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La Vie simple

De
314 pages

Nous vivions heureux, Laure et moi ; et pourtant, comme nous avions tous deux le cœur droit et comme nous étions bons, il nous arrivait parfois de nous regarder avec des yeux inquiets ; puis nous nous disions :

— C’est mal, n’est-ce pas, ce que nous avons fait là ?

Elle n’avait alors, elle, que dix-sept ans, et moi vingt.

Nous étions dévorés par le remords.

Pourtant, les amoureux sont égoïstes d’habitude, et nous pouvions oublier le monde entier dans ce petit coin exquis où nous avions été nous réfugier.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Francis Enne

La Vie simple

A MON AMI

 

ALPHONSE DAUDET

 

 

Je dédie cette série d’observations et
d’impressions brutales.

 

 

FRANCIS ENNE.

L’ADULTÈRE

Nous vivions heureux, Laure et moi ; et pourtant, comme nous avions tous deux le cœur droit et comme nous étions bons, il nous arrivait parfois de nous regarder avec des yeux inquiets ; puis nous nous disions :

  •  — C’est mal, n’est-ce pas, ce que nous avons fait là ?

Elle n’avait alors, elle, que dix-sept ans, et moi vingt.

Nous étions dévorés par le remords.

Pourtant, les amoureux sont égoïstes d’habitude, et nous pouvions oublier le monde entier dans ce petit coin exquis où nous avions été nous réfugier.

C’était une de ces vieilles auberges à rouliers telles qu’on en trouve encore dans la banlieue de Versailles, au fond des bois, près d’un étang caché sous les roseaux emmêlés comme une tignasse de nègre, et bordé de hauts peupliers qui semblaient monter la garde, ainsi que des grenadiers gigantesques. Le vent, soufflant dans les hautes branches, les agitait lentement et nous charmait par ce bruissement intermittent et monotone qui imite le grand vacarme harmonieux de la mer.

Par nos fenêtres — c’était à la mi-juin — pénétraient les parfums des fleurs des haies voisines et des clématites grimpant sur la façade de la maison ; la nuit, les rossignols lançaient leurs trilles dans les hautes branches des vieux chênes et les grenouilles amoureuses coassaient avec rage accroupies sur les lits moelleux des nénuphars aux fleurs jaunes.

Laure était belle, elle dormait languissamment, la tête appuyée sur ses bras nus, et je regardais avec amour ses cheveux d’or brun épandus autour d’elle ; son sommeil n’était pas régulier pourtant, ses paupières tremblotaient ; des rêves l’agitaient, et moi, je restais anxieux. J’écoutais si, au milieu de cette nuit d’été, des hommes ne piétinaient pas dans la rue du hameau, ou si on ne frappait pas à la porte.

Nous avions en effet bien sujet d’être agités ; elle, femme adultère, moi, lâche ravisseur ; et le monde me criait : « Tu as pris la femme de ton ami. » (Comme si on pouvait faire autrement en pareil cas, songeais-je : il la battait, l’injuriait, l’abandonnait, pauvre petite !) Elle l’avait quitté dignement, en l’avertissant : moi, je lui avais écrit une lettre solennelle et remplie de sentiments élevés.

Cependant, nous souffrions tous deux et nous avions horreur de nous et de notre crime ; la société nous maudissait, nous flétrissait, elle nous châtierait peut-être.

Aussi perdions-nous la moitié du bonheur qui venait de nous échoir là, dans ce petit nid d’amour, au milieu des senteurs enivrantes des plantes et des chansons amoureuses des bêtes.

Adultère et ravisseur !

 

J’avais pris mon parti, à la fin ; Laure aussi.

  •  — Il a le droit de nous tuer, nous étions-nous dit, s’il nous tue, nous ne nous défendrons pas, ce sera notre punition, nous mourrons ensemble ; cette mort-là vaut mieux que toute autre ; elle n’est point banale, elle n’est pas lâche non plus... Nous nous serons toujours bien aimés, n’est-ce pas ?

