Le Cahier

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Répulsion, étrangeté, détestation... Ils sont noirs, les sentiments que porte Marine à l'encontre d'une mère adoptive jugée trop superficielle et lisse, quelque peu théâtrale dans sa maternité. Aussi, dès qu'elle peut mettre de la distance entre elles, Marine décolle-t-elle pour l'Irlande où plongeraient ses vraies racines. Le décès de son père adoptif, choyé et protégé, la contraindra néanmoins à revenir en France et à recôtoyer celle qu'elle hait tant et plus... Proximité qu'il faudra alors abolir de manière absolue, par quelque moyen que ce soit... Même le plus noir. La mère et la mort... L'amer et l'amour... Valse sombre et funeste entre ces pôles que ce roman-confession qui dit la relation destructrice de Marine à celle qui l'aura élevée et à celle qu'elle mettra au monde... Dans cette oeuvre vénéneuse qui nous fait tutoyer une narratrice criminelle, au style bercé par le désenchantement, A. San Vicente del Valle ose ainsi bousculer les images bienveillantes liées à la maternité et autopsie un désamour frappé par les remords et la culpabilité.

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Date de parution 18 octobre 2012
Nombre de visites sur la page 8
EAN13 9782748394047
Langue Français

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Le Cahier

Antonia San Vicente del Valle










Le Cahier






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2012



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Quand les Dieux veulent nous punir,
Ils exaucent nos prières.
Oscar Wilde







La nuit tombe sur le gris d’une journée sans soleil. Une
pluie fine enveloppe toute chose d’une lueur blafarde,
quelques parapluies noirs s’avancent sur les trottoirs d’une
allure pressée.

Une femme, une valise à la main, traverse la chaussée
et se dirige vers moi. Elle n’a pas de parapluie, ni
d’imperméable, ses cheveux défaits tombent sur ses
épaules, la pluie a imprégné ses vêtements. À travers la vitre de
l’hôtel, je la regarde, courbée, misérable. Je ne sais
pourquoi une angoisse m’envahit, cette femme dégage du noir,
du lugubre. Alors que certains explosent sous la pression
de leur optimisme, de leur joie intérieure, l’inconnue
répand autour d’elle un halo de ténèbres. Je frissonne. Je ne
peux détacher mes regards de cette femme accablée. Un
pressentiment m’étreint. Un malheur est en marche.
Encore une de mes idées folles !

Je m’efforce de fixer mon attention ailleurs. Une
fenêtre s’éclaire dans l’immeuble en face. Un enfant court pour
se mettre à l’abri. Non, rien ne peut me détourner de cette
femme qui avance maintenant vers cet hôtel que je dirige,
indifférente à la pluie, indifférente à tout semble-t-il. Je
fixe la porte espérant, contre toute attente, que la femme
en gris va ignorer cette porte et qu’elle va finalement
disparaître dans la nuit, me laissant seulement du vague à
l’âme.

11 Je compte un, deux, trois, jusqu’à vingt. Je pousse un
soupir de soulagement. Non, la porte est restée fermée. À
ce moment précis, elle s’ouvre très, très doucement et la
femme en gris apparaît. Elle s’arrête à l’entrée, regarde
autour d’elle lentement, se retournant pour tout voir,
s’arrêtant à chaque détail. Elle hoche la tête et doucement
s’avance vers moi, qui la regarde derrière le comptoir
audessus duquel figure le mot « réception » en lettres dorées,
au-dessous, un panneau supportant les clefs des chambres.

Ses yeux glissent sur moi, sans me voir. Elle veut une
chambre pour deux ou trois nuits. Je place devant elle une
fiche qu’elle doit remplir. Elle la prend, ses mains sont
mouillées, elle me dit qu’elle me la remettra demain.
J’acquiesce. Je détache une clef, c’est la clef de la
chambre trente-cinq au troisième étage. La valise est là, à ses
pieds, je la soulève, elle est légère. Ensemble, nous nous
dirigeons vers l’ascenseur. Elle exhale une odeur âcre et
humide. L’ascenseur s’arrête au troisième étage, je la
précède jusqu’au numéro trente-cinq, j’ouvre la porte de la
chambre, elle entre, je laisse sa valise à l’entrée. Aucune
parole échangée, son visage est figé sur ses yeux éteints.

