal et mystérieux. Celle-ci porte l’esprit aux grands sentiments, celle-là nous invite aux pensées légères. La joie sert de matière au spectacle comique ; la douleur est le fondement de la tragédie.

Soit un père qui, après un jour d’absence, revient s’asseoir au milieu de ses enfants. Ceux-ci ont déjà atteint cet âge où l’on commence à comprendre la joie et la douleur d’autrui. Si notre bon père leur raconte dans tous ses détails une aventure plaisante ou grotesque dont il a été le témoin, il voit aussitôt leur plaisir se manifester avec une ardeur plus ou moins bruyante. En excitant leur gaieté, il ne prétend pas corriger leurs moeurs ; mais il leur est agréable, il les amuse, il les divertit, il les rend heureux ; et il jouit de leur bonheur. Si, au contraire, changeant de ton et de visage, il leur raconte le malheur d’un fils qui, ayant donné le coup mortel à sa propre mère, n’ose plus regarder ni la terre ni le ciel, ne peut supporter l’idée de son crime, et se fait sauter la tête de désespoir, nos jeunes auditeurs, émus par une telle catastrophe, deviennent tristes et recueillis. Donnant des larmes à la mère infortunée, ils décèlent la bonté et la tendresse de leur âme. Dans le forfait du coupable ils puisent l’horreur du crime, et dans son désespoir de nouveaux motifs pour obéir à la voix de la nature et de la vertu. Ces deux manières si opposées d’amuser et d’instruire, employées par un père au sein du foyer domestique, peuvent nous montrer et l’origine et les avantages, l’une de la comédie, et l’autre de la tragédie.

Si un simple récit suffit pour nous attacher à une action singulière, quel effet n’en produirait pas la représentation ? Cette idée, jointe au penchant d’imitation, a donné naissance aux jeux et aux divertissements scéniques.

Toutes les passions où l’on peut s’abandonner sans risque de la vie ou de l’honneur forment le vrai domaine de la comédie. Il lui faut de petites misères. Elle s’arrête là où le péril de la situation entraîne l’homme à faire usage de toute son énergie. Il me semble que la comédie sortirait de sa voie naturelle, si au privilége d’amuser et d’être agréable elle joignait celui de corriger les mœurs. Pour que je devienne meilleur, pour me forcer à réagir sur moi-même, il vous faut un sérieux assez longtemps soutenu, ce qui n’est plus la comédie. Ai-je besoin d’ajouter que je ne vois aucun rapport entre faire rire et rendre vertueux. Mais loin que la comédie puisse s’arroger la mission de corriger les mœurs, elle a montré au contraire une tendance perpétuelle à porter atteinte à leur pureté. Voilà pourquoi dans tous les temps le magistrat s’est armé de la sévérité des lois pour retenir les jeux comiques dans les limites d’un spirituel amusement, et réprimer les écarts d’une joie licencieuse, ou d’une plaisanterie effrontée.

La comédie, vivant de raillerie, ne pouvait guère prendre des rois pour ses personnages. Le péril répondait de la discrétion. Respecter plus fort que soi a toujours formé la principale maxime des railleurs. Le poëte comique s’est donc rabattu sur les classes moyennes ou inférieures de la société ! Plût à Dieu qu’on eût osé mettre des rois dans la comédie ! on les aurait moins prodigués dans la tragédie, et l’effet eût été moins funeste et au prestige de la royauté, et au développement du génie tragique !

Autrefois, en l’honneur des dieux, on fit des odes qui se chantaient sur un théâtre. C’était donc en quelque sorte des pièces de théâtre. On les appela tragédies du nom de l’animal impur qui était sacrifié dans les cérémonies de Bacchus. Ces odes se firent peu à peu en forme de dialogue. Ce furent ensuite des scènes, puis des actes qui, en croissant, allèrent jusqu’au nombre de cinq. Mais déjà ces nouveaux ouvrages n’avaient rien de commun avec le bouc mythologique ; et si le nom de tragédie leur resta, ce fut par une de ces habitudes invétérées dont on trouve plusieurs exemples dans les annales de l’esprit humain. Ainsi, notre calendrier conserve encore le nom de janvier, quoique la dévotion à Janus soit éteinte depuis plus de vingt siècles.

Le nom de tragédie a pris dans notre langue des racines si profondes qu’il ne serait ni avantageux ni même possible de le changer. Qu’une catastrophe sanglante jette dans telle province ou dans telle ville une subite consternation, n’est-elle pas annoncée sous le nom de tragédie ? Aussi longtemps que dans le langage ordinaire on pourra dire une histoire tragique, un tragique événement ; aussi longtemps le nom de tragédie restera pour désigner l’expression la plus noble et la plus puissante de l’art dramatique.

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à notre siècle, le nom de tragédie a été donné à toute pièce de théâtre ayant pour but d’émouvoir, d’attendrir et d’étonner le spectateur. Nous verrons dans ia suite de nos observations par quelles causes le nom de drame a été détourné de son sens primitif, et de nos jours est parvenu enfin à marquer un genre qui, tout considéré, n’est autre chose que la tragédie du gros peuple.