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Le Banquet des Ombres

De
346 pages

Vingt-cinq nouvelles « fantastironiques », vingt-cinq tranches de vie : le sens du devoir d’un certain général Hugo, la réinsertion de Canina le cannibale, une étrange représentation du roi Lear...
Chaque nouvelle est suivie de sa version revisitée : l’auteur, se souvenant d’un texte sorti de son clavier il y a six mois, ou six ans, éprouve une certaine nostalgie. Il a envie de retrouver ses personnages : que sont-ils devenus ?
Il les invite donc à un banquet et s'entretient avec eux, parfois comblé, souvent agacé, voire indigné par un parcours dont il n'est plus le maître... Il pêche dans leurs récits des idées utiles et (peut-être) un peu de modestie.
Le lecteur redécouvre alors chaque nouvelle sous un autre angle, tandis que l’auteur, en clair-obscur, rejoint la galerie de ses personnages.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-69819-3

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

Du même auteur :

• Le plus jeune fils de l’écureuil(nouvelles)

Robert Laffont, 1958

• Une folie au bord de la mer(roman)

Robert Laffont, 1960

• Corsaire Julien(scénario B.D., illustrations d’Alexis)

Pif Gadget, 1976

• Hurleville(roman)

Jean-Claude Lattès, 1981

• Un silex à la mer(poèmes)

Gallimard, 1991, prix José-Maria de Hérédia

• Les Enfances(roman),

Viviane Hamy, 1990, prix Jean Giono 1991

• L’arbre jongleur(poèmes), Maison de Poésie,/Presses universitaires

de Nancy, 1993, prix Verlaine

• Les Angelicos(théâtre)

L’Harmattan, 1997

• Chroniques de la destruction de Paris(poème épique en dix-huit scènes)

Droséra, 2009

« Comédies pour le son » :

Sur France-Culture, 1982-1988 :

– Apolline de Chinon-Nazaire

– Charles d’Aubigné ou le beau-frère extravagant

– Le philosophe à quatre pattes

– Zia ou la comédie du dieu chacal

 

 

Avertissement au lecteur…

Voici l’entrée au Banquet : un tome sur 26 (25 nouvelles sur 634). Ces histoires se présentent dans l’ordre alphabétique de leurs titres : en d’autres termes, avec la liberté du hasard – espérant ainsi ressembler à la vie.

Chacune est suivie de sa « Revisite ». C’est le récit d’une retrouvaille : celle de l’auteur et de ses personnages. Il les a créés des mois ou des années plus tôt, et s’inquiète de savoir ce qu’ils sont devenus, depuis qu’ils agissent à leur guise sans lui demander son avis.

Il les convoque donc, par le moyen d’un Banquet, au cours duquel ils devront lui raconter leur « Vie d’Après » celle où ils étaient libres. Il en sortira fier de ses créatures, ou, qui sait ? déçu, chagriné, voire scandalisé ; ici le lecteur, qui est présent par définition, pourra juger s’il aurait trouvé les mêmes « chutes » ou de meilleures.

Au fil des Banquets, on reconnaîtra parfois des têtes connues : comme Monsieur Genais, vieux notaire sarcastique ; Denis Collomb, enquêteur « parallèle », d’autres encore. Ces sortes de « sociétaires », reviennent sans suivre un « plan » – soucieux peut-être de revoir leurs lecteurs et de les « tenir au courant ».

 

À boire

Son aide de camp ayant été coupé en deux, le général H*** chercha quelqu’un d’entier pour lui tenir compagnie.

– Je t’emmène vers Vitoria ? dit-il au colonel Rigollet.

– Emmène mon cul. Il faut que je replie mes blessés sur Madrid.

– Tu me prêtes Wurski ?

– Égorgé, mon camarade. Un seul coup de navarraise et personne ne l’avait donné. Nous nous battons contre des courants d’air.

Rigollet finit de se panser le crâne et réussit à y faire tenir son chapeau.

