La Somnambule - Souvenirs de Dresde (1815)
414 pages
Français

La Somnambule - Souvenirs de Dresde (1815)

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Description

PEU de temps après la guerre des alliés, dont elle venait d’être le théâtre, la Saxe, encore palpitante d’effroi, semblait sortir d’un rêve douloureux dont le réveil offrait de tristes réalités. Des plaines immenses qui, dans leur sein, portaient le germe d’abondantes récoltes, n’étaient plus qu’une terre fraîchement remuée par l’ennemi qui y avait trouvé son tombeau. Des familles entières n’avaient plus d’habitations ; couvertes de haillons, on les voyait se traîner sur la route, attendant quelques secours de la commisération des voyageurs.

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Date de parution 23 août 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782346093168
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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À propos deCollection XIX
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Madame S.
La Somnambule
Souvenirs de Dresde (1815)
I
PEU de temps après la guerre des alliés, dont elle venait d’être le théâtre, la Saxe, encore palpitante d’effroi, semblait sortir d’un rê ve douloureux dont le réveil offrait de tristes réalités. Des plaines immenses qui, dans le ur sein, portaient le germe d’abondantes récoltes, n’étaient plus qu’une terre fraîchement remuée par l’ennemi qui y avait trouvé son tombeau. Des familles entières n ’avaient plus d’habitations ; couvertes de haillons, on les voyait se traîner sur la route, attendant quelques secours de la commisération des voyageurs. Dresde, cette Palmyre moderne, relevant sa tête fiè re et superbe au milieu des décombres dont elle était environnée, offrait l’asp ect d’une grandeur déchue ; mais plus menaçante encore qu’humiliée, on eût dit le ro i des forêts poursuivi par quelques chasseurs audacieux qui, au moment de saisir leur v ictime, sont eux-mêmes vaincus et forcés d’abandonner le champ de bataille ; l’ani mal leur laisse quelques dents, mais sans avoir rien perdu de son aspect redoutable. Dre sde perdit ses faubourgs et reparut plus belle au sein de ses désastres. Ses fl ancs, atteints de quelques bombes, souffrirent particulièrement dans la partie qui fai t face au magnifique pont de l’Elbe, dont une arche enlevée coupa toute communication à l’ennemi ; mais le château faisant point de mire fut peu endommagé : une bombe ayant pénétré dans un petit salon de la reine, atteignit une glace sans la dépl acer. Quelques mois après, elle était encore suspendue au-dessus de la cheminée, comme mo nument de l’époque. Abandonnant à l’histoire ses pages ensanglantées, j e ne l’effleurerai qu’autant qu’elle se rattacherait à cet ouvrage. Je reviendrai plus t ard à la description de Dresde, dont l’architecture ainsi que la position ne le cèdent e n rien aux autres villes d’Allemagne. C’est à cette époque à jamais mémorable pour tant d e malheureuses victimes, que, dans une soirée fraîche et humide du mois d’avril, à l’heure où les derniers rayons du soleil venaient expirer dans les eaux majestueuses de l’Elbe, une voiture, lourdement chargée, traversait le pont de quinze arches flanqu ées d’une rive à l’autre avec toute la hardiesse de l’industrie humaine. Arrivée devant l’hôtel de Berlin, première auberge de Dresde et d’où l’on admire une place immense don nant issue à une multitude de rues belles, larges et toutes tirées au cordeau, il en descendit un homme d’une quarantaine d’années, qui, se retournant vivement, saisit dans ses bras une jeune femme de dix-sept ans, enveloppée d’une riche pelis se et dont les traits fins et délicats étaient ensevelis sous un chapeau d’étoffe brune. Une femme de chambre, un domestique à livrée et le postillon s’empressèrent de transporter les effets des voyageurs dans l’appartement qui leur était destiné et qu’on avait retenu d’avance.