Doucement, son regard remonte de sa valise à ses
mains, puis se pose sur moi, sur mon visage, cherche mes
yeux, j’ai l’impression d’un faisceau lumineux qui se
déplace, cherchant un indice. Elle me regarde fixement,
l’espace de quelques secondes qui me paraissent une
éternité. Une lueur vite éteinte a traversé ses prunelles ; les
paupières retombent sur ce fugitif éclat, sur cette lueur de
vie. D’un geste brusque, elle se détourne, fixe la fenêtre et
la pluie qui continue de tomber, je lui demande si elle
désire être réveillée le lendemain matin.

Non. Ce qu’elle aimerait, c’est avoir une bouteille de
whisky et un sandwich, est-ce possible ? Je lui apporte une
12 bouteille de John Walker, un jambon beurre et lui souhaite
une bonne nuit. Elle me répond d’un vague hochement de
tête. Je redescends à la réception, mal à l’aise, je ne peux
me défaire de l’idée que le malheur est entré avec elle, que
sa présence va perturber mon quotidien.

La nuit s’est écoulée sans autre incident.

L’hôtel commence une nouvelle journée.
13


Les nuages se sont dispersés et le soleil fait une
apparition encore timide, les arbres et les toits sont luisants de la
pluie de la nuit. Je me demande qui est cette femme qui
tire derrière elle sa vie, pareille à un animal mort. Va-t-elle
quitter sa chambre ce matin ou y séjourner une nuit
encore ? Hier, elle m’a affirmé ne pas savoir. Décidément, je
ne peux penser à autre chose. Un nébuleux souvenir essaie
de remonter à ma mémoire. À qui, à quoi me fait-elle
penser ? Je ne saurais dire et, cependant, il me semble que
surgissent des impressions, des fantômes d’images
familières et effrayantes, tout à la fois. Je suis envahi d’un
malaise inexpliqué. Mon esprit est hanté d’images de
vêtements noirs, de voiles de deuil, de tombes ouvertes dans
un lieu lugubre, par un matin gris, pluvieux et froid. Je
n’arrive pas à stabiliser ces images qui défilent dans ma
tête, ni à leur donner une apparence acceptable.

Les bruits familiers s’installent petit à petit. Les
femmes de ménage vaquent à leurs occupations avec
discrétion et efficacité. La porte s’ouvre sur de nouveaux
clients. D’autres déjà prêts, se dirigent vers la salle où sont
servis, si on le désire, des petits-déjeuners. Des paroles
s’entrecroisent, des remarques sur le temps, sur les
monuments dignes d’être visités en ville, mais aussi dans la
région. On échange des cartes de visite. Habituellement, je
trouve tout ce mouvement, ces papotages agréables et je
me mêle volontiers aux conversations pour conseiller tels
ou tels endroits dignes d’être vus. À l’occasion, je raconte
l’historique de certains lieux. Les touristes sont heureux et
m’en savent gré.

Mais aujourd’hui, je reste derrière le comptoir de la
réception, l’oreille aux aguets, dans l’attente de je ne sais
quoi. Rien, rien ne se passe. Je me dis que je suis en train
14 de devenir paranoïaque. J’essaie de penser à autre chose.
Ah, voici le courrier. Je le pose à côté du téléphone, je n’ai
pas envie de l’ouvrir. Ca ne presse pas, on verra plus tard.
Mes yeux vont à la pendule de l’entrée : dix heures ! Déjà
dix heures. Je n’ai pas vu la femme en gris dans la salle
des petits-déjeuners. Peut-être va-t-elle commander son
déjeuner dans sa chambre. J’appelle le service. Non, la
femme en gris n’a pas réclamé un petit-déjeuner. Dans une
demi-heure, le service va s’arrêter. Que peut-elle faire ?

Je regarde à nouveau la pendule de l’entrée : onze
heures ! Les clefs des chambres occupées sont maintenant
suspendues au tableau, derrière moi. Toutes sauf le
numéro trente-cinq, la chambre de la femme en gris. Comment
s’appelle-t-elle déjà ? Brulcliff, nationalité Irlandaise,
voilà, comment ai-je pu imaginer qu’elle évoquait en moi des
souvenirs effacés ? C’est classé, n’en parlons plus. La
femme en gris n’est même pas française, que m’importent
son aspect et la désespérance de son regard.

Aussitôt, cette pensée me fait honte. Le malheur
comme le bonheur est international. Je regarde encore la
pendule : onze heures et demie.