Et les jours passaient ainsi... Comme nous étions bien cachés là, d’ailleurs ! il ne nous trouverait pas. Oui... mais on ne pouvait toujours vivre ainsi avec les oiseaux, les arbres, les grenouilles et les paysans ; viendrait le moment où il nous faudrait rentrer à Paris tout à fait. Oh ! il nous tuera, cet hiver, c’est sûr !

 

Je m’étais fait toutes ces réflexions et je n’avais pas songé que le mari pouvait me tuer isolément à mon bureau où j’étais forcé de paraître au moins une fois par semaine ; et je vivais tranquille, là où précisément je courais le plus grand danger. Et à cette époque même, tout Paris ne s’occupait que d’un fait-divers épouvantable : Un monsieur de la noblesse avait transpercé à coups de canne-épée sa femme qu’il venait de trouver en flagrant délit, tandis que l’amant s’était enfui en chemise sur les toits des maisons voisines.

Comme toujours, ce que je n’avais pas prévu arriva.

Un matin j’entre guilleret à mon bureau en songeant qu’elle, là-bas, m’attend, et que le soir je la retrouverai et que nous irons au clair de lune, sous les grands arbres du bois ; que nous longerons les clairières embaumées par le chèvrefeuille et que nous écouterons les grillons, le coucou plaintif, les rossignols et les grenouilles...

Il est là, le mari, mon ami, celui que j’ai trahi... Il m’attend.

Je ferme les yeux, je crois voir la lueur d’un pistolet qui éclate... je les rouvre, le mari me regarde, il a la face verte, son œil est glacial. Oserai-je me défendre ? l’étranglerai-je s’il bouge ?

  •  — Venez, me dit-il.
  •  — Où ?
  •  — Nous ne pouvons causer ici, allons en bas, au café.

Ah ! je sais bien que je vais au supplice.

Tant pis ! Je le suis...

 

Nous nous installons.

Malgré lui, il me tutoie, comme jadis :

Je tire mon mouchoir et je pleure à chaudes larmes.

  •  — Que veux-tu ? c’était fatal ! je l’aime... c’est fini... tu es maître de nous, lui dis-je, tu as la loi, uses-en... moi je ne puis plus me séparer d’elle...

Nous avions commandé deux absinthes ; il les fait moitié avec ses larmes, moitié avec l’eau de la carafe.

  •  — Oui ! me dit-il, d’une voix entrecoupée, ce qui m’arrivé est juste... j’ai été brute... elle est si jolie, Laure ! et bonne aussi, je t’assure... et puis... tu vois... nous voilà brouillés... moi qui t’aimais bien... tu sais ; nous n’avons jamais eu de disputes ensemble... C’est mal ! bien mal ! de me l’avoir prise... Je ne sais pas même si je te hais, maintenant... J’ai voulu te voir parce que... J’ai voulu te voir parce que... je ne sais pas.

Et sa voix se perdit dans les hoquets de sanglots douloureux.

Nous avions l’air de deux idiots.

La dame de comptoir, attendrie, tira elle aussi son mouchoir et escalada au galop son escalier en colimaçon pour aller pleurer tout à son aise, dans sa chambre, sans doute.

Comment allions-nous nous quitter ? J’aurais préféré le pistolet en ce moment.

  •  — C’est vrai, repris-je tristement, nous étions bons amis, je souffre autant que toi, je t’assure.... c’est une fatalité !

Et je m’étais pris nerveusement les tempes entre mes deux poings.

Nous restâmes silencieux un moment.

  •  — Tu as bien fait de m’écrire ce que tu m’as écrit... J’ai voulu vous tuer, oui ; puis je n’ai plus pensé à cela... J’ai réfléchi... J’ai bien mes torts aussi... Ne fais pas comme moi... Je suis une brute... C’est bien mérité, ce qui m’arrive..., va. Donne-moi la main tout de même... Adieu nous ne pourrons plus nous revoir.

