Laurette... et les p

Laurette... et les p'tits bonheurs de la vie

-

Livres

Description

Laurette est pleine de vie, rigolote et un brin excentrique. Pour elle, passer de conseillère en cosmétiques à pharmacienne, c’est du tout cuit. On cherche une nounou ? Elle est partante aussi. Mais qui dit nounou, dit petits diablotins, et Laurette est loin d’imaginer que les enfants ne seront pas les seuls à lui mettre les nerfs en pelote. Car si Simon Ferry est certes un papa célibataire un peu dépassé, il incarne surtout exactement son idéal masculin.

Seul hic : Laurette n’est pas tout à fait standard, dans son genre.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 mars 2014
Nombre de visites sur la page 43
EAN13 9782365382212
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

cover.jpg

LAURETTE

et les p'tits bonheurs de la vie

Christy SAUBESTY

 

À ma petite canaille, ma chipie, ma louloute, ma loupette, ma Cassou.
À mes neveux terribles, fripouilles, garnements et adorables trublions.

À toutes les mamans et nounous qui se reconnaîtront.

Leçon no 1

Toujours regarder où l’on met les pieds

Laurette envoya une main en direction du réveil dès les premiers bips et ouvrit un œil hagard.

Premier juin, 7 heures tapantes, et pas envie de se lever. Dommage…

Comme chaque samedi, elle devait ouvrir la pharmacie et accueillir le livreur. La jeune femme y aidait sa mère depuis environ un an, mais espérait pouvoir s’épanouir dans un autre domaine. Malheureusement, les circonstances dans lesquelles elle avait dû renoncer à son ancien boulot feraient à jamais tache sur son curriculum vitae.

Vendeuse en cosmétiques de formation, Laurette Tessier, vingt-six ans, n’avait jamais rencontré de problèmes particuliers en côtoyant la clientèle de la boutique. Jamais… Jusqu’à ce matin maudit où une quinquagénaire avait tout bonnement refusé d’être servie par une « grosse ».

Grassouillette depuis la primaire, Laurette avait déjà essuyé pas mal d’insultes dans ce genre tout le long de sa scolarité. Les enfants sont absolument odieux entre eux et, même à dix ans, elle avait dû encaisser et faire profil bas. Mais là, pour une raison qu’elle ne pouvait toujours pas s’expliquer, elle avait carrément pété un câble. Prise d’une monstrueuse crise de rage où toute la frustration muselée depuis des années fit soudain surface façon irruption volcanique, Laurette s’était ruée sur la cliente en l’accusant de tenir des propos discriminatoires et que ses rondeurs ne la rendaient pas moins efficace qu’une autre employée.

— Vos rondeurs ? avait répété la cliente d’un air dégoûté. Ça dégouline de partout, c’est répugnant, c’est…

Cette brave dame s’était alors étranglée dans une profusion d’adjectifs, tous plus charmants les uns que les autres, avant de lui tourner le dos. La jeune femme avait vu rouge. Incapable de se contrôler, elle avait saisi la cliente par le coude pour l’obliger à lui faire face.

— Je suis peut-être trop grosse selon les critères des magazines people, mais moi, au moins, je n’ai pas besoin de me tartiner de fond de teint pour avoir l’air vivante !

— Mais je vous interdis !

— Et moi, je vous emmerde ! avait-elle rétorqué sur le même ton.

Et sur cette réplique joliment fleurie, Laurette lui avait collé une gifle. L’affrontement fut de courte durée, évidemment, et moins de deux heures plus tard, la jeune femme était convoquée par le responsable du magasin. La cliente avait porté plainte pour coups et blessures. Rien que ça. C’était franchement exagéré, et son employeur en était parfaitement conscient, néanmoins, pour ne pas risquer de poursuites, il avait exigé sa démission.

Voilà. Fin de l’histoire. Pas très glorieux.