Si la femme en gris n’a pas choisi de garder la chambre,
celle-ci doit être libérée à douze heures. J’appelle la
personne qui s’occupe de l’étage, elle me signale que sur la
porte du trente cinq, se trouve la formule « ne pas
déranger ». Une angoisse sans nom m’envahit : onze heures
cinquante. Je dois prendre une décision. Peut-être est-elle
sortie sans que je la voie. Je demande à la femme de
chambre d’ouvrir la porte et éventuellement, faire le
ménage.

Je pianote sur le comptoir avec impatience. L’ascenseur
s’arrête et la femme de chambre l’air effrayé, se précipite.
15 Je la regarde, tout mon être tendu dans une muette
interrogation. Elle n’arrive pas à parler. Elle déglutit et m’enjoint
de la suivre. Je m’attends au pire.

Oui, voilà, les nuages noirs qui s’accumulaient,
menaçants, ont tenu leurs promesses, l’orage est là, devant nos
yeux.

La femme en gris totalement habillée des mêmes
vêtements détrempés par la pluie est là, au travers du lit, pâle,
sans mouvement, morte semble-t-il ; à côté d’elle la
bouteille de whisky à demi-vide et un tube de tranquillisants
vide.

Mon Dieu ! Je le savais, j’en étais sûr, vite, il faut
appeler les pompiers, elle vit peut-être encore, les gendarmes…
Par terre, à côté du lit, un petit cahier d’écolier, sur la
couverture, ces mots :


À Bruno Maurel

Bruno, mon ami d’enfance, je te lègue ce cahier qui est
la confession de mon crime.

Tu te souviendras de moi, je suis Marine. J’ai pensé
tout d’abord le détruire, mais pour le repos de mon âme, il
faut que tu le lises afin que quelqu’un connaisse la
noirceur de mon esprit. Reçois ce récit comme une confession
que je n’ai pas le désir de faire à un prêtre, ayant perdu,
depuis longtemps, la foi.

Il faut que je me raconte… Il faut que tu m’écoutes,
Bruno, mon dernier ami, c’est une mourante qui te le
demande, essaie de me comprendre, essaie de pardonner,
puis-je être pardonnée ? Un dernier souhait… que ces
pa16 ges soient détruites après lecture afin que ma fille ne
connaisse jamais la vérité sur sa mère. Merci Bruno,
quelque chose me dit que je peux compter sur toi, que le
souvenir de nos jeux de billes dans la cour de l’école, te
rendra compréhensif.

Merci.
17


Je me suis empressé de prendre le cahier et le cacher
avant la venue des secours. Je pensais accomplir ainsi le
vœu d’une mourante, de cette femme en gris, accablée
sous le poids d’un passé douloureux.

Les secours sont arrivés assez vite. Non, elle n’était pas
morte, mais dans un état grave, très grave. Les gendarmes
ont envahi l’hôtel, ont demandé de ne rien toucher. Le
personnel de l’hôtel s’est agglutiné devant la porte de la
chambre, la femme de chambre pleurait, les autres
pétrifiés, tous sous le choc. Les gendarmes ont consigné leurs
noms et leur ont dit, de se tenir à la disposition de la
justice.

La femme en gris a été emportée, sous perfusion, dans
une ambulance, vers l’hôpital, aux urgences. Ironie du
sort, un soleil éclatant dissipait les miasmes de la nuit.

Vers seize heures, retour de la maréchaussée. Madame
Brulcliff est décédée malgré les soins qui lui ont été
prodigués. Je dois raconter tout ce que je suis censé savoir de
cette personne. L’heure de son arrivée, ses faits et gestes.
Evidemment, le tout se résumait en très peu de mots. Les
faits étaient anodins. Louer une chambre, prendre la clef,
se faire monter un jambon beurre et une bouteille de
whisky, il n’y avait là, rien qui puisse orienter une quelconque
enquête. Je n’ai pas mentionné l’existence du cahier
d’écolier. Ceci sera notre secret entre elle et moi… Ni ma
prescience, le sentiment obscur que la femme en gris avait
déjà croisé ma route, qu’en fait, elle était une amie
d’enfance.

Oui, Marine, j’ai connu une Marine rondelette et rieuse,
à l’école primaire… Marine en souvenir des enfants que
18 nous avons été et des souffrances que tu as endurées.
Marine le cœur plein de vide, j’aperçois des fantômes dans un
miroir trouble.

