Le Bonheur de Rose

Le Bonheur de Rose

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Français
318 pages

Description

— Oh ! grand’mère, laissez-moi boucler vos cheveux blancs sur mes doigts : ils frisent merveilleusement et forment, quand je les arrange autour de votre frais visage, une auréole aussi étincelante que la neige tombée dans le jardin.

Celle qui adressait ces paroles à Mlle Rose de Blizy, fille du baron Gérard de Blizy, officier des guerres du premier Empire, était une fillette de douze ans, et elle traitait de « grand’mère », affectueusement, celle qui n’était après tout que sa grand’tante.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Date de parution 20 septembre 2016
Nombre de lectures 3
EAN13 9782346099900
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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À propos de Collection XIX

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Marie-Alix de Valtine

Le Bonheur de Rose

A MADELEINE-PHILIPPE ET GABY

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CHAPITRE PREMIER

  •  — Oh ! grand’mère, laissez-moi boucler vos cheveux blancs sur mes doigts : ils frisent merveilleusement et forment, quand je les arrange autour de votre frais visage, une auréole aussi étincelante que la neige tombée dans le jardin.

Celle qui adressait ces paroles à Mlle Rose de Blizy, fille du baron Gérard de Blizy, officier des guerres du premier Empire, était une fillette de douze ans, et elle traitait de « grand’mère », affectueusement, celle qui n’était après tout que sa grand’tante. Mlle Rose, fière pendant de longues années de son titre de vieille fille, et qui n’aurait pas voulu le changer autrefois pour un mari et des enfants, se laissait qualifier depuis bien longtemps de la tendre appellation de bonne maman, qui lui revenait de droit ; n’avait-elle pas été la providence de tous les siens, la bienfaitrice qui oublie ses bienfaits, la bonne fée qui puise ses inspirations ingénieuses dans son cœur ?

Pour se garder jeune, elle avait reçu de la nature le plus précieux de tous les dons, celui qui fait affronter dans la vie tous les dangers et permet de supporter légèrement les plus lourds fardeaux que l’existence nous puisse imposer : elle avait la gaîté. Faisait-il beau temps, elle se réjouissait du bon soleil ; était-elle surprise par une averse, elle riait de l’orage. Tout devoir devenait pour elle un plaisir et tout labeur une intéressante ou agréable distraction ; et là était, à bien chercher, tout le secret de son existence de travail et de dévouement et ce secret se lisait comme écrit sur son visage bienveillant et quasiment joyeux en dépit de l’âge ; et ce n’étaient pas seulement ses neveux qui avaient envie de l’appeler grand’mère, c’étaient tous ceux qui avaient au cours de leur vie le bonheur de rencontrer son beau sourire. Elle était de ces bonnes vieilles, pas tout à fait vieilles après tout, fraîches d’esprit et le visage frais, dont les naïfs disent que, lorsqu’ils les aperçoivent, il leur prend l’envie de les embrasser.

Elle avouait cinquante-huit ans en 1875, époque à laquelle commence ce récit, et son nom de fleur allait encore à la fraîcheur de son teint : les larmes qu’amènent la vie n’avaient fait que l’effleurer, comme une rosée, son sourire gardait le même enchantement qu’autrefois, et par moments on disait qu’elle allait en rajeunissant, miracle qu’accomplissent, à leur insu, ceux qui ont le cœur toujours jeune ; d’une excellente santé, elle était du bois dont on fait les chênes centenaires et les femmes toujours belles.

  •  — Tu admires mes cheveux, Adrienne, j’en suis persuadée, dit Mlle Rose à la fillette, mais tu les tires encore mieux ! Ta petite main, qui devrait être si légère, est parfois si cruelle et si brusque, que je me croirais scalpée par un petit sauvage, si tu n’avais là prétention d’être un savant coiffeur.
  •  — Ne vous fâchez pas, grand’maman, mon édifice est terminé et votre supplice va finir, répliqua Adrienne, un peu vexée dans ses prétentions. Allons, Bribri, encore une épingle noire pour que ce chignon tienne.