Le réveil sonna de nouveau. Laurette n’avait pas envie, mais alors pas envie du tout de se lever. La veille au soir, elle avait dû se coltiner les échos débridés des conversations de ses voisins d’immeuble, et en stéréo, s’il vous plaît. Si encore ils avaient tout bêtement évoqué la sempiternelle question de « Qui sort les poubelles ce soir ? », la jeune femme aurait pu gérer. Sauf que ses voisins n’avaient manifestement aucune considération pour ce genre de choses. Pas plus que pour les autres locataires de l’immeuble, cela dit en passant. Savoir qu’ils s’envoyaient en l’air à la moindre occasion était déjà affligeant en soi, mais les tourtereaux ne lésinaient pas sur les détails sonores servis en haute définition, sous-titrage inclus. La grande classe, quoi…

Résignée, Laurette repoussa mollement la couette, se frotta les yeux et bailla en posant les pieds par terre. Pour se motiver, elle se répéta en boucle que demain dimanche, une sortie cinéma l’attendait et qu’elle serait dispensée des joies du voisinage pendant au moins deux heures. Enfin, peut-être. Parce que si sa mère en rajoutait une couche en l’invitant à déjeuner pour faire le point sur la platitude de sa vie sentimentale, Laurette opterait plus volontiers pour une sortie en pleine mer sans canoë de sauvetage.

À peine fut-elle debout que Geek entra dans la chambre à grand renfort de ronronnements amoureux et de frotti-frotta sans équivoque. À croire qu’il avait lui aussi suivi le manège des voisins, la nuit dernière. Pauvre Geek, songea tendrement la jeune femme en souriant. Cet animal était un ventre bedonnant greffé sur pattes se prenant pour un chat, mais elle l’adorait. Acheté dans une animalerie le jour de sa démission forcée, le superbe félin avait un pedigree pure race et tout le toutim. C’était un magnifique persan blanc aux yeux verts adorant être toiletté.

— Salut, pépère…, marmonna Laurette en avançant vers la porte. Oui, oui, je sais, tu as la dalle. Donne-moi juste deux minutes, OK ?

Miaulement plaintif.

Geek n’était visiblement pas disposé à attendre. Il fit demi-tour et quitta la pièce pour slalomer dans le couloir, pourtant parfaitement rectiligne, et s’engouffra dans la cuisine. Tout en nouant la ceinture de sa robe de chambre, Laurette le rejoignit d’un pas lent, lui versa une bonne dose de croquettes vétérinaires pauvres en graisses et mit de l’eau à chauffer pour son thé. Elle venait d’ouvrir le frigo pour en sortir du lait lorsque son téléphone portable entonna l’opening thème de l’Exorciste.

Petite piqûre de rappel des fois que son réveil soit subitement tombé en panne au milieu de la nuit.

Laurette réprima une grimace en pensant à ce qui l’attendait à la pharmacie, et partit à la recherche de son smartphone pour le faire taire. La bouilloire commença à siffler. Elle s’en saisit, reprit place à table et versa l’eau frémissante dans son mug.

La première fois qu’elle avait ouvert la pharmacie, non seulement elle n’avait pas refermé derrière elle le temps de passer sa blouse, mais en plus, elle n’avait pas non plus réamorcé l’alarme. Résultat, quelqu’un l’avait suivie en douce à l’intérieur et l’avait assommée avant de piller joyeusement les étalages. Heureusement, sa mère ne laissait jamais rien dans la caisse, la nuit. Laurette avait eu de la chance de ne s’en tirer qu’avec une légère commotion. Elle frissonna en pensant au drame évité. Ça aurait pu être vraiment pire, même dans une ville aussi paisible que Royan.

Geek recommença à se frotter aux jambes de la jeune femme en miaulant langoureusement. Laurette se leva en évitant de lui marcher dessus puis nettoya rapidement sa tasse avant de filer vers la salle de bains pour se préparer.

Ouvrir la pharmacie était désormais un exercice pour lequel elle était rodée, mais la ponctualité n’était toujours pas inscrite dans ses gènes, malgré ses efforts répétés pour l’y imprimer.

Après une bonne douche et un séchage express de sa longue chevelure châtaine, Laurette sortit pêle-mêle du placard vêtements et sous-vêtements. Aujourd’hui, ce serait le total look confort. La jeune femme allait passer plusieurs heures debout, alors elle enfila son jean moulant en stretch aux revers dévoilant ses chevilles et un débardeur tunique gris par-dessus lequel elle passa son petit boléro bleu et blanc à rayures. Des sandales en cuir marron à petits talons achevaient sa tenue du jour. Laurette noua ensuite un foulard rose pailleté autour de ses cheveux façon diseuse de bonne aventure, histoire de les discipliner, et fixa ses boucles d’oreille « perchoirs à moineaux » comme disait toujours son père.