– Mais, Léopold, dit-il en se hissant à cheval, qu’est-ce que tu vas foutre à Vitoria ?

– Voir un peu ce qui reste.

– Tu ne trouveras que des paquets de boyaux. Et la nuit tombe : gare aux loups… Pays de sauvages !

Il enleva difficilement son roussin exténué et partit au tout petit trot.

Léopold H*** chercha de-ci de-là, tirant sa monture par la bride, d’un feu de camp à l’autre. Les hommes dormaient déjà sous leurs charpies où le sang était à peine sec.

– À l’ordre ! cria soudain un sergent d’une voix si écorchée que le général rit amèrement.

– Garde ton souffle. Et assez de garde-à-vous, ils sont sur leurs pieds depuis le petit matin.

– N’empêche, mon général, il faut bien un tour de garde, ces salopards viendraient ramper jusque sous les faisceaux.

À la voix du sous-off, un grand maigre se dressait, raide comme un piquet, dans un cliquetis martial.

– Repos, soupira Léopold. Tu n’es donc pas fatigué ?

– Ça peut aller, mon général.

Léopold regarda de plus près les longues moustaches jaunes, le dolman boutonné, les yeux fiévreux.

– Tu trembles, dit-il. Tu veux boire un coup ?

– Pas de refus, mon général.

La gourde passa de mains en mains. Le sergent lui donna au passage un baiser militaire, toussa, et dit « Ménil, du 7ème Houzards », voyant l’intérêt du grand chef pour ce soldat bien tenu.

– Ménil, enchaîna Léopold, puisque tu n’es pas fatigué, viens donc en flanc-garde faire un tour avec moi. On se soutiendra avec ça, ajouta-t-il en montrant la gourde.

Il se mit en selle. Ménil, l’arme à deux mains, se plaça mécaniquement contre son étrier droit, et marche. Au-delà des feux du 7ème c’était la nuit basque pleine de couteaux.

– J’aurais dû prendre une torche, dit le flanc-garde.

– Et servir de cible ? Plus c’est noir mieux ça vaut.

Les couteaux restaient cachés, mais on entendait des plaintes. Léopold dirigea son cheval vers elles, à l’oreille. « C’est ça qu’il cherchait, se dit Ménil. Et il cherche peut-être encore autre chose. Comme cible on ne fait pas mieux, avec toutes ses plumes ».

Un vent râpeux venait leur geler la peau sous le gros drap. Il sifflait depuis les hauteurs d’alentour, vaguement éclairées par la lune quand les nuages, courant trop vite, crevaient. Le temps que passe la déchirure, on voyait défiler des crêtes hérissées de rochers debout (Ce sont eux qui sifflent, pensa Léopold avant de se secouer et même de se taper sur les manches comme pour réveiller un délirant). Depuis ces railleurs de granit, des pierrailles s’éboulaient sans fin, entrecroisées, à peine aplanies en fond de vallée pour permettre aux armées de manœuvrer un peu.

Le vent avait apporté une plainte : il l’enleva tournoyante, on n’entendait plus rien. Léopold songea à revenir aux feux.

– Là, mon général, dit soudain Ménil en mettant la terre en joue.

– Tu vois quelque chose ?

– J’entends.

En effet, Léopold prêtant l’oreille perçut une sorte de râle, une ou deux syllabes faiblement mais rudement répétées. La lune passa une seconde sur un homme couché, tordu, enroulé dans un manteau en loques qui paraissait noir mais qui était rouge et gluant. Pas d’uniforme visible : juste un profil en lame aiguë, des pommettes africaines qui mangeaient toute la face.

– Tu le comprends ? fit Léopold.

– Oui. Il demande à boire.

– Ça va, dit le général en tendant la gourde.

Ménil, l’objet dans la main gauche (il n’avait pas lâché son fusil) regarda son chef de bas en haut, l’air stupéfait.

– Eh bien donne-lui, fit celui-ci impatienté.

