Lagibasse

Lagibasse

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Français
355 pages

Description

Sauf sur quelques enseignes de débitants dans les vallées supérieures de l’Oise et du Thon, sauf encore au titre d’une vaillante petite feuille hirsonnaise, c’est un nom désormais peu en usage que le nom de la Thiérache.

A mesure que le chemin de fer, pendant ces trente dernières années, pénétrait et changeait de fond en comble la vieille province, y substituant le pâturage et l’industrie à la culture morcelée, à l’exploitation forestière, à la sauvagerie, même en certains endroits, il semble que les habitants du pays aient voulu, eux aussi, devenir autres et.

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Date de parution 21 juin 2016
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EAN13 9782346080113
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Langue Français

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À propos deCollection XIX
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Jean Richepin
Lagibasse
Roman magique
I
Sauf sur quelques enseignes dedébitantsdans les vallées supérieures de l’Oise et du Thon, sauf encore au titre d’une vaillante petite f euille hirsonnaise, c’est un nom désormais peu en usage que le nom de la Thiérache. A mesure que le chemin de fer, pendant ces trente d ernières années, pénétrait et changeait de fond en comble la vieille province, y substituant le pâturage et l’industrie à la culture morcelée, à l’exploitation forestière, à la sauvagerie, même en certains endroits, il semble que les habitants du pays aient voulu, eux a ussi, devenir autres et. perdre jusqu’à leur appellation de jadis et de naguère. Co mme s’ils avaient honte d’être Thiérachiens et du méchant calembour qu’on en faisa it de temps immémorial (Thivrachiens ont tierre-à-chiens), ils ont renoncé maintenant, surtout parmi les générations nouvelles, à dire même le nom de la pauvre défunte Thiérache. Une fois disparus les cinquantenaires d’aujourd’hui , l’antique nom à son tour disparaîtra, éteint à tout jamais sur les lèvres vivantes des hommes. On ne le retrouvera plus que dans les copieux traités de géographie his torique en trente ou quarante volumes, vaguement cité dans une note au bas d’une page, et définitivement obscur et aboli à cette place comme un mort d’autrefois, oublié de tous en un petit coin d’un grand cimetière. La Thiérache, au surplus, n’a été en aucun temps fa vorisée par la gloire. Enclavée entre le comté de Namur et les Ardennes du Luxembou rg, formant là une pointe de terroir très spécial et comme étranger aux sols voi sins, avec ses âpres collines aux escarpements broussailleux, ses fonds de marécage, ses innombrables sources qui en font une éponge toujours gonflée d’eau, elle a vécu isolée, confite dans son humidité hargneuse, offrant peu de tentations aux conquêtes, ne cherchant pas non plus à se répandre hors d’elle-même. Et ainsi son existence a coulé sans bruit. Les invasions et les guerres ont presque toutes passé autour d’elle, n’y fusant que par brèves infiltrations. Seuls, les bohémiens, pour qu i la vallée de l’Oise est une route traditionnelle, y ont laissé trace de leurs migrati ons rapides, en quelques colonies de vanniers. La race est donc restée autochtone, et ex trêmement particulière. Au dire des ethnographes, c’est un des gisements humains les pl us anciens de l’Europe. A des caractères irréfragables, on y reconnaît, encore au jourd’hui, marqué par de singuliers retours d’atavisme, le sang farouche et primitif des peuplades quaternaires qui avaient là leur habitacle bien avant l’arrivée, non seulement des Francs et des Germains, mais des Gaulois eux mêmes. Sans avoir recours, d’ailleurs, aux explications pl us ou moins hypothétiques de l’ethnographie, il suffit d’être un tantinet observ ateur pour voir tout de suite combien le type thiérachien, en général, diffère des