Il fallut se séparer.

Sur le pas de la porte, il me donna une dernière poignée de main et d’une voix suffoquée, abandonnant le tutoiement :

  •  — Adieu ! dit-il, je ne vous ferai de mal ni à vous, ni à elle... et puis, ne lui racontez pas que que nous nous sommes vus... elle me mépriserait peut-être ; j’aime mieux avoir l’air d’un cocu ordinaire... Qu’est-ce que vous feriez à ma place ?...

FEMME HONNÊTE

L’intérieur des Desachy était exquis. Jamais un conflit dans le ménage. Jamais une mauvaise humeur ; tout marchait à souhait : Monsieur, employé à l’Hôtel-de-Ville, se levait généralement vers neuf heures du matin ; à dix heures la bonne servait le déjeuner ; à onze heures Monsieur était parti après avoir baisé au front sa chère Emma, femme adorée, qui, à la porte, rectifiait avec soin le nœud de cravate de son mari.

Ménage absolument assorti.

Boulotte, fraîche, frisée comme un petit caniche, Emma cachait sous son peignoir de cachemire des cuisses fermes et solides, et des seins hardiment campés pointillaient sous l’étoffe ; elle avait le regard vif, l’œil gai ; les lèvres, rouges, appétissantes comme des framboises, étaient surmontées d’un léger poil follet châtain comme ses longs cheveux qu’elle avait empaquetés au hasard derrière sa nuque frisottante ; au milieu de la face au teint frais, un petit nez retroussé avec discrétion avait l’air moqueur et blagueur ; l’ensemble de la figure était réjoui.

Lui, monsieur Desachy, déjà commis-principal à vingt-six ans, d’une tenue correcte et froide, toujours vêtu avec soin, prenait dès la fin du repas son attitude de fonctionnaire ; il prononçait avec solennité :

  •  — A tantôt, mon enfant !

Puis il faisait un geste protecteur.

Dans la rue, il se dandinait comme un homme sûr de soi, qui se sait aimé profondément avec autant d’obéissance que de câlinerie.

Blondasse, frisé, la raie au milieu du front, l’œil bleu-faïence, la barbe épaisse et soigneusement divisée sous le menton : une gravure de mode. Il parlait avec lenteur, pesant ses mots, coulant doucement ses phrases qu’il distillait avec précaution, et alors son Emma l’écoutait distraitement comme on écoute le bruit d’une source dans les roseaux.

Ménage parfait.

Pendant que M. Desachy était à son bureau, madame sortait pour faire des emplettes ou pour rendre des visites ; mais, deux fois par semaine, elle prenait une voiture aussitôt après le déjeuner et se faisait conduire au fond de Vaugirard, près des fortifications ; là, elle sonnait à la porte d’une petite maison basse, isolée, enfouie dans un grand jardin touffu comme une forêt vierge et où les orties prenaient des allures d’arbustes.

Un homme d’une trentaine d’années, à la chevelure débraillée comme le jardin, barbu ainsi qu’un bouc, aux yeux ardents, à la lèvre brûlante, nerveux, presque hagard parfois, venait ouvrir ; et, la porte fermée, il la prenait à pleins bras, l’élevait jusqu’à sa bouche et lui baisait les lèvres avec fureur.

  •  — Mon Olivier, je t’aime ! criait Emma en tremblant.
  •  — Tu es ma vie, mon ange, hurlait ce sauvage.

Dans une petite chambre basse et dont les fenêtres étaient masquées par le lierre et le jasmin, Emma et Olivier s’étreignaient furieusement, puis, la lassitude venant, ils s’asseyaient côte à côte sur une ottomane fanée, adossée au mur humide qu’ornait une panoplie d’armes des îles Sandwich ; à côté, quelques paysages brossés au galop : des lunes pâles dans des ciels verts, des soleils rouges éclatant sur des horizons Bruns ; au-dessus d’une cheminée à la prussienne, un chassepot, un fusil de chasse, une cartouchière et des bois de cerf ; à côté de l’ottomane un piano à queue toujours ouvert.

