La Russie en 1839

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Extrait : "La dernière fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai promis de ne pas revenir en France avant d'avoir poussé jusqu'à Moscou ; depuis ce moment, vous ne pensez plus qu'à cette cité fabuleuse, fabuleuse en dépit de l'histoire. En effet, le nom de Moscou a beau être assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre siècle, la distance des lieux, la grandeur des événements le rendent poétique par-dessus tout autre nom."

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EAN13 9782335041415
Langue Français

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EAN : 9782335041415
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Lettre dix-neuvième
Sommaire de la lettre dix-neuvième
Pétersbourg en l’absence de l’Empereur. – Contresen s des architectes. – Rareté des femmes dans les rues de Pétersbourg. – L’œil du maître. – Agitation des courtisans. – Les métamorphoses. – Caractère partic ulier de l’ambition des Russes. – Esprit militaire. – Nécessité qui domine l’Empereur lui-même. – Le er tchinn. – Esprit de cette institution. – Pierre I . – Sa conception. – La Russie er devient un régiment. – La noblesse anéantie. – Nicolas plus russe que Pierre I . – Division du tchinn en quatorze classes. – Ce qu’on gagne à faire partie de la dernière. – Correspondance des classes civiles avec les grades de l’armée. – L’avancement dépend uniquement de la volonté de l’E mpereur. – Puissance prodigieuse. – Effets de l’ambition. – Pensée domin ante du peuple russe. – Opinions diverses sur l’avenir de cet Empire. – Cou p d’œil sur le caractère de ce peuple. – Comparaison des hommes du peuple en Angle terre, en France, et en Russie. – Misère du soldat russe. – Danger que cour t l’Europe. – Hospitalité russe. – À quoi elle sert. – Difficulté qu’on éprou ve à voir les choses par soi-même. – Formalités qualifiées de politesses. – Souv enirs de l’Orient. – Mensonge nécessaire. – Action du gouvernement sur le caractè re national. – Affinité des Russes avec les Chinois. – Ce qui excuse l’ingratitude. – Ton des personnes de la cour. – Préjugés des Russes contre les étrangers. – Différence entre le caractère des Russes et celui des Français. – Défiance univer selle. – Mot de Pierre-le-Grand sur le caractère de ses sujets. – Grecs du Ba s-Empire. – Jugement de Napoléon. – L’homme le plus sincère de l’Empire. – Sauvages gâtés. – Manie des voyages. – Erreur de Pierre-le-Grand perpétuée par ses successeurs. – L’Empereur Nicolas seul y a cherché un remède. – Es prit de ce règne. – Mot de M. de La Ferronnays. – Sort des princes. – Architec ture insensée. – Beauté et utilité des quais de Pétersbourg. – Description de Pétersbourg en 1718 par Weber. – Trois places qui n’en font qu’une. – Églis e de Saint-Isaac. – Pourquoi les princes se trompent plus que les nations sur le choix des sites. – La cathédrale de Kasan. – Superstition grecque. – L’église de Smolna . – Congrégation de femmes menée militairement. – Palais de la Tauride. – Vénu s antique. – Présent du pape er Clément XI à Pierre I . – Réflexions. – L’Ermitage. – Galerie de tableaux . – L’Impératrice Catherine. – Portraits par madame Le Brun. – Règlement de la société intime de l’Ermitage rédigé par l’impératrice.
er Pétersbourg, ce 1 août 1839.
La dernière fois que j’ai pu vous envoyer de mes no uvelles, je vous ai promis de ne pas revenir en France avant d’avoir poussé jusqu’à Moscou ; depuis ce moment, vous ne pensez plus qu’à cette cité fabuleuse, fabuleuse en dépit de l’histoire. En effet, le nom de Moscou a beau être assez moderne et nous rap peler les faits les plus positifs de notre siècle, la distance des lieux, la grandeur des évènements le rendent poétique par-dessus tout autre nom. Ces scènes de poème épiq ue ont une grandeur qui contraste d’une manière bizarre avec l’esprit de no tre siècle de géomètres et d’agioteurs. Je suis donc très impatient d’atteindr e Moscou ; c’est maintenant le but de
mon voyage ; je pars dans deux jours, mais, d’ici l à, je vous écrirai plus assidûment que jamais, car je tiens à compléter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et singulier Empire.