types pic ard, wallon, ardennais, que l’on rencontre dans les provinces limitrophes, en France, en Belgique et dans le Luxembourg. La race, ici, est plus trapue, de poil plus noir, de peau moins claire. Les yeux, surtout, y ont une expression significative. Ils vous font penser irrésistiblement à des époques très lointaines, très mystérieuses, où l’homme se dégage ait encore mal de l’animalité. Beaucoup d’entre eux en ont gardé jusqu’à nos jours et en montrent il plein, par moments, le reviviscent souvenir, dans des regards à la fois rusés, lubriques et féroces. Cela soit dit, bien entendu, sans vouloir faire inj ure aux Thiérachiens d’aujourd’hui, lesquels sont, en bloc, les plus honnêtes et les meilleures gens du monde ! Mais cela soit dit quand même, comme la vérité l’exige, et comme e n peuvent témoigner les annales judiciaires d’une contrée qui est la contrée de Fra nce la plus féconde en crimes passionnels poussant la luxure jusqu’à l’étrange et la cruauté dans la vengeance
jusqu’au monstrueux. Aussi bien faut-il avouer que la contrée elle-même semble avoir en quelque sorte donné son âme à ces regards rusés, lubriques et fér oces, olt ressuscitent encore maintenant les instincts sauvages des ancêtres thiérachiens. Elle a des sites qui invitent à l’amour, à l’embuscade et au meurtre. Ses innombrables sources, aux chansons chuchotantes , sont comme autant de serpents qui siffleraient des mélodies d’oiseaux, incessamment, obstinément, avec une insistance d’entremetteuse, On a ; pour les entendr e mieux, envie et besoin de se coucher, l’oreille contre la terre. Celte terre est molle, feutrée de mousse en matelas, où le corps s’enfonce doucement, où l’oreiller s’offre de lui-même, où tout de suite est suggérée l’idée d’un lit voluptueux. Non pas d’un lit pour y dormir ! Car, une fois éten du là, on perçoit les mille bruits fourmillants de cette terre toujours en travail, sous laquelle l’eau court comme de la sève, comme du sang. Un bourdonnement vous en monte, chat ouillant à fleur de peau, s’infiltrant par vos pores, vous mettant la chair en vibration. En même temps, du creux de la vallée prochaine s’exhale l’odeur légèrement cro upie du marécage, qui sent la grenouille visqueuse, aux yeux d’or en extase. Il s’y mêle l’haleine âcre de roseraie, qui fleure l’écorce verte, arrachée, écrasée, de suc irritant. Ah ! sur ce lit vivant, aux courtines de désirs, non, ce n’est pas dormir qu’on veut ! Et alors, la tète à l’envers, le cœur battant la ch arge, les sens troubles et frénétiques, on se prend à rêver d’une capture possible, connue si l’on était redevenu un de ces quaternaires habitant là jadis, un impulsif n’obéis sant qu’à ses brusques appétits, capable de tout pour les satisfaire. L’affût se présente si facile, dans ces taillis épais, aux détours de ces sentes encombrées de ronces, par ces grimpettes à pic d’où l’on peut bondir ainsi qu’un fauve ! Et, tout au bas, le sinistre étang, dont la vase en lizante a des trous sans fond, des trous de noirceur impénétrable ! Ce n’est plus dans le rêve qu’ va, mais dans le cauchemar. On voit une fillette assaillie, en proie , étranglée dans un coup de folie furieuse, et son corps englouti parmi les remous glougloutants du marécage. Et l’on se réveille épouvanté d’avoir songé un auss i abominable songe, de l’avoir songé sans horreur, d’en avoir horreur seulement après. On revient à soi. On se retrouve un homme d’aujourd’hui, policé, adouci, raisonnable . Mais ou comprend à quelles reffervescences des vieux instincts primitifs et sauvages un être, plus près de la nature, peut et doit être poussé violemment et inconsciemme nt, par cette âme de la terre thiérachienne, par cette àme faite de toutes les âm es de tant d’ancêtres à demi brutes, par cette àme qui vit encore dans tant de regards l à-bas, à la fois rusés, lubriques et féroces, par cette âme d’un pays qui sue l’amour, l’embuscade et le meurtre.