  •  — O mon poète, disait Emma, dis-moi des vers...

Olivier se levait alors et déclamait d’une voix grasse et enrouée des vers faits pour « Elle ».

Emma, les yeux mi-clos, écoutait rêveuse ; puis elle lui sautait au cou et l’embrassait avec force.

Ensuite, prenant des poses de chatte frileuse, se repliant les bras sous le menton :

  •  — Chante, maintenant, mon adoré.

C’était une frénésie, alors.

Olivier se ruait sur le piano à queue, et après un prélude tumultueux, bizarre, après des canonnades d’accords sombres et des cascatelles de chromatiques aiguës, il entonnait d’une voix de bronze des chants sans fin, pleins d’amour et de passion mystique.

La jeune femme frissonnait, et, les yeux grands ouverts sur son dompteur, haletante, elle écoutait, les bras étendus sur les larges coussins en désordre ; lui, continuait sans remuer la tête, faisant caracoler ses mains d’araignée sur les touches d’ivoire usé et jauni.

Ainsi se passait la journée.

Vers cinq heures, Emma remettait son chapeau et après une étreinte furieuse, elle s’enfuyait :

  •  — Je vais être en retard, mon bichon, laisse-moi partir... tu sais ; il faut que j’arrive en même temps que lui... à la maison... au revoir ! Je t’aime.., sois raisonnable... tu sais... tu m’as promis d’être sage, mon Olivier... travaille, travaille bien...
  •  — Sacré nom de Dieu ! hurlait Olivier, quand Emma avait fermé la porte derrière elle.

Et il tombait anéanti sur l’ottomane.

 

Dîner calme, méthodique, chez les Desachy.

Madame, souriante, causait doucement avec son mari :

  •  — Qu’y a-t-il de nouveau, mon ami ?

Monsieur Desachy racontait avec tranquillité les journaux du soir qu’il venait de lire au café en sortant de son bureau ; puis, il avait quelques anecdotes administratives, toujours les mêmes ou à peu près : les cancans de la journée, l’avancement de tel collègue, la crainte d’un changement, les fumisteries d’un expéditionnaire récalcitrant.

Quelquefois, il arrivait avec un coupon de loge pour l’Opéra-Comique, qu’un de ses amis lui avait offert ; alors, Emma courait s’habiller à la hâte dans sa chambre, il fallait arriver avant le commencement de la pièce... et, la dernière bouchée avalée, les Desachy filaient au théâtre... Le soir, en rentrant, Emma demi-nue, se décoiffant devant la glace, soupirait :

  •  — C’est égal ! il chante faux, cet homme-là, tu diras tout ce que tu voudras, ce n’est pas un artiste digne de sa réputation... ce fameux Gaspard !...
  •  — Bigre ! ma chère ! tu es bien sévère ; si tout le public jugeait comme toi, il ne ferait pas long feu.. je le trouve excellent, moi...
  •  — Tu as trop d’indulgence, ami, disait Emma en souriant.

Puis ils se mettaient au lit.

Nuit douce, exquise chez les Desachy.

Et le lendemain, Monsieur retournait à son bureau comme la veille.

 

Un jour, Olivier, harassé, les yeux creusés, hâve, maigre, pâle, au moment du départ d’Emma, s’écria sur un ton dramatique :

  •  — Voyons, mon ange ; il faut en finir, tu l’aimes donc ce cocu-là ; tu me sacrifies à lui ; je te veux pour moi seul ; quitte-le, quitte-le pour toujours, tu m’entends !

Et il la regardait avec amour et désespoir à la fois.

