La Succession du roi Guilleri

La Succession du roi Guilleri

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Français
122 pages

Description

Le roi Guilleri était mort. Sous ce rapport, pas l’ombre d’un doute. Chacun, du reste, pouvait aller se convaincre par ses propres yeux de l’exactitude de la nouvelle, car la défunte Majesté était exposée, pour deux jours encore, sur un magnifique lit de parade, dressé dans la grande salle du palais. Bref, je le répète, le roi était mort.

Infortuné monarque ! qui donc eût soupçonné votre fin prochaine, en vous voyant la veille vous asseoir à table, la mine vermeille et l’air de bonne humeur.

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Date de parution 23 août 2016
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EAN13 9782346093182
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Langue Français

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Charles Segard
La Succession du roi Guilleri
LA SUCCESSION DU ROI GUILLERI
I
LES SUITES D’UNE GAGEURE
Le roi Guilleri était mort. Sous ce rapport, pas l’o mbre d’un doute. Chacun, du reste, pouvait aller se convaincre par ses propres yeux de l’exactitude de la nouvelle, car la défunte Majesté était exposée, pour deux jours enco re, sur un magnifique lit de parade, dressé dans la grande salle du palais. Bref, je le répète, le roi était mort. Infortuné monarque ! qui donc eût soupçonné votre f in prochaine, en vous voyant la veille vous asseoir à table, la mine vermeille et l ’air de bonne humeur... Mais aussi quel mauvais génie vous souffla cette idée désastre use !... L’hydromel et la bière blonde avaient coulé à longs flots pendant tout le festin ; et c’était bien naturel, puisqu’il s’agissait de fêter dignement l’anniversaire de la naissance du souverain. Le joyeux sire s’était fait un devoir d’encourager ses convives
par l’exemple, et il avait pris si bien à cœur le r ôle de maître de maison, que le grand échanson racontait à mi-voix à la valetaille qu’il avait rempli trente-trois fois déjà la légendaire coupe de son auguste maître. On commença it à faire circuler le dessert.  — Quels merveilleux fruits ! s’écrièrent plusieurs invités, à l’apparition d’une corbeille de pommes prodigieusement grosses.  — Gageons, fit le roi, la couronne inclinée sur l’ oreille et les yeux demi-clos, gageons que j’avale une de ces reinettes d’une seule bouchée !...  — Oh ! sire ! murmurèrent les courtisans, Votre gr acieuse Majesté veut plaisanter, sans doute...  — Plaisanter !... moi !... qui dit cela ?... On do ute de mon habileté ?... On ne croit plus à mes affirmations ?... Eh bien ! nous allons voir ! riposta ce monarque, qu’excitait ce semblant de résistance respectueuse. Une !... de ux !... Il saisit une pomme !... Trois !... quatre !... l’engloutit dans son large g osier... Cinq !... Non ! on n’eut pas le temps de compter jusqu’à six, car on entendit un br uit sinistre. Plouf ! plouf ! le fruit maudit s’arrêtait eu chemin, ne voulant plus avance r ni reculer. — Le médecin de la cour ! Le médecin de Sa Majesté ! crièrent tous les seigneurs... Le roi s’asphyxiait visiblement. Sa large face bleu issait de plus en plus ; il battait l’air de ses bras convulsés..., mais le médecin était jus tement allé donner une leçon de botanique à ses petites cousines, et, dans la confu sion de cette minute fatale, on ne put mettre la main sur lui. Bref, les assistants eurent beau administrer au pau vre Guilleri des gorgées d’eau fraîche et lui taper dans le dos avec tous les ména gements qu’on doit à l’échine de son souverain, rien ne réussit. Un souffle léger s’ exhala : « Pff !... » C’était l’âme royale qui s’envolait vers d’autres cieux, abandonn ant sa prison mortelle !... Et voilà comment ce malheureux prince paya chèremen t une aimable fanfaronnade !... En somme, le défunt s’était toujo urs montré assez brave homme de son vivant ; comme en outre on ne savait guère ce q ui allait advenir, lui disparu, le peuple le regretta sincèrement et le pleura pendant douze heures, ce qui est, certes, le plus bel éloge qu’on puisse décerner à un grand per sonnage décédé. Les obsèques furent splendides : le funèbre char d’argent massif était traîné par soixante chevaux noirs somptueusement caparaçonnés, et, sur la tombe , quarante longs discours furent prononcés, desquels il ressortait avec évidence que jamais souverain n’avait présenté un tel assemblage de vertus, ni réussi aussi complè tement à faire le bonheur de ses sujets. Notez que, sur ces quarante oraisons, vingt -neuf à peine servaient pour la quatrième fois, et dix pour la seconde seulement.
II
CE QUE DISAIT LE TESTAMENT