Après l’audition de tous les employés de l’hôtel et une
fouille méticuleuse de la chambre, l’enquête a conclu à un
suicide. Le nécessaire sera fait pour informer la famille.
Le lendemain, j’ai reçu un appel d’une personne
s’exprimant dans un très mauvais français. Elle voulait
retenir une chambre, en fait la chambre trente-cinq,
cellelà même qui a été le témoin des dernières heures de la
femme en gris. Deux lits séparés pour trois ou quatre nuits.
J’étais bouleversé, d’autant plus que j’avais passé une
partie de la nuit à lire le cahier de Marine.

Il pleuvait le lendemain, le ciel gris et bas faisait fuir les
passants, les maisons, les trottoirs, les arbres semblaient
sales, une eau terreuse et noire s’écoulait lentement dans
les rigoles sous les trottoirs. Depuis huit jours, la pluie ne
s’arrête pas de tomber, les rares oiseaux qui traversent le
ciel semblent pressés de se mettre à l’abri, les bruits
familiers sont assourdis.

Deux silhouettes apparaissent à l’angle de la rue. Ce
sont une femme et une enfant, toutes deux enveloppées
d’un imperméable noir, la tête de la femme couverte d’un
large chapeau de pluie, celle de la fillette, sous le
capuchon de son imperméable. La femme tient dans la sienne,
la main de la petite fille et se penche sur elle pour lui
parler. De son autre main, elle traîne une lourde valise sur
roulettes. Elles regardent à droite puis à gauche. La femme
indique alors à l’enfant, l’enseigne de l’hôtel, de l’autre
côté de la rue. J’hallucine. Il semblerait qu’un metteur en
scène appliqué recommence une séquence déjà tournée
une première fois. Toutes deux font encore quelques pas
sur le trottoir et regardent à gauche puis à droite, et à
gau19 che encore, avant de s’engager sur la chaussée devant la
porte de l’hôtel.

Je tremble d’appréhension… Après un petit arrêt
pendant lequel la femme essuie les mains mouillées de
l’enfant et son visage, puis l’embrasse, la porte de l’hôtel
s’ouvre. Entre en premier la fillette puis la femme traînant
la valise. Pendant que la femme se dirige vers la réception,
la fillette fait glisser le capuchon de son imperméable sur
son dos. Apparaît alors une tête aux cheveux blonds tout
bouclés, aux immenses yeux bleus. Eva, la fille de Marine
ai-je pensé ; elle regarde tout avec curiosité et va rejoindre
sa grand-mère qui pose sa main sur sa tête.

Je regarde admiratif la dignité de cette femme qui vient
de perdre sa belle-fille, après avoir eu la douleur immense
d’enterrer son fils unique.

Il ne lui reste plus maintenant que cette enfant près
d’elle pour lui succéder, pour remplir les vides de sa vie.
Je quitte le comptoir de la réception, la clef de la chambre
trente-cinq à la main, prends la valise, suivi des deux
clientes. Je me dirige vers la chambre et ouvre la porte.
Les deux femmes se regardent. La grand-mère serre la
main de sa petite-fille et toutes deux pénètrent dans la
chambre. Toutes deux examinent attentivement tous les
détails de la pièce cherchant visiblement à y attacher une
présence, des larmes silencieuses coulent sur leurs joues.
La femme se reprend vite. Elles sont fatiguées et
aimeraient se restaurer sur place à l’hôtel, serait-il possible
pour moi d’improviser une sorte de repas. Je réponds oui,
sans l’ombre d’une hésitation ; salade, jambon, œufs au
plat ou omelettes, assiettes de fromages, fruits, et pour
boire, une bouteille d’eau, du lait, une bière.

20 Je m’empresse, je dresse dans la chambre une table
ronde recouverte d’une nappe blanche, apporte des
assiettes, des couverts, des verres, des serviettes, une rose dans
un soliflore. Les plats arrivent sur une table roulante. La
grand-mère me remercie, les yeux bleus pleins de larmes
contenues. Elle met la télévision en marche cherche une
émission en anglais, une chaîne musicale.