II
Précédant de quelques siècles dans l’oubli le nom d e la Thiérache, il y a déjà longtemps que s’est éteint pour l’histoire le nom d e la plus vieille et de la plus illustre famille noble thiérachienne, les Leleup de Marcoussy de Lagibasse ; Elle avait cependant compté de nombreux et glorieux représentants, dignes du grand ancêtre, qui, en 1007, était parti pour la première croisade avec Godefroy de Bouillon, et s’y était fait tuer héroïquement après avoir déconfit à lui seul, dit la chronique de Goëzal, dix-sept Sarrazins en une heure. Pendant près de quatre cents ans, les descendants de ce preux avaient continué ses traditions de bravoure,, tantôt au service des comtes de Namur, tantôt au service des rois de France, quelqu efois même pour leur propre bénéfice, tâchant d’ériger le domaine de Marcoussy en marquisat indépendant. Déboutés finalement de cet espoir orgueilleux, ils avaient perdu le plus beau de leurs biens à la mort du Leleup de Marcoussy de Lagibasse, qui fut décapité sous Philippe le Hardi. Il faut croire néanmoins que leur soumission à la maison de Bourgogne ne les avait pas complètement réduits àquia ;car l’histoire cite encore un Leleup de Marcoussy de Lagibasse parmi les gentilshommes amenés par Mar ie de Bourgogne à la cour de l’archiduc 3Iaxirnilien d’Autriche, lors du fameux mariage conclu entre l’héritière de Charles le Téméraire et le l’ils héritier de la maison de Habsbourg, en 1477. Le noble Thiérachien est, d’ailleurs, dans les char tes relatant la. cérémonie, l’objet d’une simple et brève mention, sans plus. D’où il e st permis d’inférer que, si la famille Leleup de Marcoussy de Lagibasse avait encore place dans l’armoriai de la province, elle n’y avait plus une place prépondérante, ni même trè s reluisante, le noble Thiérachien n’étant catalogué dans la domesticité de Marie de B ourgogne que parmi beaucoup d’autres serviteurs français, et pêle-mêle avec le tas des noms dénués d’importance. C’est, au reste, la dernière fois qu’un Leleup de M arcoussy de Lagibasse ait donné à l’histoire l’occasion d’enregistrer son nom. A partir de ce moment, c’est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, la plus vieille et plus illustre famille noble de Thiérache a vécu, comme la province elle-même, Jans une profonde obscurité. Sans doute elle était ruinée et n avait pu se relever d’avoir perdu Marcoussy. Peut-être aussi, après tant de guerres et d’aventures, avait- elle trouvé le repos, sans en plus vouloir sortir, dans le pauvre, maigre, mais tranquille et isolé domaine de Lagibasse ; et dès lors les capitaines de jadis n’avaient plus rep aru, s’étaient changés en Hobereaux casaniers, buveurs et chasseurs, le sang s’étant épaissi à des alliances paysannes. e Toujours est-il que ni au XVI ni au XVIIe siècle, on ne retrouve un seul Lelellp de Marcoussy de Lagibasse, je ne dis pas à la cour et dans les honneurs, mais simplement à l’armée, ne fût-ce que comme cadet et comme officier de fortune. Terrée il Lagibasse, la famille n’en sort plus. e Elle va même s’embourgeoisant officiellement des le XVII siècle, où l’on cesse de la qualifiertrès.haute et très puissante maison dans les actes notariés, it propos des ventes, achats, mariages ou héritages qu’elle fait. Quelques-uns de ces actes poussent parfois l’irrévérence jusqu’à oublier la particule nobiliaire, omise aussi dans les signatures, qui tantôt portent Leleup- :Marcoussy et tantôt Leleup-Lagibasse. Enfin, à dater de la Révolution française, la famille s’appelle Lagibasse tout court, et elle est représentée alors, suprême effort de l’atavisme guerrier, par un soldat, il est vrai, mais par un soldat arrivé seulement, pendant l’empire, à l’épaulette de laine et filigrane de l’adjudant sous-officier. N’empêche qu’entre le grand ancêtre et ce pauvre chien-de-berger de pousse-cailloux, la filiation était parfaitement établie, très nette , et sans discussion possible, par
