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La poétique de renversement

De
297 pages
Maryse Condé, Massa Makan Diabaté et Edouard Glissant représentent un type de littérature qui a été peu analysé jusqu'ici. Cette littérature se caractérise par un haut niveau de fragmentation au niveau symbolique ou textuel. Elle comporte une multiplicité de données et une causalité non-linéaire qui témoignent de l'arrière-plan culturel multiple à l'origine de l'oeuvre. Cet ouvrage propose une analyse littéraire qui se prête à un texte souvent difficile à interpréter. L'auteur appelle son approche "poétique de la complexité" et, par rapport à la littérature africaine et antillaise, "poétique de renversement".
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La poétique de renversement chez Maryse Condé, Massa Makan Diabaté et Édouard Glissant

Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus DEGOTT Bertrand et GARRIGUES Pierre (textes réunis et présentés par), Le sonnet au risque du sonnet, 2006. KANE Baydallaye , Représentations de la justice répressive dans la littérature africaine postcoloniale, 2006. RADIX Elise, L 'homme-Prométhée (volumes 1 et 2),2006 NGANDU Nkashama Pius, Ecrire à l'infinitif, la dérision de l'écriture dans les romans de Williams Sassine, 2006. JOQUEVIEL-BOURJEA Marie, Jacques Réda : La Dépossession heureuse, 2006. HENANE René, Césaire et Lautréamont - Bestiaire et métamorphose, 2006. GAUTIER Brigitte, Un humanisme subvertif. Lectures polonaises de Camus, Malraux et Saint-Exupéry, 2006. YOTOV A Rennie, Jeux de construction: poétique de la géométrie dans le Nouveau Roman, 2006. CANÉROT Marie-Françoise et RACLOT Michèle (dir.), Julien Green, visages de l'altérité, 2006. PILORGET Jean-Paul, Le compagnonnage souverain de Jean Giono. Intertextualité et art romanesque, 2006. GRAS-DUROSINI D., Mandiargues et ses récits: L,.'écriture en jeu, 2006.

AGAR-MENDOUSSE Trudy, Violence et créativité. De l'écriture algérienne auféminin, 2005. FREYERMUTH Sylvie, Jean Rouaud et le périple initiatique: une poétique de la fluidité, 2005. GAUTIER Brigitte (sous la direction de), Mémoire perdue, mémoire volée. Investigations littéraires en Europe centrale et orientale, 2005. PARRY Margaret, Andreî Makine, perspectives Russes, 2005. CLARK-WEHINGER Alice, Le théâtre romantique en crise. Les années critiques (1830-1848). William Shakespeare et Gérard de Nerval, 2005. GLEIZE Mélanie, L'aventure de Julia Kristeva, 2005. GAF AÏTI Hafid, La diasporisation de la littérature postcoloniale. Assia Djebar, Rachid Mimouni, 2005.

Deborah Hess

La poétique de renversement
chez Maryse Condé, Massa Makan Diabaté ,
et Edouard Glissant

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- RDC

Du MÊME AUTEUR

Complexity in Maurice Blanchot's Fiction. Relations between Science and Literature, Peter Lang, 1999. Politics and Literature. The Case of Maurice Blanchot, Peter Lang, 1999.

www Jibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@L'Hannattan,2006 ISBN: 2-296-01081-4 EAN:9782296010819

INTRODUCTION

L'assimilation de la littérature africaine et antillaise depuis 1980 à une matrice productrice de systèmes constitue le point de départ de notre analyse. Cette littérature naît du métissage de systèmes culturels qui fournissent l'ensemble des données à l'origine de l'expérience qu'elle représente. L'interférence entre ces ensembles de codes culturels multiples a engendré un comportement qui ressemble aux systèmes adaptatifs complexes dont les sciences de la complexité et du chaos ont longuement parlé. Le texte produit par les écrivains situés à la charnière de ces systèmes culturels multiples porte en effet les traits d'un système adaptatif complexe: le dynamisme, la nature indéterminée des événements, la non-linéarité et la multiplicité des variables. Un haut niveau de désordre coexiste de façon floue avec une forme d'ordre, créant une tension conflictuelle entre éléments désordonnés et ordonnés. L'importance accrue de certains événements, le rapport récursif ou sériel entre les données et l'accroissement de la complexité lors des moments de crise viennent compléter la liste des traits propres à cette littérature. Trois auteurs illustrent cet ensemble de caractéristiques qui évoquent aussi celles de la littérature africaine traditionnelle l'épopée, l'exil, la tradition, l'oralité et la valorisation des motifs iconographiques et empiriques. Les heurts multiples entre ensembles de codes culturels, entre les éléments plus traditionnels et modernes, sont à l'origine d'un texte littéraire défini par une causalité indéterminée et multiple, ainsi que par un développement

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dynamique présentant un niveau élevé de désordre. Ce texte offre également un jeu savant et flou entre ordre et désordre, tandis que la présence de nombreux symboles montrant la fragmentation des icônes traditionnelles produit des figures tronquées ou renversées. La figure générale caractérisant au mieux cette littérature est celle de la crase, qui symbolise à la fois les pertes de données du système traditionnel et l'adaptation des fragments dans la création d'une nouvelle forme d'ordre -littéraire cette fois. Cette littérature porte également la marque de l'importance de son arrière-plan culturel. Cela est particulièrement vrai pour la littérature produite depuis 1980. La multiplication des événements politiques révolutionnaires a déstabilisé les anciennes structures de pensée. Le taux de changement est si élevé que la plupart des écrivains habitant des époques charnières entre plusieurs systèmes culturels ressentent le besoin absolu d'exprimer les tensions et conflits en jeu. Cet ouvrage propose une lecture de trois écrivains représentatifs de cette tendance et sortis de ces paradigmes conflictuels - Maryse Condé, Massa Makan Diabaté et Édouard Glissant. Ils sont loin d'être les seuls à se prêter à une lecture basée sur une poétique de la complexité. Les réactions aux facteurs multiples produisent chez ces trois auteurs une littérature de renversement - renversements de paradigme et de point de vue, des catégories, des structures romanesques et figuratives. Le recours à un modèle complexe comme structure élémentaire servant à expliquer la richesse des données ainsi que des rapports conflictuels et multiples entre les éléments a déjà été proposé. Ce modèle décrit un système adaptatif complexe - en informatique d'abord, puis dans les sciences et en sociologie, enfin. Ce genre de modèle présente un ensemble de caractéristiques données. L'évolution du système se présente, en premier lieu, comme essentiellement dynamique. En dépit de la suggestion d'un état statique annoncé par la notion de « modèle », l'état à l'origine de ce modèle est un état en crise, avec des phénomènes qui se développent de façon imprévue. Le haut niveau de tension et de désordre décrit une situation où aucun résultat n'est prévisible.

