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La Perle creuse

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288 pages

La mer et le ciel étaient en fête ce matin-là aux alentours de Ceylan. La mer jouait doucement avec les rochers du rivage, contre lesquels sautillaient ses petites vagues frangées d’écume ; le ciel, d’un bleu intense que relevaient quelques nuages tout blancs, avait l’air de sourire à la mer. Il ne manquait au détroit de Manaar qu’un des trois mille poëtes qui encombrent la baie de Naples.

Or, par cette matinée de joie et de lumière, un pauvre être, mortellement atteint, agonisait sous les flots sereins, le long des rochers impassibles.

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Émile Renaut

La Perle creuse

À MONSIEUR

 

AIMÉ SEILLIÈRES

LA PERLE CREUSE

I

La mer et le ciel étaient en fête ce matin-là aux alentours de Ceylan. La mer jouait doucement avec les rochers du rivage, contre lesquels sautillaient ses petites vagues frangées d’écume ; le ciel, d’un bleu intense que relevaient quelques nuages tout blancs, avait l’air de sourire à la mer. Il ne manquait au détroit de Manaar qu’un des trois mille poëtes qui encombrent la baie de Naples.

Or, par cette matinée de joie et de lumière, un pauvre être, mortellement atteint, agonisait sous les flots sereins, le long des rochers impassibles. Ce n’était qu’un mollusque, une huître, s’il faut le dire, mais une huître à perle. Un ver — loi singulière qui fait naître de la collaboration de deux êtres infimes, de la piqûre d’un ver et de la maladie d’une huître, l’élégante parure de la beauté — un ver invisible venait de piquer le malheureux mollusque. Des sécrétions de la blessure allait se former lentement une admirable perle. Quand elle fut bien arrondie et mûrie par les souffrances de l’animal, arrivèrent des plongeurs affamés qui descendirent dans l’abîme pour en ravir les richesses morbides. Et c’est ainsi qu’un jour une superbe poire arriva de Ceylan à Paris, dans le magasin de Darche, où le comte Charles de Marimont l’acheta, huit jours après, au prix de cinq cents napoléons.

II

Pourquoi, pour qui le comte Charles acheta c beau joyau, je ne vous le dissimulerai pas plus longtemps.

Le comte, au 1er mai 1860, fêtait le trente-troisième anniversaire de sa naissance. Il le fêtait avec une joie tranquille et avec un orgueil médiocre. En ces trente-trois ans il ne prétendait pas avoir travaillé beaucoup pour sa gloire ni pour le bien de sa patrie, et il ne se sentait guère d’humeur plus active pour l’avenir. Il était sorti du collège de Sainte-Barbe sans emporter toute la science de cette célèbre maison. Le léger bagage dont il avait bien voulu se charger ne devait pas appesantir beaucoup son allure à son entrée dans le monde. Il n’y porta point le moindre soupçon de cette gravité précoce qu’affectent assez souvent en public les jeunes générations contemporaines : le comte ne songeait pas du tout à faire sa carrière. Le jour ou il avait quitté Sainte-Barbe, son père, le vieux marquis d’Essey, lui avait tenu à peu près ce discours :

« Monsieur, vous voilà hors de page. Tournez-vous un peu qu’on vous voie. Pas mal ! en vérité, pas mal ! votre tailleur a du goût, et vous ne lui faites pas honte ; on ne dirait pas qu’hier encore vous étiez affublé d’un uniforme de collège. Allons ! vous ne démentirez pas votre race.