Tout en appliquant soigneusement son ombre à paupières pour mettre ses yeux verts en valeur, elle repensa à son adolescence et à l’affection que lui portait son père. Louis Tessier était décédé peu après ses dix-sept ans, laissant à jamais un vide immense dans son cœur. Un banal accident de voiture et leur famille avait éclaté en mille morceaux. Elle était fille unique, ses parents abordant tous les deux la quarantaine quand elle avait pointé le bout de son nez. Elle aurait tant aimé avoir des frères et sœurs. Mais voilà, on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie… Raison pour laquelle Laurette était foncièrement positive, bravant les moqueries et les petits aléas du quotidien pour ne voir que ce qui était beau, coloré et drôle, quitte à en rajouter un peu de temps à autre.

Après un coup d’œil sur la pendule de la cuisine, elle chipa quelques biscuits dans l’armoire, attrapa ses clés de voiture, puis quitta l’appartement. La gourmandise était chez elle une marque de fabrique. Depuis sa plus tendre enfance, sa mère lui concoctait de délicieux petits plats auxquels la jeune femme n’avait jamais su résister. Résultat, elle s’habillait en quarante-quatre et, si elle ne boudait pas ses formes voluptueuses pour autant, pour trouver son bonheur dès qu’elle s’éloignait un peu trop du sacro-saint trente-huit/quarante, c’était le parcours du combattant.

Sur le chemin de la pharmacie, Laurette songea à l’été qui approchait à grands pas. Franchement, elle préférait l’hiver. Même si elle assumait plutôt bien ses rondeurs, devoir les exposer lui posait parfois quelques soucis, ne serait-ce que sur les plages. Le regard des autres, elle avait appris à s’en accommoder, mais la mode n’était pas spécialement avenante pour les nanas comme elle. Certes, il existait des magasins et des rayons « grandes tailles », mais entre les fringues « sac » et les coupes « cache-misère », le choix restait limité. Sans parler des couleurs et autres motifs suspects que la tendance infligeait année après année aux malheureuses détentrices de l’emblématique étiquette XL.

En parvenant devant la porte automatique, Laurette fut réellement surprise de la trouver ouverte, sa mère était déjà derrière son comptoir et le livreur faisant des allers et retours pour déposer les cartons à l’entrée de la réserve.

— Salut, maman. Qu’est-ce que tu fais déjà ici ?

— Bonjour, Lau, l’accueillit Claudine Tessier en lui donnant une bise sur chaque joue. Oh, tu sais, à mon âge, rester au lit après 7 heures n’est plus vraiment un plaisir.

— Encore tes douleurs lombaires ?

— Ça et d’autres choses…

Neuf ans après le décès de son mari, le chagrin de Claudine était encore vif. Le jour anniversaire du drame approchait et Laurette savait déjà que sa mère serait effondrée. Comme chaque année.

— Tu peux réachalander l’étalage de crèmes solaires, s’il te plaît ?

— Bien sûr, maman, acquiesça la jeune femme.

Repoussant le malaise provoqué par la mélancolie de sa mère, Laurette se dirigea vers le local des stocks. Le samedi matin, à part quand madame Cevenin – charmante dame, au demeurant – arrivait avec une ordonnance périmée en paniquant à l’idée de ne pas pouvoir poursuivre son traitement avant son prochain rendez-vous médical, c’était plutôt calme.

Le petit ding moelleux d’ouverture de la porte automatique tinta et avec lui, un joyeux chahut d’enfants. Laurette revenait sur ses pas avec un carton de tubes et autres sprays aux indices de protection échelonnés, lorsqu’elle entendit sa mère crier. Aussitôt, une voix masculine gronda. La jeune femme se dépêcha de franchir les quelques mètres la séparant encore de l’homme le plus sexy qu’elle eut jamais rencontré. À ses yeux, M. Ferry représentait exactement l’homme idéal. Certes, il avait aussi quelques défauts – ses garnements de garçons, par exemple –, mais comment ne pas succomber face à son regard chaleureux, à son sourire tendre, à son corps vigoureux et…

— Attention !