Emma, pleine d’émotion, se mit à sangloter..... puis, d’une voix faible et suffoquée :

  •  — Oh ! je t’en conjure, ne me parle pas ainsi ! Tu sais bien que je ne puis ; le mariage me lie... Je ne l’aime pas, mais que dirait le monde ?
  •  — Le monde ! Je m’en f.... !
  •  — Égoïste... ne sommes-nous pas heureux ainsi... ? murmura la jeune femme...
  •  — Heureux ! Je meurs de jalousie... répondit Olivier... Tiens, puisque cela ne se peut... va-t’en ! je souffrirai... ne reviens plus...

Emma fondit en larmes, puis, naïvement, avec simplicité :

  •  — Mon amour ! non ! ne nous séparons pas, je t’en supplie... Tu ne sais donc pas que sans toi je mourrais d’ennui.,

VEUF

Assis au coin d’un feu de bois qui s’éteignait sous l’effondrement des cendres gris-perle, enveloppée dans un large peignoir de laine noire bordé de crêpe bouillonné, madame d’Outrelair s’essuyait les yeux et soupirait :

  •  — Hélas ! mon pauvre gendre, je ne puis plus que pleurer ; je ne quitterai jamais le deuil, mon cher Léopold. Comme j’ai peu de chance ! Il y a deux mois, mon mari meurt d’une bêtise, une chute de cheval, et voici ma fille, votre chère femme, qui s’en va elle aussi. Vous devez bien souffrir, n’est-ce pas ? veuf après trois mois de mariage...

Léopold se mit à sangloter et ne répondit pas.

Madame d’Outrelair rêveuse repassait sa vie, tout en regardant les derniers brandons de frêne incandescent qui blanchissaient et s’effritaient comme des carrières d’ardoises.

  •  — Voyez ma mauvaise fortune : mariée à seize ans ; mère à dix-sept ; on me prend ma Berthe, on la fait nourrir là, sous mes yeux, pour que je ne me fane pas, puis on la met dès huit ans chez les dames de Louvencourt, je ne la vois que par hasard, aux vacances ; aussitôt sortie du couvent, on vous la donne, Léopold, et elle meurt. Tenez, (c’est cruel ce que je vais vous dire là, et je me fais souffrir moi-même quand j’y pense), je crois bien que je ne l’ai pas aimée du tout, pauvre petite... Non, je ne l’ai pas aimée, on m’en a empêché d’ailleurs, elle toujours d’un côté, moi toujours de l’autre, et tout cela parce que M. d’Outrelair était orgueilleux de ma beauté ; voyons, Léopold, dites, est-ce que je suis vraiment belle, même à mon âge ?

Elle le regarda avec une impertinence mêlée de coquetterie et de douleur affectée.

Léopold se leva, lui prit la main et la baisa respectueusement.

  •  — Oui, vous êtes belle, dit-il, ayez du courage, ma chère maman, j’en ai beaucoup moi.

Ils se mirent à pleurer et s’embrassèrent avec effusion.

Madame d’Outrelair, malgré ses quarante ans, était véritablement belle encore et elle le savait.

Ses cheveux noirs qu’elle avait lissés en bandeaux ondulés sur ses tempes bombées, faisaient ressortir son teint blanc et d’un rose transparent à la fois ; pas une ride ; des yeux fendus à l’espagnole, pleins d’éclat et cachés sous des cils recourbés et touffus ; un nez busqué légèrement, aux ailes battantes ; un cou blanc et ferme, portant fièrement un menton régulier et taillé dans une chair grasse.

Le buste élancé supportait crânement une poitrine d’héroïne grecque, dont le halètement soulevait les plis du corsage.

A côté d’elle, le gendre, Léopold, affaissé dans sa douleur, se faisait tout petit. Blond, pâle, mince, efflanqué, essoufflé, il regardait sa belle-mère avec une admiration mêlée de respect et de tendresse ; de temps à autre, il caressait sa barbe, taillée en côtelettes, sa barbe presque blanche tant elle était blonde, s’essuyait les yeux, se mouchait ; c’est à peine s’il osait ramener la conversation sur son mariage et sur la mort de sa femme, qu’on avait portée au cimetière le matin même.

