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La Petite Lazare

De
456 pages

Un méchant lambeau d’indienne décolorée sur le vitrage trouble de la fenêtre rendait la pièce encore plus sombre. A peine arrivait-il un filet de jour par la porte entr’ouverte.

Le pauvre logis ! Pas d’autres meubles qu’une minable couchette sans draps, une table boiteuse, deux chaises dépaillées.

Près de la table, dans le coin le plus obscur, une enfant de cinq ans, en courte robe toute rapiécée, les cheveux tombant autour d’un visage aux grands yeux noirs très doux, pleurait, et de temps en temps regardant vers la couchette, soupirait : — Maman !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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HARDI DONC ! IL NE FAUT PAS DORMIR ICI (P. 143)

Marie Robert Halt

La Petite Lazare

A MADAME NYEGAARD

 

A vous dont le cœurest simple, et dontl’intelligence et la main secourables ont répandu tant de bonté, je dédie affectueusement ce livre.

M.R.H.

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LA PETITE LAZARE

I

ENTRÉE DANS LA VIE

Un méchant lambeau d’indienne décolorée sur le vitrage trouble de la fenêtre rendait la pièce encore plus sombre. A peine arrivait-il un filet de jour par la porte entr’ouverte.

Le pauvre logis ! Pas d’autres meubles qu’une minable couchette sans draps, une table boiteuse, deux chaises dépaillées.

Près de la table, dans le coin le plus obscur, une enfant de cinq ans, en courte robe toute rapiécée, les cheveux tombant autour d’un visage aux grands yeux noirs très doux, pleurait, et de temps en temps regardant vers la couchette, soupirait : — Maman ! maman !

Un appel plaintif et qui savait que la maman n’entendrait pas.

On venait de la lui emporter ; elle était allée rejoindre le papa sous la terre, laissant là l’orpheline qui continuait de gémir : — Maman ! maman !

 

  •  — Elle ne souffre plus, elle repose ; c’est fini ; viens, petite Lazare ; viens avec papa Dinet.

L’enfant avait levé les yeux vers papa Dinet, une bonne tête grise, aux grands traits creusés.

Paternellement, il prit sa main toute frémissante qu’il tint un moment dans la sienne :

  •  — Pauvre oiseau déniché ! Pauvre petit « gueux » !
  •  — Elle ne souffre plus ? répéta-t-elle en sanglotant.
  •  — Plus du tout. Viens, Martial nous attend.

Le père Cardinet ferma la porte, mit la clé dans sa poche ; ils s’éloignèrent par le chemin des haies, derrière le hameau.

Et voilà bientôt la cahute où ils allaient. Adossée au talus, son toit pointu couvert de mousse se confondait avec la végétation du petit jardin qui la dominait ; la porte, toute basse, se devinait à peine sous la retombée des joubarbes et les floraisons de serpolet joli et affriolant qui encombraient jusqu’au petit auvent. Un vrai terrier ; certainement, Jeannot Lapin avait jadis vécu là, puis cédé l’héritage à quelque ancêtre Cardinet, dé ses amis.

Au dehors, le soleil resplendissait si bien que la petite fille, à son entrée dans la cahute, ne vit pas d’abord Martial qui, du fond, entre les ais du métier à tisser, la regardait curieusement.

Sans doute il n’aperçut pas trop de changement dans son amie Lazare, car il s’approcha d’elle.

Il n’était pas beau, Martial, fils de Véronique et petit-fils de papa Dinet. Sa large figure aux petits traits écrasés, ses petits yeux perdus dans la rondeur des joues, son ébauche de nez, sa large bouche, lui donnaient une apparence de grosse pomme de terre à fossettes ; mais visiblement aussi, c’était une très saine, très bonne pomme de terre et qui semblait s’offrir

Il souriait doucement de son regard vague.

Lazare, quand enfin elle put le voir, se remit à pleurer.

Il parut chercher de tout côté une consolation, puis :

  •  — Écoute, dit-il tout bas, nous planterons des choux après déjeuner !... Déjeune.

Son gros doigt montra sur la table trois croûtons de pain luisants, embaumant l’ail. Et ce doigt sentait lui-même terriblement le même parfum.