Le cours de ses pensées fut brutalement arrêté. Glissant lourdement par terre, Laurette, le carton et son contenu échouèrent dans un fracas retentissant sur le carrelage aux effluves anormalement mentholés. Elle tenta de se relever aussi dignement que possible, sans succès.

M. Ferry apparut alors dans son champ de vision, l’air affligé, pour l’aider à se dépêtrer de l’enduit douteux sur lequel elle avait malencontreusement posé le pied.

Du dentifrice, constata-t-elle avec horreur. Il y en avait partout !

— Lau, tu vas bien ? s’inquiéta sa mère.

Enfin sur ses deux pieds, la jeune femme fit un rapide inventaire des dégâts tout en rassurant Claudine d’un bref hochement de tête. Levant enfin les yeux vers M. Ferry, lequel donnait l’impression d’avoir avalé une limace, la jeune femme se sentit affreusement mal à l’aise. Et dire qu’elle avait rêvé de lui tenir la main… Au lieu de ça, elle venait de se ridiculiser et ses fils gloussaient comme des dindes.

Sales gosses ! pesta Laurette en tâchant de ne pas s’enfuir en courant.

Si elle avait dû faire le compte des humiliations accumulées dans sa courte vie, elle en aurait déjà une chouette collection, mais se faire une pédicure au dentifrice, ça, c’était une première !

Leçon no 2

La mode peut aussi se décliner en abstrait

Il vit venir l’accident avant même d’ouvrir la bouche pour en avertir cette pauvre fille.

Pour faire dans l’original, Selivan avait débouché un tube de dentifrice pour une raison qu’il ne voulait surtout pas connaître et, bien évidemment, Sacha l’avait imité. Résultat, l’un comme l’autre avait déversé la pâte blanche sur le sol et, avant que la pharmacienne ait eu le temps de les en empêcher, les deux petits monstres en avaient ouvert deux autres. Simon les avait attrapés par le col pour les écarter du massacre tandis que Mme Tessier cherchait sous le comptoir de quoi nettoyer.

Ce fut à cet instant que sa fille revint avec un carton lui bouchant la vue.

— Attention !

Hélas, quand sa voix parvint à sortir de sa gorge pour la prévenir, il était trop tard. Simon Ferry assista, impuissant, à la plus magistrale glissade qu’il lui eût été donné de voir.

Curieusement, cela s’était déroulé dans un silence sinistre. Enfin, jusqu’à ce que tout s’étale sur le sol, Laurette Tessier la première. Simon s’élança vers elle, conscient que cette situation devait être terriblement humiliante pour cette jeune femme. Elle était toujours allongée sur le dos, ses yeux écarquillés fixant le plafond, et sa bouche s’ouvrait et se refermait comme celles des poissons sortis de l’eau. Simon savait qu’il aurait dû l’aider à se relever, s’excuser pour la bêtise de ses enfants et s’assurer qu’elle ne s’était pas fait mal, mais au lieu de cela, il la détaillait de la tête aux pieds avec une attention un peu trop appuyée à en croire le regard ombrageux de Mme Tessier.

— Lau, tu vas bien ? lui demanda celle-ci.

Laurette se redressa en position verticale et croisa furtivement le regard de Simon. Elle avait les joues rouges, les mâchoires un peu crispées et du dentifrice plein les orteils.

— Je suis désolé, s’excusa-il enfin en lançant un coup d’œil vers ses deux têtes brûlées.

— Y a pas de souci, monsieur…

— Si, vous avez dû vous faire affreusement mal.

Comment pourrait-il en être autrement ? Cette jeune femme avait beau avoir des formes très généreuses, cela ne faisait pas d’elle un airbag résistant à toute épreuve pour autant !

Laurette se détourna avec précaution. Elle allait avoir un sacré hématome, c’était certain.

M. Ferry se racla discrètement la gorge, indiquant ainsi à la jeune femme qu’il venait de voir la nouvelle déco de son côté pile. Les deux petits démons rigolaient toujours. Il ne faisait aucun doute pour elle que l’œuvre d’art imprimée en relief sur son popotin devait valoir le détour. Ou pas. Question de goût. Lorsqu’elle soutint à nouveau le regard de M. Ferry, elle en fut troublée. D’ordinaire, ce genre d’intérêt lui aurait plutôt donné chaud, mais là, elle savait que cette inspection n’avait rien de sensuel. Ni de personnel, d’ailleurs. C’était un vulgaire constat, comme lors des accrochages en voiture.