authentiques parchemins et titres de propriété gard és au château de Lagibasse, ou du moins à ce qu’on dénommait dans le pays le château de Lagibasse. C’était maintenant, ce chàteau, une vaste ruine inhabitable, flanquée d ’une ferme mélancolique, au centre d’un immense parc en friches, clos de murailles effondrées presque partout. Mais, néanmoins, c’était toujours le château de Lag ibasse : et l’adjudant retraité, qui s’y était retiré en 1815 pour y vivoter de sa vague pension, avait bel et bien le droit de se dire qu’il rentrait là, en suprême et légitime desc endant, dans l’ancestrale et glorieuse demeure d’où était sorti, en 1097, Leleup de Marcoussy de Lagibasse, le compagnon de Godefroy de Bouillon à la première croisade. Et, ce qu’il y a d’assez inattendu, c’est qu’il se l’était dit. Son dernier capitaine, au septième léger, était un Thiérachien, Isidore Denamps, ancien séminariste du séminaire de Liesse, qui avai t jeté le froc aux orties pour s’engager, et qui, grâce à son. instruction, avait fait assez rapidement son chemin dans cette armée d’illettrés. Au séminaire, Denamps avait étudié, par goût spécial, l’histoire de leur vieille province. Trouvant parmi les hommes de sa compagnie un Lagibasse, il l’avait interrogé, avait acquis la certitude que c’était là un véritable Leleup de Marcoussy de Lagibasse, et lui avait fait honte d’en avoir si peu de souci et d’orgueil.  — A ta place, lui avait-il dit, je me décarcassera is jusqu’aux moelles pour qu’une si antique et si glorieuse maison ne restât pas de la sorte endeliquium.Quand on a eu un aïeul à la première croisade, compagnon de Godefroy de Bouillon, on est un propre à rien de ne pas en être fier. Tu es un brave troupier, sans doute ; mais cela ne suffit pas. Instruis-toi. Je t’instruirai, si tu le veux. Tu pa sseras officier. Tu n’es pas vieux. Tu n’as pas quarante ans. Tu as encore le temps de devenir colonel, pour peu que tu fasses des actions d’éclat. L’Empereur aime à rallier les gens de la vieille noblesse. Avec lui tu redonneras à ta famille le lustre qui lui convient, entends-tu ! Mais on était à la veille de Waterloo ; l’Empereur avait d’autres chats à fouetter que de rallier la famille Leleup de Marcoussy de Lagibasse ; les étapes ne laissaient guère à l’ancien séminariste le loisir d’enseigner à son élève tout ce qui manquait. pour être un homme instruit, à ce pied-de-banc sachant juste lir e, écrire et compter ; et finalement l’adjudant était rentrédans ses foyersadjudant, son rêve cassé par Waterloo, simple Lagibasse comme devant, hélas ! Mais aussi, avec la conscience, éveillée en lui maintenant, d’être le descendant du grand preux, co mpagnon de Godefroy de Bouillon, avec le sentiment d’un devoir à remplir envers sa famille éteinte dont il fallait rallumer la gloire, et avec la très ferme volonté de consacrer le reste de son existence à ce devoir. Et d’abord, malgré ses habitudes de caserne, son ho rreur de vivre autrement qu’en garçon, il avait pris la résolution de se marier. Pouvait-il. en effet, par lui-même, après la quarantaine toute proche, sans profession aucune, p resque sans le sou, avec sa misérable pension de retraite pour unique mise de f onds, pouvait-il tenter cette rude entreprise de relever la maison de jadis ? Evidemment non. C’est un fils qu’il fallait avoir, avant toute chose, et dresser à cette besogne, et munir de ce qui était nécessaire pour la mener à bien, c’est-à-dire