Des trois croûtons, l’un gros, l’autre petit, le troisième moyen, celui-ci, outre son beau vernis, avait de longues balafres de beurre frais, si épaisses, si alléchantes que Martial ne pouvait le regarder sans rire.

Le rire s’élargit encore quand le grand-père demanda :

  •  — Pour qui le beurre ? Il fit signe vers la fillette.
  •  — Tu l’as pris à ta mère, ce beurre-là ?

La face du « bon légume » eut une expression d’effroi, mais courte, car le grand-père, sans attendre la réponse :

  •  — Eh bien, offre à petite Lazare !

Martial atteignit sur la table le beau morceau.

Elle le prit et y mordit lentement avec de gros soupirs qui soulevaient sa poitrine et disaient qu’elle eût mieux aimé sangloter que manger.

Mais Martial lui répétait sa consolation, tout en ébréchant vigoureusement son propre morceau :

  •  — Nous allons planter des choux après déjeuner !

De ses yeux pleins d’une fine humanité, le vieillard, tout en mangeant aussi, suivait ce manège.

Le repas achevé, on grimpa au jardin par le talus fleuri, à travers la foison de serpolet et de joubarbe :

Un tout petit jardin peuplé de choux, de carottes, de navets, d’oignons, avec quatre arbres de belle venue, deux pruniers de Damas, un poirier, un cerisier ; à peine une place pour les pieds des gens ; mais c’était le travail d’un maître ouvrier.

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DANS QUELQUES SEMAINES IL Y AURA LA DES CHOUX HEUREUX (p. 5).

Depuis plus de cinq générations, les Cardinet jardinaient de père en fils, et Jean Cardinet, le père de Martial, avait, avant de mourir jeune, fait pousser aux Gravois et aux alentours des millions de salades, de raves, de carottes, de citrouilles, de fraises, les plus belles du pays.

Son héritier Martial chassait de race, et n’avait encore goût qu’à se trouver en plein air, au soleil, en compagnie de bons végétaux comme lui. A sept ans, il bêchait ratissait, plantait aussi bien qu’un homme.

Mais point d’autre talent ; l’alphabet que le grand-père, ami des livres comme des jardins, avait tenté de lui mettre en tête, était demeuré tout entier dans l’abécédaire. Allez donc apprendre ses lettres à un légume, quelque bon qu’il soit ! Quant à sa mère Véronique, excellente épicière, elle en voulait particulièrement à l’alphabet, à l’école et au grand-père qui pouvaient éloigner monsieur son fils du commerce auquel elle le destinait.

Ce matin-là, il bêcha merveilleusement un carré de jardin, où papa Dinet jeta ensuite des poignées de quelque chose qui ressemblait à du sel.

  •  — Dans quelques semaines, dit-il, se parlant à lui-même, il y aura là des choux heureux. — Et regardant vers les deux enfants : — Sa bonne terre, sa bonne nourriture à chacun, ceux-là seraient aussi des choux heureux !

Sur un signe, Martial prit à côté un paquet de petits choux ; ses yeux dirent joyeusement à Lazare que le grand moment était venu ; et il se mit à planter avec amour.

Mais, brusquement, au quatriéme chou, il se dressa terrifié :

Une voix perçante l’appelait dans le lointain. Il jeta un regard éperdu autour de lui, sur papa Dinet, sur Lazare, puis, comme si le diable l’emportait, il dévala le talus en heurtant au passage une grande vieille en pauvre jupe, aux manches retroussées sur des bras luisants, basanés, pleins de grosses veines, et qui se mit à rire :

  •  — Il court se faire fouetter, le pauvret ! Mais a-t-on jamais vu une mère battre son fils parce qu’il va chez son brave homme de grand-père !

Elle monta au jardin. Et, en la voyant, Lazare courut à elle, l’étreignit :

  •  — Fortunée !... — Comme tout à l’heure, à la maison, elle soupira : — Maman, maman !

La vieille Fortunée essuya deux larmes qui roulaient de ses petits yeux brillants sur ses pommettes saillantes. C’était elle, la bonne âme, qui avait soigné et enseveli la pauvre maman.