Les fabricants de tubes de dentifrice étaient-ils assurés pour ce genre d’accidents ?

Laurette surprit le regard de sa mère allant des deux enfants à leur père, puis lui fit subtilement signe de la suivre à l’écart.

— Essaie d’en enlever le maximum et rentre te changer. Tu ne peux pas rester comme ça jusqu’à ce soir.

Ah non ? ironisa Laurette intérieurement.

Ça pourrait pourtant lancer une nouvelle mode, qui sait ?

Le dentifrice : découvrez ses effets révolutionnaires en application locale par-dessus vos vêtements.

Pas plus ridicule que toutes ces promesses prônant la capacité de certains produits à offrir des abdos en béton pendant le sommeil. Entre autres.

Claudine s’éloigna sans attendre et Laurette se retrouva de nouveau seule dans l’arrière-salle pour tenter d’arranger les dégâts. Lorsqu’elle fut à peu près présentable, M. Ferry et ses joyeux lurons avaient disparu. Sa mère marmonnait dans sa barbe tout en remplissant la corbeille à papier de feuilles d’essuie-tout fleurant bon la chlorophylle.

— Quel culot, pesta cette dernière en froissant un morceau de papier qu’elle jeta dans la corbeille avec le reste.

— Un problème ?

— Ces enfants sont des teignes, pas étonnant qu’aucune nounou ne reste bien longtemps chez eux.

— Il est seul pour s’en occuper, maman…, tenta de plaider Laurette.

En vérité, les deux fils de Simon Ferry étaient si turbulents qu’elle en entendait parler depuis le premier jour passé derrière la caisse de la pharmacie. Les langues se déliaient facilement, par ici.

Ainsi Laurette savait qu’il avait environ trente-cinq ans, qu’il était divorcé depuis près de quatre ans et qu’il avait obtenu la garde de ses trois enfants. Parce qu’il y avait aussi une fille. L’aînée. Plus calme, a priori. L’ex-Mme Ferry vivait à l’étranger, mais Laurette ignorait tout des détails de leur séparation. Tout ce dont elle était sûre, c’était qu’en un an à peine, elle en avait entendu des vertes et des pas mûres au sujet de ces petits monstres. Et après ce qui venait de se produire, la jeune femme était maintenant convaincue que rien de tout cela n’était usurpé.

Pourtant, elle ne pouvait faire taire cette petite voix dans sa tête lui disant que ces enfants ne pouvaient être foncièrement mauvais.

Nouveau tintement moelleux à l’entrée de la pharmacie. Sa mère se précipita vers la cliente et Laurette en profita pour ramasser le morceau de papier qu’elle avait rageusement froissé. Contre toute attente, la jeune femme sentit son cœur s’emballer. M. Ferry cherchait une nouvelle nounou et, à en croire ce qui était écrit là, le poste était à pourvoir d’urgence.

« Honoraires avantageux. », précisait l’annonce.

Chargé d’affaires dans une agence immobilière de bonne réputation, Simon Ferry était très occupé et s’assurer des services d’une garde d’enfants lui était indispensable. Laurette cacha le papier dans son soutien-gorge et fit volte-face en entendant sa mère approcher.

— Va te changer, l’encouragea-t-elle. Je me débrouillerai, ne t’inquiète pas.

— Je fais aussi vite que possible, assura Laurette en l’embrassant sur la joue.

La jeune femme prit ensuite la direction de son appartement et, durant tout le trajet, elle réfléchit à l’idée saugrenue germant dans sa tête. Elle n’était pas réellement dans le besoin, mais son poste à la pharmacie n’était pas à proprement parler un emploi bien rémunéré… ni franchement gratifiant.

Oserait-elle postuler comme nounou ?

* * *

— Pharmacie Tessier, bonjour…

— Salut, maman, c’est moi.

— Laurette, mais enfin, je t’attends depuis bientôt vingt minutes, qu’est-ce que tu fabriques ?

Pouvait-elle répondre, sans craindre de rendre sa mère hystérique, qu’elle était en planque devant la maison d’un homme ?