II
Irt agitée, la jeune madame deL était plus de dix heures quand, après une nuit fo Fulde sonna sa femme de chambre.  — O Dieu ! Ketty, quel long voyage nous avons fait ! Nous voilà donc à Dresde ; est-ce encore la Saxe ? Je ne sais plus où j’en sui s. Que le monde est grand, chère Ketty ! et encore nous n’en avons pas vu le quart : il y a pourtant trois jours que nous sommes en route. Où donc est M. de Fulde ? Il est s orti si doucement pour ne pas me réveiller ! Que d’attentions il a pour moi, même qu and je dors ! Réponds, Ketty, tu es bien silencieuse. — Je ne voulais pas interrompre madame.  — Qu’est cela, Ketty ? madame ! Ah ! ne suis-je do nc plus ta Lillia ? Ne crois pas que la fortune me fasse oublier que tu es mon amie d’enfance. Comme j’étais peinée, tout le temps qu’a duré le voyage, de te voir placé e sur le siège, tandis qu’il y avait place pour toi dans notre berline aussi douce que l e lit dans lequel je repose maintenant !  — Je n’ai point oublié, répond Ketty en essuyant u ne larme, quelles sont les conditions qui me furent imposées lorsque M. de Ful de consentit à ce que je fusse de ce voyage. J’aurais souscrit à tout pour ne point ê tre séparée de vous. — Bonne Ketty ! c’est à moi de rendre ta servitude aussi douce que possible ; et s’il m’arrivait de manifester quelquefois de l’humeur, d e l’impatience, dis-moi bien bas : Lillia ! et ce mot tout magique pour l’amitié, me r eportera au temps de notre enfance, où tout pour nous était en commun, c’est-à-dire nos plaisirs et bien souvent nos privations. Ma mémoire en est encore toute fraîche ; il est vrai que depuis j’ai peu vieilli : je n’ai pas encore dix-huit ans ; et cepe ndant, Ketty... tu sais bien... dans deux mois je serai mère... Hélas ! ajoute Lillia en roug issant, c’est sans doute à cette circonstance que je dois ma situation actuelle. O K etty ! je crois toujours rêver.... — Madame pense-t-elle donc que ses charmes aient é té comptés pour rien ? — Ketty, je ne suis pas jolie. — Alors je suis donc un monstre ! s’écrie Ketty en riant. — Ecoute, petite folle : M. de Fulde dit qu’entre la beauté et la laideur il existe une foule de traits qui peuvent faire tourner la tête d ’un homme et faire naître une fantaisie pour guérir d’une grande passion.  — Ah ! si de telles fantaisies pouvaient toujours donner de riches maris, on renoncerait bien vite à la beauté, répond vivement Ketty. Quant à moi, je ne suis pas pour les grandes passions, elles me font l’effet d’ un orage qui brise tout, et qui ne laisse que de l’effroi. Parlez-moi de la simple ami tié. Quelle différence !  — Qui m’eût dit que Lillia Pecker serait aujourd’h ui madame de Fulde ? Qu’en penses-tu, Ketty ? tu n’as jamais vu cela dans tes jeux de cartes ? Te rappelles-tu quand nous étions en jour.... — Silence, madame ; avez-vous déjà oublié les reco mmandations expresses de M. de Fulde ? Il vous dit un jour en ma présence : Lil lia, votre vie, vos souvenirs ne doivent compter maintenant que de l’époque où je vo us ai donné mon nom. Je vous demande, sur le passé, une réserve sans borne, et  — Ah ! Ketty ! avec toi, faudrait-il donc aussi pe rdre la mémoire ? Et ma pauvre mère, que j’ai laissée dans les larmes ; ah ! plutô t mourir que fermer ma bouche et mon cœur à celle qui me donna le jour. Crois-tu que j’eusse eu tant de plaisir à t’emmener, si je n’avais pas espéré que du moins av ec toi j’oserais penser tout haut, revenir sur nos jours d’enfance, et me livrer sans contrainte à l’amitié et à la
confiance ? — Madame va faire des amies dans le grand monde. — Ah bien oui ! est-ce donc si facile ?... Mais, K etty, j’oublie qu’il se fait tard, et qu’il faut m’habiller. Aussitôt Lillia, s’élançant hors de sa couche, se p récipite vers la croisée.  — Regarde donc, Ketty, vois cette place immense ; que de terrain perdu, on pourrait y bâtir une seconde ville. C’est donc là D resde, dont j’ai tant ouï parler ? Vois que de monde, on dirait un incendie quelque part ; c’est sans doute ainsi dans les grandes villes.... Il faudra que M. de Fulde m’expl ique tout cela. Mais je ne me trompe point, c’est bien lui que je vois venir.  — Vous avez raison ; il regarde de notre côté, dép êchons-nous ; monsieur demandera son déjeûner. Quelle robe faut-il sortir ? — Celle que tu voudras, ma bonne Ketty. As-tu déjà défait la malle ?  — Tout est placé dans l’armoire ; j’ai eu du temps de reste, tandis que vous dormiez. M. de Fulde arriva comme Lillia terminait sa toilette.  — Bonjour, ma petite, lui dit-il en entrant ; avez -vous bien reposé ? Le bruit des voitures n’a cessé que sur le matin ; j’ai cru rema rquer que vous étiez agitée ; c’est l’effet d’un premier voyage.  — D’où venez-vous ? lui répond-elle en l’embrassan t. Je me suis rendormie par ennui, voyant que vous n’étiez plus auprès de moi ; et quand je me suis réveillée tout-à-fait, j’ai dû me recueillir un instant pour savoi r où j’étais. Que de pays nous [avons parcouru ! Vous me ferez voir cela sur la carte ; je suis toute désorientée. — Oui, chère amie, mais déjeunons, j’ai gagné de l ’appétit. Passant dans la salle à manger, ils se placèrent de vant une table chargée de tout le confortable, germanique ; café à la crême, œufs fra is, beure en tartines, viande salée et quelques pâtisseries.  — Ma chère Lillia, je me suis occupé de vous ce ma tin. Désirant vous présenter dans quelques maisons notables de cette brillante c apitale, il convient que votre mise soignée réponde au rang que maintenant vous allez t enir dans le monde. Pour cet effet, je me suis adressé à la femme d’un de mes am is défunt, madame de Lefzig, et nous sommes convenus qu’elle vous enverra ce matin les gens qu’elle emploie pour ses objets de toilette. Comme femme du monde, je ne pouvais mieux m’adresser. Je compte beaucoup sur elle pour vous former aux usage s, au ton, à la tenue qu’on y observe ; et lorsque je ne pourrai pas vous accompa gner, c’est elle qui vous prendra sous sa protection spéciale.  — O mon Dieu ! voilà mon supplice qui commence. Qu e dire aux gens qu’on a jamais vus ? Je suis si gauche ! Croyez-vous que to ut le monde ait la même indulgence que vous avez pour moi ! Oh ! ne me quittez jamais, je vous prie.  — Chère amie, répond aussitôt M. de Fulde en souri ant, ta timidité n’est pas de la gaucherie, si ce n’est peut-être aux yeux de ceux q ui croient que l’assurance fait partie du bon ton ; mais soyez persuadée que les gens bien pensant, et qui possèdent le bon esprit de société, sauraient toujours gré à une jeune femme, et de plus étrangère parmi eux, d’éprouver cette timidité, sœur de la mo destie ; elle est même flatteuse pour les autres en ce qu’elle suppose qu’on avoue l eur supériorité.  — Mais je suis ignorante surtout, vous le savez bi en. On dit qu’il faut avoir de l’esprit dans la tête, et je n’ai que de l’instinct , encore est-il logé dans mon cœur. La preuve de cela, c’est que lorsque je suis seule ave c vous, je n’éprouve nul embarras ; quelque chose me dit que je vous plais, et que je p uis me reposer entièrement sur
votre indulgence. Mais alors, si vous allez me lanc er dans les grandes affaires, je serai comme le petit navire de Gattlieb, échoué il y a huit jours au bord de l’Elbe, parce qu’il n’avait point de pilote. M. de Fulde, enchanté de cette remarque, mais ne vo ulant point le laisser apercevoir à sa petite femme, dans la crainte de dé velopper cet amour-propre dont le germe naît avec notre sexe, prit sa pipe, moins pou r se donner une contenance que pour se livrer à ses habitudes favorites ; et, dans peu d’instans, le couple saxon disparut sous l’atmosphère le plus épais, au point que la pauvre Lillia passa dans la pièce à côté pour respirer plus librement ; après q uoi elle revint auprès de son époux, qui fut dans l’impossibilité de traduire l’altérati on de ses traits, que lui dérobait le nuage dont il était environné. Dans l’intervalle, K etty ayant enlevé les débris du déjeuner, M. de Fulde reprit la conversation avec t oute la gravité qu’exigeait un sujet aussi important pour lui. — Lillia, c’est moi qui veux faire votre éducation . Nous ferons ensemble de bonnes lectures ; elles formeront votre jugement : nous ra isonnerons sur tout. Vous me questionnerez dès que vous éprouverez quelque embar ras ; car pour s’instruire, il