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Ces modèles impliquent donc une forme d'indétermination des événements. Le système scientifique de Newton est basé sur une causalité linéaire et déterministe. Certaines lois et théorèmes permettent de prédire avec certitude le résultat mathématique, à condition de connaître les paramètres et variables. Depuis la formulation de la mécanique quantique, nous sommes habitués à penser que le déroulement d'un événement n'est pas absolument prévisible avec certitude au niveau subatomique. Le résultat possède une validité statistique qui est très loin d'atteindre la valeur d'une loi universelle. La non-linéarité fait partie d'un système complexe. Elle se définit par le manque de proportionnalité entre la cause et l'effet - une cause particulière ne produisant pas forcément l'effet attendu. Dans ce cas, il est quasiment impossible de prévoir dans quelle direction se produira le changement de trajectoire, ni avec quelle force. Un cyclone est un exemple de causalité non-linéaire. Les événements dans un système non-linéaire échappent à toute prévisibilité déterministe. L'existence d'un haut niveau de désordre où le flou et l'informel caractérisent les phénomènes constitue un autre trait essentiel de cette littérature. Le désordre entraîne l'ouverture de plusieurs voies et l'absence de toute détermination complète des processus. Il peut cacher des ordres multiples, sans qu'on puisse véritablement choisir entre eux. Le rapport entre l'ordre et le désordre se présente également comme fondamentalement flou. Une vision du monde comme tout universellement ordonné est une vision abstraite. Cependant, la richesse de la réalité concrète rend problématique la création d'une telle formulation ordonnée. La présence du désordre n'empêche pas l'ordre de se former, ni de persister. De même, des sous-ordres isolés persistent, malgré la forte présence du désordre aux alentours. Toutes les variations en sont possibles - l'imbrication de l'ordre dans le désordre, un rapport entropique entre l'ordre qui se dégrade, accompagné d'une augmentation du désordre, à moins que l'ordre ne surgisse de façon stochastique du désordre. C'est une nouvelle espèce, un nouveau

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régime politique, ou encore un texte littéraire possédant ses propres lois narratives et symboliques. Dans un système adaptatif complexe, il existe un grand nombre de variables. De même, la prise en compte nécessaire de la richesse de la réalité concrète rend intenable le réductionnisme présent dans toute simplification en catégories. Afin de fournir une meilleure présentation d'un schéma logiquement compréhensible, le système de pensée néoclassique a réduit le nombre de facteurs. Un tel modèle, simplifié au maximum, nie la richesse phénoménologique de la réalité. Tenir compte de la multiplicité des facteurs représente un premier pas vers la reconnaissance que certaines situations échappent à la netteté d'une analyse logique rationnelle. Il faut noter que cette esthétique de la simplification est inutilement réductrice. La validité du modèle est plus pertinente que sa soi-disant beauté esthétique. Un système adaptatif complexe renvoie à la notion d'événement. Puisque chaque système suit une progression le plus souvent irréversible, certains événements sont notamment plus importants que d'autres. Au début d'un système, les facteurs initiaux ont un effet important sur son déroulement ultérieur. Certains éléments jouent un rôle plus significatif que d'autres. De petits événements acquièrent la valeur d'événements seuils qui ouvrent le système à des transformations d'une importance majeure. Un nouveau système adaptatif complexe peut naître d'événements seuils de ce type. Dans un système informatique, le rapport entre les données est récursif ou sériel. Une série s'installe dans le programme et continue en répétant les mêmes éléments jusqu'à ce que la condition donnée soit remplie. Il faut à tout prix éviter les séries infinies, car elles consomment beaucoup de temps de calcul et sont nuisibles à l'opération efficace du système informatique. Ce processus mathématique est présent dans tout système adaptatif complexe. Un phénomène faisant partie de la récursion est I'hystérésis ou effet retardé. Le rapport entre le contact entre éléments d'une série est parfois indirect, se déclarant sur le tard et sous une forme apparentée.

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Un aspect important de la complexité est la tension présente entre les éléments désordonnés qui peuvent lutter contre les structures en place. Le choc massif qui résulte de la confrontation de systèmes alternatifs de données culturelles constitue un autre aspect de cette tension. Si les deux systèmes culturels sont similaires, alors l'un intégrera l'autre sans trop de difficultés, au moyen d'adaptations attribuées au système dont les solutions culturelles sont mieux adaptées au milieu. Mais si les deux systèmes culturels sont radicalement différents, alors une lutte pour la vie s'ensuivra, avec la mort de certains aspects faibles d'un système ou de l'autre. Un dernier élément de la théorie de la complexité est l'accroissement de la complexité et de l'instabilité aux moments de crise. C'est au cours de moments de ce type qu'un changement de paradigme peut se produire, accompagné du maintien provisoire de codes culturels opposés. Il est fort possible que le système le plus faible s'écroule ou subisse de si grandes pertes qu'il ne ressemble plus en rien à ce qu'il a été auparavant. Un système adaptatif complexe se caractérise, donc, par le dynamisme, l' indéterminisme des événements, une causalité nonlinéaire et la forte présence du désordre. D'autres traits sont le rapport flou entre l'ordre et le désordre, le grand nombre de variables, la sensitivité aux conditions initiales et l'importance des événements seuils. Il y a souvent un rapport sériel ou récursif entre les données, entraînant un effet d'hystérésis et de tension entre éléments ordonnés et désordonnés. La complexité et l'instabilité peuvent s'accroître lors des moments de crise. Depuis 1980, bien des ouvrages romanesques écrits dans la tradition africaine et antillaise s'inscrivent dans ce type de modèle de complexité. Si l'on se réfère à cette littérature, elle semble se définir par la liste de traits suivants: la multiplicité des données, un haut niveau de désordre, le rapport flou entre l'ordre et le désordre, la fragmentation textuelle et la complexité. Un premier élément essentiel est la multiplicité des données. II y a souvent beaucoup de personnages et d'événements, et de nombreuses pistes de lecture. Le lecteur ne sait pas exactement par

