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La Vie humoristique

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236 pages

LES enfants des pays les plus éloignés, les petits Esquimaux, parlent de Sarah Bernhardt à leur phoque ; dans les bourgades les plus perdues il est question de Sarah Bernhardt à la veillée ; le plus obscur bedaud du moindre village a murmuré, dans un songe, le nom de Sarah Bernhardt ; et il n’est pas de bourgeoise rêveuse de province qui ne désire venir à Paris pour voir les chapeaux de Sarah Bernhardt. Sarah partout : au nord, au midi, au levant, au couchant (elle n’aime pas le couchant), en paquebot, en berline, en chemin de fer, traversant la virginité des forêts de l’Amérique, Sarah en ballon, Sarah dans les étoiles, Sarah dans le cœur des peuples !

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos deCollection XIX
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Ernest Coquelin
La Vie humoristique
A COQUELIN AINÉ
PORTRAITS
SARAH BERNHARDT
LES enfants des pays les plus éloignés, les petits E squimaux, parlent de Sarah Bernhardt à leur phoque ; dans les bourgades les pl us perdues il est question de Sarah Bernhardt à la veillée ; le plus obscur bedau d du moindre village a murmuré, dans un songe, le nom de Sarah Bernhardt ; et il n’ est pas de bourgeoise rêveuse de province qui ne désire venir à Paris pour voir les chapeaux de Sarah Bernhardt. Sarah partout : au nord, au midi, au levant, au couchant (elle n’aime pas le couchant), en paquebot, en berline, en chemin de fer, traversant la virginité des forêts de l’Amérique, Sarah en ballon, Sarah dans les étoiles, Sarah dans le cœur des peuples ! Ce fil est vraiment de fer. Le jour où Sarah Bernhardt a rompu avec le Théâtre-Français, elle a eu tort au point de vue légal ; au point de vue de sa réputation, el le a eu raison : le moment psychologique était venu pour elle. Comme artiste d e la Comédie-Française, elle n’aurait pas donné plus ; il fallait briser la chaî ne, s’envoler et aller faire lephénomène par le monde. Le Théâtre-Français est une illustre maison dans laquelle les talents s’endorment, sûrs qu’ils sont d’un lendemain doré ; la foule abonde pour venir y applaudir ses chers comédiens. Mais le succès durab le a ce mauvais côté qu’il entrave l’activité. On monte les pièces lentement o u on n’en monte pas. Les jeunes artistes y bouillent de feu sacré, on ne peut pas l es produire ; il n’y a pas de place, les chefs d’emploi tiennent les rôles. Pas de progrès e n bas, moins de progrès en haut. C’est le revers de la médaille de la fortune ! Peu de femmes auraient eu le courage de faire ce qu ’a fait Sarah : quitter en pleine gloire une Comédie-Française ! On l’a blâmée au dép art : on l’acclamera au retour. Du reste, Sarah est la déesse de la fugue ; elle a fil é du Théâtre-Français, comme elle a filé du Gymnase, comme elle fila naguères du couven t de Versailles par unjour de souffrance,et qu’on la retrouva cachée sous des broussailles du côté de Satory. Ce fil file. A l’heure qu’il est, le Théâtre-Français ne l’a pas encore remplacée ; elle y tenait la corde du succès et le théâtreaussien la possédant. La reine deRuy Blasle meilleur rôle de Sarah : elle rendait à m  était erveille l’ennui royal de ce lis emprisonné dans la cour d’Espagne. Elle versait à ravir les larmes de Marie de Neubourg. E tl’Étrangèreoù elle ressemblait à un fourreau de parapluie ? élégant qui bouleverse le monde ! E tle Sphynx ? et les princessesdéplorablesRacine, où la beauté du vers de racinien nous entrait au cœur,flûtée par cette voix si pénétrante et si douce ! Et Posthumia deRome vaincue ? Etle Passantde Coppée, qu’elle devait reprendre ; ce délicat bohême qui passe, sérénade aux lèvres, mand oline enguirlandée de fleurs. Le départ de Sarah a fait un trou à la maison de Mo lière. Les trous se bouchent au théâtre ; c’est même ce qui explique lesbouche-trous.Sarah Bernhardt II n’est Mais pas encore fondue. Personne n’a été plus choyé, plus fêté que cette fr êle actrice. A Anvers on a chanté la Marseillaisea dû paraître au en brandissant des drapeaux sur son passage : elle balcon de son hôtel, ni plus ni moins qu’un préside nt de la Chambre des députés ; on a tiré le canon à Copenhague quand elle a visité l’ escadre dans un canot amiral, et les dames jetaient des roses dans la mer, et les flots — doux commissionnaires ! — portaient les roses aux pieds de Sarah. Elle trinque avec un ambassadeur allemand et soulève un conflit diplomat ique ; elle devientfemme d’État; Bismark en frémit derrière ses énormes moustaches. Vous avouerez qu’il y a là une