Mlle Bribri, personne importante, qui n’avouait pas ses six ans, se haussa sur la pointe de ses petits pieds, effort visible dans les muscles de ses mollets nus, et tendit à sa sœur l’objet demandé ; en même temps elle laissa f tomber la boîte d’épingles sur le parquet de la chambre à coucher. Elle se mit aussitôt à quatre pattes pour ramasser les nombreux crochets noirs.

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  •  — Maladroite ! s’écria Adrienne.
  •  — Qu’aurais-tu dit le jour où j’ai laissé tomber la boîte de petites épingles blanches dans le dos de maman, qui partait pour le bal ? Il a fallu la déshabiller et la rhabiller : son corsage en était plein !
  •  — Ces choses-là n’arrivent qu’à toi, dit Adrienne avec insistance.
  •  — Sois donc plus indulgente pour Gabrielle, dit d’une voix douce une belle jeune fille étendue sur une chaise longue, près de la cheminée. Elle avait un teint de camélia blanc, de grands yeux noirs au fond desquels on lisait une pensée toujours élevée et la souffrance résignée de sa jeune vie passée.

Marthe d’Arlande n’avait que quinze ans ; elle était la sœur aînée d’Adrienne et de Bribri.

Elle était atteinte depuis longtemps d’une maladie dont tous les médecins disaient qu’elle n’avait rien de grave en soi, mais que pas un des princes de la science n’avait pu ni définir ni soulager. On les avait consultés les uns après les autres et chacun donnait un nom et une cause autres à l’état de langueur et de faiblesse où se traînait Marthe. Faiblesse telle que, par moments, et souvent durant des périodes assez longues, elle demeurait étendue dans un fauteuil et que l’on était forcé d’avoir recours à une petite voiture quand on voulait lui faire prendre l’air. A cette vie, Marthe avait pris des habitudes de rêverie qui la faisaient passer au-dessus des petites misères de la vie commune et, comme elle était souvent incapable de tout travail, elle était pleine d’indulgence pour les menues fautes et les petites maladresses de ceux qui agissaient autour d’elle.

  •  — Regarde à quel travail de patience elle se livre en ce moment. D’ailleurs, tu as failli marcher sur les mains de cette pauvre petite et devenir ainsi aussi maladroite qu’elle.
  •  — Allons, taisez-vous et contemplez ma coiffure, interrompit Mlle de Blizy pour apaiser cette querelle enfantine et féminine, et elle feignit de se regarder avec plaisir dans un miroir à main. J’exige qu’on me mette à présent mon joli bonnet de dentelles de Malines ; il est léger, vaporeux, fait pour parer la tête d’une vieille femme...
  •  — Comment, vous aimez les dentelles, demanda Marthe. Maman les déteste. Je lui ai souvent entendu dire qu’elle ne revenait pas des bals, au commencement de son mariage, sans rapporter ses volants de point d’Angleterre en miettes. — Allons, grand’mère, puisque vous consentez à vous coiffer en notre honneur de votre plus beau bonnet, il faut vous parer de votre robe de velours noir qui vous va si bien...
  •  — Y penses-tu, Marthe, une robe de velours à la campagne, le soir de Noël, quand il s’agit d’assister simplement à la lanterne magique et de distribuer les lots d’une tombola à quelques enfants. Vraiment, c’est un luxe inutile ! Vos cousins et vous, mes chères petites, vous serez bien aimables si vous voulez vous contenter de mon costume de tous les jours, c’est-à-dire d’un modeste fourreau de soie noire, aussi usé que mon parapluie, aussi fripés et aussi ridés d’ailleurs que leur maîtresse, car tous trois nous prenons l’air et recevons des averses, tous les jours, de compagnie.
  •  — Oui, ajouta Adrienne, on sait que la grêle, l’orage et la foudre ne vous retiendraient pas au logis quand il s’agit d’aller visiter les pauvres. Il n’est pas question d’être belle pour nous ; puisque vous avez invité les enfants des écoles à venir voir les surprises de la lanterne magique, c’est pour eux, grand’mère, que vous devez faire toilette.
  •  — Au contraire, mes chéris, je ne le dois pas. Tandis que ces enfants, dont les conditions de fortune sont inégales, mettent leurs plus beaux vêtements pour nous faire honneur, nous devons, nous, pratiquer la simplicité comme un des devoirs de l’hospitalité. Ne vous endimanchez pas ! cela est de si mauvais goût !