Je les quitte à regret, leur souhaitant une bonne nuit.
Demain, petit-déjeuner à huit heures. Elles optent pour le
petit-déjeuner dans la chambre avec supplément jambon et
œufs coque. Habituellement, l’hôtel ne sert en chambre
des que petits déjeuners français avec pain, beurre,
confitures et viennoiseries. Cependant, j’accepte, ne voulant pas
ajouter à leur peine la curiosité des autres clients.

Elles partent à l’hôpital où je pense, elles pourront avoir
un interlocuteur s’exprimant en anglais. Dure journée pour
elles deux, je suis incapable de me concentrer sur mes
obligations, j’attends avec impatience le moment de leur
retour.

Elles reviennent tard, visiblement elles ont dîné en
ville. Elles sont sereines. La grand-mère me fait
comprendre que le corps sera rapatrié dans l’avion qui va les
ramener en Irlande, le lendemain.

Elle sait maintenant que sa belle-fille a vécu dans cette
petite ville, que toutes deux sont heureuses de connaître,
malgré le malheur qui les a amenées ici, la patrie de la
chère disparue. Elles veulent tout savoir des monuments
historiques, des musées, recueillir le plus de détails
possibles sur l’histoire de cette cité, s’intéresser à ce qui a
jalonné le début de la vie de Marine.

21 Je ne leur dis pas que je l’ai connue à l’école primaire.
Ayant lu son cahier, des explications me seraient pénibles.
Je ne dis rien. Marine n’avait plus aucun parent, ses amis
d’autrefois sont, pour la plupart partis et ceux qui sont
restés n’ont pas eu forcément connaissance de son décès.

Laissons les choses comme elles sont, les remous
engendrent souvent des tempêtes. Après demain, nos deux
clientes partiront rejoindre le grand-père qui les attend
avec beaucoup d’impatience, j’imagine. Retrouver
l’Irlande, sa beauté sauvage, les landes couvertes de genêts
en cette saison, la chaleur du foyer, le chien moustachu.
Eva va vivre chez ses grands-parents, elle grandira dans
leur chaleur, son chagrin finira par être supportable. Je
transcris ici le journal de la femme en gris, qui s’appelait
Marine, mon amie d’enfance.
22


Journal de la femme en gris



15.09.89
Ce matin, j’ai acheté ce cahier pour consigner mes
impulsions maléfiques, dans l’espoir que le fait d’écrire
m’apaisera, fera sortir de moi ce démon qui a pris
possession de mon esprit. Je suis constamment obsédée par la
même pensée : ma mère !

Mère adoptive. Chaque fois que je pense à elle,
c’est-àdire à chaque minute, une vague de haine m’envahit tout
entière. Je sens cette haine dans mon ventre, qui se
contracte, elle remonte dans mes bras, dont les nerfs
tressaillent, elle envahit mon thorax et j’étouffe. Mon cou
devient rouge comme celui des femmes en butte à la
ménopause. Et pour finir, mon cerveau, à son tour, est envahi
et je ne peux plus penser à rien d’autre qu’au désir de
détruire cette femme qui devant moi, me sourit. Sa bouche
seule sourit, ses yeux demeurent indifférents, yeux très
bleus, lacs glacés. Elle est belle, elle le sait, use de son
pouvoir de séduction envers toutes les personnes de son
entourage. Elle est parfaite. Je rêve de jeter une boule de
plomb dans ce miroir pour le plaisir de le voir se fendiller
et tomber à terre en mille morceaux, pour démolir cette
image qui m’obsède.

Ma mère ne pouvait pas avoir d’enfant. Son ventre était
aussi stérile que son cœur. Il n’y a pas très longtemps que
j’ai appris par le plus pur des hasards que j’étais une
enfant adoptée.

23 Au collège, une de mes camarades croyant me blesser,
m’a jeté à la figue l’information, comme une insulte.
Qu’ai-je ressenti ? En premier, une surprise pleine
d’incrédibilité mais tout de suite, j’ai su que c’était vrai. Je
l’ai su du plus profond de moi-même. En fait, je pense
l’avoir pressenti depuis toujours.

En un deuxième temps, j’ai ressenti une profonde
tristesse, à savoir que mon père que j’adore, n’était pas mon
géniteur. Mon esprit s’est torturé pendant des jours et des
jours, à imaginer une histoire rocambolesque dans laquelle
mon père aurait eu un enfant avec une jeune femme, qui
m’aurait abandonnée, au seul but de cette adoption par son
séducteur, mon père. C’est que nous nous ressemblons tant
physiquement, nous sommes tous deux châtains roux avec
des taches de rousseur sur la figure et les bras, yeux bleu
gris, figure ronde, pas très grands et un peu enrobés.
Toutes nos connaissances me disent :

— Comme tu ressembles à ton père.