On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Péte rsbourg les jours où l’Empereur est absent ; à la vérité cette ville n’est, en aucun te mps, ce qui s’appelle gaie ; mais sans la cour, c’est un désert : vous savez d’ailleurs qu’el le est toujours menacée de destruction par la mer. Aussi, me disais-je ce matin en parcour ant ses quais solitaires, ses promenades vides : « Pétersbourg va donc être subme rgé ; les hommes ont fui, et l’eau revient prendre possession du marécage ; cette fois la nature a fait raison des efforts de l’art. » Ce n’est rien de tout cela, Pétersbourg es t mort parce que l’Empereur est à Péterhoff ; voilà tout.
L’eau de la Néva, repoussée par la mer, monte si ha ut, les terres sont si basses, que ce large débouché avec ses innombrables bras ressem ble à une inondation stagnante, à un marais : on appelle la Néva un fleuve, faute d e lui trouver quelque qualification plus exacte. À Pétersbourg la Néva, c’est déjà la mer ; plus haut, c’est un émissaire long de quelques lieues, et qui sert de décharge au lac Lad oga dont il apporte les eaux dans le golfe de Finlande.
À l’époque où l’on construisait les quais de Péters bourg, le goût des édifices peu élevés était dominant chez les Russes ; goût fort d éraisonnable dans un pays où la neige diminue de six pieds pendant huit mois de l’a nnée la hauteur des murailles, et où le sol n’offre aucun accident qui puisse couper d’u ne manière un peu pittoresque le cercle régulier que forme l’immuable ligne de l’hor izon servant de cadres à des sites plats comme la mer.
Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre spongieuse, basse, infertile et sans solidité, une plaine si pe u variée que la terre y ressemble à de l’eau d’une teinte légèrement foncée, tels sont les désavantages contre lesquels l’homme avait à lutter pour embellir Pétersbourg et ses environs. C’est assurément par un caprice, bien contraire au sentiment du beau, qu ’on s’avise de poser sur une table rase une suite de monuments très plats et qui marqu ent à peine leur place sur la mousse unie des marécages. Dans ma jeunesse, je m’e nthousiasmais au pied des montagneuses côtes de la Calabre devant des paysage s dont toutes les lignes étaient verticales, la mer exceptée. Ici au contraire la te rre n’est qu’une surface plane qui se termine par une ligne parfaitement horizontale tiré e entre le ciel et l’eau. Les hôtels, les palais et les collèges qui bordent la Néva paraisse nt à peine sortir du sol ou plutôt de la mer ; il y en a qui n’ont qu’un étage, les plus éle vés en ont trois, et tous semblent écrasés. Les mâts des bateaux dépassent les toits d es maisons ; ces toits sont de fer peint : c’est propre et léger ; mais on les a faits très plats à l’italienne ; autre contresens ! Les toits pointus conviennent seuls au x pays où la neige abonde. En Russie on est choqué à chaque pas des résultats d’u ne imitation irréfléchie.
Entre ces carrés d’édifices dont l’architecture veu t être romaine, vous apercevez de vastes percées droites et vides qu’on appelle des r ues ; l’aspect de ces ouvertures, malgré les colonnades classiques qui les bordent, n ’est rien moins que méridional. Le vent balaie sans obstacle ces routes alignées et la rges comme les allées qui divisent les compartiments d’un camp.
La rareté des femmes contribue à la tristesse de la ville. Celles qui sont jolies ne sortent guère à pied. Les personnes riches qui veul ent marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais ; cet usage est ici fondé sur la prudence et la nécessité.