Tout en parlant à ses nièces, Mlle de Blizy achevait sa toilette ; elle finissait d’agrafer sa robe, quand Marthe lui dit :

  •  — Eh bien ! maintenant, un petit bouquet de roses jaunes à ; votre ceinture achèverait de vous donner un air élégant. Vous les aimez passionnément ; j’ai pu m’en procurer, permettez-moi de vous les offrir.

Et, écartant un pli de sa robe, comme si elle eût renouvelé le miracle de sainte Élisabeth, la jeune fille découvrit une profusion de roses-thé éparses sur ses genoux ; de ses mains délicates, elle s’efforça de les réunir.

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  •  — Comme tu me gâtes, mon enfant, dit la vieille demoiselle émue. Et elle baisa tendrement le front de Marthe d’Arlande.
  •  — Ce n’est pas dans votre pays de loups qu’on trouve en décembre des roses comme celles-ci.
  •  — Tu as fait venir ces fleurs de Paris, dit-elle, je le vois bien. Comme tu es gentille et combien je te remercie !

Comme elle achevait ces mots, un grand bruit se fit entendre dans la pièce voisine. Adrienne et Gabrielle coururent aussitôt vers la porte du salon et revinrent avec l’empressement de pigeons-voyageurs qui n’ont pas été fatigués par une longue course.

  •  — Il n’y a rien de grave, dit Adrienne, c’est Henry qui est tombé de la grande échelle dont il avait oublié de mettre le crochet.
  •  — Il se peut, ajouta Bribri, qu’il se soit fait mal, mais c’est Pierrot qui crie comme un blessé. Il aura eu très peur pour son frère et pour lui.

Pendant que Mlles d’Arlande se tenaient dans la chambre de la grand’mère Rose, leurs cousins germains, Henry et Pierre Jacquelin, terminaient des apprêts de fête dans le grand salon aux boiseries grises. Ils étaient de grande taille tous deux, et perchés sur une échelle, justifiaient le surnom de géants que leur donnaient les fillettes, que dédaigneusement ils appelaient à leur tour les « naines », ce qui était fort exagéré.

Pierrot avait neuf ans, et son grand frère dix-huit ou dix-neuf ; ce dernier aimait à se vieillir et se montrait très fier de sa moustache naissante. En ce moment il accrochait des rideaux à une tringle de fer, car il s’agissait de diviser le salon en « scène » et en salle de spectacle.

Autant pour donner plus d’éclat à la petite fête que grand-mère Rose offrait aux enfants des deux écoles, que pour intéresser et amuser les petits, et plus encore peut-être pour fournir à Marthe une occupation agréable et en rapport avec son état de santé, il avait imaginé d’organiser une représentation de lanterne magique. Grand’mère Rose, Marthe et lui avaient inventé tout un conte de fées, puis chacun disant son mot, chacun donnant une perle de son rire, ils avaient construit un scénario, et écrit une petite pièce, en disant toutes les bêtises qui leur passaient par la tête. Ils s’y étaient amusés follement. Ensuite il avait fallu inventer des costumes aux acteurs, les dessiner et les peindre sur les verres de la lanterne. Les petits, les Nains, que l’on avait pu tenir hors de la chambre pendant qu’on écrivait la comédie, ne se tenaient point d’impatience, voulaient, comme ils disaient, connaître la surprise, et quand on arriva à la peinture des verres, la brigade de gendarmerie de l’arrondissement n’eut pas été de trop pour les empêcher de violer la porte du sanctuaire où se préparait la pièce.

Aidés des conseils de Mlle Blizy, les deux jeunes gens se livrèrent à ce travail délicat et amusant qui consiste à préparer le papier à décalque, à délayer les couleurs, à faire une série de patrons représentant chacun l’une des nuances qui iront sur les verres, à les découper et enfin à peindre et à vernir chacune des images, sans compter le petit travail de bordure de verre qui n’est point ce qui demande le moins de patience.