Et à mon père :

— Vous ne pouvez pas la renier, c’est votre portrait
craché.

Je suis contente d’entendre ces phrases, je souris et le
regarde avec amour. Il me sourit et me regarde avec
amour. Comment un homme comme lui, a-t-il pu épouser
une poupée « Barbie » comme elle ? Comment peut-il
continuer à vivre avec elle ?

Il l’aime, il la contemple avec admiration, il est fier de
sa beauté, de son élégance. J’enrage, moi, je ne vois que
son narcissisme, sa sécheresse de sentiments, les regards
des autres sont pour elles des miroirs où elle recherche son
24 image, sa beauté, la perfection de son sourire. Dans la rue,
elle admire son reflet dans les vitres des magasins. Elle
s’arrête, ne regarde pas les produits exposés, non, elle se
regarde, arrange une mèche de cheveux, rectifie le tombé
de son chemisier.

Souvent, elle me regarde d’un œil critique et d’une voix
sèche me dit :

— Tu as vu comme tu es fagotée ! Tu me fais honte !
25


Elle fait trois pas rapides pour que je ne sois plus à ses
côtés, pour que ma présence ne ternisse pas l’image
qu’elle veut donner. J’aimerais qu’un accident imprévu la
rende laide, pour qu’oubliant son corps, elle puisse se
préoccuper de son cœur. Mais non, je délire. Elle n’a pas de
cœur.

Lorsque j’avais deux ou trois ans, elle m’habillait
comme une poupée, elle essayait de faire de moi son
prolongement, elle n’aimait pas l’enfant, elle désirait
qu’ensemble nous présentions une image encore plus belle
et attrayante que celle d’une femme seule. Tout devait être
parfait, il ne fallait pas que je bouge, pas que je coure, pas
que je me décoiffe.

Malheureusement, je n’ai pas répondu à son attente.
Très tôt, j’ai grossi, je revenais de l’école les vêtements
déchirés, sales, les cheveux à la diable. Je n’étais heureuse
que les jours où, pour faire du sport, je mettais des
survêtements, chics bien sûr, mais qui très rapidement
devenaient informes.

Chaque jour, je devais essuyer ses reproches. J’ai
commencé à la haïr.
26 10.10.89
Elle a décidé qu’il était de bon ton de parler
couramment l’anglais. Elle a contacté un professeur qui doit me
donner des cours particuliers.

C’est un homme jeune, très charmant, nonchalant,
séducteur. Tout de suite, ma mère a usé de tous ses atouts
pour se faire admirer. J’ai assisté attentive, au déploiement
de son charme, lui, a reçu ses efforts de séduction d’abord
amusé, puis avec intérêt.

Il y a eu en premier les regards appuyés, lourds de
sousentendus. Elle devenait volubile, gamine, troublée. Elle
s’habillait différemment, plus jeune fille, plus aérienne.
Elle prenait des airs étonnés et admiratifs.

Mon père ne se rendait compte de rien. Je me
demandais où allait s’arrêter ce marivaudage. J’ai décidé de
séduire, à mon tour, le professeur.

Aujourd’hui, lorsque finalement ma mère partie, nous
avons commencé le cours, j’ai fait semblant d’avoir un
malaise, il a accouru, m’a prise dans ses bras, j’en ai
profité pour poser ma tête sur son épaule et mes bras autour de
son cou. Nous sommes restés ainsi un moment, j’ai eu
l’impression que cette situation ne lui déplaisait pas. Oui,
un marivaudage avec la mère qu’il n’oserait jamais
décoiffer et le sang échauffé, pourquoi ne pas poursuivre avec la
fille qui n’était pas farouche.

Je le sentais réfléchir, troublé, mon « malaise » terminé,
j’ai relevé la tête en faisant traîner ma bouche sur son cou,
mes mains se sont détachées mollement, elles ont traversé
27 son thorax doucement, s’arrêtant par moments pour une
pression troublante. Il a fixé sur moi un regard égaré, je
voyais son désir monter, annihiler son cerveau, mais il
résistait encore. Il m’a doucement repoussée et a dit :

— Bon, reprenons notre leçon.