ne faut jamais craindre de laisser voir ce qu’on ignor e ; l’amour-propre est aveugle, ici il gâterait tout. — Que serais-je sans vous ? hélas !... Ici Lillia fit un gros soupir, M. de Fulde était visiblement ému, et les bouffées qui s’échappaient avec force de sa bouche semblaient poussées par une sensation tou te morale et soulager sa poitrine oppressée. Intérieurement, il devait s’applaudir de la détermi nation qu’il avait prise ; aujourd’hui, c’était l’honnête homme en présence de l’innocence abusée, mais réhabilitée dans tous ses droits. Il voyait devant lui toute une exi stence morale à créer, un esprit à former, une âme qui, sans lui, n’aurait eu que des inclinations vulgaires et dans laquelle il devait faire naître des sentimens plus élevés. Quant au cœur, il lui appartenait ; vierge encore, il n’avait battu que p our lui, et, chez une femme, quand cette partie essentielle de son être se donne de bo nne heure, son éducation est vite faite ; elle doit trouver son modèle dans le refuge qu’elle s’est choisi. Malheureusement il n’en est pas toujours ainsi. Rie n n’est plus commun que l’abus que les hommes font de la sensibilité d’une femme ; il en est dont chaque victime est pour eux un fleuron ajouté à leur couronne, vrai trophée de démoralisation. M. de Fulde n’était pas amoureux de sa femme ; son affection pour elle avait une touche plus respectable, car il aurait pu être son père ; peut-être était-ce un bonheur ; et l’éducation raisonnée qu’il se proposait de lui donner pouvait faire espérer un résultat d’autant plus satisfaisant que, l’illusion étant sans voile, elle ne déroberait point au maître les défauts de première éducation d e l’élève. Mais que d’intérêts devaient promettre les soins et la sollicitude d’un tel mari, et qu’il en est peu parmi nous qui voulût se charger de l’éd ucation de telle femme, même au prix de la perfection qu’il exige dans l’objet de s on choix ! En vérité, M. de Fulde était admirable ! Nouveau Py gmalion, il était permis d’espérer qu’il deviendrait amoureux de son ouvrage : le cœur de l’homme est si bizarre ; et quoique sa Lillia ne fût rien moins qu’une statue, puisque lefeu sacré avait pénétré dans son coeur, il devait cependant l’animer d’un s ouffle intellectuel, en développant en elle toutes les richesses de l’âme et tous les t résors d’un esprit cultivé. C’était un diamant brut qu’il fallait façonner. Par son mariag e, M. de Fulde avait fait un grand pas rétrogade dans l’opinion, surtout dans celle de la noblesse allemande, toujours
montée sur des échasses : c’était un tort difficile à réparer. Une place négligée dans les rangs est aux trois quarts perdue, et M. de Ful de sentait fort bien que son absence *** de L pouvait lui être préjudiciable ; aussi se proposai t-il de reconquérir tous ses droits. Pour cet effet, fallait-il pouvoir présente r sa jeune épouse. Ainsi, en travaillant à son éducation, il travaillait aussi à se réhabilite r dans l’opinion publique. Qui pourrait en vouloir à un mari qui se fait précéder d’une jol ie. femme ; qui met tous ses soins à la rendre digne de porter son nom ; qui l’entoure d e considération ?... De nos jours on ne se donne pas tant de peine pour faire oublier le s défauts de naissance et d’éducation : l’argent couvre tout. Que de mésallia nces dans nos premières familles, déchue par des pertes de fortune et par le manque d e talens pour y suppléer ! De plus, notre déplorable révolution n’a-t-elle pas to ut nivelé !... Et enfin, faut-il le dire ?... les hommes, en général, mettent peu d’amour-propre dans leurs femmes ; ils tiennent trop au positif de la vie. C’est en vain que l’ on cherche à combattre le maté rialisme, je prévois qu’il aura toujours le dessus. Lillia voyant son mari absorbé dans ses réflexions, ce qui lui arrivait souvent, même après un repas copieux, s’ét ait retirée dans l’embrasure d’une fenêtre, d’où elle observait tout ce qui se passait dans la rue. Elle devait trouver que la vie y faisait beaucoup d e bruit, et qu’une résidence telle que Dresde offrait autant de mouvement qu’une ville de commerce, avec cette différence, cependant, que le peuple