L’Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuy eux séjour, seul il fait foule dans ce bivouac, abandonné sitôt que le maître a disparu . Il prête une passion, une pensée à des machines ; enfin il est le magicien dont la pré sence éveille la Russie et dont l’absence l’endort : dès que la cour a quitté Péter sbourg, cette magnifique résidence prend l’aspect d’une salle de spectacle après la re présentation. L’Empereur est la lumière de la lampe. Depuis mon retour de Péterhoff , je ne reconnais pas Pétersbourg ; ce n’est plus la ville que j’ai quittée il y a quat re jours : si l’Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif intérêt à tout ce qui e nnuie aujourd’hui. Il faut être Russe pour comprendre le pouvoir de l’œil du maître ; c’e st bien autre chose que l’œil de l’amant cité par La Fontaine.
Vous croyez qu’une jeune fille pense à ses amours e n présence de l’Empereur. Détrompez-vous, elle pense à obtenir un grade pour son frère : une vieille femme, dès qu’elle sent le voisinage de la cour, ne sent plus ses infirmités ; elle n’a pas de famille à pourvoir : n’importe ; on fait de la courtisanerie pour le plaisir d’en faire, et l’on est servile sans intérêt ; comme on aime le jeu pour lu i-même. La flatterie n’a pas d’âge. Ainsi, à force de secouer le fardeau des ans, cette marionnette ridée perd la dignité de la vieillesse : on se sent impitoyable pour la décr épitude agitée, parce qu’elle est ridicule. C’est surtout à la fin de la vie qu’il fa udrait savoir pratiquer les leçons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de reno ncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces avertissements ! !…. le renoncement prouve la force de l’âme : quitter avant de perdre, telle est la co quetterie de la vieillesse.
Elle n’est guère à l’usage des gens de cour ; aussi l’exerce-t-on à Saint-Pétersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes rem uantes me paraissent le fléau de la cour de Russie. Le soleil de la faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses ; il les empêche de discerner leur véritable intérêt qui serait de sauver sa fierté en cachant les misères de son cœur. Au contraire, les courtisans russes, pareils aux dévots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvre té dame : ils font flèche de tout bois, ils exercent leur métier à découvert. Ici le flatte ur joue les cartes sur la table ; et ce qui m’étonne, c’est qu’il puisse encore gagner à un jeu si connu de tout le monde. En présence de l’Empereur l’hydropique respire, le vie illard paralysé devient agile, il n’y a plus de malade, plus de goutteux : il n’y a plus d’ amoureux qui brûle, plus de jeune homme qui s’amuse, plus d’homme d’esprit qui pense, il n’y a plus d’homme !!! C’est l’avanie de l’espèce. Pour tenir lieu d’âme à ces a pparences humaines, il leur reste un dernier souffle d’avarice et de vanité qui les anim e jusqu’à la fin : ces deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent à leurs victimes l’émulation militaire ; c’est une rivalité disciplinée qui s’agite à tous l es étages de la société. Monter d’un grade en attendant mieux, telle est la pensée de ce tte foule étiquetée.
Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l’astre qui faisait mouvoir ces atomes flatteurs, n’est plus au-dessus de l’horizon ! On croit voir la rosée du soir tomber sur la poussière, ou les nonnes de Robert-le-Diable se recoucher dans leurs sépulcres en attendant le signal d’une nouvelle ronde.
Avec cette continuelle tension de l’esprit, de tous et de chacun vers l’avancement, point de conversation possible : les yeux des Russe s du grand monde sont des tournesols de palais : on vous parle sans s’intéres ser à ce qu’on vous dit, et le regard reste fasciné par le soleil de la faveur.
Ne croyez pas que l’absence de l’Empereur rende la conversation plus libre ; il est toujours présent à l’esprit : alors à défaut des ye ux c’est la pensée qui fait tournesol. En un mot, l’Empereur est le bon Dieu ; il est la vie, il est l’amour pour ce malheureux