Ménil mit le goulot entre les lèvres de l’homme qui lapa comme un chien.

Puis il cessa de boire.

Ménil reprit la gourde, se pencha pour voir s’il était mort. À ce moment un tonnerre lui cassa les oreilles, une flamme jaillit du manteau sanglant : l’homme avait tiré sur le cavalier. Le cheval se ramassa, hennit, encensa.

– Mon général ! hurla Ménil qui sauta sur ses pieds, pensant peut-être s’interposer entre Léopold et la prochaine balle, si c’était à deux coups.

– Je n’ai pas été touché, grogna l’officier en ramenant son alezan en ligne.

– Mais ce brigand !

– Est-ce qu’il a bu ?

– Oui.

– Alors, dit le général en faisant volter sa monture, achève-le.

 

Revisite de :À boire

Ceux qui font

Il écartait avec soin ses longues moustaches jaunes pour ne pas les tremper dans le Meursault : je le reconnus donc immédiatement.

– Bienvenue au Banquet, soldat Ménil ! lui dis-je. Mais depuis 1808 vous avez peut-être grimpé jusqu’aux galons de laine ? Ou aux étoiles, qui sait ?

Il grommela :

– Général, comme le père Hugo ? Rigolade. Moi c’est brigadier, et même rien du tout après 1815.

J’insistai. Ce « rien du tout » ne m’avançait guère pour la suite de l’histoire. Il finit par me dire, non sans rudesse, qu’il s’était retrouvé domestique pour ne pas crever de faim comme tous les anciens – ceux qui n’étaient pas assez gradés pour la demi-solde.

– Domestique de qui ? demandai-je. Aidez-moi, brigadier, je ne sais rien de vous depuis le coup de feu de Vitoria.

Il murmura d’une drôle de façon « le coup de feu » et parut soudain rêveur. Il souriait presque en me répondant :

– Domestique de qui ? de Claude Bonhomme – oui, vous dites Saint-Simon maintenant, et c’était bien une espèce de saint… Celui qui en dira du mal !

Il grinçait des dents sous ses terribles moustaches. Je me hâtai de le calmer : l’histoire devenait historique.

– Le comte de Saint-Simon ? dis-je. Je suis comme vous, je l’admire. Un grand homme.

Il tiqua au titre de noblesse, m’expliqua en deux mots que Monsieur Bonhomme avait flanqué sa comté à la poubelle. J’eus droit à un début de conférence sur l’égale dignité des citoyens.

– Mais parlons de vous ! dis-je. Vous êtes l’un de mes Personnages préférés. Bien, domestique, et après ?

– Ça va, soupira-t-il, le peuple vous vous en foutez, alors je me raconte encore un peu – surtout si vous me trouvez une bouteille du même, mon verre est vide.

Je fis le nécessaire avec empressement auprès d’un maître d’hôtel. Un claquement de langue et il continua.

Ce qu’il avait fait « après domestique » ? Encore domestique, mais chez un autre maître, le citoyen Chinon-Nazaire (le duc, pensai-je, sans lui en faire part bien entendu) ; puis, l’ambition venant, rapetasseur de souliers rue de l’Arbre-Sec, sur la cour, avec un petit logis sous les combles.

Le sourire attendri, de nouveau. Je pris bien garde de ne pas relancer, il se préparait à une confidence.

En effet :

– C’est là que j’ai recueilli Monsieur Bonhomme, dit-il. Il était à la rue, c’est tout. Il écrivait des livres, de vrais évangiles, et on ne les lui payait pas. Je l’ai nourri aussi. Je l’ai empêché de mourir.

– De faim ?

– Non, il voulait seulement se pendre. J’ai caché toutes mes cordes et même les lacets de mes clients. Je l’ai surveillé nuit et jour, sans dormir, voilà ce que j’ai fait. Il a fini par me dire : « Ménil, je te demande pardon. Je te vois tout pâle avec des poches sous les yeux. À partir d’aujourd’hui je ne me tue plus ». Il était comme ça.