Sur un drap blanc, devaient défiler les personnages d’une lanterne magique dont le jeune homme avait peint les plaques ; il avait inventé aussi une histoire ingénieuse et cette représentation l’inquiétait comme auteur et comme décorateur. Le petit Pierre, tandis que son frère donnait des coups de marteau, mit des clous dans sa bouche, selon l’usage des tapissiers ; cet esprit d’imitation faillit lui coûter cher, car il fut sur le point de les avaler au moment où Henry glissa de son échelon.

L’accident arrivé fut heureusement sans gravité, et les clous, moins dangereux que les épingles, en pareil cas, restèrent dans la doublure d’une joue fraîche contre la paroi des dents.

On traîna l’échelle, après l’avoir solidement fixée cette fois, vers un angle de la pièce où un arbre de Noël se trouvait dressé, chargé de jouets et de petites bougies aussi grosses que des sucres d’orge. Les deux frères les allumèrent, puis ils alignèrent devant leur théâtre improvisé des banquettes et des chaises avec autant d’ordre et d’amour de la symétrie que s’il s’agissait d’une distribution de prix, puis ils retirèrent échelle, marteau, sac de clous, débris de papier d’or et d’argent tombés du sapin décoré par leurs mains, avec le soin de deux valets de chambre consommés.

Quand tout ceci fut fait, Henri s’adressant aux petits leur dit : « Maintenant, mes enfants, nous allons procéder à la répétition générale ; donc, je vais vous mettre tous à la porte. »

  •  — Excepte-moi, dit le petit Pierre, puisque je suis le machiniste.
  •  — Eh bien, machiniste, va-t’en dire à grand’mère Rose et à Marthe que la répétition générale va commencer.

Petit Pierre, en machiniste obéissant, alla faire la commission ce pendant qu’Henry, qui n’avait point oublié la fable de Florian, allumait sa lanterne. Les deux auteurs femmes s’assirent tandis que l’auteur homme faisait passer les verres et lisait le boniment. Petit Pierre, très fier d’être admis dans les coulisses, s’amusait beaucoup. Grand’mère Rose se tournant vers lui, lui dit :

  •  — Tu crois que c’est nous qui répétons ; pas du tout, c’est toi qui fais la répétition ; nous essayons sur toi si ça amusera les autres.

Tout marchait à souhait, le public pouvait venir.

Pauvre public ! il pataugeait dans la neige à l’heure actuelle pour pouvoir se rendre chez Mlle de Blizy, dont la vieille maison se trouvait située entre Beaumont-le-Roger et le village de Beaumontel, c’est-à-dire en pleine campagne. Mlle Rose ne voyait guère ses voisins, à l’exception de deux vieillards, messieurs Coing, dont la propriété touchait le jardin de la Clairière. Ses invités étaient donc les écoliers et les écolières du village. Tandis que les garçons, bons marcheurs, allaient en avant, deux par deux, les petites filles, bien en arrière, restaient embourbées dans les mauvais chemins, poussaient des cris de peur, pleuraient de froid ou de dépit, découragées par les difficultés de la route et les surprises des ornières, où elles restaient prises par la patte comme des renards dans un piège. Peu à peu, la neige immaculée se trouait sous ces petits pieds comme si un troupeau de moutons y eut passé. Semblables à deux pâtres attardés, gardiens de ces brebis, le maître et la maîtresse d’école, M. Grelon et Mlle Boniface, marchaient péniblement, ne se connaissant guère à la ville, où ils se contentaient de se saluer, mais pour le moment réunis sous le même parapluie.

  •  — Ne trouvez-vous pas, mademoiselle, disait l’honorable M. Grelon à Mlle Boniface, que nous ressemblons à Paul et à Virginie, sauf qu’ils étaient jeunes tous deux, sauf qu’ils habitaient les pays chauds, et sauf qu’ils s’abritaient sous une feuille de palmier ?
  •  — Que de saufs, mon cher monsieur, répondit Mlle Boniface. Votre comparaison ne serait-elle pas un peu défectueuse ? Bornez-vous à souhaiter que nous arrivions saufs nous-mêmes, purement et simplement.