d’instruction,, d’éducation, de temps et d’argent. Tablant là-dessus, il avait mis en œuvre tout ce qu ’il possédait d’atouts à ce jeu de séducteur où il avait eu quelques succès comme sous -officier. c’est-à-dire sa belle prestance militaire, sa plus élégante tenue civile qui lui sanglait encore le torse comme dans son frac d’adjudant en grand uniforme de parade, et surtout le bagout debivouac, à la fois galant et bravache, casse-cœur et casse-mus eau, d’un Gaspard ayant eu des aventures d’amour et de duel dans toutes les capitales de l’Europe. A quoi s’était assez facilement laissé prendre le p arti qu’il guignait, la veuve d’un meunier, femme de trente-cinq ans environ, peu attrayante, plutôt même laide, de face
camuse, de corps lourdement équarri, mais de complexion ardente, disait-on, faite pour être mère en tout cas (puisqu’elle avait eu deux en fants déjà) et enfin à la tète d’un respectable magot estimé couramment de quarante à c in quante mille francs, sans compter le moulin. Les deux enfants du meunier étaient morts en bas âge. à cause de la mauvaise santé que leur avait léguée leur père, faible de la poitr ine. La fortune de la veuve ne devait donc rien à personne. Valide comme il l’était, l’ex-adjudant se promettait bien de donner à cette gaillarde un héritier qui vivrait, celui-là , et auquel servirait le patrimoine ainsi conquis ; pour remettre un jour en honneur le vieux nom des Leleup, de Marcoussy de Lagibasse. Qu’il eût. lui, cette idée, et qu’elle dût devenir chez lui, chez ce Thiérachien têtu et patient, une idée fixe, il n’y avait là rien que de très naturel. Le remarquable, c’est qu’il en ensemença profondément la caboche de sa femme. Par amour pour ce beau et solide mâle, qui la régalait après les jeûnes subis avec s on premier époux, par une poussée d’orgueil en même temps à la pensée-d’être une noble et de faire souche de nobles, la commère se donna tout entière à ce rêve. Ils se mir ent tous deux au travail âprement, faisant valoir le moulin, fructifier le magot, viva nt de lésine pour mieux économiser, et allant jusqu’à économiser sur la progéniture, aussitôt obtenu le premier enfant, qui se trouva, par bonheur, être un fils, et qu’ils décidèrent devoir être et rester fils unique. Le mur effondré de l’antique parc avait été tant bi en que mal reconstruit peu à peu, afin de clore sûrement la propriété ancestrale dont les antiques bois furent mis en coupe réglée. La ferme misé-l’able de là-haut avait été requinquée aussi, louée à bon prix pour dix-huit ans par un fermier qui devait l’ameublir de fond en comble. Des ruines, on avait, tiré assez de pierres pour rebâtir au château une a ile habitable, qui serait plus tard la demeure du châtelain au domaine à peu près reconstitué. Pendant que le père et la mère peinaient ainsi à la tâche, et entassaient les gros sous sur les gros sous, et préparaient les voies au futu r régénérateur de la famille, ce Benjamin, espoir de la glorieuse résurrection si br avement voulue, était élevé dans un lycée de Paris, ne manquant de rien, recevant des r épétitions particulières, apprenant jusqu’aux arts de luxe dont les leçons étaient si c oûteuses, la musique, le dessin, l’escrime. Le plus gros des revenus, gagnés avec ta nt de mal, y passait. Mais qu’importe ! On faisait de Valentin un homme instru it,éduqué, distingué, supérieur, qui entrerait à l’École polytechnique pour le moins, et qui serait enfin digne du grand ancêtre, compagnon de Godefroy de Bouillon à la première croisade. Les pauvres gens n’eurent pas le bonheur de voir le ur rêve entièrement réalisé. Mais ils jouirent cependant de le voir tout prêt à l’être. Comme Moïse, ils moururent au seuil de la terre promise, en s’en emplissant les yeux. Quand la mère trépassa, Valentin venait de terminer brillamment ses études. Quand le père la s uivit au cimetière, un an après, Valentin était un grand et élégant garçon de dix-ne uf ans, sachant tout ce qu’on peut savoir à cet âge, possesseur de cent vingt mille francs, d’un moulin et d’un château, et dont les cartes de visite portaient. :