Définitivement, non.

— Euh, je vais avoir un contretemps…, éluda-t-elle.

— Quoi ? Tu es en chemin ? Mon Dieu, tu as eu un accident, tu as…

— Non, non, ne t’affole pas comme ça, tout va bien. J’ai juste… une course à faire.

— Ça ne pouvait pas attendre ? Il est bientôt 10 heures et ça va être la bousculade, ici. Tu sais bien, pourtant, que le samedi matin il y a toujours du monde à la pharmacie…

— Je serai revenue d’ici une petite heure, gros maximum, OK ?

— Ai-je vraiment le choix, hein ?

— Pas vraiment, non, s’amusa la jeune femme malgré elle.

Laurette raccrocha. Elle avait réellement l’intention de ne pas s’éterniser chez les Ferry. Par ailleurs, elle était quasiment certaine que cet homme avait des critères de choix pointus concernant la future nounou de ses enfants. La jeune femme sortit de sa voiture et leva les yeux sur la grande maison au jardin parfaitement entretenu se dressant fièrement face à la mer. Elle la narguait presque d’oser venir sonner. Inspirant profondément, Laurette lissa d’un geste absent les plis de sa chemise propre et repoussa une mèche de cheveux rebelle derrière son oreille.

Faire la nounou pour les garnements de Simon Ferry. En serait-elle seulement capable ?

Après avoir quitté la pharmacie, elle avait regagné son appartement pour se changer et avait ensuite longuement observé le papier chiffonné. Enfin, surtout la série de chiffres inscrite dessus.

Elle avait composé le numéro de téléphone d’une main tremblante en songeant qu’elle allait très certainement s’en mordre les doigts. Une jeune fille lui avait répondu. Sybille Ferry, la fille aînée de Simon. À sa voix sèche et cassante, Laurette avait vite compris que l’idée de son père ne l’emballait pas des masses. Elle avait néanmoins consenti à le lui passer, non sans prétendre d’abord que la place était déjà prise. Laurette n’avait échangé que quelques mots avec M. Ferry. La jeune femme s’était poliment présentée, il l’avait rapidement questionnée sur ses aptitudes et ses motivations, puis lui avait proposé de venir le rencontrer chez lui. Sans attendre.

Laurette avança dans l’allée bordée de fleurs blanches et odorantes. Il faisait doux et l’air salin excitait ses terminaisons nerveuses. À moins que ce ne soit la porte de cette grande maison dont elle se rapprochait inéluctablement. Elle gravit les trois marches du perron et appuya sur la sonnette. Une légère agitation fit écho au tintement du carillon. Laurette tâtonna à nouveau sa chemise, son col, replaça son sac sur son épaule. Elle était si nerveuse que l’idée de se taper un sprint en sens inverse lui effleura furtivement l’esprit.

La porte s’ouvrit brusquement et le regard hautain d’une adolescente à la pointe de la mode la toisa sans vergogne. De la tête aux pieds. Et des pieds à la tête. D’une moue peu engageante, elle lui fit même clairement comprendre que leurs goûts vestimentaires étaient radicalement différents. Son air renfrogné et réprobateur n’annonçait rien de bon et, d’ailleurs, Sybille Ferry ne l’invita même pas à entrer.

Un peu déconcertée par cet accueil glacial, Laurette n’osait pas non plus lui rappeler que son père lui avait expressément demandé de venir. Elle allait néanmoins insister quand deux petits diables débraillés et criblés de taches de peinture surgirent comme des fous avant de stopper net près de l’adolescente. Ils fixèrent la nouvelle venue de regards empreints de scepticisme et de curiosité. Laurette leur adressa un sourire qu’elle espérait convaincant, mais n’obtint rien de plus qu’un gloussement de leur part. Les enfants échangèrent alors un regard complice, souriant jusqu’aux oreilles. Elle n’en saisit la raison qu’à l’instant où M. Ferry apparut à son tour dans le hall.

— Seli ! s’écria-t-il en les rejoignant.

L’avertissement survint cependant trop tard.