  •  — Monsieur, dit Charles, rouge de plaisir et plein de respect, vous me comblez ; j’ai de qui tenir ; je n’espère pas atteindre le modèle que je devrais reproduire ; je l’aurai du moins toujours devant les yeux et....
  •  — Merci, mon cher enfant, merci ! reprit négligemment le marquis. Je vous parle sans aveuglement paternel, et je vous dis ce qu’on vous dira bientôt dans plus d’un bon endroit. Vous souriez ? vous l’aurait-on déjà dit un jour de vacance ? A merveille ! A votre âge, moi.... Mais j’ai été élevé autrement que vous. Dès quinze ans j’en avais fini avec les gros livres où je n’avais pas usé mes yeux ; le système d’éducation moderne vous a-t-il fait beaucoup plus savant que moi ? Je n’en sais rien ; entre nous, je n’en étais pas fort entiché ; mais j’ai voulu être de mon siècle, comme un autre, une fois dans ma vie, pour vous. Je vous ai donc claquemuré dans le meilleur cloître et le plus distingué. Maintenant que vous en voilà dehors, sans déplaisir, j’imagine, que pensez-vous faire ?
  •  — Ce que vous m’ordonnerez, monsieur.
  •  — Très-bien ! Vos maîtres ne vous ont pas désappris les vieilles maximes de la famille. Cette obéissance me plaît. Je tâcherai de ne pas vous la rendre trop gênante.
  •  — Ah ! monsieur....
  •  — Bien ! vous dis-je. Mais si vous attendez mes ordres pour savoir ce que vous devez faire, n’est-ce pas, entre nous, parce que vous n’avez guère de vocation très-décidée pour aucun emploi de votre temps ? Hein ? Bien ! Voici donc comment je me propose d’employer ce temps-là. J’ai encore quelques amis dans le département des relations extérieures ; je pense qu’on vous attachera un matin à quelque ambassade. Mais je ne veux pas que vous alliez faire votre éducation à l’étranger ; je prétends que vous vous produisiez chez nos alliés en maître plutôt qu’en élève. C’est la vieille tradition française, la bonne, que nos gentilshommes, s’il y a encore des gentilshommes en cette époque populaire, aillent porter en Europe les modèles parfaits de l’élégance et du savoir-vivre. Je ne vous enverrai donc à Saint-Pétersbourg ou à Madrid qu’après vous avoir bien poli et formé moi-même, avec l’aide.... Bien ! vous vous appelez le comte de Marimont ; je veux dès aujourd’hui que ce titre ne soit pas vide ; tous les revenus de votre comté sont désormais à vous ; ne me remerciez pas, je vous en prie ; reconnaissez seulement mes largesses en sachant en user convenablement. Je ne vous défends pas d’écorner un peu votre fief, s’il le faut ; mais que le comte de Marimont, au milieu des folies qu’il pourra faire, n’oublié pas qu’il est le fils du marquis d’Essey. Allez maintenant où vous voudrez. »

Ainsi lancé dans le monde, le jeune comte alla vite et loin. Sa comté fut promptement mise en coupe sombre : plusieurs fois, généreusement, le marquis vint en aide au seigneur hypothéqué :

« Je ne veux pas, dit-il un jour, que vous deveniez un suzerain sans terre ; mais voici la troisième fois ou la quatrième peut-être que je dégage Marimont : c’est assez ; laissez-moi quelque chose si vous voulez que ma succession vous console de ma perte ; et, en bon fils comme en bon propriétaire, attendez, que diable ! attendez un peu ; je ne suis pas immortel....

  •  — Ah ! monsieur....
  •  — Bien ! j’entends, bien ! vous dis-je. »

A l’heure où nous sommes, le marquis s’obstinait encore à vivre, et Marimont était plus que jamais grevé d’une grosse première hypothèque, suivie de quelques autres. Le comte n’avait rien à faire qu’à hypothéquer ses domaines. Il avait bien couru un peu à travers l’Europe sous le titre d’attaché d’ambassade pour montrer à nos alliés ce que c’est qu’un gentilhomme selon le cœur du marquis d’Essey. En dehors des frontières comme en dedans il avait su se ruiner galamment. Mais bientôt il avait reconnu que Paris était le seul endroit du monde où pût vivre raisonnablement un comte de Marimont, et dans Paris même il ne se plaisait que dans la zone étroitement limitée qui s’étend du Jockey-Club à l’Opéra. Il avait déserté le faubourg Saint-Germain, trop bien élevé pour y prendre ses aises et voulant les prendre ; il était bien temps, puisqu’il avait dépassé la trentaine et qu’il était un peu vieux et fatigué. Il avait depuis près de trois mois, long espace de temps, l’habitude d’aller s’asseoir presque tous les jours sur les fauteuils moelleux d’une reine de théâtre, et on soutenait qu’il avait payé le droit de les user.

Avouons-le, c’est pour cette belle personne qu’il avait acheté la perle de Ceylan.

On lui avait offert, pour le trente-troisième anniversaire de sa naissance, un petit médaillon que remplissait tout entier un écheveau fait avec un seul des beaux cheveux blonds de la donatrice. Le comte avait depuis plusieurs années perdu toute, foi candide ; il était même devenu assez effroyablement sceptique ; aussi ayant regardé deux fois l’écheveau de soie blonde, il avait soupçonné que la princesse l’avait emprunté à sa camériste ; du reste, il n’avait rien fait paraître de ce soupçon et n’avait pas protesté moins chaudement de sa reconnaissance.