VALENTIN LELEUP DE MARCOUSSY DE LAGIBASSE
III
Valentin savait l’espoir qu’avaient fondé sur lui ses parents. Ce beau rêve, de remettre en lumière l’antique et noble maison, ce rêve auque l tous les deux ils avaient si bravement et si tenacement sacrifié leur vie, il en avait lui-même été bercé dès l’enfance, nourri et saturé. Un très légitime orgueil lui en é tait venu, lui gonflant le cœur et lui mûrissant la pensée, avant même l’achèvement de son adolescence, en sorte que, jeune homme, il se trouvait déjà être un homme par le sérieux, le vouloir, la conscience nette d’un but, à atteindre et la ferme décision à tout faire pour y atteindre. Un autre que lui, lâché à dix-neuf ans dans l’exist ence, maître d’une petite fortune constituant un assez gros capital pour qu’on fût te nté de la manger à même, n’eût certainement pas résisté à cette tentation. Sans fa mille à qui demander conseil, sans tutelle appliquée à l’empêcher de faire des sottises, en pleine et entière indépendance, il sut sagement prendre conseil de lui-même, et bon conseil, et être son propre tuteur avec une étonnante sévérité. Il se dicta une conduite à suivre, et se la dicta, non par métaphore, mais en réalité, dans les lignes que voici, écrites après mûre réflexion, et à la rédaction desquelles il apporta tout le soin précis et méticuleux qu’un vieillard expérimenté, sagace et grave, apporterait à la rédaction d’un testament : 1° Renouveler le bail du fermier de là-haut, pour d ix-huit ans, dans de meilleures conditions, si c’est possible, puisque la terre, grâce à son travail dans les dix-huit années de son premier bail, a augmenté de valeur. 2° Vendre le moulin, qui est actuellement de bon ra pport, mais qui ne l’est que fictivement ; car, pour qu’il puisse rendre ce qu’il a rendu sous l’administration de mes parents, il y faut leur âpreté à la besogne et à l’économie, àpreté que n’aurait certes pas un locataire. 3° En placer le prix, joint à mes cent vingt mille francs de patrimoine, en rentes sur l’État, incessibles et insaisissables, afin d’en garantir la sécurité absolue, non seulement contre tout danger extérieur, mais aussi contre moi -même, au cas où des passions imprévues viendraient assaillir ma jeunesse et me solliciter à faire mauvais emploi de ma fortune. 4° Prélever sur mes rentes la somme jugée nécessaire, après expertise faite par des gens compétents, à la reconstitution des bois de La gibasse un peu trop appauvris en vingt ans de coupes, à l’entretien régulier de la g rande muraille, à rebâtir peu à peu l’autre aile du château, et, s’il. y a moyen, le corps principal, à regarnir les appartements de tous les meubles que comporte une demeure seigne uriale, bref, à restaurer pour le mieux le domaine. 5° Me réserver le reste de mes revenus, à la mesure la plus stricte possible, pour vivre dans une extrême simplicité, mais dans une complète liberté, sans avoir besoin de me livrer à aucun gagne-pain, en m’assurant contre tout souci matériel, en me laissant tout loisir de devenir l’homme supérieur qu’il faut que je sois avant la quarantaine. 