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où commencer, tant le foisonnement de données textuelles est fort. La mise sur le même plan de toutes ces données renforce l'impression de multiplicité. Ce nivellement est voulu, car l'Africain ou l'Antillais ne veulent surtout pas préserver ou créer un système hiérarchique quelconque. Un autre élément de la complexité littéraire par rapport à la littérature antillaise et africaine est le haut niveau de désordre. Rien n'est net dans le texte - ni le début, ni la fin, ni le développement d'un ou de plusieurs problèmes entre les deux. Le « problème» du texte romanesque est mal posé, parce que dans la vie, le nombre d'obstacles et de difficultés apparaît incommensurable. Le désordre s'étend aux foisonnements de motifs figuratifs et thématiques. Le rêve et le flash-back et une structure narrative peu traditionnelle augmentent ce désordre. Un autre aspect du haut niveau de désordre présent dans le texte est stylistique. Le langage est riche, souvent baroque, intégrant de nombreuses expressions issues de la langue d'origine - créole ou africaine - afin de créer l'illusion d'un univers équilibré entre l'Europe et l'Afrique et sa diaspora. Tel n'est pas le cas. Un troisième élément est le rapport flou entre l'ordre et le désordre. Le désordre du texte possède plusieurs ordres, imbriqués dans le contexte plus large de l'œuvre aboutissant parfois à la séparation de la narration en volumes, nouvelles et parties discrètes. Les nombreuses coupures dans le texte narratif semblent refuser l'aspect lisse d'une œuvre présentant un point de vue global. Depuis la fin du colonialisme, vu le nombre de conflits dans les États africains, personne n'ose plus parler d'une vision globale de l'Afrique. Aux Antilles, la mentalité des Martiniquais se distingue de celle des Guadeloupéens, qui tous deux réclament leur propre point de vue, points de vue loin d'être purement français. Certains ouvrages se situant généralement aux alentours des indépendances évoquent le passage d'un monde clos à un monde en pleine désintégration. La perte des anciens codes, y compris ceux de l'oralité, de la tradition et des anciennes icônes, suit la pente de l'installation d'un désordre progressif. Le surgissement

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imprévu d'un univers, c'est-à-dire d'un système ordonné, constitue une autre possibilité. C'est le résultat de la nécessité pour l'individu né entre deux systèmes de pensée, deux ensembles de codes culturels, de refonnuler sa propre vision du monde. Le flottement entre des états d'ordre et de désordre entraîne souvent le même flottement chronologique et géographique. Tout-monde en représente un cas extrême. La fragmentation des textes littéraires antillais ou africains est un autre trait conduisant à l'existence d'une grande complexité. Cette fragmentation concerne le discours, les symboles et motifs dont les plus répandus sont les métonymies, les catachrèses et les anacoluthes. Elle touche des personnages dont les traits peuvent se partager entre plusieurs personnages fonctionnant symboliquement pour représenter une autre réalité. Elle touche les catégories traditionnelles du roman - la scène, le décor, l'intrigue, le développement temporal et thématique. C'est que la formulation rationnelle et même psychologique en cadres équilibrés n'est plus possible, vu l'ampleur de bouleversements socioculturels et psychologiques. Cet ouvrage est nécessaire pour plusieurs raisons. Eu égard à la pauvreté des modèles existants, il offre une approche renouvelée des textes littéraires africains et antillais. Bien sûr, il existe des modèles prometteurs, dont celui du « grand homme ». D'après cette approche, l'existence d'un canon de grands auteurs entraîne leur sacralisation immédiate, d'où la nécessité de n'ignorer aucun détail de leur vie ou de leur œuvre. On les met à peu près au même plan, et on les classe alphabétiquement, les uns à côté des autres. D'après ce modèle, on range les œuvres (surtout la poésie) d'Aimé Césaire entre celles d'Apollinaire et d'Éluard, ces derniers précédant les œuvres (poétiques) de Léopold Senghor. Puisque Césaire et Senghor étaient de grands poètes, il n'y a nullement besoin de les classer à part sous la rubrique d' « écrivain antillais» ou encore sous celle de « l'Afrique ». D'après ce modèle, la distinction n'est pas faite entre grand auteur « français» et grand

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auteur « francophone ». C'est le génie qui détermine l'inclusion de l' œuvre dans le canon littéraire de la tradition française. Le modèle néo-aristotélicien a longtemps été proposé par la critique française. Ce modèle préconise une causalité déterministe et une logique cartésienne. D'après cette approche, l'existence d'un rapport logique est nécessaire entre les différentes péripéties d'une œuvre littéraire (dramatique, pour Aristote, et par la suite, les études littéraires étendront sa définition aux œuvres romanesques). Un rapport nécessaire doit être également présent entre tous les facteurs agissant sur les péripéties de l'intrigue - les personnages, les intrigues secondaires, le milieu et le moment. D'après Aristote, il est nécessaire de créer une certaine intensité dramatique. L'œuvre commence par conséquent in medias res pour atteindre son point culminant vers la fin du quatrième acte. La mort ou l'exil intervenant à la fin de l'œuvre conduit à la résolution logique des fils subordonnés de l'intrigue et à l'élimination des sousdéveloppements. Dans une tragédie, le gagnant, pas forcément le personnage héroïque, représente plutôt le résultat logique inévitable du déroulement des événements. Afin de mieux mettre en évidence l'engrenage fatal, tout détail étranger au sujet disparaît. Puisque cet enchaînement a la force d'une nécessité logique, le spectateur ou lecteur, même s'il n'est pas satisfait du dénouement, est, du moins, en mesure de le comprendre. L'importance de cette réaction s'explique par l'incidence de phénomènes similaires extérieurs dont il est essentiel de tenir compte. Ce modèle ne convient pas à l'étude des textes littéraires africains ou antillais pour plusieurs raisons. L'absence de transfert culturel entre traditions françaises et africaines ou antillaises fournit une première justification. Le seul fait d'utiliser la même langue - avec des variations locales - n'entraîne pas forcément les mêmes modes de penser ni les mêmes réactions sociales. Une distance temporelle importante est signe d'appartenance à un autre paradigme, culture ou région géographique. Le manque de correspondance entre les cultures a été bien documenté. Un des