Bientôt les deux troupeaux réunis envahirent le salon aux boiseries grises, sous la garde de leurs respectables conducteurs, qui se dépensèrent pour eux en regards sévères et en conseils donnés à voix basse sur la manière de saluer, de s’asseoir, de se moucher. La civilité puérile et honnête y passa tout entière, distribuée savamment et à petites doses.

La grand’mère Rose, Adrienne et Gabrielle avaient placé les enfants, sans que la pauvre Marthe, peu valide ce jour-là, pût les y aider. Henry, en galant cavalier, avait préparé un excellent fauteuil, commodément mis à hauteur, devant le piano, où sa jeune collaboratrice devait accompagner le spectacle d’airs variés analogues au sujet, comme on dit dans les parades des saltimbanques.

Les deux garçons, réfugiés dans la coulisse, classaient les plaques de la lanterne magique. Henry éprouvait une certaine émotion, doutant du succès de son conte, qu’il allait réciter à haute voix, caché par ce drap blanc, qui servait de cloison entre le public et lui. Pierrot, lui, devait faire passer les plaquettes et se préparait au rôle d’opérateur.

Malgré les nombreuses observations de ses supérieurs, la jeunesse des écoles ne se tenait pas bien. Les garçons se grattaient la tête, se courraient de coups de coude, jouaient avec leurs casquettes et leurs mouchoirs ; une petite fille mangeait ses ongles, une autre ôtait et remettait sans cesse ses gants ; une troisième pinçait le bras de sa voisine. La vivacité des impressions est telle chez les enfants, qu’il faut qu’elle éclate selon les occasions, en bavardages, en fou rire, en larmes nerveuses. Or, ce qui amusait particulièrement les gamins de Beaumont-le-Roger en cet instant, c’était des portraits du temps de l’Empire, qu’ils voyaient accrochés aux murailles. Jamais ils n’avaient rien vu de si cocasse, à leur avis.

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  •  — Ohé, César, disait l’élève Gribou, regarde donc cette pauvre dame, là-haut, dans ce cadre. — Elle n’a pas de taille et ses bras sont si longs qu’ils touchent ses genoux.
  •  — Pauvre femme ! le fait est qu’elle n’a pas du tout d’estomac.
  •  — On ne saura jamais ce qu’elle en a fait. Admire un peu ses gants : ils n’en finissent pas ! On s’en ferait des bottes de sept lieues.
  •  — Et puis, elle est coiffée d’un pâté ; un oiseau jaune en sort ; pauvre bête, elle étouffait là dedans, c’est sûr.
  •  — C’est un turban et un oiseau de paradis, fit un troisième écolier qui avait peut-être vu un portrait de Mme de Staël, avec lequel celui-là offrait quelque ressemblance.
  •  — Et ce militaire, reprit Gribou, il a un drôle d’air aussi.
  •  — Chut ! ne touchons pas aux soldats, c’est sacré ! murmura César, très fier parce qu’il était le fils d’un gendarme.

C’était le portrait d’un officier de l’Empire, du père de la grand’mère Rose, dont ils parlaient.

On frappa trois coups dans la coulisse ; filles et garçons se tinrent immédiatement tranquilles dans l’attente des plaisirs de la Lanterne Magique ; deux retardataires entrèrent timidement dans le salon, c’étaient messieurs Coing, deux ombres de soixante-cinq à soixante-dix ans. L’aîné, M. Bernard, n’en traitait pas moins son cadet, M. Césaire, comme un enfant mal élevé et déraisonnable.

  •  — Allons, asseyez-vous là, lui dit-il-en lui montrant une place derrière les écoliers, et ne vous faites point remarquer par trop de turbulence.

