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La Première Tâche de sang

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291 pages

Jusqu’en 1755, date du terrible tremblement de terre, qui fit de la ville de Lisbonne un amas de ruines, cette métropole du Portugal, comme toutes les grandes cités de l’Europe au dix-huitième siècle, était sillonnée par une foule de ruelles immondes et malfamées parmi lesquelles la ruelle du Marquinho tenait le premier rang.

C’était, en effet, une espèce de boyau étroit, tortueux et sale, bordé dans toute sa longueur de baraques en ruines, d’un aspect presque sinistre.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Augustin Labutte

La Première Tâche de sang

PREMIÈRE PARTIE

DRAME DE NUIT

CHAPITRE PREMIER

LES DEUX COMPLICES

 

Jusqu’en 1755, date du terrible tremblement de terre, qui fit de la ville de Lisbonne un amas de ruines, cette métropole du Portugal, comme toutes les grandes cités de l’Europe au dix-huitième siècle, était sillonnée par une foule de ruelles immondes et malfamées parmi lesquelles la ruelle du Marquinho tenait le premier rang.

C’était, en effet, une espèce de boyau étroit, tortueux et sale, bordé dans toute sa longueur de baraques en ruines, d’un aspect presque sinistre.

Ce séjour des amis de l’obscurité, qui ressemblait plutôt à un égout qu’à une rue habitable, avait une ouverture en forme de goulot sur une autre ruelle, sa digne rivale, et portait vulgairement la dénomination expressive de Ruelle aux Voleurs.

Quand la police était en campagne dans ce repaire des principaux bandits de la capitale, les toits des baraques, couronnés de lucarnes en forme d’entonnoir, pouvaient offrir un facile accès au gibier poursuivi par ses limiers.

En effet, d’un toit à l’autre, la ruelle était traversée par des espèces de ponts volants, permettant à ceux qui avaient les meilleures raisons pour éviter le contact des alguazils, de se dérober en faisant un voyage aérien qui déconcertait parfois les évolutions les mieux conçues et les plus habilement exécutées de ces auxiliaires de la justice.

Dans le principe, les ponts volants avaient été établis pour faciliter aux habitants de se rendre de mutuelles visites, sans courir le risque d’enfoncer jusqu’aux genoux dans les flaques d’eau bourbeuse qui croupissaient pendant neuf mois de l’année, dans cette infecte voie publique.

Peu à peu, l’honorable population qui en faisait le plus bel ornement à l’époque où commence notre histoire, s’étant aperçue que ce moyen de communication était encore bon à quelque autre chose, s’en était servie pour se sauvegarder de temps à autre des dangers inhérents à sa principale industrie.

II

Or, le 15 septembre de l’année 1703, vers onze heures du soir, une obscurité profonde, un calme complet régnaient dans cette sentine infecte, et à la seule exception d’un taudis dont les volets vermoulus étaient prudemment fermés, mais à travers les ais disjoints desquels filtrait un faible rayon de lumière, tous les honnêtes industriels qui y avaient établi leur domicile semblaient livrés au sommeil.

La noble demeure dont l’hôte veillait évidemment encore était celle d’un bandit, du nom de Thomé Silva.

C’était un dangereux coquin que ce Thomé. A peine âgé de quarante ans, bien pris dans sa taille un peu au-dessus de la moyenne, d’une agilité et d’une force musculaire incroyables, il était malheureusement doué d’une figure honnête à déconcerter les observateurs les plus habiles, qui n’avaient jamais pu y découvrir aucun des signes révélateurs des bas et féroces instincts de sa nature. Esprit fin d’ailleurs et d’une certaine portée quoique complétement inculte.

Aussi, quand il endossait ce qu’il appelait, avec une ironie cynique, son costume d’honnête homme, et se promenait, par quelque beau soir d’été, sur la délicieuse route de Cintra, tout le monde le prenait pour quelque bon et pacifique marchand des Arcades du Roscio profitant du jour dominical, pour faire trève aux soucis de son ménage et de son magasin.

Dépourvu complétement de toute espèce de sens moral, et ayant pour ainsi dire aspiré le crime avec la vie, il ne s’était jamais proposé qu’un but : « vivre sans travailler, aux dépens de tout le monde, par tous les moyens possibles. »

Evidemment, malgré les plus louables intentions, sans doute, et sans avoir été arrêté par le moindre scrupule, la journée avait été mauvaise pour lui, puisqu’il était rentré dans son repaire les mains vides du bien d’autrui.