fascination extraordinaire et une popularité devant lesquelles il faut s’incliner. Pour sa rentrée à Paris, elle vient de créerFédorah,Sardou, au Vaudeville en grande de comédienne. Au physique, Sarah Bernhardt a l’air d’un couteau à papier : on dit qu’elles’oublie souvent dans les livres nouveaux qu’elle achète. Excentrique dans sa mise, elle affecte de s’amincir encore, et la comparaison d’un alexandrin qui marche sur sa queue est fort exacte : Sarah marche d’une façon lyrique ; pourtant, dans son atelier, quand elle fa it de la sculpture avec son masculin vêtement de flanelle blanche, et ses cheveux roux é bouriffés, elle rappellerait plutôt une cigarette de tabac turc. Elle peint, elle écrit , elle chante, elle danse, elle monte à cheval, elle joue la comédie, elle fait cuire des s inges, elle embrasse ses chiens, elle s’allonge pour rêver dans des cercueils capitonnés de satin blanc, elle reçoit l’univers et le clergé dans son atelier-capharnaüm, elle parl e théologie, politique, elle pleure avec les poètes, elle rit aux têtes de morts qui or nent ses cheminées, elle aime son fils, lui achète des théâtres, elle se cache dans d e longues et minces potiches pour se dérober aux indiscrets, elle rend des services à de s comédiennes sans ouvrage qui la me tondent, elle se marie, se sépare, et emporte au di able avec elle Félicie et M Guérard ; allumette qui prend feu pour toutes les c harités, elle fait le bien en s’enflammant, dort cinq minutes, est reposée et ret ravaille ; car le travail est la vie de cette usine de Sarah Bernhardt ! Cheveux frisottant s, yeux couleur de pervenche, bouche effilée qui découpe les mots comme de petits morceaux de galette dorée, voix d’or.(36 carats), ovale délicat, peau transparente, dents qui mordent ; elle est mince, mince, mince ; elle n’a de gras que les mains, ce q ui a fait dire à un clown qu’elle ferait joliment bien de s’asseoir sur ses mains.
SAINT-GERMAIN
MONSELET a dit de Saint-Germain que c’était le plus spirituel enrouement de Paris, et c’est vrai. La nature a donné à ce comédien tout le talent qu’on peut avoir, une simplicité admirable, une vérité qui enchante ; plu s un physique penaud et un gosier aphone. Saint-Germain ressemble, en beaucoup mieux, à un ra t qu’on aurait chassé d’un fromage ; le nez pointu, l’œil petit, rond et brill ant, le masque en pointe ; en habit, il a l’air d’un rat noir, d’un rat en costume de cérémon ie. Le Gymnase est bien son fromage... non, son théâtre ; il est chez lui ; son timbre voilé sonne comme il convient dans cette petite salle où les convalescents doiven t être à l’aise : des éclats de trompette coquelinière y seraient fort mal reçus ; il y faut la voix de Saint-Germain avec ses innombrables fêlures, ses couacs très doux , ses notes absentes. On joue la comédie au Gymnase un peu comme dans une chambre de malade ; on y fait tout sur la pointe du pied ; les déclarations d’amour ont co mme une odeur d’infusion de mauve, les actrices ont des airs légèrement contrit s de sœurs de charité mondaines ; les premiers rôles semblent craindre pour le malade , les comiques espèrent, et le rire et l’espérance jouent sur leur visage..... et le pu blic, pour se mettre au diapason, a envie, en sortant, de demander, au café du Gymnase, de la bourrache et des quatre fleurs. On m’a dit qu’on ne devait pas parler haut au Gymna se, à cause de la tradition ; c’est l’ancien théâtre de Madame, et l’on ne crie p as chez les dames ; Saint-Germain a le ton de la maison. Je ne ferai pas la nomenclature des rôles de cet ac teur charmant, presque tous des succès. Il donne le caractère juste du personnage q u’il interprète, l’esprit y est jusqu’à l’âme, l’ampleur manque un peu, la vraie gaieté y e st remplacée par le mouvement. Arriver aux grands effets avec des moyens aussi min ces : — un fantôme d’organe, une physionomie quasi immobile, — atteste un instin ct extraordinaire des planches, une manifestation d’art indiscutable. Il joue les naïfs, et surtout les notaires, avec un naturel exquis ; il a repris bien des rôles d’Arnal. Ces rôles n’avaient plus lafuriaque leur donnait Arnal (qui a fantaisiste été, après Samson, le plus grand diseur du siècle), mais toutes leurs facettes nous en étaient présentées avec une bonhomie malicieuse, un comique incisif et savant, une science inouïe de la scène. Saint-Germain a de l’éc ole : les lauriers du Conservatoire ont pavoisé son front. Le Procès Veauradieux, Bébé, la Femme de chambre, N ounou, la Papillonne, le Roman parisien,placé au premier rang ; les rôles épisodique  l’ont s qu’il jouait jadis à l’ancien Vaudeville ont encore plus satisfait les v rais gourmets de théâtre que ces grandes créations-là. Qui ne se souvient de Saint-G ermain dansle Mariage d’Olympe, dansles Petits Oiseauxet dansles Faux Bonshommes ?On aurait pu l’appeler l’ange de la silhouette. Quelle simplicité ! quelle sincér ité ! C’était de la vraie miniature théâtrale ; et l’on battait des mains devant ces ty pes enlevés comme des bouts de dessins de maîtres sur un album d’amateur ! Saint-Germain est aujourd’hui dans l’épanouissement du talent. On raconte que son ambition le pousse vers le Théâtre-Français. Ce ser ait une erreur, s’il y entrait. Qu’il reste au Gymnase, chezMadame,ne vienne pas chez et Monsieur... Molière. Que jouerait-il ? L’ancien répertoire ? et l’abattage, et les poumons extra-solides que réclament Molière, Regnard, Beaumarchais, où les prendrait-il ? Et le brio, et la voix ? Saint-Germain ne serait possible à la Comédie-Franç aise que dans les caractères,