On ferma tous les volets, la chambre devint absolument noire, au grand saisissement des jeunes spectateurs campagnards. Puis, tout au fond de la chambre obscure, on vit apparaître un grand rond blanc pareil à la lune. Grand rire des enfants. La représentation commença. La voix d’Henry était admirablement timbrée et les assistants ne pouvaient pas perdre un mot de ce qu’il disait :

Le conte de fées, qui était fort joli d’ailleurs, raconta, comme d’habitude, l’histoire d’un jeune prince qui, ayant rencontré une paysanne, voulut l’épouser. La paysanne ne demandait pas mieux ; mais le père du prince se mettait à la traverse. Une fée bonne et une fée méchante, se jouant réciproquement toutes, espèces de mauvais tours, protégeaient et contrariaient les projets de nos jeunes gens. Le roi ne voulait pas voir son fils déroger et en fin de conte il arrivait, comme dans toute bonne féerie, que le vieux père finissait par consentir au mariage, grâce au concours heureux de la fée bienfaisante. Le dernier tableau représentait, comme d’usage, les fiançailles et le défilé de la noce, la princesse étant en satin blanc et le prince en habit de moire tourterelle, le cortège étant composé de seigneurs plus richement vêtus et plus bouffons les uns que les autres.

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Puis comme épilogue et comme dernier verre de la lanterne, le fameux : ils furent heureux et ils eurent beaucoup d’enfants où l’on voyait défiler, accompagnant le prince et la princesse, leurs père et mère, une innombrable lignée de petits princes de tous âges et de toutes tailles. Et chaque fois que la famille allait s’augmentant, c’était, de la part du jeune auditoire, une bordée de fous rires.

Puis on ne vit plus dans la chambre obscure, tout au fond, qu’un grand rond blanc pareil à la lune. Chacun comprit que la représentation était terminée. Les cousins et les cousines, habitués aux choses de la ville, crièrent : « L’auteur ! l’auteur ! » Les maîtres crièrent aussi et les petits campagnards, après eux, sans savoir trop ce qu’ils criaient.

Alors le machiniste, petit Pierre, sortit de la coulisse et avec le plus grand sérieux du monde dit : « La pièce que nous venons de représenter devant vous est de Mlle Marthe, beaucoup ; de M. Henry, pas mal, et pas mal aussi de notre bonne vieille grand’mère Rose. » Grand’mère Rose qui était près de lui le tira par l’oreille en lui disant : « Petit coquin ! tu n’es qu’un flatteur. »

En même temps, le machiniste ouvrit la fenêtre, le jour fit irruption dans le salon, le grand drap apparut tout blanc, tomba jusqu’à terre et, derrière, l’arbre de Noël apparut. Alors ce fut un affolement de tous les bébés qui se mirent à courir sus à l’arbre de Noël.

Grand’mère leur barra le passage et dit : « Nous allons d’abord danser, ensuite nous goûterons et après nous nous occuperons de l’arbre. » Aussitôt le bal commença. Les jeunes hôtes de Mlle de Blizy aidèrent tant bien que mal les petits campagnards qui n’avaient nullement l’habitude du bal. Tantôt c’était la maîtresse de la maison, tantôt c’était Marthe qui tenait le piano. Henry eut l’idée lumineuse de monter chercher son violon pour accompagner sa cousine. Mlle Rose en personne organisa une ronde où elle assembla les plus petits, les plus gauches et les plus intimidés de ses jeunes hôtes. Et ma foi, bien qu’elle approchât de la soixantaine, elle n’en sut pas moins chanter avec eux des rondes et danser comme les petits.

Après une ronde générale, pour finir, on pensa à se réconforter. Inutile de dire que le goûter fut des plus gais et qu’il y fut fait grand honneur.

L’heure de la retraite approchait. M. Césaire Coing alluma deux ou trois artifices de salon et un feu de Bengale qui colora en rouge, en vert et en bleu l’arbre de Noël, mais qui faillit faire étrangler toute l’assistance. C’était une surprise ; l’intention était bonne. On ouvrit toutes les fenêtres et l’on cessa d’étrangler. Grand’mère Rose et Adrienne distribuèrent alors à la jeunesse des écoles les lots de l’arbre merveilleux. L’utile, sous forme d’un gilet de laine ou d’un jupon de coton, était joint à l’agréable, oranges, poupées, papillottes, pantins, que de petites mains avides recueillirent avec joie.