Comme on demandait un échange, il s’était empressé de courir rue de la Paix, avait vu et admiré la perle, l’avait payée sans marchander dix mille francs, l’avait fait creuser pour y insérer le cheveu demandé, et avait fait fermer la précieuse cassette par un clou de diamant. Ainsi arrangée et montée en épingle, il vint piquer la poire sur un des coussins où s’accoudait la dame, qui daigna sourire. Peut-être pensa-t-elle que le comte avait eu tort de diminuer la valeur de la perle en la faisant creuser, comme Cléopatre faisait fondre les siennes. Je crois qu’elle se fût passée à la rigueur du cheveu rouge que M. de Marimont avait emprunté à la tempe de M. Jean, son honorable Frontin. Au moment, en effet, où M. de Marimont étudiait dans un miroir sa chevelure raréfiée, pour savoir où il pouvait sans trop d’inconvénient couper une branche de la forêt trop claire, il aperçut reflétée dans la glace la tête insolemment touffue de Jean :

« Ce drôle-là ! » dit-il....

A ce mot, Jean sans hésiter s’avança.

« Monsieur le comte m’appelle. Que veut monsieur le comte ?

  •  — Un de tes cheveux. »

Jean, habitué à tous les caprices de son maître, s’arracha incontinent une mèche rutilante et la présenta au comte sur un plat d’argent. M. de Marimont avait ou avait eu les plus beaux cheveux noirs du monde.

« Bah ! dit-il, rouge ou noir, qu’importe ? »

Et la perle de Ceylan reçut en elle, avec quelque étonnement, le cheveu de M. Jean.

Le lendemain même du jour où le comte avait offert à cette belle dame le cheveu de son domestique dans une perle, tout Paris apprit qu’un incident assez banal et ridicule avait amené une rupture complète entre la princesse et M. de Marimont, qui n’avait pas l’habitude d’être dupé bien longtemps.

Le marquis mandai son fils et lui dit, ex abrupto :

« Monsieur, vous venez de faire une action raisonnable : faites-en deux, si vous m’en croyez : mariez-vous.

  •  — Ah ! monsieur, répondit le comte, voulez-vous donc me dégoûter de ma sagesse en la récompensant ainsi ! »

III

Il fallait assurément bien ménager le goût de M. de Marimont pour la sagesse, goût assez mince et fort nouveau. C’était la première fois que le comte s’entendait accuser d’une action raisonnable. On n’avait guère vanté, jusqu’alors que ses folies. La vérité, c’est qu’il avait l’esprit un peu vif et point du tout diplomatique.

Il est permis, certes, aux diplomates d’avoir de l’esprit et du plus fin : il serait trop facile de prouver qu’ils usent de cette permission. Mais un diplomate, si l’on peut s’exprimer ainsi, doit avoir de l’esprit en dedans ; il doit savoir contenir avec prudence la vivacité inopportune d’une saillie ingénieuse. M. de Marimont, lui, avait son esprit tout en dehors et le laissait aller sans bride, partout, sur tout, contre tout et contre tous. Plutôt que d’arrêter un bon mot sur ses lèvres malignes, il eût brouillé la France avec l’Europe et avec l’Amérique. C’était l’homme du monde le moins propre à faire un ambassadeur ; il était né, du reste, pour ne rien faire, et il en prit vite et volontiers son parti.

Rentré en pleine oisiveté, il employa tout son esprit à une chose unique : s’amuser. Il s’amusait principalement des ridicules d’autrui. Tous les plaisirs du monde élégant où il vivait, les bals, les chasses, les festins, l’Opéra, le club, tout cela en soi l’ennuyait parfaitement : il était trop bien né pour étaler un spleen lugubre, une mélancolie populacière ; il ne laissait paraître qu’une satiété discrète, mesurée, comme celle d’un homme de goût qui a beaucoup vu et qui ne s’émeut plus guère. Sa véritable et unique récréation consistait dans le spectacle réjouissant de la sottise humaine, comédie éternelle et toujours nouvelle, qu’il regardait des premières loges avec de bons yeux aidés d’une bonne lorgnette.