Comme ça, c’est-à-dire un saint. Ménil se confesse à Saint Simon en buvant de petits coups de rhum. Il a une grosse épine dans sa mémoire, le fameux coup de feu de Vitoria. Il ne peut pas chasser l’image du Maure labouré par sa balle de six, et se tortillant au moins deux minutes avant de mourir. « Comprenez, me dit-il, c’était un type à terre ; dans les houzards on n’achevait pas, on laissait finir tranquille… Ça me travaillait depuis dix ans, et… »

– Ménil, coupai-je, comme ça il n’a pas souffert. Et puis vous aviez une bonne excuse : le blessé tirait sur votre chef, il l’aurait tué, vous avez sauvé une vie à trois étoiles !

Il rétorqua :

– Tout ça c’est bien beau, mais vous n’avez jamais fusillé un homme par terre, vous, enfin je suppose. Vous ne l’avez pas vu se tortiller deux grandes minutes. Et puis les râles… en espagnol, c’est pire.

Il me regarda alors avec rancune.

– C’est bien vous qui l’avez écrit ! Vous n’auriez pas pu m’éviter le coup de feu de Vitoria ? Arrêter l’histoire quand le général demande « s’il a bu » ?

– Impossible, dis-je, cela avait déjà été fait par quelqu’un d’autre.

Il grogna que moi aussi, j’aurais bien besoin de rencontrer un Monsieur Bonhomme – et se rasséréna un peu en contant la suite de sa Légende Dorée. La voici :

Saint-Simon lui reconstruit peu à peu un moral, et se reconstruit lui-même en noircissant des milliers de pages qui valent bien l’Encyclopédie. C’est là qu’il invente (« grâce à moi », dit le brigadier) tout ce qui a fabriqué notre monde d’aujourd’hui « comme s’il l’avait sculpté avec ses mains ». Qui, sinon lui, a jeté l’anathème sur la propriété privée, l’exploitation de l’homme par l’homme, la possession des outils de travail par quelques oisifs ; qui a proclamé que chacun devait être placé selon sa capacité et rétribué selon ses œuvres (textuel, Monsieur) ?

– Il a donc créé… le socialisme ? dis-je. Tous les socialismes ?

Ménil me regarda avec pitié.

– Il allait tellement plus loin ! Il appelait au pouvoir les « industriels », oui, ceux qui font, qu’ils soient ouvriers, chimistes, banquiers ou maîtres de forges ! Et il a été entendu ! Qui fait le monde ? Des laboratoires, des syndicats, des fabriques ! Regardez autour de vous au lieu d’écrire ce qui vous passe par la tête !

Je fus beau joueur :

– Merci pour tout ce que vous m’avez appris, je commence à comprendre le monde du vingt et unième siècle. Et… il reste un peu de Meursault.

– Allez, à votre santé ! dit-il, comme il aurait dit « sans rancune ».

Il ajouta, en sirotant :

– Faut avouer… Si je n’avais pas empêché Monsieur Bonhomme de se pendre, vous n’en seriez peut-être pas là, vous tous, en… quoi ? en 2008 !

Je tentai tout de même d’avoir le dernier mot :

– J’écris surtout des fictions, Ménil. Mais si je m’attaque à un thème politique, je viendrai demander votre avis. On a si vite fait de réécrire l’Histoire !

D’un hochement de tête, il me fit remarquer que la bouteille était vide. J’adressai au maître d’hôtel un vibrant « À boire !… »

 

À donner faim aux anges

René Canina (était-il influencé par son nom ?) se révéla l’un des cannibales les plus intéressants de cette fin de siècle.

– Pourquoi uniquement des femmes ? lui demanda-t-on à la cour d’assises.

– Elles sont plus tendres, Monsieur le Président.

– Ne faites pas d’humour dans votre situation, Canina. L’excuse gustative ne vaut rien, alors pourquoi ?