Une minute, elle caressa Lazare avec des mots tendres, puis alla au père Cardinet qui suivait du regard la course. affolée de son petit-fils à travers le hameau :

  •  — J’ai trouvé porte close, mais je me doutais bien que la petite était plutôt ici que du côté de votre belle-fille Véronique.
  •  — Oui, les enfants savent flairer leurs amis.
  •  — Figurez-vous que les Couderet refusent de recevoir Lazare, leur cousine pourtant. Pauvre poulet abandonné ! C’est une honte, le cœur m’en bondit. Je ne lui tiens de rien, moi, à cette innocente, mais...

Elle frappa tour à tour sur ses deux bras luisants :

  •  — Je la prends ; je lessiverai quelques journées de plus ; elle aura au moins le lit ; et, pour le pain, chacun fera ce qu’il pourra jusqu’à ce que... Je la prends, car je sais ce qu’il en est d’un enfant qui n’a personne au monde !... Vous, père Cardinet, vous ne pourriez la garder ; élever une fillette n’est pas l’affaire d’un homme ; et puis, quel tapage d’enfer mènerait Véronique !
  •  — Vous êtes une brave femme, Fortunée.

Elle mit devant sa bouche sa large main aux doigts noueux, et baissant la voix avec l’air de dire un grand secret : — Oui, et une enfant trouvée ! Pensez à ça, père Cardinet ! — Ses petits yeux gris brillèrent un moment d’orgueil et d’espérance ; ils se mirent ensuite à clignoter finement : — Si jamais on rattrape ce que vous savez, on sera... ce que vous savez !

  •  — Oui, oui, on sera duchesse.
  •  — Et bonsoir la lessiveuse ! Je laisserai des millions à ce pauvre petit pigeon.
  •  — Bon. En attendant, je vais écrire la lettre dont je vous ai parlé.

Fortunée leva la main :

  •  — Cela, jusqu’à nouvel ordre, entre nous !.. entre nous et le Gouvernement. Et j’espère que le Gouvernement se comportera comme il faut !

Elle appela Lazare qui, à quelques pas, s’essayait à la besogne à laquelle on venait d’arracher Martial.

  •  — Nous partons. Védastine m’a dit de la lui amener à dîner. Voilà la clé de la maison.

Papa Dinet embrassa l’enfant, qui, de ses petits bras, resta un moment attachée à son cou ; puis, elle s’en alla avec Fortunée, la lessiveuse.

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II

ENFANT DU GOUVERNEMENT !

  •  — Allons, hop ! debout, mon lapin ! Il n’est pas loin de cinq heures à l’horloge du soleil.

Un beau rayon traversant le rideau d’indienne à grands carreaux rouges et blancs de la fenêtre jetait sur la pauvre paillasse, sur la petite endormie là, sur toute la misère de la masure, une joyeuse teinte rosée.

  •  — Hop ! hop ! debout ! répéta Fortunée.

La petite Lazare entr’ouvrit à la fois ses grands yeux noirs et ses lèvres dans un gentil sourire, ce qui était sa façon de s’éveiller.

Car elle vivait encore un mois après la mort de sa mère, et non sans merveille :

Il s’était agi pendant ces trente jours de trouver trente morceaux au moins d’un pain assez rare aux Gravois, où bien des gens n’en avaient pas de reste, surtout la brave Fortunée, la mère adoptive.

Pendant que Lazare s’ébrouait, la bonne femme acheva de ranger.

Un mobilier tout infirme ! la table bancale s’affaissait sous le poids de tessons de toute sorte, pots, assiettes ébréchées, et ce n’étaient pas les deux pauvres boiteuses de chaises, à côté, qui eussent pu lui venir en aide ; le poêle, avec une large fêlure au flanc droit, semblait boiter aussi, perché de ses trois maigres pattes sur une pierre grise ; mais il n’en ronflait pas moins, et, bien rebondi avec l’air de goguenarder toute cette pauvreté. Dans la cafetière, le café aussi gai, chantait sa chanson de tous les matins.

En ce pays du Nord, les misérables se passent souvent de pain ; de café, jamais.

  •  — Hardi donc, petite ! il va refroidir.

Lazare sauta du lit, endossa son haillon, rejeta en arrière les broussailles de ses cheveux ; et voilà la toilette achevée.

Puis, comme un petit chat gourmand, elle courut à la table où, sur un coin bien essuyé, deux gobelets, un gros jaune, craquelé, un tout petit blanc à fleurs rouges se faisaient face, et vers les noires solives, agrémentées de chapelets d’oignons, envoyaient un nuage bleuté et un fade parfum.