y étant moins nombreux, son aspect a quelque chose de plus élégant (si l’on peut se servir de ce tte expression), ses détails plus de propreté et l’air qu’on y respire plus d’élasticité . L’étonnement de Lillia se peignait dans tous ses traits ; souvent elle se retournait d ans l’intention de questionner son mari et de lui demander raison de mille choses nouv elles pour elle ; mais son air de solennité, en fumant sa pipe, la gravité de toute s a personne lui imposaient un silence dont elle se proposait bien de se dédommager un autre moment. « Que le monde est peuplé ! pensait-elle... Que d’a llées et de venues !.... quelle agitation ! comme tout le monde est mis proprement. .. Je ne vois de guenilles nulle part.... tous ces gens-là ont mis leur habit du dim anche.... En voilà qui gesticulent comme s’ils allaient se battre.... d’autres se heur tent en passant, comme si la place leur manquait, et sans se saluer !... Que ces dames sont élégantes !... on dirait qu’elles ont ici les modes de Paris... Oh ! non, ce n’est pas probable à cette distance !... » Se rappelant que son mari l’avait prévenue qu’il vo ulait la présenter en société, elle allait lui demander si elle devrait faire la connai ssance de tout le beau monde qu’elle passait maintenant en revue ; mais, le voyant si co ncentré, elle garda le silence et continua ses observations. « Comment espérer de plaire à tant de personnes !.. . Que dire aux gens qu’on ne connaît pas !... Si seulement j’avais ici une amie ! Ketty n’a pas tant de soucis ; pourvu qu’elle me plaise... qu’elle me contente, cela lui suffit. Et ma pauvre mère ! il faudra que je lui écrive !... Par où commencer ? comment l ui faire comprendre tout ce qui se passe sous mes yeux, elle qui ne connaît que son vi llage ?... Cette bonne mère, d’ici je la vois devant son rouet ! Sa tête ne tiendrait pas à tout ce mouvement !... la mienne me tourne déjà !... » Ici Lillia, interrompue par un mouvement brusque de son mari, se retourne en essuyant une larme, et s’aperçoit qu’il en avait un e dans les yeux. Par un sentiment si naturel aux femmes, elle s’empresse de lui donner u n baiser, et ne lui fait aucune question. C’était plus que de la discrétion : il y avait pudeur, délicatesse exquise chez cette jeune femme qui, par l’absence des convenance s sociales et l’ignorance d’une
première éducation, se ressentait desdeux natureslui avaient donné la vie, mais qui n’était nullement dépourvue de ce tact précieux qui peut y suppléer. M. de Fulde éprouvait ce bien-être qui suit une rés olution accomplie... et la satisfaction qu’il en éprouvait pouvait bien provoq uer sa sensibilité. Bon par caractère et par principe, il ne partageait point l’opinion d e beaucoup d’hommes qui supposent que chez eux l’attendrissement dénote une faiblesse physique ou morale, il se livrait à son impulsion sans analyse ; il était ainsi, et pas autrement. De son côté, Lillia venait de changer d’existence ; et, semblable à l’oiseau des champs, gai, folâtre et sans soucis, qui, pris dans les filets de l’oiseleur, se trouve tout à coup renfermé dans une cage dorée, elle pouvait t rouver des charmes dans sa nouvelle situation, si toutefois elle savait les ap précier. Mais cette larme que la pauvre petite femme dérobai t à l’investigation de l’œil d’un mari, et qui, toute brûlante, était retombée sur so n cœur ! c’était le souvenir d’une mère qui l’avait provoquée l’idée d’un éloignement que nécessitaient les circonstances, et dont le terme n’était point limit é..... La jeunesse de Lillia n’était pas imprévoyante, le sentiment lui donnait de la maturi té Elle pensait qu’elle pouvait perdre sa mère, dont elle avait étéun retourde jeunes années, puisqu’elle l’avait mise au monde à l’âge où les femmes renoncent à l’espoir d’être mères. Lillia était dans l’opulence, et sa mère était pauv re. Déjà elle avait mis de côté quelques épargnes pour les lui faire parvenir ! O trésor d’amour filial ! que de douceurs tu fais naître ! que de charmes tu répands sur notr e existence ! Malheur à celui qui te méconnais ! il n’est plus qu’une méprise de la natu re, et doit être chassé de ses domaines !