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témoins les plus récents de ce phénomène a réagi à l'effondrement du bloc soviétique en 1989 par son analyse du choc des cultures (Samuel Huntington, Le choc des civilisations, 1996). Selon Huntington, sept ou huit blocs culturels ont remplacé, d'un point de vue politique, l'ancienne hégémonie soviétique qui s'opposait à l'Occident. Cette évaluation se situe dans le cadre d'un rejet de toute application de modèle homogène aux études africaines. Un autre modèle s'adaptant mal aux études littéraires africaines ou antillaises est le modèle descriptif. Celui-ci adopte le point de vue très limité d'un auteur, d'un village ou d'une région. Il fournit de nombreux détails concernant les personnages, le milieu ou l'intrigue, par exemple, et évite toute conclusion. Ce modèle est empirique et valorise les particularités. Mais cette approche n'a pas réglé le problème suivant. Comment peut-on aborder un texte africain ou antillais écrit en français, sans fausser son arrière-plan culturel, tout en réussissant à formuler un discours critique? De même, on constate la nature inadéquate du modèle préconisant le transfert global de modèles occidentaux se situant dans le contexte d'un paradigme occidental. Tout le discours autour des notions de « signifiant» et «signifié» ou « d'écart» entre « la langue» et « la pensée» est problématique pour un Africain qui aurait plutôt tendance à privilégier une réalité empirique. Pour un tel point de vue, les modèles structuralistes conviennent mal. Par ailleurs, une discussion se situant autour des « marges» ou des «failles» est risquée, théorie découlant d'un système fortement influencé par les travaux de Jacques Derrida. Tout système figé convient mal à une nature brute grouillante. Un dernier modèle qui convient mal à l'étude de la littérature africaine ou antillaise est une analyse purement stylistique. L'analyse critique d'une œuvre produite par le membre d'une société en crise conduit généralement à la prise en compte des questions socioculturelles qu'elle soulève. C'est la raison pour laquelle nous avons, autant que possible, cherché à insérer les analyses dans leur contexte socioculturel. Le terrain de la littérature africaine et de sa diaspora étant vaste, nous nous sommes volontairement limités au choix de trois

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écrivains représentatifs: Massa Makan Diabaté, Maryse Condé et Édouard Glissant. L'œuvre de chacun étant particulièrement volumineuse, nous avons encore réduit notre sélection pour nous intéresser à un ouvrage portant les caractéristiques principales de la littérature africaine subsaharienne et antillaise depuis 1980 pour chaque auteur: Ségou (1984-1985) de Maryse Condé, la trilogie de Kouta (1979-1982) de Massa Makan Diabaté et Tout-monde (1993) d'Édouard Glissant. Ségou, la trilogie de Kouta et Tout-monde ont été choisis pour plusieurs raisons. La grande popularité de ces œuvres en facilite la disponibilité. Ségou a été un best-seller dans onze langues et la trilogie est considérée comme une grande œuvre au Mali et quoique assez connue en Afrique, l'est moins ailleurs. Tout-monde a déjà suscité un vif débat critique concernant sa signification et sa place dans l'œuvre de Glissant. La valeur littéraire de ces œuvres est incontestable, comme en atteste l'accueil de la critique. Une autre raison à l'origine de leur sélection est la nécessité d'orienter le lecteur dans le domaine culturel à l'arrière-plan de la littérature africaine et antillaise. Ces œuvres traitent de problèmes fondamentaux déjà examinés par de nombreux écrivains et constitutifs du roman africain. Le rapport entre culture orale et texte écrit fait partie de ces questions que tous les auteurs africains soulèvent au même titre que la question du rapport entre la tradition française littéraire et la construction d'une littérature africaine ou antillaise contemporaine. Existe-t-il des ponts entre les deux? Ou bien est-ce aux auteurs d'outre-mer à formuler leur propre approche du texte romanesque? Un aspect parallèle de ce problème concerne la lisibilité du texte. Tout auteur veut se faire lire, mais quels codes et catégories choisir à cette fin ? Ceux du roman français traditionnel, à savoir du roman romantique ou réaliste du dix-neuvième siècle? C'est ce qu'implique, semblet-il, la suggestion de Maryse Condé dans sa saga émouvante récapitulant la chute de l'empire bambara de Ségou. L'importance du développement des personnages constitue encore un autre aspect de cette question. Tous les auteurs semblent

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le penser, car les personnages principaux, qui comprennent les narrateurs dans Tout-monde, organisent les éléments de chaque texte romanesque et reviennent, en personne, en songe, jusqu'à l'évocation de leur mémoire par leurs descendants, d'un volume ou chapitre à l'autre. Un autre aspect encore de cette perspective est le style ou la texture du texte. La question du langage est importante dans chaque cas. Dans le premier, la simplification de la matière brute de l'oralité a été fortement critiquée par certains anthropologues, qui se voyaient comme le reposoir des définitions culturelles de l'oralité, même celle du début du dix-neuvième siècle. Le procédé littéraire de simplification de Maryse Condé lui permet d'atteindre un plus grand nombre de lecteurs. La grande réussite de l'œuvre confirme ce point de vue. Un autre aspect de la poétique de ces œuvres est la matière historique qui relie les différents éléments de chacune. Leur fonds culturel rappelle les cycles des chansons de geste. Chaque auteur a ressenti le besoin absolu de parler de son histoire et de formuler les rapports entre le présent et le passé, entre le lieu particulier de son domicile et l'Hexagone. Par ailleurs, il comprend l'obligation de redéfinir les codes sociaux et culturels en place actuellement. Leurs œuvres reflètent les processus en jeu figurant dans la production de la complexité culturelle de l'époque moderne. Ces processus sont dynamiques, désordonnés et entropiques. Ils sont aussi producteurs d'ordre et d'autonomie. Ces œuvres représentent les traits principaux de la littérature africaine et antillaise francophone. D'abord, elles constituent des épopées contemporaines. La trilogie est une épopée moderne qui présente le Mali depuis la veille de l'indépendance jusqu'à nos jours, où un changement de paradigme se fait souvent par le moyen de flash-back. La tradition épique possède de nombreuses variations et sources. Les titres de Ségou et de la trilogie de Kouta soulignent l'appartenance au pays (Ségou et Kita, au Mali actuel), et Tout-monde de Glissant raconte l'histoire du peuple antillais. Rejetant les essences et la notion d'identité, Glissant refuse aussi la notion de métahistoire, et rapporte 1'histoire des Antillais sous la