Comme il vivait seul, et ne pouvait ainsi faire retomber sa mauvaise humeur sur personne, il s’assit avec colère sur un escabeau boiteux, et les bras croisés sur la poitrine d’une façon dramatique, il monologua à voix basse celte tirade désespérée :

  • «  — Par ma foi, le métier de gentilhomme de grand chemin ne vaut pas une rave aujourd’hui. Oui, en cette année de disgrâce 1703, sous le règne de Sa Majesté très-fidèle don Pedro II, je n’ai pas seulement tiré de ma noble profession, je le gagerais, la moitié des chétifs profits du mercier le moins achalandé de la place du Roscio.

Oh ! les temps sont durs !... C’est curieux cependant comme les choses de ce bas monde sont mobiles et changeantes ! Dire que telle branche de négoce dans laquelle on faisait régulièrement fortune autrefois mène tout droit à l’hôpital aujourd’hui et que la mienne est de ce nombre, c’est-à-dire que je cours les chances de la corde, sans la moindre compensation !

Et puis, malédiction ! il faut encore que sur le plus clair bénéfice des affaires que je mène à bien je paye une redevance à ce misérable Ambrosio, mon ancien compère, à l’heure présente au service de la police, sous prétexte qu’il me protège et s’emploie de son mieux pour que je puisse travailler, sans avoir toujours ses confrères sur le dos.

A ce compte, amassez donc des rentes, préparez pendant que vous êtes jeune le repos de votre vieillesse !

Oh ! certes, feu mon père, que Dieu ait son âme, si c’est possible ! exerçait au moins dans le bon temps. Digne homme ! il ne payait de redevance à personne, lui, et le jour où il fut pendu à Evora, il pouvait au moins rendre cet hommage à la cour criminelle qui l’avait condamné, qu’ayant toujours travaillé seul, en l’envoyant à la potence, elle ne lui accordait pas une de ces préférences dont il aurait eu juste raison de se plaindre.

Puis, il eut aussi ce précieux avantage, que le bourreau n’avait pas rompu alors avec les anciennes traditions ; qu’il savait son métier sur le bout du doigt ; de sorte que celui qui fut chargé de sa personne lé pendit scrupuleusement, selon les règles, c’est-à-dire ni trop haut ni trop bas !

Mais, à présent, fi donc ! on vous pend un homme tout à la diable, et toujours trop haut. Voilà ce qui m’attend, si je manœuvre mal. Le cas échéant, je serais pendu trop haut. »

Puis s’interrompant et prêtant l’oreille :

« Mais assez philosophé comme cela, on marche dans la ruelle, et les pas s’approchent, attention ! »

III

Il ne se trompait pas ; tandis qu’il se livrait à demi-voix à ses réflexions et moralisait à sa façon sur la mort violente de son père, un étranger à la ruelle y pénétrait avec précaution, marchant sur la pointe des pieds, sondant minutieusement du regard chaque coin et recoin, jusqu’à ce qu’enfin, satisfait de son inspection, il s’arrêta court à la porte du bandit.

Là, après avoir écouté avec une attention extrême, pendant quelques minutes, et s’être bien assuré que le seigneur du logis était seul, du revers de la main il frappa sur les volets trois coups proportionnellement distancés, en faisant entendre le cri de la chouette.

Aussitôt la porte s’ouvrit.