La lugubre cérémonie terminée, on fit à peu près co mme dans la chanson : chacun rentra chez soi, sauf pourtant le Grand Conseil, qu i se réunit au palais pour procéder — après un petit déjeuner réconfortant — à l’ouverture solennelle du testament royal. Peut-être ne vous ai-je point dit encore que le feu roi avait été toute sa vie un parfait original. Votre perspicacité s’en est sans doute ap erçue par le peu que vous connaissez touchant le digne homme. Entre autres si ngularités remarquables, Sa Majesté avait toujours obstinément refusé de prendr e femme. Vainement on lui avait offert les princesses les plus aimables ou les plus riches (ce qui est presque synonyme), vainement ses conseillers lui avaient ob jecté qu’il n’avait aucun proche
parent à qui transmettre son superbe royaume ; loin de vaincre sa résistance, on ne parvint qu’à fortifier sa résolution. En fin de com pte, s’étant librement voué au célibat, le défunt ne laissait point d’héritier. — Ne vous inquiétez pas, avait-il répété à maintes reprises à qui voulait l’entendre ; je ne vous plongerai pas pour cela dans l’embarras. C’était agir en fin diplomate ; car du jour où, pou r la première fois, il fit cette déclaration, ce fut, dans son entourage, à qui le c omblerait de gâteries ou de prévenances, dans l’espoir de se faire adopter ou tout au moins recommander. Jamais souverain ne fut si adulé, si choyé, si parfaitemen t servi. Mais après tout, il était mort et enterré maintenant, que voulez-vous y faire ?... En bonne justice, on ne pouvait pas le pleurer à perpétuité ! L’heure de la récompense allait enfin sonner, et les trente-six conseillers intimes entrèrent dans la salle des dél ibérations, ayant leurs trente-six bouches respectives en cœur. Autour de la table d’onyx, ils prirent place sur le urs sièges de brocart d’or ; puis, messire le chapelain ayant demandé au Ciel de verse r ses lumières sur la noble assistance, le tabellion de la cour fit son entrée, précédé de quatre huissiers, de deux secrétaires, et de six valets, qui, sur un coussin de velours noir, portaient le fameux testament. Une drôle de créature que ce fonctionnaire importan t ! Guère plus grand qu’un enfant, la tête ridée et falote, comme ces figures grimaçantes qu’on sculpte dans les marrons, enfoui sous une énorme perruque, le corps à demi perdu dans les plis flottants de sa robe étoffée, et, pour compléter l’ homme, une voix nasillarde qui semblait sortir de ses talons. Il salua circulairement l’auditoire, se percha sur un tabouret devant la haute table, et montra aux seigneurs anxieux les sceaux intacts du testament. Au milieu du silence général, il fit sauter le cachet de cire noire, et de la première enveloppe en sortit une deuxième — celle-là timbrée de rouge — le même céré monial se reproduisit, et, la couleur des sceaux variant seule chaque fois, il du t successivement extraire trente-six enveloppes — une par conseiller ! — la dernière, to ute petite, renfermait un minuscule carré de parchemin, avec quelques lignes. « Enfin ! ... » soupirèrent les nobles assistants..., et le tabellion lut lentement ces mo ts : « Voici nos dernières volontés ! Nous, Très Noble, Très Puissant et Très Gracieux Roi, Guilleri XVII, du haut de notre céleste demeur e, remercions nos trente-six conseillers — tous intimes — pour les bons soins do nt ils nous ont entouré ; et ne voulant pas — même après notre mort — commettre la moindre injustice volontaire, ni susciter de querelles jalouses, décidons, par le pr ésent écrit, orné de notre royal seing, que le sort désignera seul notre successeur bien-aimé. Conséquemment, le Grand Conseil ira interroger l’il lustre sorcière du bois des Chênes-Verts et s’en rapportera religieusement à so n oracle. Ce document sera communiqué au peuple. Nous avons d it. » — La farce est bonne ! ricana doucement le petit n otaire, tandis que les conseillers furieux murmuraient : « Nous sommes joués ! » Il ne leur restait d’autre ressource que de se résigner et d’attendre. Le tabellion parut sur le balcon du palais pour lir e les volontés suprêmes de leur ex-souverain aux sujets qui se pressaient sur la place ; et comme la foule a toujours eu du goût pour ce qui lui semble mystérieux, ce fut p ar des applaudissements qu’on accueillit cette communication. Prenant à son tour la parole, le plus âgé des conse illers fit savoir au public que le lendemain on se rendrait en grande pompe à l’antre de la sibylle.
III
LA SORCIÈRE DES CHÊNES-VERTS
