Le château absolu

Le château absolu

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238 pages

Description

«Faut-il publier ses carnets? Surtout pas! La littérature des marges, des fragments, des repentirs, des esquisses, des brouillons, des chutes que le travail du romancier, si proche de celui de l'ébéniste, laisse sous l'établi, j'ai trop de pudeur pour ne pas la destiner, en règle générale, au feu de cheminée. Brûler sans hésiter, c'est d'ailleurs le conseil que je donne à qui prend mon avis. Mais j'étais à Chambord. Le hasard m'avait offert cette résidence invraisemblable. Je partageais mon temps entre un bureau de garde-chasse, un logement au château modestement appelé "appartement des Princes" et une forêt percée de trois cents kilomètres d'allées où ne pénétraient avec précaution que des invités de la République et de rares débardeurs.» Xavier Patier.

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Date de parution 22 mars 2010
Nombre de lectures 47
EAN13 9782710364771
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

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L E C H Â T E A U A B S O L U
D U M Ê M E A U T E U R
ro m ans Frère Honorat,Gallimard. Le Juge,Gallimard. Point d’orgue,Gallimard. Reste avec moi,Gallimard et La Petite Vermillon. Le Migrateur,La Table Ronde. Bientôt nous ne serons plus rien,La Table Ronde. Poison,La Table Ronde. La Foire aux célibataires,La Table Ronde et Pocket. Les Trentenaires,La Table Ronde et Pocket. Le Démon de l’acédie,La Table Ronde et Pocket. Laisser-courre,La Table Ronde.
no uvelles Trois minutes de soleil en plus,La Table Ronde.
th éâtre C’était pas si mal sous Giscard,La Table Ronde.
essais Pour en finir avec le travail,La Table Ronde. Horace à la campagne,Les Belles Lettres et La Petite Ver-millon. La Chasse, idées reçues,Le Cavalier bleu.
X A V I E R P A T I E R
L E C H Â T E A U A B S O L U
Carnet
LA TABLE RONDE e 14, rue Séguier, Paris6
© Éditions de La Table Ronde, Paris,2004. ISBN2-7103-2711-2.
A V A N T - P R O P O S
Faut-il publier ses carnets ? Surtout pas ! La littérature des marges, des fragments, des repentirs, des esquisses, des brouillons, des chutes que le travail du romancier, si proche de celui de l’ébéniste, laisse sous l’établi, j’ai trop de pudeur pour ne pas la destiner, en règle géné-rale, au feu de cheminée. Brûler sans hésiter, c’est d’ailleurs le conseil que je donne à qui prend mon avi.s Mais j’étais à Chambord. Le hasard m’avait offert cette résidence invraisemblable. Je partageais mon temps entre un bureau de garde-chasse, un logement au château modestement appelé «appartement des Princes » et une forêt percée de trois cents kilomètres d’allées où ne pénétraient avec précaution que des invités de la République et de rares débardeurs. Comme d’autres relèvent les plaques minéralogi-ques des voitures, je comptais les andouillers sur la tête des cerfs. Le soir, nos enfants se croisaient dans le grand escalier sans se rencontrer, et c’était très curieux. Je notais. Pour finir j’ai balayé les copeaux, j’en ai fait le tas que j’ai pu, et que voici. X. P.
1 La nostalgie. Un sommet européen. De l’or sur les toits. Vélos enchevêtrés.
Au commencement était la nostalgie. La nostalgie qui m’intéresse n’est pas le regret d’un temps loin-tain, mais plutôt la réminiscence de ces jours très proches et perdus à jamais cependant, s’éloignant à toute vitesse comme des arbres le long d’une route au retour des vacances. La nostalgie n’a pas bonne presse, je sais. On la trouve facile. Comme disait Claudel à propos de la tolérance, la nostalgie, il y a des radios pour ça. La littérature lui préfère le pur désespoir. La politique la refoule, au nom d’un credo futuriste qui est d’ailleurs une espèce de nostalgie de l’avenir. Il n’empêche, la nostalgie est la seule émotion qui vous arrache à l’idolâtrie de l’instant pour prouver l’identité de votre être à travers la durée. Elle est aussi, à y regar-der de près, la seule preuve de l’existence du bonheur.
Je n’ai aucune honte à la cultiver, ou du moins à l’accueillir quand elle vient, car elle est sauvage. En ce moment, par exemple. Je ne suis pas assis depuis
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une demi-heure à mon nouveau bureau que déjà les tracas des semaines passées me manquent.
Nous sommes en juillet. Il est très tôt, pas encore sept heures. Le château gigantesque et biscornu, triomphant comme le vaisseau amiral d’une flotte extraterrestre au mouillage dans une planète incon-nue, surveille le village encore endormi dans une brume imperceptible. La pièce où je suis est petite, mais claire. Une armoire, deux meubles bas, une table, cinq chaises, un bureau de style UGAP des années soixante-dix forment le mobilier. Un massa-cre de cerf orne le mur, ainsi que quelques gravures anciennes, quelques plans. Sur le bureau sont posés un téléphone et un ordinateur d’un modèle dépassé. Les deux fenêtres sont ouvertes. Il fait froid mais il va faire chaud. D’un côté je vois des frondaisons. La forêt proche donne à l’air un parfum de fougère écrasée. De l’autre côté, par la seconde fenêtre, me contorsionnant pour regarder en haut, j’aperçois à travers les platanes les lanternons du château recou-verts de plomb noir qui se détachent sur un ciel bleu gris qui dans une heure sera bleu roi. Double bizarrerie: être au bureau en plein été, être au bureau en pleine campagne. Par où commencer ? Les lanternons encadrés dans la fenêtre ont quelque chose d’oriental, d’un décor des Mille et une Nuits. On m’a préparé un dossier, je
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suppose : une chemise en carton est posée en évidence au milieu du bureau. J’y trouve un document expli-er quant que François I avait fait dorer à la feuille les chapiteaux des lanternons avant la venue de Charles Quint au château de Chambord, en décembre 1539. L’empereur et le roi tinrent ici un sommet européen où il fut surtout question de chasse. Le sommet de Chambord fut ouvert par une haie de jeunes filles figurant des nymphes, court vêtues malgré l’hiver, précise le dossier. Il dura deux jours, comme un G 8. Les délégations furent conduites sur les terrasses, puis invitées à sortir en forêt. On força quelques daims et un nombre non précisé de cerfs. On mangea. On but. On se mit à raconter des sotti-ses. On chanta en italien. On ne rédigea pas de com-muniqué. Preuve d’un savoir-faire diplomatique qui depuis s’est perdu : on avait mis des tentures partout, su créer une atmosphère, ne rien enfermer dans des formules, remettre chaque chose à sa place et la nature au-dessus de tout le reste. Les deux princi-paux souverains d’Occident, dont la rivalité orne le songe de Marcel s’endormant au début deÀ la recherche du temps perdu, se quittèrent sur des sou-venirs de flambées, de baliveaux et de récris. Une ère de paix s’établit entre le Royaume et l’Empire.
J’ai cessé ma lecture. Depuis le G 8, les daims et les cerfs, j’ai inventé. J’ai beau faire un effort, je ne
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