  •  — Entrez, illustre agent du seigneur corregidor criminel, dit à voix basse le digne fils du pendu d’Evora, après avoir soigneusement fermé et verrouillé la porte. Entrez, digne pourvoyeur de la justice surnommé Peau de Mouton, on n’a jamais pu savoir pourquoi.
  •  — Ah çà ! répondit le visiteur, Thomé Silva, surnommé l’Anguille, on sait parfaitement pourquoi, il parait, mon bonhomme, que tu as maintenant des secrets pour ton vieux protecteur. Ah ! mais alors, prend garde, mon garçon, car Ambrosio n’aime pas ces façons-là, comme tu devrais le savoir et de vieille date encore !
  •  — Veux-tu que je te dise, « mon vieux protecteur ? »
  •  — Parle !parle !
  •  — Eh bien ! tu es bête et rapace à me donner envie de l’envoyer à tous les diables, toi et ta protection !
  •  — Tout beau, l’Anguille ! tout beau, répondit l’agent avec un rire forcé, car voilà que tu manques de respect à l’autorité.
  •  — Toi, l’autorité !... Mais laissons cela, que veux-tu de moi ?
  •  — Rien... Seulement, je tenais à te dire que je sais pertinemment que tu as reçu la visite d’un personnage haut placé, très-haut placé même, personnage que je connais, d’ailleurs, et que tu ne m’en as souillé mot. Il est pourtant à croire que ce grand seigneur, car c’est un grand seigneur, ne s’est pas rendu à « ton noble hôtel » rien que pour avoir l’honneur de te faire visite et de goûter les charmes de ta conversation.
  •  — Mon cher, s’il était venu dans ce dernier but seulement, il aurait certes beaucoup moins perdu son temps qu’en se rendant à « ton noble hôtels à toi. Mais écoute bien, je parle très-sérieusement maintenant : quand j’ai transporté le siége de ma maison de commerce à Lisbonne... — ne ris donc pas, imbécile, — mes moyens me permettaient alors de m’établir dans un des grands quartiers, sur la place même d’Alcantara, si cela m’eût convenu. Cependant connaissant la police comme je la connaissais déjà « par expérience, » j’ai tenu à lui prouver que je voulais faire bon ménage avec elle : j’ai choisi la ruelle du Maquinho, que les mauvaises langues appellent la Ruelle aux voleurs, et j’y ai loué ce taudis.

Je n’étais pas si naïf que d’ignorer, tâche de le croire, que je me plaçais là dans une espèce de souricière, où les tiens ont toujours l’œil et dont ils peuvent laisser retomber la trappe quand bon leur semble. Comprends donc aujourd’hui que j’ai toujours compté sur toi pour m’avertir à temps, et que si je ne t’ai rien dit du personnage « haut placé » dont tu ne sais pas plus le nom que je ne le sais moi-même, c’est que le moment n’était pas encore venu de te faire d’ouverture à ce sujet.

  •  — Pourquoi ?
  •  — Par la raison très-simple qu’il ne m’a pas encore versé le plus modeste à-compte. Or, je veux bien payer pour être bien servi, mais seulement quand j’ai été payé moi-même. Est-ce clair ?
  •  — Alors, il ne t’a pas donné de commission à jour fixe ?
  •  — Comme tu le dis, lumière supérieure de la police de Lisbonne. C’est partie remise.
  •  — Je veux te croire : mais quant au nom du personnage, je t’assure que je le connais.
  •  — Et moi, je t’assure que tu mens ! Autrement vantard, comme tu es, car tu es vantard comme un Espagnol, tu me l’aurais déjà nommé... Mais chut... on frappe, et durement encore... Vite, dissimule ton importante personne !
  •  — Où ?
  •  — Ici, dans ce placard ; il est vaste, tu y seras à l’aise.

Et l’honnête Thomé, poussant vivement par les épaules l’honnête Ambrosio, le fit entrer moitié grognant dans un placard, dont il verrouilla la porte avec soin, malgré ses sourdes réclamations.

IV

Mais, quelque diligence qu’eût mis le bandit à cette opération, la personne qui, du poing, avait heurté violemment la porte, n’ayant probablement pas l’habitude d’attendre, la secoua de nouveau à coups de pied, de manière à l’enfoncer.

  •  — Quel signal faites-vous ? demanda alors avec une voix vibrante d’émotion contenue, l’honorable Thomé, tandis que le seigneur Peau-de-Mouton tremblait de peur dans son placard.
  •  — Attends, coquin, répondit-on du dehors, tu vas l’entendre tout à l’heure, mon signal !

A cette réplique et au ton sur lequel elle était faite, le gentilhomme de grand chemin qui avait le flair d’une sûreté incomparable, comprenant à quelle espèce de visiteur il avait à faire et ne se souciant pas de lui donner le temps de mettre sa menace à exécution, s’empressa d’ouvrir.