Le sacripant leva un objet tubulaire devant sa bouche, imité par son petit frère dans un synchronisme effrayant, et tous deux soufflèrent dans leur sarbacane. Des projectiles non identifiés heurtèrent la poitrine de Laurette avant de tomber à ses pieds. Lorsqu’elle baissa les yeux, elle constata les taches bleues et rouges sur le sol. La voix de M. Ferry rugit à nouveau. Laurette eut à peine le temps de relever la tête qu’il était là, retenant ses fils par leur col de chemise.

Ceux-ci riaient à qui mieux mieux. Mais pas leur père.

— Filez dans votre chambre, tous les deux ! Allez, ouste !

L’adolescente, parfaitement hermétique aux jeux de ses frères, les suivit des yeux tandis qu’ils couraient vers l’escalier. Cela dit, la jeune femme avait l’intime conviction qu’ils ne battaient en retraite que pour mieux revenir, une bêtise encore plus élaborée sous le coude.

— Je suis vraiment navré, s’excusa M. Ferry en l’invitant à entrer d’un geste de la main. Sybille, tu peux aller chercher la térébenthine ?

— Et pourquoi est-ce que je dois toujours nettoyer leurs bêtises ? pesta-t-elle en s’éloignant d’un pas rageur.

Outre la peinture maculant le sol, Laurette remarqua que M. Ferry en était également couvert. Sa chemise, son jean et même ses cheveux avaient subi les attaques ciblées des garçons. Elle se souvint alors avoir été visée, elle aussi. Baissant les yeux sur son corsage, elle retint un cri.

Picasso pouvait aller se rhabiller. Ces petits monstres étaient décidément très doués pour l’art, mais ils venaient de massacrer sa plus belle chemise.

Simon Ferry avait les yeux rivés sur les taches et autres bavures slalomant sur sa poitrine. Il fronça les sourcils lorsqu’il croisa le regard de Laurette. Bien qu’elle ne comprît pas très bien pourquoi, sa façon de la regarder la mit soudain très mal à l’aise. Sybille revint sur ces entrefaites, un chiffon imbibé de térébenthine à la main. L’odeur forte du produit lui fit tourner la tête. M. Ferry s’agenouilla pour nettoyer le sol et, du coin de l’œil, Laurette vit les deux garçons, accroupis derrière la balustrade, chacun tenant un pistolet en plastique à la main.

Et dire qu’elle avait à peine franchi le seuil de cette maison…

Leçon no 3

Tous les goûts sont dans la nature

Dans un silence pesant, Simon s’escrima à faire disparaître les traces de peinture sur le carrelage rose marbré du hall. Il l’avait en horreur, ce carrelage. S’il n’en avait tenu qu’à lui, il aurait revendu cette maison sitôt le jugement de divorce prononcé, mais il n’avait pas voulu perturber les enfants plus qu’ils ne l’étaient déjà. Sybille, surtout.

Celle-ci n’avait pas attendu d’y être encouragée pour l’abandonner à son sort. De toute façon, dès qu’il avait parlé d’engager une nouvelle nounou pour ses deux frères, elle y était allée de son avis en argumentant comme une avocate et avait employé un vocabulaire bien trop tranché pour une ado de douze ans.

Seigneur, ce qu’elle pouvait lui faire penser à son ex quand elle se butait de cette façon-là !

Les garçons, quant à eux, étaient manifestement sur le qui-vive. Ils n’arrêtaient pas de lui mettre des bâtons dans les roues depuis des semaines. Une tactique que Simon connaissait désormais par cœur. Selivan et Sacha agissaient ainsi par pure provocation et, quelque part, il les comprenait. Comment pourrait-il ignorer cela, d’ailleurs ?

Leur mère n’avait d’yeux que pour sa fille, comme si elle était la seule à exister…

Simon se releva et soupira d’exaspération en remarquant une nouvelle trace indélébile sur son jean. Il était vraiment temps de trouver quelqu’un qui puisse le seconder dans cette maison. Cependant, il doutait singulièrement que mademoiselle Tessier y réussisse. Non qu’il la jugeât trop peu qualifiée pour le poste, elle avait certainement toutes sortes de qualités susceptibles de convenir, et puis elle était tout à fait charmante, semblait gentille et conciliante, mais…, pour tout dire, il l’imaginait mal courir après ses enfants dans le square comme il avait dû le faire lui-même, la semaine passée encore, pour empêcher Sacha de plonger dans l’étang.