Fortunée mit aux mains de Lazare le petit gobelet à fleurs rouges, prit elle-même le gros jaune, et la fête commença.

C’était du café de village éventé depuis l’année dernière, corrigé par de la chicorée de même âge ; mais délicieux, merveilleux café pour qui ne connaissait pas d’autre régal au monde.

Elles s’en donnaient de toute leur âme, soufflant, buvant, grignotant leur sucre à la manière flamande.

  •  — Il n’y a que cela qui me tienne debout, dit Fortunée en se levant très ferme, les dernières gouttes de son moka aux lèvres.

Et vivement, elle gagna la porte, poussa dehors Lazare qui s’était levée en même temps qu’elle, sachant ce que tout ce mouvement voulait dire.

Cric, crac ! la grosse clé grinça dans la serrure.

Voilà Fortunée partie pour sa journée de lessive, au plus grand pas de ses longues jambes, et Lazare libre comme l’alouette, au bon air matinal, et jusqu’à la nuit.

Prête à s’envoler, elle leva le bec : le ciel était bleu-tendre, tout doré à l’orient.

Les arbres fruitiers du jardin d’en face, un peu en retard, avaient encore des fleurs blanches ou roses, et, dans la haie, les épines vagabondes en portaient aussi, emplissant l’air d’un parfum de noisette, doux comme miel ; à droite, à gauche, tout le hameau n’était qu’un bouquet.

Lazare ouvrit la bouche, aspira un bon coup de toutes ces senteurs en promenant ses grands yeux sur les alentours.

Au loin, à travers la buée matinale, apparaissait le haut du terrier du père Cardinet.

Alors, légèrement, elle sautilla de ce côté, et, après une cinquantaine de pas, s’arrêta soudain devant une maison enfoncée dans une sombre encoignure.

Maison fermée ; personne ne l’habitait encore et l’herbe pointait déjà dans les fissures du seuil.

Doucement, elle s’approcha de la fenêtre, regarda.

Vide la chambrette ; les quatre chaises, la table, le vieux coffre étaient partis !

Plus rien là ; non, plus de maman malade, plus de petite Lazare jouant à terre, sans bruit ; les gens étaient partis aussi comme les meubles.

Quoiqu’elle le vît bien, elle frappa un petit coup au carreau, comme si, malgré tout, quelqu’un pouvait paraître encore au signal, se lever de ce coin obscur, venir tendrement à elle, ainsi qu’autrefois.

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VOULEZ-VOUS QUE JE FASSE DES TRAMES ?... (p. 14).

Personne ne vint. Et l’enfant s’en alla avec un gros soupir.

Mais bientôt, entre les haies fleuries, les papillons, les guêpes, les oiseaux, la tirèrent de sa peine.

Elle flâna quelque temps à regarder les jolies bêtes et leurs jolis tours.

Les oiseaux, en pépiant, sautaient tout en joie, ou filaient comme des flèches ; les guêpes et les papillons s’amusaient de tout côté, gagnaient l’appétit, puis allaient se poser sur les fleurs et déjeunaient.

Ah ! qu’ils étaient heureux de déjeuner ainsi, à leur souhait, et pourquoi les petites filles qui n’avaient bu qu’un peu de café en se levant, ne pouvaient-elles aussi se nourrir de fleurs pendant toute la journée, chaque fois que la faim les prenait ?

Car voici la faim ; elle la sentait venir.

Là-bas, à droite, il y avait bien la ferme de Védastine où on lui donnait du pain et même du lait quelquefois ; mais elle y était allée hier, avant-hier, et n’osait y retourner aujourd’hui, quoique Védastine lui eût fait jusqu’alors bon visage ; elle lui avait dit cependant que les pauvres devaient demander surtout aux riches du pays, aux Raffard.

Ces Raffard n’invitaient pas de mine ; leurs chiens non plus, des chiens gros comme des hommes, avec des voix épouvantables.

Par peur des bêtes et des gens, elle n’était allée rôder là qu’une fois.

Ses yeux revinrent alors au terrier du père Cardinet, son ami. Mais cet ami était très pauvre, ayant, par son âge, grande difficulté à tisser et à vivre. On ne s’en va pas demander la moitié d’un tout petit morceau ; elle sentait bien cela.