Mais, tous les deux, nous étions incapables de travailler
correctement. La leçon finie, il m’a dit d’un ton très froid :

— C’est assez pour aujourd’hui, à demain.

J’ai rangé mes affaires, l’ai regardé par en dessous, il
examinait ses ongles, sans lever les yeux, sans me
regarder.

J’ai dit à ma mère que le professeur avait tenté de
m’embrasser. Elle m’a regardé, figée :

— Tu es sûre ?
— Oui, je ne veux plus le voir.
— Demain, je t’accompagnerai et demanderai
d’assister au cours.

Outre son air offensé, je la sentais vexée, humiliée.
Comment cet homme avait-il préféré une gourde comme
moi, à une femme comme elle. J’avais hâte d’être au
lendemain.

Comme promis, elle m’a accompagnée au cours
d’anglais, elle avait particulièrement soigné sa tenue, très
femme du monde ; chic, mais sexy. À ses côtés et malgré
les efforts qu’elle déployait pour me raffiner, j’avais l’air
d’une gardeuse d’oies.

La leçon n’a pas eu lieu.
28
À notre arrivée, ma mère s’est avancée la première, je
la suis, un regard sournois. Mon professeur après les
salutations d’usage, a pris la parole et a déclaré :

— Je suis content de votre venue. J’allais vous appeler
pour vous convoquer. Je voulais vous faire savoir que
malheureusement, mon emploi du temps ne me laisse plus
la possibilité de continuer ces leçons. Votre fille, Marine, a
fait des progrès. Je vous propose d’assister, si vous avez le
temps, au cours d’aujourd’hui, qui sera le dernier.

Ma mère a répondu sèchement.

— Je n’ai pas beaucoup de temps cet après-midi, mais
puisque ces leçons vont s’arrêter, arrêtons-les dès à
présent. Marine sera heureuse de venir avec moi. Je vais vous
régler vos honoraires.

Mon professeur s’est incliné. Ma mère l’a remercié
chaleureusement pour ses bons offices. Moi, je souriais
benoîtement. Nous sommes parties.

Dans la rue, ma mère m’a dit d’une voix indignée :

— Quel goujat ! Tu vois, j’avais du mal à croire à ton
histoire, mais maintenant, je sais que tu as dit la vérité.
Toute son attitude le prouve.

Je frémissais de joie intérieure. Mon stratagème avait
réussi, mon père ne serait pas ridiculisé, ma mère avait été
humiliée.

Les rues ne m’ont jamais paru aussi belles et agréables,
les passants sympathiques. Je jetais des regards furtifs à
cette femme qui souriait et s’arrêtait pour saluer des
con29 naissances. Je l’admirais. J’admirais son emprise sur
ellemême, la douceur de ses gestes. Jamais, elle ne m’a paru
aussi belle. Mais la connaissant, je remarquais une
crispation aux commissures de ses lèvres, des larmes contenues
qui rendaient son regard plus lumineux. J’ai dû faire un
effort sur moi-même pour ne pas m’élancer vers elle, la
prendre dans mes bras, l’embrasser.

À cet instant, je l’ai aimée à la folie. Hélas, je ne savais
que trop comment aurait été perçu cet élan de tendresse.
Elle a horreur d’être embrassée, son maquillage en souffre.
Elle n’aime pas le contact physique. Je suis sûre qu’elle
m’aurait regardée avec étonnement et réprobation,
m’aurait repoussée d’un air indigné.

Bon, ne rêvons pas, cette femme a un institut de beauté
à la place du cœur. Je la hais.

Le ciel s’est obscurci. Les rues sont devenues grises. Je
suis partie la laissant seule devant une vitrine.
30 13.10.89
Déjà trois jours que je n’ai rien consigné sur ce cahier.
Trois jours sans histoires marquantes. Je me repose de ma
victoire. Ma mère m’observe d’un air pensif sans
commentaire.

Mon amour de père affiche un air heureux. J’ai
rencontré un garçon, il a dix-neuf ans, il est surprenant.
Comment le décrire ? C’est un artiste, dégingandé, des
cheveux longs en bataille, un pantalon ample qui lui tombe
sur les hanches, un tricot large d’un gris hésitant sur le
kaki.