– Peut-être n’aimez-vous pas les femmes ? suggéra perfidement l’accusation.

La défense bondit, mais l’accusé la calma.

– Il a raison, maître. Je dois reconnaître que oui, les femmes, je les déteste.

L’avocat reprit la parole de force.

– Il les déteste ! Psychose caractérisée…

– Surtout pour un Français, ironisa l’accusation.

– Je reprendrai, Monsieur l’Avocat Général, une excellente maxime de Monsieur le Président : pas d’humour dans une tragédie. Mais psychose caractérisée, oui ! J’en suis à me demander comment messieurs les experts psychiatriques ont pu nous déclarer sain d’esprit…

– Bah, dit René Canina, ils l’ont fait et ne pas être fou, je préfère. Non, maître, laissez-moi parler, je veux prouver que ma détestation des femmes est une attitude raisonnable, une sorte de légitime défense. Elles nous prennent nos places : nous nous défendons. Je vois deux dames en toge jusque dans cette Cour…

– Les récusez-vous ? demanda sévèrement le président.

– Non, non, reprit l’accusé avec indulgence, puisqu’elles y sont et que je ne les pas rencontrées avant…

L’une des dames en toge, agitée, parla à l’oreille du président.

– Madame le premier assesseur, dit celui-ci, vous demande de changer de sujet.

– Avec plaisir. De quoi parlerons-nous ?

– De la composante sexuelle. Avant de manger vos victimes, vous les tuez…

– Bien entendu, dit Canina.

– Mais avant de les tuer, il y a ce point encore obscur : leur faites-vous subir des sévices, euh, relatifs au sexe ?

– Certainement pas, s’écria Canina indigné.

– Il faut vous croire sur parole ? glissa l’avocat général.

– Je vous retourne l’argument, répliqua le défenseur : apportez donc la preuve de ces fameux sévices.

L’accusation haussa les épaules.

– Tout le monde sait que ces preuves ont été mangées.

Le président menaça de prononcer le huis-clos si le public ne cessait pas cette hilarité de mauvais goût.

Un peu plus tard, l’avocat demanda et obtint le retour à la barre de l’un des psychiatres, le docteur Ruelles, qui lui avait paru le moins monolithique des trois experts.

– Je voudrais, commença-t-il, que vous disiez à la cour, mais cette fois en termes clairs, si Canina est fou ou non.

– Il est extrêmement intéressant, répondit le médecin.

– Vous m’avez mal compris et cependant je m’efforce d’être clair, moi. Je demande si, à votre avis, manger sept femmes est le fait d’une personne en bon état mental au sens de l’article 122. Oui ou non.

– Vous connaissez d’avance notre réponse traditionnelle : des manches s’envolent… Voilà ce qui arrive quand un psy essaye d’être clair. L’acte, certes, est celui d’un fou – si le mot « fou » a un sens, mais bref – c’est la motivation qui est d’une logique irréfutable…

La dame en toge sursauta sur la chaire. Le docteur Ruelles ne s’en aperçut même pas.

– …Vous l’avez entendu : réflexe de défense du mâle humilié, accaparement des emplois par une main-d’œuvre féminine aux dents longues… Non, bien entendu ce n’était pas une allusion. L’attitude de Canina vis-à-vis des femmes est détestable mais rationnelle. Et assez répandue : pas mal de mes confrères trouvent qu’ils ont un peu trop de consœurs…

– Mais ils ne les mangent pas, dit l’avocat général.

– À ma connaissance, non.

La déposition du psychiatre se conclut sur des remerciements de l’accusé, on ne comprit pas bien pourquoi. Elle ne lui fut pas d’un grand secours : il écopa de la perpétuité. C’était en 1990.

En 2010, le détenu Canina, pensionnaire dévoué et très bien vu de Fleury-Mérogis, vit débarquer dans sa cellule le docteur Ruelles, à peine vieilli.