Il eût craint de paraître trop naïf en jetant les hauts cris à la vue des infamies qui, de temps en temps, passaient devant lui ; mais il ne se gênait pas pour éclater d’un rire bruyant au défilé des inepties contemporaines. Quand il ne riait pas aux éclats, il avait une certaine façon de sourire pire encore. Il s’était fait ainsi une réputation de méchanceté assez jolie et qui lui plaisait infiniment. Comme ce monstre antique, il eût dit volontiers : « Qu’on me haïsse, pourvu qu’on me craigne ! » On le craignait, on le haïssait, on l’aimait aussi, parce qu’au fond il avait le cœur meilleur que l’esprit. Les sots, peuple immense, et les coquins — voilà bien du monde ! — détestaient cordialement ce railleur impitoyable et ce juge acerbe ; mais la loyauté et le talent pouvaient compter sur l’estime sincère de cet homme léger, estime d’autant plus précieuse qu’elle n’était point prodiguée. De cette façon, le comte marchait par les rues à travers une nuée d’ennemis, avec une très-petite escorte d’amis ; mais il se fût passé d’escorte. Il était brave et allait droit devant lui d’une allure si assurée, avec une mine si fière, que les plus malveillants s’écartaient ou venaient le saluer. Si l’on voulait mal parler de lui, on s’enfermait et on baissait le ton, car il avait l’oreille fine. C’était, en somme, un des hommes les plus à la mode de Paris, un des plus séduisants, des plus enviés, des plus aimables et des plus redoutables : haï par-ci, adoré par-là, effroi des sots, fléau des tartuffes, désespoir des douairières formalistes, scandale des collets montés, modèle des élégances mondaines, juge du turf, maître du sport, arbitre du ballet enfin.

Ce que ce gentilhomme pensait des destinées de l’humanité, je ne vous le dirai pas : il a toujours évité de s’expliquer là-dessus ; mais j’ai lieu de croire qu’il n’avait rien d’un philosophe humanitaire et qu’il se résignait facilement à mourir avant l’avénement de la république universelle. Aimait-il au moins sa patrie ? Sans doute : nous savons qu’il ne comprenait pas qu’on pût vivre ailleurs qu’aux alentours du Jockey-Club et de l’Opéra. Il était bien Français, venu un peu tard peut-être : sa place eût été aux soupers du Régent. Mais il avait très-résolûment accepté l’industrialisme et l’égalité du dix-neuvième siècle ; au fond, sur ce sol de France renouvelé, rien ne l’empêchait de courir à son aise sur de beaux chevaux de pur sang, à travers tous les plaisirs, vers une ruine décente. Il trouvait inutiles les regrets du passé, ridicules les préjugés du vieux temps et puériles les coteries de salon, où le marquis allait s’ennuyer par convenance.

En réalité, le marquis, presque aussi modernisé que son fils, ne donnait guère à son monde que des apparences et ne collectionnait de l’ancien régime que les meubles de Boule, les portraits de famille, les tapisseries antiques des Gobelins, les vieilles porcelaines de Sèvres et les belles manières de l’ancienne cour. Le père et le fils pouvaient causer ensemble sans se disputer.

Le marquis avait souri à la réplique qu’avait lancée M. de Marimont contre sa proposition subite de mariage. Il fit asseoir son fils dans un bon fauteuil, lui donna un excellent cigare et d’un ton doux :

« Que pensez-vous de la Révolution ? dit-il.

  •  — De laquelle, monsieur ? demanda le comte, car nous pouvons en compter quelques-unes depuis quatre-vingts ans ; par exemple, celle de....
  •  — Assez ! de grâce ! ne comptez point ! nous n’en finirions pas. Aujourd’hui, d’après le langage des philosophes et des idéologues, quand on dit la Révolution, on entend 1789. Que pensez-vous de 1789, monsieur le comte, entre nous ?... ouvertement, les portes sont fermées et nous sommes seuls.
  •  — Parbleu ! monsieur le marquis, entre nous, ouvertement, les portes bien fermées, je vous avouerai....
  •  — Bien ? je vous entends, et, vrai ! je suis de votre avis. Au fait, nous sommes chrétiens, n’est-ce pas ? frères, amis ou ennemis, mais frères enfin. Il n’y a pas à dire, monsieur, sous la blouse ou sous l’habit c’est le même corps et peut-être la même âme. Des distinctions anciennes que reste-t-il aujourd’hui avec le code Napoléon ? Rien qu’un vain titre ; des bons priviléges sérieux, plus l’ombre ! Eh bien... »

Le marquis s’arrêta ici.