6° Pour devenir cet homme-là, retourner à Paris et y chercher d’abord ma vocation, si je dois en avoir une, mais l’y chercher sincèrement , c’est-à-dire par L’étude acharnée. Car peut-être ma vocation, sur laquelle je me suis interrogé déjà, est-elle, en somme, de tout savoir, et d’être un grand philosophe. Aussi bien, à notre époque, me semble-t-il qu’il n’y a plus lieu de vouloir s’illustrer, après Napoléon, par la guerre, comme mes ancêtres. D’autre part, je me sens peu de goûts pour la polit ique ou la diplomatie, où mon nom aurait chance de briller. Les carrières artistiques, dignes d’un gentilhomme, ne m’attirent pas non plus, ne me reconnaissant, pas d’aptitudes spéciales pour la littérature d’imagination, la musique, la peinture ou la sculpt ure. Je crois, au contraire, être
particulièrement doué de facultés philosophiques, e t c’est donc de ce côté que je pousserai d’abord mon effort. 7° M’imposer l’obligation absolue, à quelque beau r ésultat que j’arrive avant la quarantaine, de ne point, en compromettre l’éclat p ar une éclosion hâtive. Porter mon œuvre en moi très patiemment, afin qu’elle y devienne parfaite. Ne remettre en lumière et en gloire un Leleup de Marcoussy de Lagibasse que le jour où je serai bien sur de ne pas risquer un avortement ridicule. Ce serait trahir notre rêve que d’agir autrement. 8° Si, à quarante ans, je ne suis arrivé à rien de ce que j’espère ; si je suis alors dûment convaincu de mon impuissance à être le régénérateur de notre maison, imiter le sublime dévouement de mon père, me sacrifier à un f utur régénérateur plus heureux, faire le riche mariage que me permettront à ce moment ma fortune accrue et le domaine reconstitué, me consoler ainsi de ma déconvenue don t je n’aurai pas été coupable, et vieillir et mourir la conscience en paix, fier quand même d’avoir rempli de mon mieux ce qui était mon devoir envers nos ancêtres, et joyeux d’avoir été un de cescursores,dont, parle Lucrèce,qui vitaï lampada tradunt. Tel était le curieux, noble et vraiment peu banal programme qu’avait tracé d’avance à sa vie ce jeune homme de dix-neuf ans, en qui tout le vieil esprit thiérachien s’exprimait sans qu’il y prît garde, esprit à la fois très ordo nné, très orgueilleux, très chimérique, et très méfiant. A coup sur, un homme en pleine maturité n’eût pas mieux réglé que lui l’établissement de ses affaires présentes, où se retrouvait l’écono mie bien entendue et dure de ses parents. Mais le cœur de l’ex-adjudant et celui de la meunière eussent tressailli d’aise aussi à ces projets d’avenir, d’une vue si claire, d’un propos si résolu, d’une si audacieuse et en même temps si précautionneuse envolée. Et sachant que Valentin était leur fils, sachant de quelle ténacité eux-mêmes ils avaient été capables, et avec quelle ferveur ils avaient cru en leur chimère, ils n’auraient pas eu l’ombre d’un doute touchant l’énergie qu’il allait déployer à son tour au pourc has de ce rêve, où se continuait et perdurait le leur, en meilleure allure de se réaliser maintenant. Surtout ils n’auraient pas pensé, fût-ce une second e, que c’était là une chimère, pas plus que ne le pensait Valentin. Tout à fait ignora nts de ce que cela pouvait être qu’un grand philosophe, ils auraient admis d’emblée qu’un grand philosophe était l’équivalent, en gloire, de l’ancêtre, compagnon de Godefroy de B ouillon à la première croisade, et que Valentin devait devenir ce grand philosophe. Le germe d’une telle idée et d’une telle ambition, chez ce jeune homme, était cependant bien peu de chose, puisqu’il venait simplement d’un succès de collège, Valentin ayant obtenu un prix de logique au concours général. Mais, si peu de chose que fùt ce germe, ils y auraient eu foi, les bonnes gens, comme Valentin y avait foi ; car il y a un ancien proverbe de Thiérache qui dit :
Qui fit grand rouvre à grand rapport, ?Ch’tiot gland chû du groin d’nò porc.