– Alors, lui dit-il aussitôt, vous me trouvez toujours extrêmement intéressant ?

– C’est pour cela que je suis ici. Vous allez sortir en 2015, m’a-t-on dit ?

– Oui, docteur. L’incompressible, pour moi, c’était vingt-cinq ans. Et comme entre temps je n’ai mangé personne…

– Cinq ans devant nous, dit Ruelles en se frottant les mains. Le temps de réussir une belle cure. Oh, je sais que le gros du travail est fait, la sous-directrice m’a dit que vous étiez aussi normal que possible, aide-bibliothécaire, apprenti modèle en mécanique, en boulangerie… Mais j’écris un livre sur les normaux/anormaux – vous n’allez pas me demander vous aussi de m’exprimer en termes clairs ?

– Oh ça non, fit Canina.

– …Bref j’ai besoin d’observations étalées dans le temps, avant et après votre libération…

– Ah bon, après ?

– Surtout après. Ici c’est le type de la Réinsertion qui entre en jeu. Il paraît que vous avez amassé un petit pécule en vingt ans d’atelier.

– Quatre mille sept cents euros.

– C’est ça. Il se fait fort d’en obtenir autant de son Fonds de Redémarrage. De mon côté je travaille l’Aide Sociale du XVème arrondissement… C’était bien votre domicile, avant Fleury ? Bon. Nous arriverons à un petit paquet, oh pas le Pérou, mais de quoi vous payer un fonds de commerce…

– Moi, patron ? dit Canina ébahi.

– Oui, et c’est tout le sens de ma thèse. Pas d’insertion dans la masse, non : une responsabilité sociale. Je vous expliquerai.

– Nous avons le temps, remarqua Canina.

– Oh ! ne croyez pas ça. Cinq ans pour assimiler la stratégie techno-relationnelle, sans compter toute une bibliothèque de droit… Oui, être artisan c’est sûrement plus compliqué que d’être ministre… Alors au travail sans perdre un jour. À propos, vous êtes d’accord ?

Il le fut. Nous n’entrerons pas dans le détail de la cure, qui serait ardu à exprimer en termes clairs. Un petit pas en avant dans le Temps nous amène au printemps 2015, dans le cabinet du secrétaire d’état à la Santé.

Le docteur Ruelles, assis au côté du maître des lieux, termine son exposé, face à trois rangs serrés de scientifiques et de journalistes.

– …Et jusqu’ici la normalité/anormalité me semble validée par les faits. Je vous ai décrit un processus de cinq ans : aujourd’hui nous sommes le 26 avril, date de la première fournée de la boulangerie Canina.

– Adresse ? demanda l’un des journalistes.

– Je vais vous y conduire.

– Les voitures sont prêtes, dit le chef de cabinet.

Ils partirent dans un grand tohu-bohu de micros et de caméras. La caravane se fraya un chemin jusqu’à la rue de la Rosière, où cinquante mètres de trottoir avaient été neutralisés depuis trois jours. Il n’y eut donc pas d’errance pour garer les limousines. La horde officielle se rassembla devant une jolie boutique aux panneaux de verre peints comme en 1900, gerbes de blé et coquelicots ; la porte s’ouvrit avec un carillon aérien, le boulanger sortit la main tendue.

René Canina avait les cheveux blancs, le sourire paternel, le début de bedaine rassurante du quasi-notable de quartier.

– Bonjour, docteur, dit-il, je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue, à vous et à vos amis.

Ruelles allait répondre quand l’attitude des journalistes l’alerta. Ils étaient plantés devant les vitrines de M. Canina, trop étonnés semblait-il pour sortir les instruments de leur profession, stylos, caméras, miniscopes. Le secrétaire d’état, intrigué, les rejoignit. Ruelles en fit autant après un petit moment d’angoisse.

La boulangerie était déjà pleine de clients. Plusieurs sortirent à ce moment-là, fiers de participer à un événement médiatique, et chargés de baguettes qu’ils portaient avec une gourmandise évidente.