  •  — Diable, vous ne faites pas de façons, vous, dit-il en introduisant le client.
  •  — Plaît-il, drôle ? riposta l’inconnu avec une suprême insolence, tout en rabattant scrupuleusement sur les yeux le large sombrero dont sa tête était couverte.
  •  — Rien, « Monseigneur », rien, s’empressa de s’écrier humblement le bandit. Je ne savais pas... j’ignorais... j’étais loin de me douter que c’était Votre Seigneurie qui frappait ; daignez m’excuser, daignez ordonner, je suis et je serai toujours à vos ordres.

Alors, celui qui venait d’être ainsi qualifié de « Monseigneur, » tirant une bourse de sa poche, la jeta dédai. gneusement sur la table.

  •  — Vous êtes un homme bien aimable, Monseigneur, s’empressa de dire, en forme de remerclment, le gentilhomme de grand chemin. Et il est bien agréable, ajouta-il, à un pauvre diable comme votre serviteur, de voir que ses petits services peuvent être de quelque utilité à Votre Seigneurie. Encore une fois, parlez, ordonnez, je suis tout entier à vos ordres. Quand dois-je travailler pour vous ?
  •  — Demain soir — tu sais où ? — tu sais le moment ? — tu sais comment ? — tu n’as rien oublié ?
  •  — Monseigneur, j’ai joui toute ma vie d’une mémoire excellente, ce qui est un avantage de premier ordre, un bien précieux dans ma profession. « Où ? » — c’est le parc du commandeur Mendoça — « le moment ? » onze heures du soir — « comment ? » Voilà ! — Et tirant un poignard de sa ceinture, il fit un geste sinistre.
  •  — Tu as la clef ?
  •  — Fi donc, Monseigneur ! je ne me sers jamais de clef pour ouvrir une porte, c’est un moyen trop vulgaire.
  •  — Bandit !
  •  — Pour vous servir, Monseigneur.
  •  — Me connais-tu ?
  •  — Voilà la troisième fois que j’ai l’insigne honneur de recevoir Votre Seigneurie chez moi. La première, vous m’avez commandé une faction sur le mur du parc en question afin de m’assurer que c’était bien là le lieu de rendez-vous d’un jeune couple auquel vous portez un intérêt tout particulier : — la seconde, il y a deux jours seulement, — vous êtes revenu pour vous informer du résultat de mon inspection sentimentale, sur le compte très-détaillé que j’ai eu l’honneur de vous en faire, vous m’avez donné à l’avance toutes vos instructions. Enfin aujourd’hui, et cela fait la troisième fois, vous venez m’annoncer que c’est pour demain. Je mentirais donc si je disais que je ne vous connais pas.
  •  — Point d’équivoque ; sais-tu mon nom ?
  •  — Monseigneur, je ne vous ai jamais vu que dans celte misérable bicoque, à la lumière de ce lumignon fumeux, si bien que c’est à peine si je vous reconnaîtrais à la clarté du soleil. Je ne sais donc pas votre nom. D’ailleurs, que Votre Seigneurie me pardonne, mais que voudriez-vous que j’en fasse de votre nom ? Certes, je vois bien que vous êtes noble rien qu’à votre manière de frapper, j’ai bien compris que vous étiez d’un monde dont les familiers n’ont pas l’habitude d’attendre : aussi, et par cette raison même, je n’ai pas besoin de connaître votre nom, tout au contraire je veux l’ignorerr
  •  — Parce que ?
  •  — Ma foi, Monseigneur, parce que, si j’étais pincé en travaillant à votre intention, vous diriez : — « Voilà un drôle qui a mon secret, il n’est pas bon qu’il le souffle à l’oreille du corrégidor criminel ; mettons-y bon ordre. » Et avant que je sois sorti des mains de la police, pour passer dans celles de la justice, vous auriez soin de m’envoyer une apoplexie foudroyante. Merci ! j’aime mieux autre chose. Vous voyez bien, Monseigneur, que je n’ai pas intérêt à connaître votre nom, puisque, dans le cas où je serais pris comme un singe la patte dans le coco, n’ayant rien à craindre de mon indiscrétion, vous me laisseriez naturellement toutes les chances qu’un homme de génie a toujours de tromper le juge ou tout au moins le geôlier.
  •  — Tu raisonnes mieux qu’un avocat.
  •  — C’est qu’il s’agit pour moi d’une affaire personnelle.
  •  — Écoute, si tout finit « pour le mieux », demain soir, tu recevras trois fois plus d’or qu’il n’y en a dans la bourse que je viens de jeter sur ta table.
  •  — Merci, Monseigneur. Mais, pardon ; les jours se suivent et ne se ressemblent pas, comme disait feu mon père en marchant à la potence le moins vite qu’il pouvait. Vous venez de parler de pourboire en des termes qui me mettent véritablement l’eau à la bouche. Je vous remercie très-humblement de cette promesse ; mais une fois, « tout fini pour le mieux, » je ne voudrais pas rentrer immédiatement dans cette maison. C’est une petitesse sans doute, mais que voulez-vous, chacun à ses faiblesses. Permettez-moi donc de vous indiquer le bassin de la fontaine du Roscio, où vous pourriez discrètement déposer la « récompense. » Soyez tranquille : une demi-heure « après, » j’irai m’y laver les mains et en les enfonçant jusqu’au coude, pourvu surtout« qu’elle » se trouve sous le pied droit du Neptune, ma pêche sera bientôt faite.
  •  — Très bien, compte sur mon exactitude si tu réussis...