 

  •  — Seuls, nous sommes seuls ! répétait sans cesse madame d’Outrelair.

Puis, quand elle avait gémi sur la fatalité, elle se reprenait à parler des choses de la vie.

  •  — Qui aurait dit cela, mon cher, nous vous avions mariés pour faire votre bonheur à tous deux et par raison ; mon mari vous avait déjà poussé ; c’est grâce à lui si vous êtes substitut aujourd’hui, votre carrière est un peu entravée par ces deux pertes-là. Ah ! que cela me fait donc de peine ; vous l’aimiez comme il fallait, ma Berthe, pas d’exagération ; les convenances étaient gardées... nous n’avons pas de chance... ni vous ni moi.

Madame d’Outrelair pleurait encore ; Léopold avait des hoquets douloureux.

  •  — Il faudra chasser toute cette douleur, s’écria enfin madame d’Outrelair ; voyez-vous, je n’y tiens plus quand j’y songe ; cette maison m’est odieuse ; il me faut de la distraction ; aussitôt les beaux jours, j’irai à Morgat, près de Douarnenez, faire une saison, il n’y a pas de luxe là-bas ; je serai toute à ma douleur, au milieu de braves gens et dans un pays où la mélancolie console... Si vous voulez, Léopold, vous m’y rejoindrez, cela vous fera du bien aussi.

 

Quelques mois après, ils étaient installés à Morgat, comme l’avait voulu madame d’Outrelair.

  •  — Que c’est beau, disait madame d’Outrelair avec enthousiasme ; vois, mon Léopold.

Elle s’appuyait nonchalamment à son bras, et abandonnait sa tête rêveuse sur son épaule ; lui, tenait un parasol blanc doublé de vert qui les abritait des derniers rayons et du vent déjà frais qui s’élevait de la mer.

Le soleil se couchait : la baie, calme, étincelait, enflammée par une lumière d’or ; les falaises à l’orient s’effaçaient lentement dans une brume violette, tandis qu’à l’occident, en plein éclat, une flottille de sardiniers, voiles dehors, rentrait de la pleine mer au petit port : deux cents bateaux environ poussés par une brise régulière, semblables à de grands oiseaux blancs voyageant en troupe. Pour compléter ce spectacle enivrant, la majestueuse mélopée de la mer, dont les lames aux volutes hérissées se brisaient contre la côte ou roulaient avec fracas sur le sable de la grève.

 

Personne dans le pays, pas un Parisien.

Madame d’Outrelair et Léopold vécurent ainsi jusqu’en automne.

Quand les froids approchèrent, la belle-mère et le gendre devinrent graves et sombres ; il semblait que leurs impressions suivissent les péripéties de la nature.

Ils décidèrent vers la mi-octobre qu’on reprendrait le chemin de Paris.

Un soir sur la grève, au milieu d’une bourrasque grandiose et terrible, — les sardiniers de Morgat veillaient pour porter secours aux navires en détresse, — madame d’Outrelair, tremblante, fiévreuse, assise sur le galet à côté de Léopold, s’écria soudain :

  •  — Ah ! je voudrais être morte, rejoindre les miens sous la terre.

Léopold soupira :

  •  — Ne sommes-nous pas heureux ainsi ?
  •  — Non, cher ami, fit solennellement madame d’Outrelair, vous êtes encore un enfant, je le vois ; nous allons nous quitter... les convenances l’exigent ; à Paris, nous ne nous verrons plus...
  •  — Que dites-vous ? interrogea Léopold avec effroi.
  •  — Oui... vous devriez comprendre ; cependant, j’ai un moyen... oh ! le monde ! le monde !

Léopold restait abasourdi.