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forme de nombreuses chroniques. Cela explique la structure romanesque inhabituelle d'un roman composé de nouvelles. Par principe, il refuse l'homogénéité qui rappelle la France traditionnelle privilégiant le cartésianisme, l'unité formelle ou conceptuelle, et excluant la diversité. Il s'agit donc, autrement dit, de promouvoir le métissage. Ces œuvres évoquent le désir de raconter une métahistoire. Condé narre la destinée de la civilisation bambara face aux envahisseurs musulmans et européens, Diabaté reprend l'histoire du Mali depuis la veille de l'indépendance jusqu'à une vingtaine d'années plus tard, et Glissant, celle des Antillais du point de vue de l'histoire de deux familles. Chaque œuvre s'organise en fonction de la présence des mêmes personnages qui reviennent, les membres de la famille Traoré dans Ségou, la classe d'âge pour la trilogie de Kouta, et le personnage de Mathieu Béluse et les amis de son pays natal dans Tout-monde. L'oralité figure au premier plan de chaque œuvre. Dans Ségou, le rapport est proche, l'oralité servant de source. Chez Diabaté, la trilogie recueille la tradition orale dans sa reprise des contes et des proverbes malinké, et on peut supposer que Toutmonde est basé sur la tradition orale antillaise ainsi que sur l'histoire orale de la famille de l'auteur. L'exil figure également dans ces œuvres et le pôle antagoniste à l'origine de l'exil est souvent la France. Un aspect de cet exil résulte de l'invasion. Les nouvelles générations de la famille Traoré sont divisées dans leur réponse aux puissances envahissantes, et chez Diabaté, l'invasion, qui est culturelle, résulte du colonialisme et produit une aliénation identitaire. Les personnages cherchent à redéfinir leur rapport avec la France. Le rapport avec les Blancs, évoqué en tant que motif fatal au début et à la fin de Ségou, est angoissant pour le lieutenant de Kouta. Mathieu Béluse cherche son identité dans le «toutmonde », une culture internationale nouvelle qui se définit par la modernité et la fluidité des codes culturels. Ces œuvres évoquent les traits principaux de la littérature antillaise et africaine depuis 1980 - le recours à l'épopée et les thèmes de l'exil, la tradition et l'oralité. D'autres traits sont la mise

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en valeur de l'iconographie et de l'empirisme. Une première caractéristique de cette littérature est le désir de formuler une approche épique. Cela entraîne la création et le développement d'une œuvre romanesque importante et d'une certaine longueur, souvent en plusieurs volumes. Raconter une histoire qui reproduit les mythes culturels d'un peuple exige un effort suivi. Le besoin de raconter son passé produit la reprise continue du même récit, souvent d'un point de vue différent. C'est le cas pour Diabaté, avec trois points de vue différents, et pour Glissant, avec plusieurs narrateurs et autant de points de vue que de chapitres ou nouvelles. La reprise des traditions d'un peuple entraîne la création d'un personnage de marque. D'après les mythes les plus anciens de l'épopée, le héros réussissait de hauts faits de prouesse ou de ruse. Dans la tradition africaine, c'est plutôt la ruse qui les caractérise. Un autre trait caractérisant la littérature romanesque africaine est l'exil. L'exil des siens, de son village et groupe ethnique comme de sa langue, est à l'origine du drame identitaire de nombreux Africains issus de la diaspora. En Afrique même, l'exil à l'intérieur du continent caractérise les ethnies après le Congrès de Berlin en 1878. Le tracé de frontières ne tenant aucun compte des répartitions naturelles des tribus et ethnies a déclenché d'innombrables guerres civiles. Afin d'éviter le bain de sang, certaines ethnies ont fui les conflits pour se réfugier loin de leur région d'origine. D'autres exils résultent directement de la colonisation française. Même à la suite de la décolonisation, bien des Africains francophones partent faire des études en Europe où souvent ils restent dans le cadre du travail. Évidemment, le pire exil est l'exil consécutif de la traite. Emmenés de force loin de chez eux et séparés les uns des autres, les victimes de l'esclavage et de la traite portent les cicatrices d'une série de bouleversements cataclysmiques. L'importance de la tradition constitue un autre aspect de la littérature africaine. La culture occidentale est axée sur la modernité, insistant sur le présent et la productivité. Les découvertes scientifiques font partie de cette perspective. En

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revanche, la culture africaine, étant orale, valorise la tradition et l'ancienneté. Les vieux gardent vivants les mythes et récits de l'oralité, qui représentent les fonds culturels de chaque ethnie. Sans la mémoire des griots, la culture orale s'éteindrait. Amadou Hampaté Bâ est censé avoir dit, « Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle». Cette devise a été à l'origine des efforts pour transcrire les fonds de la culture orale. En fait, ces efforts constituent une transgression des codes de l'oralité, car toute transcription, écrite ou électronique, enfreint ces règles. Il est défendu de répéter ou de reproduire certains dits de l'oralité à moins d'être griot ou vieux sage dont l'apprentissage, toujours aux pieds d'un autre griot, peut durer des années. L'œuvre de Maryse Condé, qui reprend l'histoire orale de l'empire bambara de Ségou, s'est heurtée à ces interdits. Pour un Africain traditionnel, l'histoire, étant orale, n'est jamais écrite. II est évident que les codes européens et les codes africains se heurtent. Un autre trait de cette littérature est son oralité. L'origine de toute grande littérature est orale. En ce qui concerne l'Afrique, ce trait a persisté plus longtemps que ce n'était le cas pour la littérature européenne. L'oralité persiste dans le texte africain parce que la culture reste, en grande partie, toujours orale. Mais ce qui distingue un texte romanesque moderne d'une transcription d'un conte des fonds oraux est l'intervention de la tradition culturelle française écrite. Les écrivains ont été scolarisés dans des écoles françaises et ont lu les auteurs principaux de la tradition française. À l'époque coloniale, c'était absolument le cas. Même à l'heure actuelle, les écoles publiques tendent à privilégier les auteurs, œuvres et connaissances non africains plutôt qu'autochtones. Les étudiants maliens n'étudient guère I'histoire de l'Afrique, et encore moins, celle du Mali. L'iconographie dicte la valorisation des objets totems portant une vérité symbolique. Cette omniprésence de l'iconicité implique l'ancrage des pratiques religieuses à des représentations concrètes. Ce fait implique également que la présentation et décoration des objets quotidiens sont extrêmement importantes. Par