Mais où frapper ? Assez longtemps encore, elle suivit les haies, entre les oiseaux et les papillons, avec de belles images de bols de lait fumant, de grandes tranches de pain qui lui dansaient devant les yeux, jusqu’à ce que cette distraction eût porté ses petits pieds nus juste au haut du talus, en face du terrier auquel elle croyait bien tourner le dos.

Par la porte entr’ouverte, elle vit papa Dinet assis à l’étille, un livre aux mains.

Il leva les yeux par-dessus ses lunettes :

  •  — Ah ! te voilà, petit moineau ?
  •  — Oui, papa Dinet.

Lentement, elle descendit et entra :

  •  — Voulez-vous que je fasse des trames ?
  •  — Fais des trames.

Elle s’assit sur un escabeau devant le vieux rouet et se mit à le tourner très gravement de la main droite, la gauche en l’air, pouce et index rapprochés pour serrer un fil imaginaire.

Au ronron du rouet, le vieux posa son livre et, reprenant la navette, la lança. Le bruit du rouet s’éteignit aussitôt dans les bruyants terlic-terlac du jacquard.

Cela marcha un bon quart d’heure, après lequel le vieux qui, de temps à autre, jetait un regard vers l’enfant, se leva, alla prendre sur la table un pain très entamé, en coupa une tranche.

Puis il revint s’asseoir et se mit à manger. Mais, tout en mangeant, il tendait de temps à autre un morceau à Lazare, qui le prenait l’air un peu gêné, avec un bon regard de petit chien.

  •  — Et il n’est pas encore arrivé de lettre à Fortunée ? demanda-t-il entre deux bouchées.
  •  — Je ne sais pas.
  •  — Où dîneras-tu aujourd’hui ?

Sans répondre, elle détourna ses grands yeux noirs.

Il murmura :

  •  — Et demain ?

Le repas finit là-dessus ; papa Dinet se reprit au travail et Lazare à son jeu de rouet.

Ils allaient ainsi, quand, rapide comme un coup de vent, l’œil brillant, entra Fortunée, une grande lettre à la main :

  •  — La voilà ! la voilà !

Le facteur venait de la lui remettre chez Cléore, en pleine lessive !

Père Cardinet ajusta ses lunettes avec soin, rompit l’enveloppe, et comme à la lecture il ne craignait personne, le contenu fut vite expédié :

Par cette lettre, l’Assistance publique accordait à Fortunée pour la garde de Lazare sept francs par mois, et cela jusqu’à ses douze ans révolus.

  •  — Sept francs ! Sept francs ! Combien par an, papa Dinet ?
  •  — Par an... Quatre-vingt-quatre.
  •  — Quatre-vingt-quatre !
  •  — Et la voilà quelque chose, enfant du Gouvernement, dit le vieillard avec un fin sourire.

Fortunée enleva de terre Lazare, la contempla avec admiration, et en l’embrassant :

  •  — C’est ça ! tu es enfant du Gouvernement ! entends-tu ? Tu as des rentes !... Quatre-vingt-quatre francs de rente ! Ah ! si seulement je retrouve la duchesse, ce que nous en aurons, ma fille !

Et comme si cette duchesse allait faire là brusquement son entrée, la brave lessiveuse, laissant Lazare, lissa vivement avec un peu de salive le petit bandeau de cheveux gris qui sortait de sa marmotte, et se tint un instant sous les armes.

Après quoi, frappée d’une idée, elle proposa d’appeler désormais Lazare de son vrai nom : Claire Couderet.

Mais le vieillard :

  •  — Laissez-lui son nom de pauvreté ; vous vous appelez bien Fortunée, et vous n’êtes pas encore millionnaire ! son père, pauvre homme, labouré de maladie et de misère, voulut l’appeler Lazare ; nous continuerons de la nommer ainsi, s’il vous plaît.

Et changeant la question :

  •  — Enfin, voilà toujours une bonne lettre ; je suis content.
  •  — Embrasse donc papa Dinet qui est content, reprit Fortunée, et redresse la tête ; tu le peux !

Enlevée par toute cette joie, l’enfant embrassa papa Dinet, redressa la tête ; et elles partirent.