« Eh bien ! monsieur, dit le comte, vous hésitez ? Ne pouvez-vous passer la transition qui mène de 1789 à mon projet de mariage ?

  •  — Vous m’avez compris, monsieur, c’est justement une mésalliance que je veux vous proposer. Mais, mon Dieu ! les mésalliances sont de tradition chez nous, mon cher comte ; nous avons, vous et moi, un peu de sang roturier dans les veines ; c’est ainsi que notre blason a été plusieurs fois redoré, et c’est ainsi que j’explique nos idées démocratiques. »

A ce mot le marquis d’Essey et le comte de Marimont se regardèrent comme deux augures, et, après un vain effort pour se contenir, se laissèrent aller à l’hilarité coutumière d’un duo d’aruspices.

Le comte reprit le premier son sérieux ; car, en somme, un mariage, c’était chose assez grave, et c’était lui qu’on mariait. Le marquis pouvait en prendre à son aise ; mais, pour lui, il n’était vraiment pas temps de rire.

« Ainsi, monsieur, dit-il d’une voix douloureuse, vous voulez me marier ! Pourquoi ? Comment ?

  •  — Mon cher comte, dit le marquis, je veux vous marier : d’abord, pour ne pas laisser périr notre race, qui a bien le droit de vivre ; ne le pensez-vous pas ? »

Le comte ne répondit rien et s’inclina d’un air qui ne semblait pas convaincu de la nécessité de perpétuer cette illustre lignée des Marimont et des Essey.

Le marquis comprit et continua :

« Ensuite, je trouve dans un bon mariage le moyen unique de réparer....

  •  — Ah ! monsieur, s’écria le comte.
  •  — Bien ! je vous entends, bien ! bon sentiment qui vous honore. Mais vous pouvez sans rougir imiter le quatrième marquis d’Essey et le sixième comte de Marimont, qui surent conserver leur marquisat et leur comté en honorant de leur alliance deux familles de robins et de marchands. Ici d’ailleurs il ne s’agit pas pour vous d’aller mendier une dot qui vous nourrisse : si Marimont est fort délabré, Essey est intact ; vous apportez au moins en ménage des espérances....
  •  — Le vilain mot ! monsieur le marquis.
  •  — Oui, vilain mot, mais jolie chose. Ainsi vous pouvez épouser un million ou deux, sans humble calcul. Et je vais vous dire mon sentiment, une faiblesse : je voudrais que notre vieux domaine d’Essey restât dans la famille ; j’ai lieu de craindre qu’après moi vous ne l’en laissiez sortir ; je vous connais. »

Le comte s’inclina en signe de remercîment.

« Bien ! dit le marquis, remerciez-moi ! Quand je dis que je vous connais, je ne raille point. Je sais que vous êtes assez prodigue pour jeter au vent jusqu’à votre dernier écu ; mais je sais aussi que vous êtes trop fier pour vouloir vivre aux crochets de votre femme. En vous mariant, je suis donc sûr de vous rendre à peu près économe, surtout si vous épousez un beau-père roturier dont vous ne voudriez jamais faire un père nourricier. Eh bien ! monsieur, il y a tout près d’ici un fort honnête homme, fils d’un de nos anciens vassaux, qui est devenu un fort riche fabricant du département du Nord, et qui même, un beau matin, avec des fils d’or, a cousu à son nom de Bernard celui de Marneville, un de nos antiques fiefs, s’il vous plaît, que je ne serais pas fâché de voir rentrer dans la famille. Je trouve piquant de refaire notre féodalité en nous encanaillant et de reprendre ainsi aux vilains ce qu’il nous ont volé légalement. »

Sur ce mot le marquis se remit à rire et le comte s’efforça de sourire.

« D’ailleurs, monsieur, reprit le marquis gravement, ces Bernard sont véritablement des gens d’honneur, dignes de toute estime, d’une réputation inattaquée et inattaquable, et dont la fortune a les sources les plus pures : le travail et le talent. Je vous donne ma parole que je serrerais volontiers la. main à M. de Marneville devant tout le monde. Cela, je pense, peut vous suffire. Vous me ferez plaisir en partant ce soir pour Marneville où l’on vous attend ; je vous ai annoncé, vous ne me donnerez pas un démenti. »