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conséquent, le tissu des événements de la vie forme la trame symbolique du texte. L'impossibilité de tout inclure dans un roman exige de faire un choix entre les particularités empiriques, ce qui conduit nécessairement à rehausser la valeur de certains éléments. Le renchérissement particulier des vêtements, des tissus et des objets décoratifs et artisanaux permet de distinguer entre différentes ethnies africaines. L'empirisme caractérise de façon essentielle le roman africain. La présentation des incidents est par conséquent réaliste et il y a souvent une forte ressemblance entre les événements sociopolitiques actuels et leur transcription romanesque. L'empirisme entraîne aussi la valorisation du corps et de tout ce qui s'y rapporte - les gestes, les affirmations, le repas, les codifications vestimentaires et sociales. Pour l'Africain, le contact humain, concret et visible, se renforce souvent par les rires, le toucher, la fête et les jeux de toutes sortes. Du point de vue africain traditionnel, il est impossible de supprimer le contact humain pour y substituer une transcription écrite ou pire, un commentaire théorique ou rationnel. Les idées s'expriment concrètement, par le parler, le gestuel et la vie en société. Il convient d'établir plusieurs distinctions importantes lorsqu'il s'agit des traditions africaines et antillaises. D'abord, la littérature africaine traditionnelle avant 1960 est plus proche de l'oralité et donc des traits mentionnés ci-dessus. Celle d'après cette date, avec un léger écart temporel, se caractérise progressivement par la complexité. Un délai est nécessaire pour que l'effet de la colonisation se fasse sentir par récursion sur la littérature produite et pour qu'une littérature «indépendante» se développe. La littérature antillaise se distingue de la littérature africaine de plusieurs manières. D'abord, elle est beaucoup plus distante du fond oral et de l'arrière-plan culturel de l'Afrique, terre d'origine de la plupart des Antillais. Cela produit une littérature faisant preuve d'une plus grande liberté par rapport aux modèles traditionnels du fond culturel oral. Les auteurs antillais analysés ici entreprennent une quête des origines. Cette quête évoque ce qui

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aurait pu se produire et non ce qui s'est passé réellement. La création littéraire repose par conséquent sur le génie artistique de l'auteur et, en ce sens, on peut rapprocher l'écrivain antillais et européen, ces derniers étant, depuis le début de l'époque romantique, libres de développer leurs propres modèles. Une autre distinction importante concernant la littérature antillaise concerne la révolte contre le passé de son peuple. La présence de l'étranger au titre de maître et le déplacement de l'autochtone réduit à l'état d'esclavage ont entraîné le recours à un ton souvent virulent de réaction contre les structures d'autorité en place. Glissant et Condé retracent dans d'autres récits les suites psychologiques et affectifs de cette aberration. La dernière distinction importante à établir entre la littérature antillaise et la littérature africaine relève de l'oralité. Le fond oral est peu présent dans l'œuvre antillaise. C'est que leur fonds a souvent pris les traits de la tradition européenne et catholique. Les éléments des différentes traditions ethniques de l'Afrique, une fois arrivés sur place dans le bassin des Caraïbes, sont devenus composites. Par conséquent, l'écrivain antillais, afin de reprendre contact avec l'Afrique, évoque les récits de famille. L'exil constituant peut-être le trait principal des peuples antillais, ces derniers s'adaptent plutôt bien à un nouvel exil, qu'il s'agisse de l'exil pour le Nouveau Monde représenté par les États-Unis et le Canada ou encore de l'exil pour la Métropole, ce dernier exil représentant l'intégration dans la communauté française, la Martinique et la Guadeloupe étant des départements d'outre-mer. Dans la première partie de cet ouvrage, nous allons examiner la complexité du texte africain ou antillais de langue française. Une complexité culturelle, scientifique et littéraire fournit la base de notre analyse des œuvres de Maryse Condé, Massa Makan Diabaté et Édouard Glissant. La complexité culturelle résulte du choc des cultures produit par les conséquences de la colonisation. La complexité décrit aussi de nombreux aspects du monde d'un point de vue scientifique. Longtemps dominant, le paradigme de la simplicité n'est plus le seul modèle valable de l'univers conceptuel

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et scientifique. La complexité scientifique peut fournir des approches nouvelles à l'analyse sociologique. Par ailleurs, la complexité caractérise les développements littéraires récents en Afrique et aux Antilles. La littérature africaine traditionnelle était caractérisée par la valorisation de l'épopée, l'exil, la tradition et l'oralité, ainsi que par la richesse de l'iconographie et l'importance de l'empirisme. La lecture des œuvres antillaises ou africaines plus récentes produites à partir de 1980 tient compte de la primauté du milieu qui révèle le biculturalisme de l' œuvre. Dans la deuxième partie, nous allons examiner la littérature antillaise et africaine depuis 1980 à travers Ségou de Maryse Condé, la trilogie de Kouta de Massa Makan Diabaté et Toutmonde d'Édouard Glissant. La structure de Ségou est entropique, comportant une première scène évoquant l'ordre du monde bambara, ordre qui va s'effriter au cours du roman. Une complexité grandissante se produit dans l'intrigue, ainsi que dans les rapports entre personnages ou symboles. Les interférences entre les codes des multiples traditions, fétichistes et islamiques, africaines et européennes, orales et écrites, créent la structure discontinue du roman. La trilogie de Kouta de Diabaté est un ouvrage africain contemporain, témoignage des conflits entre les cultures africaines et coloniales ainsi que des tensions qui en résultent après l'indépendance. Le récit est dynamique, avec une évolution des catégories romanesques, la corruption de l'oralité et la complexification de la narration. Dans Tout-monde, Édouard Glissant propose une nouvelle mythologie du peuple antillais, qui ne s'ancre ni en Afrique, point d'origine historique de la plupart des Antillais, ni en France, malgré l'appartenance politique des Antilles à l'Hexagone. Afin de se débarrasser du poids d'un passé marqué par la traite, l'esclavage et le marronnage, cette mythologie crée une nouvelle identité géographique, le «tout-monde» qui évoque la modernité contemporaine et internationale. Glissant le fait concrètement en substituant à la structure romanesque traditionnelle la fragmentation du récit en nouvelles, éparpillement