Dès les premières maisons du hameau, sa grande lettre au bout des doigts, Fortunée cria la nouvelle :

  •  — Enfant du Gouvernement ! Elle est enfant du Gouvernement ! ! !

Les commères sortaient sur leurs portes et les enfants s’amassaient autour de Lazare en la regardant de tous leurs yeux.

Martial qui passait par là, broutant feuille à feuille un cœur de laitue tout tendre, tout jeune, une fraîche primeur du jardin maternel, fendit la foule en reconnaissant son amie, et, du regard, s’informa de l’aventure.

Avec un sourire, en tâchant de prendre un air modeste, elle répondit :

  •  — Je suis enfant du Gouvernement !

Comme elle paraissait heureuse, Martial se mit à rire de satisfaction avec un complet épanouissement de sa bonne face de gros légume, et il lui tendit le reste de sa laitue.

Mais elle n’eut pas le temps de la prendre ; le cadeau fut cueilli au passage par une main leste qui alla de là aux joues du petit garçon et les aplatit d’importance tout en le repoussant.

Il se mit à bêler, c’était sa manière de pleurer dans les grandes circonstances, quand intervenait au milieu de ses tranquilles plaisirs sa mère Véronique.

  •  — Je t’ai défendu de parler à cette vagabonde ! dit-elle en le prenant au collet pour le conduire plus facilement dans le bon chemin.

Mais alors, tandis que Lazare suivait tristement des yeux la marche ballottée de Martial et le terrible mouvement de la grande Véronique au regard revêche, Fortunée cria fièrement :

  •  — La vagabonde a maintenant des rentes ! Sept francs par mois, quatre-vingt-quatre francs par an, entends-tu, Véronique ?

L’apostrophe et le chiffre ne touchèrent pas l’épicière qui haïssait la petite Lazare sans plus de raison qu’il n’en faut aux créatures mal faites ou grossières pour détester les âmes fines et délicates.

Et aussitôt, autre arrêt dans la promenade triomphale qui venait de reprendre aux cris du début, consciencieusement poussés à la fois par la lessiveuse et par les gamins entraînés :

  •  — Elle est enfant du Gouvernement !

Cette fois c’étaient les cousins Couderet qui accouraient en nombre réclamer leur petite cousine, si bien éloignée jusqu’alors.

Ils étaient six : le père, la mère, trois grandes filles et un garçon, tous d’air décidé à ne pas laisser passer les rentes sans les empocher.

Ce beau mot de rentes et celui de Gouvernement les avaient attendris, rendus tout à fait aux sentiments de famille.

Comme accueil, la brave Fortunée, les poings sur les hanches, reprocha aux Couderet leur vilenie :

  •  — Allez, allez vous cacher !

Ce furent des pourparlers presque aussitôt clos qu’ouverts, car, madame Couderet lui sauta aux cheveux. Et on s’attrapa.

  •  — C’est elle, c’est Fortunée ma cousine ! criait Lazare en pleurs, montrant la lessiveuse qui cognait de ses bras luisants ; c’est avec elle que je veux aller !

Deux des jeunes Couderet la saisirent par les épaules comme leur propriété, pendant que le reste de la famille suivait attentivement le combat pour s’y mêler, s’il le fallait.

Mais quelques paysannes intervinrent entre les batailleuses, et au bout d’un champ de trèfle apparut M. Morgatel, maire du village et qui gouvernait aussi le hameau.

Il approchait, ses énormes souliers pleins d’argile, en pantalon de coutil blanc rapiécé aux genoux ; sa blouse de toile bleue, son gros visage rouge en faisaient un homme aux trois couleurs.

Ce visage, aussi sérieux que possible, écoutait un discours de la fermière Védastine qui l’était allée chercher et qui lui parlait avec toute la mine d’une bonne personne pleine de sens et de patience, répétant la leçon à des oreilles un peu dures.

Quand ils furent à cinquante pas, la foule cria :

  •  — Le maire ! le maire !

Mais le combat était fini ; les deux femmes haletantes réparaient le désordre de leurs cheveux et de leurs marmottes ; la famille Couderet, toute ramassée, levait fièrement le nez comme si son droit y était pendu ; Lazare, ses beaux yeux en larmes, tenait ferme Fortunée par le jupon.