Et comme « Monseigneur » se disposait à sortir :

  •  — Permettez, observa le bandit, et laissez-moi, je vous prie, jeter un coup d’œil de précaution au dehors, car il ne serait peut-être pas très-sain pour moi qu’on vit sortir de mon bouge un personnage ayant une tournure comme la vôtre. La police se mêle quelquefois de mes affaires ; elle se mêle de raisonner sur des indices, de tirer des inductions de certaines apparences, enfin, elle a ses lubies périodiques et est, parfois, très-incommode.
  •  — Bon !reprit-il après avoir ouvert la porte avec précaution et tout inspecté rapidement, vous pouvez sortir sans me compromettre, Monseigneur ; je suis content de ce que j’ai vu, « et je vais en faire immédiatement mon profit, » ajouta-t-il intérieurement.

Monseigneur sortit, mais Thomé ne referma pas la porte : il venait de prendre un parti qui, comme nous le verrons bientôt, eut de fâcheux résultats pour l’immaculé Peau-de-Mouton,

  •  — Holà, Thomé ! s’écria celui-ci, du fond de son placard, aussitôt que « Monseigneur » fut sorti. Ouvre donc, imbécile ! je m’ennuie considérablement dans ton armoire.
  •  — Tout beau !tout beau ! seigneur Ambrosio, répondit l’autre ; un peu de patience, mon garçon, tu n’es pas trop mal dans ta cage ; je vais te l’ouvrir cependant : attends-moi, le temps seulement de prendre la piste de mon client, et je reviens te donner de l’air. Que diable ! il est bon de savoir avec qui on traite.

Et tout en persiflant sa victime, il mettait lestement dans sa poche la bourse bien garnie qui était restée sur sa table, jetait sur ses épaules un large manteau couleur de muraille, enfonçait sur sa tête un énorme chapeau à très-larges bords, et sans faire autrement attention aux lamentations et aux imprécations de l’agent son complice, it décampait sans éteindre son lumignon, et sans fermer sa porte.

  •  — Médite, médite, imbécile, disait-il à demi-voix. La place est bien choisie pour méditer, et surtout imagine-toi que je cours après Monseigneur, comme tu en es bien capable, triple sot.

Tu as mon secret, c’est vrai, le hasard te l’a livré. Mais comme, en ouvrant la porte à mon client, j’ai parfaitement distingué encadrée dans le goulot de la lucarne en face, la silhouette d’un idiot de ta bande, qui ignore que j’ai le privilége de distinguer les gens de sa sorte dans les ténèbres aussi bien qu’en pleine lumière, tu peux compter sur une visite à laquelle tu ne t’attends guère. — Oui, tu as mon secret ; mais avant de t’en servir contre moi, il faudra d’abord t’escrimer pour expliquer d’une manière raisonnable comment tu te trouves verrouillé dans mon placard. — Ah ! vraiment, tu en auras bien assez de tes affaires personnelles pour avoir encore le loisir de t’occuper des miennes.