Nous avons parlé de mille choses intéressantes, de
peinture, de notre société de consommation, de l’absurdité
des hommes qui s’obstinent à se compliquer la vie alors
que vivre est la chose la plus simple du monde, à condition
de gommer tous ces besoins que la publicité a fait naître
dans notre façon de voir. Le superflu, le luxe, le désir de
paraître, de faire mieux que son voisin, de forcer l’envie
sinon l’admiration, « d’épater », tous ces besoins qui nous
rendent esclaves et pour lesquels nous sacrifions notre
temps, notre tranquillité, notre confort moral.

Je l’ai trouvé génial. Il adore la musique. Avec quatre
autres copains, ils ont créé un groupe qui s’exerce dans la
cave de la maison des parents de l’un d’eux. Deux guitares
électriques, un synthé et Marc, c’est son nom, à la batterie.

Je suis allée assister à une répétition dans la cave.
L’endroit est sans fenêtre, éclairé seulement par une
ampoule au plafond, meublé de caisses vides qui servent de
31 sièges aux « invités » ; souvent, des copines, comme moi,
enthousiastes au contact des nouveaux génies.

Entre deux airs, de leur composition, les garçons ont
allumé un « pétard » qu’ils se sont fait passer des uns aux
autres. Pour moi, c’était la première fois que je fumais.
J’ai toussé abondamment. J’ai trouvé à cette fumée un
goût répugnant. Les effets ont été nuls. Nous avons bu des
bières et discuté d’une infinité de sujets intéressants : des
parents, des adultes en général, englués dans le quotidien
qui se ressemblent tous, soucis et objectifs identiques, tels
des moutons de Panurge, ils s’engouffrent dans le même
précipice.

Je pensais à ma mère. Combien cette analyse semblait
faite pour elle. Je l’ai plainte d’être un automate
dépourvue de sentiments humains, sans perception des valeurs
humaines des liens qui nous relient aussi bien à notre
univers, à travers tout ce qui existe, animaux, végétaux, sons,
couleurs. Je me représentais les humains qui vivent en
Papouasie, tous nus et heureux semble-t-il. Quelque chose
en moi pleure mais aussitôt, se lève la haine de ce qu’elle
est d’une manière définitive.

Ma relation avec Marc et ses amis m’a un peu fait
oublier ma vie familiale avec ses interdits et ses obligations.
Je me sens plus calme. Grave problème, mes nouveaux
amis ont influencé mes tenues vestimentaires. À mon insu,
je suis devenue comme eux, cheveux longs, vêtements
décolorés, négligés. Je me sentais bien ainsi, sans
contrainte.

Ma mère a aussi remarqué ce changement, elle m’a dit :

— Que t’arrive-t-il Marine ? Quelle est cette nouvelle
lubie ?
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Mon père a répliqué :

— Ce n’est pas grave, ma chérie. C’est l’adolescence,
elle changera.
— C’est intolérable, je ne peux pas supporter de la voir
habillée de cette façon. De plus, je sais qu’elle fréquente
des voyous, des hippies. Nous devons en parler et prendre
une décision. Voyons Henri, c’est pour son bien tu le sais.
Je ne veux que son bien.
— Certainement ma chérie.

J’étouffais littéralement. Quel aplomb ! Quand
s’estelle souciée de mon bien, de mon bonheur ? C’est son
prestige qui souffre. Je suis partie en claquant la porte.

Je m’attends au pire.

Si seulement elle m’avait prise dans ses bras et
doucement m’avait demandé de changer pour lui faire plaisir !
Qu’aurais-je fait ? Je ne sais pas. Ce qui est étrange, c’est
qu’elle rêve d’une fille autre que moi, qui lui ressemble,
qui soit son miroir, en moins bien, bien sûr, elle doit
garder la suprématie, qui lui renvoie un reflet d’elle-même,
flatteur, qui complète agréablement l’image qu’elle veut
donner. Elle voudrait que son entourage puisse dire :

« Regardez comme elles sont parfaites toutes les
deux. »

D’un autre côté, moi aussi, je rêve d’une autre mère,
simple, sans maquillage, ni talons aiguilles, d’une mère
qui attend mon arrivée avec impatience, qui me passe la
main dans mes cheveux décoiffés pour les remettre en
place, qui me pose un tas de questions sur les moments
que j’ai passés loin d’elle. Je voudrais qu’elle rie au récit
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