Le docteur cessa de respirer.

Dans la vitrine s’alignaient des rangées de pains dorés, dodus, « à donner faim aux anges » comme disait la grand’mère Ruelles. Chacun était modelé avec amour à la forme appétissante d’une femme.

 

Revisite de :À donner faim aux anges

Les boulangeries vénustes

Cher René Canina, vous étiez cannibale mangeur de femmes comme d’autres sont myopes ou schizophrènes. J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir créé avec ce handicap. D’ailleurs je ne vous juge pas, un jury populaire s’en est chargé en 1990. Vous avez pris perpète et on vous a lâché en 2015. Alors, comment ça va maintenant ?

CANINA : Pas mal, Michel. Je suis boulanger, j’ai une bonne clientèle, on s’arrache mes baguettes-Vénus surgalbées, les gens les dévorent avec plaisir, et dans le fond c’est à vous que je le dois. Merci. Hé, j’y pense, je lance un rayon « restau-rapide » : vous pourriez peut-être me distribuer dans une nouvelle histoire pour m’aider à vendre mes croque-madame.

*
*       *

Vous arrivez à point, docteur Ruelles : je viens de bavarder avec votre patient, vous savez, Canina.

DOCTEUR RUELLES : Si je sais ! C’est le couronnement d’une carrière de psychiatre. Il m’a valu un siège à l’Académie des Sciences, et tout le monde me considère comme nobélisable depuis vingt ans. Si les Suédois n’étaient pas si lents de nature…

MOI : Canina m’a paru tout à fait socialisé avec ses boulangeries vénustes. Qu’en pensez-vous ?

DOCTEUR RUELLES : C’est un triomphe. Figurez-vous que mon traité sur la normalité/anormalité en est au troisième tirage.

MOI : Vous avez vu Canina récemment ?

DOCTEUR RUELLES : Non, pourquoi ?

*
*       *

Je me repais encore de temps en temps du duel Défenseur/Avocat général qui aboutit à la perpète de Canina. L’un plaide l’absence de preuves pour les sévices subis par les victimes, l’autre certifie que ces preuves existaient bel et bien, mais ont été mangées.

Je vous retrouverai ici ou là, Messieurs, vous n’avez pas fini de me faire sourire.

 

À Katchabaska

Désiré Lafortune était malade : c’est moi qui ferais sa tournée à sa place. J’avais vingt ans et toute la bêtise qui va avec cet âge, je poussai un hourra.

– Oh, tu vas aimer ça, dit le chef : soixante bons milles à travers la forêt par moins trente avec le sac de courrier, ça c’est des vacances. Enfin l’avion ne pourra pas décoller avant huit jours – et je n’ai personne d’autre.

Il me déplia la carte, une carte à nous, révisée tous les cinq ans pour la Poste Provinciale.

– Oh mais c’est le fun, dis-je d’un air blasé dans l’intention naïve de lui rabattre le caquet, regardez ça : il y a des pistes partout, du lac Patamisk à La Fraîche, de La Fraîche à Saint-Zéphyrin, et toute la suite.

Il soupira.

– Toute la suite, hein ? Tu emportes la carte puisque c’est le règlement, mais tu la mets dans le fin fond du coffre de l’engin et tu me la ramènes pliée.

Je ne comprenais pas. Il me mit les points sur les i.

– Tu sais comme on fait les cartes dans le district ? On y reporte les pistes qui conduisent aux lacs. Mais les lacs, faut pas y pêcher trop longtemps, il y a des espèces protégées comme ils disent. Alors sur le terrain les pistes sont tracées une fois, et on n’y revient plus. Pas d’entretien, exprès. Il ne faut pas six mois pour que les ronces poussent au milieu ; au bout de l’année c’est les épinettes ; et on n’a plus une piste, on a de la forêt.

– Pourtant, la carte ! m’écriai-je.

– Elle a cinq ans.