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reflétant les exils multiples des Antillais. Le texte de Glissant présente une structure enchevêtrée. Chacun de ces auteurs opère un renversement par rapport à l'oralité, à la tradition et aux influences étrangères. Selon les codes de la tradition du roman français, Diabaté pousse les limites de la narration, plaçant son lecteur dans une bouteille de Klein où les perspectives sont faussées, car Le lieutenant, Le coiffeur et Le boucher de Kouta se situent entre les codes africains et européens. Dans la meilleure tradition du roman français du dix-neuvième siècle, Condé narre une histoire passionnante entraînant le lecteur dans les péripéties bouleversantes de l'histoire des Traoré. Cette histoire symbolise le déclin de l'empire bambara. Face à des forces extérieures massives, l'espoir que la culture de Ségou pourra résister à ses agresseurs s'évapore. La forme romanesque de cet ouvrage, qui reprend celle pratiquée en France à l'époque du roman (1800-1880), désoriente le lecteur. Dans quel univers se trouve-t-il? C'est là un effet voulu par l'auteur. Les destinées de Tiékoro, Naba, Siga et Malobali sont celles du lecteur, qui se trouve transplanté en Afrique, aux différentes périodes des chocs entre les civilisations bambara, islamique et européenne. Glissant invente une nouvelle forme romanesque, sous forme d'une série de nouvelles enchâssées dans un roman. La nouvelle reprend la tradition orale des Antilles et de l'Afrique. Les liens entre les récits symbolisent la nature composite de l'identité antillaise pour ceux qui se sont engagés dans la modernité devenue culture internationale. À la fin de la narration, Mathieu Béluse se rend compte qu'il lui est impossible de retrouver ses sources en Martinique. L'Afrique n'étant plus le continent quitté par ses ancêtres, il ne peut plus s'y identifier. Si les Antillais ont subi des pratiques d'exclusion dans l'Hexagone, Mathieu Béluse, en revanche, constate que le métissage du «tout-monde» redéfinit son appartenance. Ainsi les récits en série sont-ils fragmentés, récursifs et ordonnés en discours multiples. Cette complexité définit la forme du roman et la nature de l'identité du narrateur. II

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nous faut maintenant analyser cette complexité culturelle à l'origine de la complexité de la littérature africaine et antillaise.

CHAPITRE PREMIER
LA COMPLEXITÉ CULTURELLE
Depuis la période de la Renaissance en Occident, l'organisation de la pensée et la vision du monde ont été gouvernées par les paradigmes de la simplification et de la complexification. Le premier, cartésien, a formulé la disjonction entre le sujet pensant et la chose étendue. Cette séparation entre sujet et objet a précipité le développement de deux sciences empiriques, les sciences naturelles et physiques, du dix-septième au dix-huitième siècle. Mais cette séparation a également rendu impossible dès le départ toute autoréflexion, conduisant à la séparation de la biologie, de la physique et de la chimie, ainsi qu'à la séparation de la culture humaniste d'avec la culture scientifique (<< deux cultures» auxquelles Snow fait allusion vers 1950). les Pour résoudre cette disjonction entre sujet et objet, on propose une série de simplifications - la réduction du complexe au simple, du biologique au physique et de l'humain au biologique. On réduit le multiple à l'unité par le moyen de la mathématisation et de la formalisation, tandis que les notions fermées de substance, d'identité, de causalité linéaire ou encore de sujet et d'objet sont définies à la même période1.

28 I. DÉFINITION DE MODÈLES

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La complexité caractérise les systèmes portant les traits suivants. D'abord, il y a un grand nombre d'éléments et de variables, relativement indépendants, hautement interactifs et reliés par une causalité indéterminée et multiple. Un tel système aux éléments et variables multiples n'est pas prévisible, c'est-à-dire linéaire ou déterministe. On peut encore dire qu'il ne fonctionne pas selon des lois simples. Certains aspects du système sont réguliers et facilement identifiables. On peut dire qu'une structure de régularités se développe. Pour un chercheur appartenant au domaine scientifique ou socioculturel, il s'agit là de lois, qui se caractérisent par des rapports déterministes. Un système complexe possède un comportement surprenant, car au moment où on s'y attend le moins, il divague de façon spectaculaire des attentes du sujet. Pour un scientifique étudiant le chaos, c'est l'effet papillon, et pour un sociologue ou historien, c'est une crise majeure révolte, bouleversement sociopolitique ou guerre. Pour un chercheur en médecine, c'est le point culminant de l'agression sur l'organisme, après lequel le malade succombera ou guérira. Du point de vue du médecin, et en dépit de toutes ses connaissances et de l'état manifeste de tous les symptômes, ce dernier est incapable de prédire comment le corps va réagir à telle ou telle crise. De même, le membre d'une culture donnée ou même le chercheur analysant cette culture est incapable de prévoir avec certitude son développement ultérieur. Ce manque de correspondance proportionnelle entre cause et effet s'appelle la non-linéarité. D'autres aspects d'un système complexe concernent les rapports entre le tout et les parties. On peut dire que le système est hologrammatique, qu'un point de l'image possède toute l'information de l'objet représenté. La partie est dans le tout, et le tout dans la partie. Cela est valable pour un passage d'un texte littéraire, un village lointain ou une cellule de l'organisme biologique contenant l'information génétique de l'être. Un autre aspect du système complexe est la récursion. Cela veut dire que le