Simon s’en voulut aussitôt d’avoir de tels a priori sur cette jeune femme.

— Venez avec moi, Mlle Tessier, dit-il soudain en s’enfonçant à l’intérieur de la maison.

Non, il ne jugerait pas cette jeune femme sur son apparence, pas plus qu’il ne se permettrait de faire la fine bouche si vraiment elle se montrait en deçà de ses attentes. Il lui fallait absolument une nounou.

Laurette jeta un dernier regard vers les deux jeunes garçons, toujours aux aguets derrière la rambarde, et suivit M. Ferry en silence. Ils pénétrèrent dans un vaste salon décoré avec goût où trônaient deux canapés formant un angle droit. Sur le mur opposé à la baie vitrée donnant sur le jardin côté rue se dressait une grande cheminée devant laquelle la jeune femme eut vite fait de s’imaginer en train de lire, un plaid moelleux sur les épaules et une tasse de chocolat chaud près d’elle.

Elle secoua discrètement la tête, consciente du tour invraisemblable que prenaient ses pensées, et reporta son attention sur son hôte. Laurette observa attentivement cet homme. Ses fils lui ressemblaient beaucoup. Bruns avec de grands yeux à la nuance indéfinissable, entre le noisette et le vert, ourlés de longs cils recourbés qu’elle leur enviait sincèrement.

— Les enfants accumulent les pires bêtises depuis que leur mère est de retour en France, autant que vous le sachiez tout de suite, lui expliqua-t-il en l’invitant à s’asseoir. Svetlana a déjà promené Sybille dans toute la ville et dépensé des fortunes en fringues, bijoux et maquillage… Les garçons attendent leur tour. Elle a toujours fait ça. Privilégier Sybille… Mais, pardonnez-moi, je peux vous offrir un café ? Autre chose ?

La jeune femme cilla plusieurs fois, un peu désorientée par le discours que M. Ferry venait de lui tenir. Il n’avait manifestement pas l’intention de perdre de temps.

— Euh… du thé ? parvint-elle à lui répondre.

Les yeux de M. Ferry se posèrent une nouvelle fois sur son corsage rehaussé d’éclaboussures rouges et bleues avant d’oser croiser directement son regard. Franchement, elle était prête à se faire bombarder de peinture tous les jours s’il la regardait comme ça à chaque fois.

La jeune femme déglutit péniblement. Non, vraiment, cet homme lui faisait tourner la tête.

— Je suis vraiment… désolé. Pour votre chemise. Je… Je comprendrais que vous préfériez repartir sans attendre. Les garçons n’arrêtent pas. Ils ont fait fuir les quatre dernières postulantes. Une seule est restée au-delà de l’entretien. Pour disparaître sans un mot deux jours plus tard. Sacha, mon plus jeune fils, a avoué avoir versé de la colle à maquette dans son sac à main… Pauvre fille. Elle n’a même pas réclamé de dédommagement.

Laurette écarquilla les yeux, se demandant si cette révélation n’était pas un peu exagérée.

— Je vais vous préparer du thé, annonça-t-il en se levant.

M. Ferry se rendit à la cuisine où la jeune femme le suivit en silence. Il lui lança un bref regard où elle crut voir de l’étonnement. Les autres postulantes attendaient-elles stoïquement dans le salon qu’il fasse le service ?

Laurette haussa les épaules, puis observa les gestes assurés de M. Ferry. Il s’affairait avec aisance autour de l’îlot central où une bouilloire électrique au design épuré fut promptement mise en marche. C’était une cuisine aménagée assez spacieuse pour y loger deux fois la sienne.

Vous préférez le thé vert ou blanc ? lui demanda-t-il. Sybille ne jure plus que par le thé depuis que sa mère l’a emmenée avec elle au Japon, l’été dernier. Du thé. À douze ans. Et je ne parle pas du reste de son alimentation, Svetlana est…

M. Ferry suspendit sa phrase en la fixant intensément. Son regard dériva brièvement sur les formes pleines de son buste et Laurette lui sourit, pensant avoir saisi le fil de ses pensées. Cela dit, elle était suffisamment maligne pour se passer de précisions.

— Un thé vert sera parfait, dit-elle d’une voix légère.

Il lui sourit à son tour, un peu contrit, et plaça un sachet dans une tasse...