Petite, voûtée, ratatinée, édentée, d’une maigreur de squelette, d’une laideur incomparable, vêtue de haillons sordides, mais portant autour de son cou noir et plissé le plus merveilleux collier de diamants qu’on pût r êver, telle était l’aimable personne qui devait maintenant, parlant au nom du Destin, dé signer l’heureux successeur de Guilleri XVII. N’avait-elle que deux cent quatre-vi ngt-dix-neuf ans, comme le soutenaient bien des gens, ou, comme l’affirmaient beaucoup d’autres individus aussi bien renseignés, comptait-elle trois cents printemp s (des printemps, à cet âge !... ironie !...) ? c’est là une question délicate que n ous n’oserions résoudre, à défaut de documents précis... Nous avons inutilement consulté à ce propos les registres de l’état civil de presque toutes les communes de tous les pa ys de l’Europe, et même quelques-uns de l’Asie, sans parvenir à mettre la m ain sur l’extrait de naissance de cette digne femme. Ce détail important peu — fort h eureusement — pour le charme et l’exactitude de notre récit, nous passerons outre. Ce qui est tout à fait prouvé, en revanche, c’est que la vieille habitait, de temps i mmémorial, sa caverne des Chênes-Verts, en compagnie de cinq gros crapauds, qu’elle appelait gracieusement « Mes petits ! » L’ameublement de ce taudis se composait d’une brassée d’herbes sèches dont elle faisait sa couche, et d’un trépied surmon té d’un chaudron, ustensiles indispensables à la sorcellerie, comme chacun sait. — Dans cette sombre tanière, la sorcière rendait ses oracles, pratiquant la magie b lanche et la magie noire, renseignant sur les trésors cachés et sur les tréso rs dérobés et perdus, sur la santé des personnes absentes, lisant les lignes de la mai n et sachant mille procédés de haute fantasmagorie, dont elle ne consentait à se s ervir que moyennant bonne rétribution. Aussi cette sinistre vieille n’offrait -elle à son estomac débile que les mets les plus délicats, et l’on voyait dans son chaudron de belles poulardes et des dindons bien rebondis, beaucoup plus souvent que des philtres en confection. Honnête, malgré les apparences, et incapable de tromper quelqu’un, jamais elle n’eût dénaturé à son profit l’arrêt rendu par le Destin. Quand fut venue la nuit, le premier conseiller inti me, qui, tout le jour, s’était promené de long en large dans ses appartements, le premier conseiller intime, enveloppé d’un manteau couleur de muraille, sortit en grand mystèr e de chez lui, par la porte à peine entre-bâillée, et, ayant mystérieusement regardé de tous côtés si on ne le suivait pas, il s’achemina vers la forêt, malgré la pluie battan te. — Au fait ! je serais bien bon, grommelait-il, tou t en courant sous l’ondée, d’attendre la fortune dans mon lit. Béni soit le Ciel, qui m’a envoyé cette lumineuse idée !... Et il s’arrêta devant les planches vermoulues qui d éfendaient l’accès de l’antre de la sorcière. Toc... toc !... — Entrez, répondit de l’intérieur une voix chevrot ante... entrez et fermez l’huis bien vite, car il fait une vraie tempête, et mes petits s’enrhumeraient... Eh quoi ? vous ici..., à pareille heure, monsieur le duc de Buis-Verni ?...  — Moi-même, noble dame, dit le duc à voix basse. É coute, la vieille — je n’ai pas une minute à perdre — voici ce dont il s’agit. Et il lui narra l’ouverture du testament. — Demain, nous allons tous venir chez toi, escorté s par le peuple. Sois aimable..., il y a trois mille écus pour toi, trois mille ! si tu décides l’oracle à prononcer mon nom.
La chose doit t’être facile. — Vous moquez-vous ?... — Six mille !... — Vous riez !... — Vingt mille !... — Est-ce bien tout ?...  — Cent mille écus, honnête sorcière, c’est royalem ent payé et je ne puis rien de plus !... — Gardez vos jaunets, mon petit, riposta fièrement la magicienne ; ce que vous me proposez là est une infamie que je ne commettrais n i pour une fortune ni pour un maravédis. On ne m’achète pas, monseigneur ; trop h eureuse de vous l’apprendre. — Cependant...  — N’insistez pas, interrompit la vieille menaçante , ou je vous hache menu comme chair à pâté et vous offre sous cette forme à mes c rapauds mignons. Les « chers petits » poussèrent un cri d’acquiescem ent ; le duc frissonna des pieds à la tête, et, voulant sauver la situation :  — Eh bien ! vous êtes une digne personne, reprit-i l d’un ton protecteur. J’ai voulu vous éprouver : je suis content, très content de vo us. Et il ajouta avec quelque inquiétude : — Bien entendu, rien de tout ceci à personne !  — Hypocrite ! marmotta la sibylle ! Puis à voix ha ute : — La recommandation est inutile, monsieur le duc. Et, lui ouvrant la porte avec un grand éclat de rir e, elle lui montra ses trente-cinq collègues qui débouchaient par trente-cinq sentiers différents, la tête basse, et tous conduits par la même inspiration. En se voyant démasqués, ils eurent un moment d’hési tation ; puis, chacun renfonça sa toque sur son front, releva le collet de son man teau, et, sans rien dire, reprit en sens inverse le sentier qu’il venait de suivre, pou r n’aboutir qu’à une déception.