  •  — Qu’a-t-elle ? pensait-il.
  •  — Il faut que cet hiver, tu te remaries, tu m’entends, mon Léopold, c’est indispensable ; je m’en occuperai d’ailleurs dès notre retour. Oh ! je te choisirai la femme qu’il nous faut sois tranquille,

MŒURS SIMPLES

Ça marchait rondement jadis, tous les dimanches en été, chez la mère Lanterne.

Lanterne n’était pas un sobriquet, elle avait bel et bien épousé un employé des Ponts et chaussées qui portait ce nom ; mais son mari s’était épris soudain d’une somnambule de foire et habitait avec elle — où ? — Dans le monde.

Depuis quinze ans il vivait loin de sa légitime qu’il avait lâchée très proprement du reste, lui laissant une fille et quelques billets de mille francs ; — homme probe, comme on voit, ce Lanterne ; probe et prévoyant, car il avait déposé chez son notaire un blanc-seing en cas de besoin ; par exemple si on était obligé un jour de demander son autorisation pour le mariage de son enfant ou pour toute autre affaire. En conséquence c’était bien une fuite sans esprit de retour, cause d’étonnement pour leurs amis, car jamais le moindre désaccord n’avait régné entre les deux époux.

Oh oui ! chez la mère Lanterne, ça marchait rondement jadis tous les dimanches en été.

 

C’était au coin du bois de Clamart, une guinguette délabrée dont les tonnelles vermoulues ne tenaient debout que grâce aux entrelacements énergiques des houblons grimpants. Au fond du jardin, la balançoire ; à la porte le tonneau ; et, régulièrement, les jours de fêtes, le jeu de macarons, un zouave dont la gueule ouverte engouffrait des boules toute la journée ; enfin, un bal sous la tente ; un bal à parquet s’il vous plaît, et à parquet sonore sur lequel trépignaient lourdement les souliers ferrés des blanchisseuses, les sabots des croquants, quelquefois aussi les escarpins des femmes de Robinson et les bottines des calicots ou des étudiants.

L’orchestre se composait de l’inévitable piston, casseur de tympans, d’une clarinette aigre comme le vinaigre, et d’un trombone asthmatique, instruments de supplice confiés à des musiciens militaires qui, de deux heures de l’après-midi à minuit, ne cessaient de souffler, et ils n’éclataient pas ! Ce que c’est que la jeunesse !

Le plus beau des danseurs était incontestablement Jules...., je suis resté des heures entières à le regarder.

Jules était le « commis » de la mère Lanterne. Ça s’appelle « commis » dans la limonade.

Un petit gas, frais, brun, l’œil vif, taillé en hercule, des reins à supporter le Panthéon, des fesses rondes, rebondies, tendant la culotte quand il gigottait ; cuisses et mollets à l’avenant. Jules toujours en manches de chemise, portait une sacoche en bandoulière et ne ratait pas une danse ni un litre ; c’est lui qui faisait la recette du bal :

  •  — Mince d’ouvrage ! disait Jules.

Je crois bien : il n’avait pas plutôt fini de battre un entrechat et de pincer les bras ou le cou de dix ou douze danseuses, qu’alors, essoufflé, suintant comme un alcarazas, il parcourait le bal en criant : « Allons ! en place pour le quadrille ! » « Aboulez vos deux ronds ! En avant la musique ! » « Eh ! là bas, piston, l’enflé, t’es mieux qu’au bloc, on te colle de la vinasse au moins, ici ! »

Tous de rire. On payait Jules ; et Jules repiquait à la valse, à la polka, au quadrille, tout lui allait à lui.

Bon garçon, Jules ! disait la mère Lanterne, et quelquefois elle faisait une danse avec lui pour n’en pas perdre l’habitude.

  •  — Ah ! mais ! ah ! mais ! moi je ne suis plus comme avant, soufflait la Lanterne, quand elle avait valsé deux tours.

Alors Jules la prenait par la taille, et la becquetait, comme ça, devant le public ; puis lui tapait sur les joues :

  •  — Bonne femme ! bonne femme ! nous sommes des camarades, pas vrai !