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système fonctionne selon une répétition codée, selon un ordre déterminé par des règles simples. Une série qui se répète est récursive: [abdabdabd...] en est un exemple, car les mêmes motifs se répètent selon le même ordre. Cette série peut évoluer indéfiniment, toujours selon le même ordre et sans changement (une série infinie), ou bien elle peut évoluer avec le temps. Une série récursive s'arrête lorsqu'une condition est remplie. En informatique, les séries infinies sont néfastes et doivent être évitées à tout prix. Il faut ajouter un ensemble de conditions à remplir pour limiter l'étendue de la computation. Les procédés récursifs constituent une méthode de calcul des différentes étapes, chacune fixant des valeurs plus élémentaires. Les nombres risquent de perdre des décimales, puisque les équivalents décimaux ne sont jamais infiniment exacts, et ces erreurs peuvent se propager rapidement, principalement dans les calculs non-linéaires, provoquant un résultat inattendu. La perte d'éléments ou la présence d'éléments fautifs peut avoir un effet monumental sur le résultat. La récursion est un exemple d'auto-organisation (ordre non hiérarchique ou imposé de l'extérieur), où les éléments sont reliés analogiquement, du microcosme au macrocosme ou viceversa. Un autre aspect de la récursion dans des systèmes nonlinéaires est l'hystérésis ou effet retardé. On peut observer ce phénomène dans le comportement des corps soumis à une action élastique ou magnétique, croissante, puis décroissante. On observe ce processus dans le contexte de la société, où le produit des interactions individuelles rétroagit sur les individus, ou encore dans les conséquences de la colonisation sur la société africaine contemporaine. Un autre aspect des systèmes complexes est le rapport flou entre l'ordre et le désordre. Le système, entropique, peut passer d'un état d'ordre au désordre. C'est le processus naturel de tout système énergétique. Un système complexe est non-linéaire et se situe loin de l'équilibre. Au lieu de retourner naturellement à un état stable, un tel système peut devenir désordonné, alternant successivement entre ordre et désordre. L'ordre peut surgir de

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façon stochastique d'un état désordonné. C'est le cas lorsque l'eau se congèle et se change en glace, ou lorsqu'une goutte de pluie se change en flocon de neige. Ou bien encore, l'état de désordre peut s'accroître, et le chaos s'installer. Dans un système non-linéaire sujet à une évolution imprévisible, extrêmement rapide et désordonnée, ressortent des motifs ordonnés, des constantes, de nouvelles lois. Le désordre peut s'imbriquer dans l'ordre, ou viceversa, se constater sous un ordre apparent, ou le contraire. Les frontières entre un état d'ordre et de désordre sont floues et complexes dans les systèmes non-linéaires loin de l'équilibre. En 1984, le Santa Fe Institute, centre de recherches portant sur le simple et le complexe, est fondé au Nouveau Mexique (USA). L'institut est composé de membres issus de toutes les régions du monde et spécialisés dans différentes disciplines dont les mathématiques, l'informatique, la physique, la chimie, la biologie, l'écologie, l'archéologie, les sciences politiques, l'économie et l'histoire. Le SFI organise des séminaires et publie des rapports de recherches sur les comportements des systèmes adaptatifs complexes. Le but de cet institut est d'analyser les principes généraux qui sous-tendent ces systèmes. Ces systèmes évolutionnaires concernent les domaines sociaux, biologiques et physiques. Puisque de tels systèmes sont fortement non-linéaires, ils résistent aux méthodes classiques de l'analyse mathématique, et on ne peut les analyser que par le moyen des ordinateurs. Les traits d'un système adaptatif complexe sont les suivants. Un tel système se comporte de façon particulière, entre ordre et désordre. Il est sensible aux conditions initiales. Les facteurs et le milieu donné influent sur les événements ultérieurs ainsi que sur le développement du système. Un accident gelé se produit dans le flux des données. C'est un événement possédant des traits arbitraires qui dévient de la norme du modèle attendu, qui rompt le développement normal ou brise la symétrie du système. Un système adaptatif complexe révèle des régularités dans le flux des données. La plupart des accidents ne produisent pas de répercussions significatives, mais à mesure que le temps passe, des

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accidents gelés en nombre croissant et des lois fondamentales provoquent des régularités. Plus la description de ces régularités est longue, plus on peut dire que le système est complexe. Les régularités sont compressées dans un schéma qui décrit le monde, prédit son avenir et détermine les règles de comportement du système adaptatif lui-même. Le schéma peut se modifier et produire de nombreuses variantes en concurrence les unes avec les autres, sujettes aux pressions de sélection venant du monde réel. Des conflits en résultent. Une compétition entre plusieurs schémas alternatifs se développe, avec la modification ou l'élimination des moins bien adaptés. Par un processus d'auto-organisation, des systèmes adaptatifs d'une complexité plus élevée émergent. Un autre trait des systèmes adaptatifs complexes est l'importance des événements seuils ou percées. Dans l'évolution des sociétés, il y a constamment de nouveaux événements seuils et de nouveaux systèmes adaptatifs. Quand un système adaptatif complexe génère un nouveau système au moyen de l'agrégation de plusieurs systèmes en un système composite ou par un autre moyen, un événement seuil se produit. Ces phénomènes sont responsables des équilibres ponctués. Après une longue période où un état ou une espèce reste relativement inchangé, une modification assez rapide survient: c'est un équilibre ponctué. Ce phénomène ouvre la voie à des domaines nouveaux qui peuvent impliquer des niveaux d'organisation ou des types de fonctionnement plus élevés (complexes). Il se peut que les causes des changements relativement rapides constituent la ponctuation résultant de modifications parfois massives dans l'environnement ou la communauté. Il est possible que ces changements soient à l'origine d'une série d'événements liés dans laquelle l'adaptation ou la mort des organismes modifient la composition de la communauté. De telles transformations sont susceptibles aussi de provoquer des changements dans les communautés voisines. Ces transformations profondes constituent un bouleversement pour l'organisme, la communauté ou la société, et il se produit un renversement des modes de vie, des codes et des valeurs. L'organisme ou