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Sous la conduite de M. Grelon et de Mlle Boniface, qui avaient pris grande part à la fête, garçons et fillettes s’en retournèrent à leur village par les chemins détrempés qu’ils avaient suivis le matin, mais qui leur parurent moins pénibles et moins laids, tant ils avaient encore les yeux pleins des merveilles de la lanterne magique, et le cœur touché de tant de gentillesses.

Une fois les petits dehors, M. Bernard Coing se hâta d’emmener son imprudent frère, le tenant par la main pour l’aider à descendre le perron sur lequel la neige étendait son tapis blanc. Devant la niche verte du chien terre-neuve qui répondait au nom original de Télémaque, nouvelle émotion des deux vieillards. Télémaque, en effet, conservait quelques égards pour sa maîtresse, et Blandine, sa domestique ; il tolérait les Jacquelin et les d’Arlande, mais en dehors de cette société, il ne connaissait personne et montrait les dents à tous les gens du pays, fournisseurs, facteurs, jardiniers, etc. M. Coing le jeune se réfugia donc dans le sein de M. Coing l’aîné, craignant d’être dévoré comme un os de poulet, et sans entendre le bruit de la chaîne que traînait le gros animal. Il ne se sentit à l’aise que lorsqu’il fut loin de ce jardin maudit.

Les enfants des écoles s’en allèrent, comme ils étaient venus, comme deux petits régiments marchant en bon ordre ; le dernier n’avait pas plié bagage que la fidèle domestique de Mlle de Blizy arriva au salon, armée d’un balai, qui complétait sa physionomie de sorcière. Les cheveux hérissés, les yeux phosphorescents, Blandine exprimait la colère arrivée à son paroxysme.

  •  — On a bien raison de dire, grommela-t-elle entre ses dents, qu’une maison envahie par les enfants est livrée au pillage. Voilà un joli parquet, ma foi ! Des taches de neige, de bougie, des morceaux de papier et jusqu’à des pépins d’orange, jetés là pour me faire glisser, c’est sûr ! Et l’on se couche après minuit pour nettoyer tout cela. Demain j’aurai la migraine, mais est-ce que les maîtres s’inquiètent de si peu de chose !

Elle continua quelque temps son monologue, dans une complète solitude. Mlle de Blizy et les enfants, qui connaissaient son humeur, avaient pris la fuite.

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Tantôt c’était Marthe qui tenait le piano. (Page 14.)

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CHAPITRE II

On se demandera peut-être pourquoi les géants et les naines, en leur qualité de petits Parisiens, se trouvaient en plein hiver dans la maison de campagne de la grand’mère Rose. Disons tout de suite que c’était là leur lieu de refuge, toutes les fois qu’ils s’ennuyaient, devenaient souffrants ou encombraient leurs parents. Or, chez M. et Mme Jacquelin, la maladie sévissait et ils avaient jugé bon d’expédier leurs fils dans cette saine et confortable habitation de la Clairière pour leur éviter la contagion. Si leurs vacances de jour de l’an se prolongeaient aux dépens de leur instruction, peu importait à M. Jacquelin qui, très fier d’une belle fortune gagnée dans le commerce, créait aux siens une vie plus amusante que sérieuse, et voulait qu’Henry fût un jeune homme brillant plutôt que réellement instruit. Quant à Pierrot, la préoccupation de ses études ne lui causait pas encore de longues insomnies : il était à l’âge où l’on préfère le noble jeu de la toupie à toute la science contenue dans les livres,

Si Mlles d’Arlande étaient venues rejoindre leurs cousins, c’est parce que leur mère avait dû s’absenter de Paris pour aller à Toulon, chez sa belle-mère, attendre son mari : le comte Lucien d’Arlande, capitaine de vaisseau, revenait de la Nouvelle-Calédonie ; elle allait au-devant de lui, comme elle l’avait fait toujours : un profonde tendresse unissait ce bon ménage. Les trois fillettes, charmées de leur séjour en Normandie, souhaitaient qu’il durât plus d’une quinzaine, mais il suffisait d’une lettre pour séparer les cousins des cousines et pour rompre cette charmante intimité qu’on trouvait auprès de Mlle Rose. A Paris on ne se voyait que le dimanche, et, comme le disait Pierrot avec regret, on n’avait « même pas le temps de se disputer ».