Et tout en adressant mentalement ces réflexions ironiques à son honoré complice, le bandit gagnait du large, marchant sur la pointe des pieds, vivement, faisant de longues enjambées, non sans porter un regard attentif à droite, à gauche, et surtout sans oublier de se détourner souvent, tout disposé d’ailleurs à jouer du couteau contre quiconque tenterait de se jeter sur lui ou de lui barrer la route.

CHAPITRE II

MARIA-STELLA

I

Le commandeur Lorenzo Mendoça était un de ces beaux vieillards, ayant le rare privilége d’être parvenu, sans infirmités d’aucune sorte, aux grands âges de la vie.

Tête expressive d’une coupe pleine d’harmonie virile, encadrée dans une abondante chevelure à peine grisonnante, droit et ferme en sa démarche, grands yeux bleus limpides et pénétrants avec tous les rayonnements de la jeunesse, les artistes se disputaient l’honneur de reproduire sur la toile ce type exceptionnel d’un homme bientôt octogénaire, et qui paraissait avoir soixante ans à peine.

Son intelligence était d’ailleurs restée aussi nette, aussi ferme qu’autrefois.

D’un goût sür pour les choses de l’art, d’un jugement droit pour les choses de la vie, charmant conteur des « nouvelles du passé, » il était recherché avec empressement par tout ce que Lisbonne comptait alors d’esprits d’élite et de personnes du meilleur monde.

Veuf depuis longtemps ; de toute une nombreuse descendance, il ne lui restait plus qu’une petite-fille à laquelle il avait donné au baptême le gracieux nom de Maria-Stella.

Il aimait cette enfant comme les grands parents aiment souvent leurs petits-enfants, c’est-à-dire avec une sorte d’idolâtrie.

Riche, très-riche même, si celle qui était pour lui l’objet d’une espèce de culte, douée d’un précoce et admirable bon sens, n’eût souvent mis obstacle aux extravagances de sa tendresse pour elle, on ne saurait dire à quelle limite il se serait arrêté.

Cependant, malgré toutes ses gâteries, il l’aimait surtout pour elle, et son plus grand souci était de la marier avant que l’heure du suprême adieu eût sonné pour lui. Mais comme le sentiment le plus légitime, le plus saint, par cela seul qu’il a les exagérations de la passion, met un voile sur l’intelligence, il était arrivé que ce grand vieillard, dont le temps avait respecté aussi bien la haute raison que les facultés physiques, ne voyait plus clair dans le cœur de la jeune fille.

Sans cet aveuglement paternel, avec sa science de la nature féminine, il n’eût pas manqué de s’apercevoir que l’état moral de Stella s’était rapidement modifié en quelques semaines, et se serait dit : Elle aime, veillons sur elle.

Tandis que dominé lui-même par une passion d’un autre genre, mais dont elle était néanmoins l’objet, il n’avait rien deviné, rien compris et par conséquent rien prévu.

Et pourtant la jeune fille avait un fiancé, dont elle ne savait pas même le nom, et dans lequel elle avait mis néanmoins toute sa confiance. Confiance d’autant plus absolue qu’elle n’avait d’autre base que sa parole à lui.

II

Le commandeur habitait avec Stella, depuis quelques mois sortie du couvent, un des plus splendides hôtels de Lisbonne.

Les dépendances de cette demeure, véritablement princière, comprenaient notamment un vaste et magnifique parc, dessiné avec un art infini et planté d’arbres les plus rares.

De la terrasse principale, s’élevant à son extrémité sud on apercevait le cours majestueux du Tage, sillonné à chaque heure du jour par de nombreux navires de guerre et de commerce aux mâts desquels flottaient des pavillons de toutes les nations du globe. Puis aux lointains horizons de la rive gauche, baignées dans les vapeurs azurées d’un ciel splendide, ces gracieuses collines enlacées les unes aux autres comme des guirlandes de fleurs, qui encadraient le grand fleuve jusqu’à la mer où il s’abîme à quelques lieues plus loin.

Cette oasis pleine d’ombre et de silence était laretraite où le commandeur passait quotidiennement de longues heures, calmes et reposées, pendant lesquelles il remontait par la pensée jusqu’aux années de sa première jeunesse et se rapprochait de Dieu, centre d’attraction de toute âme humaine, afin de se préparer à une mort digne de son honorable vie.

C’était à ce parc que « Monseigneur » avait fait allusion dans ses instructions au bandit de la Ruelle aux Voleurs.