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Le Chevalier de Chabriac

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330 pages

En l’an de grâce 1747, l’auberge du Coq vainqueur était le cabaret le mieux famé et le plus hanté par la gentilhommerie du jour, car il était de bon ton alors de dire, en chiffonnant son jabot de dentelles :

— Marquis, allons-nous dîner au cabaret ? Vicomte, je t’invite au cabaret.

Aussi le propriétaire du Coq vainqueur était-il un gros personnage très-estimé de ses voisins ; sa face rubiconde, ornée de quelques cheveux grisonnants, avait pris l’habitude d’un sourire perpétuel.

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César Lecat Bazancourt
Le Chevalier de Chabriac
I
HISTOIRE D’UNE CLEF
En l’an de grâce 1747, l’auberge duCoq vainqueurétait le cabaret le mieux famé et le plus hanté par la gentilhommerie du jour, car il était de bon ton alors de dire, en chiffonnant son jabot de dentelles : — Marquis, allons-nous dîner au cabaret ? Vicomte, je t’invite au cabaret. Aussi le propriétaire duCoq vainqueur était-il un gros personnage très-estimé de ses voisins ; sa face rubiconde, ornée de quelques cheveux grisonnants, avait pris l’habitude d’un sourire perpétuel. Il devait à cela , disait-il, la haute réputation de son cabaret, C’était le sourire sur les lèvres, afin de ne pas déroger à ses habitudes, qu’il grondait les gens de sa maison et au besoin les jet ait à la porte. Et puis son père, qui avait été dans les écuries du feu roi Louis XIV, lu i avait appris de bonne heure à tendre le jarret gracieusement en parlant, à dissim uler l’embonpoint exagéré du ventre, héritage de famille, et à saluer comme on d oit saluer un gentilhomme. Toutes ces qualités réunies, auxquelles il en joign ait bien d’autres, celle par exemple de donner un crédit illimité, avaient fait de l’auberge duCoq vainqueurun lieu de rendez-vous presque aussi connu que Marly, Trian on ou Versailles. Faut-il dire le nom de cet illustre personnage ? Il s’appelait Pivoine, père Pivoine. Il avait une f ille, ce qui ne gâtait rien et venait en aide au sourire benin qui lui avait valu tant de bo nnes grâces. Mademoiselle Pivoine était jeune. Mais pourquoi mademoiselle Pivoine, avec de beaux c heveux blonds, de bonnes joues bien rosées, des dents blanches, des lèvres a gaçantes et deux yeux fort bien pensants, pourquoi mademoiselle Pivoine, qui avait bientôt vingt ans, n’était-elle pas encore mariée ? Vingt ans ! bel âge pour les jeunes filles et pour l’amour ! bel âge où l’on comprend tant de choses, où l’on sourit à toutes. Et cependant mademoiselle Pivoine ne manquait pas d e prétendants qui aspiraient à sa main et venaient faire la roue soir et matin d evant la porte duCoq vainqueur, avec de longs soupirs et de plaintifs gémissements. Mais Pivoine avait de lourdes prétentions, et puis il se disait : qu’une jeune fi lle de cet âge, avec des cheveux dorés comme les siens et des yeux plus brillants que les étoiles, était une vue séduisante pour MM. les gentilshommes. Pendant que Pivoine allait à la cuisine donner ses ordres et présider aux apprêts de quelque festin, mademoiselle Pivoine le remplaçait. Chacun alors de l’entourer, de la gracieuser, de vanter ses perfections visibles ou c achées, et de dérober sur une de ses joues si fraîchement rosées un baiser qui n’eff arouchait pas la vertu de la jeune fille et les principes du père. Il y avait bien par fois de petits mots jetés à la dérobée, des signes dans l’ombre ; mais les mystères sont de s mystères, et nul ne doit les approfondir. Le jour dont nous parlons, — et c’était, si nous av ons bonne mémoire, vers le milieu de novembre, — il y avait grand mouvement à l’auber ge duCoq vainqueur ;les tous fourneaux étaient allumés, et la valetaille faisait grand bruit. Maître Pivoine avait lui-même la face plus rubiconde que de coutume, la voix brève, le geste impératif ; ses petits yeux ronds étincelaient comme de vrais charb ons, et il n’était pas, selon son habitude, fort dolemment étendu sur son vieux faute uil de cuir brun à clous de cuivre.
C’est que ce jour-là, le chevalier de Chabriac avai t fait savoir par un de ses valets de pied à Pivoine, qu’il eût à lui préparer pour le soir un festin digne de sa haute et ancienne réputation. On ne comptait que huit couver ts, mais huit couverts de gentilshommes. En outre, le chevalier de Chabriac était de grand r enom à la cour. Il avait chez les plus hauts seigneurs grandes et familières entrées, il était fort bien vu du vieux maréchal de Richelieu, ce qui ne l’empèchait pas d’ être des amis du duc de Choiseul. Chacun en raffolait, et maître Pivoine en avait fait son idole. Toutefois, le chevalier de Chabriac, au milieu des qualités dont il était si abondamment pourvu, avait un grand défaut, défaut d es plus graves et qui avait failli le perdre, lors de son entrée à la cour. Il payait... oui, il payait ce qu’il dépensait ! ! ! Cela lui avait valu quelques coups d’épée à donner ; mais on avait fini par rire de cette faiblesse et de ce travers, puis on l’avait l aissé faire. Maître Pivoine, peu habitué à de semblables façons d’agir, l’avait placé sur le piédestal de son cœur et de sa vénération : il eût été capable de tout pour le che valier. Mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine (car tels é taient ses nom et prénoms) ne partageait pas l’adoration aveugle de son père. Cer tes, elle ne pouvait pas nier que le chevalier ne fût homme de cour et des meilleurs, qu ’il eût charmante figure, adorables façons ; mais il était si distrait, si oublieux ! D istrait ! oublieux ! deux mots qui ont une grande signification dans le cœur d’une femme. Auss i, pour que le lecteur puisse, dès à présent, faire plus ample connaissance avec le ch evalier de Chabriac et juger le différend entre le père Pivoine et mademoiselle Mar guerite-Céleste Pivoine, nous demandons la permission de tracer son portrait en q uelques lignes. Le chevalier de Chabriac était ce que l’on est conv enu d’appeler un des plus élégants muguets de la cour et des plus heureux cou reurs d’aventures à cette époque où l’on en courait tant et où l’on était si souvent heureux. C’est qu’il faut dire aussi que le chevalier était bien le plus charmant gentilhomm e que pussent produire Versailles, Marly ou les charmilles de Trianon ; il avait des f açons de fatuité adorables, un tour de grand seigneur qui ne laissait rien à désirer, de p etites moustaches retroussées qui sentaient leur bel air de cent lieues à la ronde. N ul, mieux que lui, ne portait l’épée et ne chiffonnait son jabot de dentelles ; nul ne se c ampait plus fièrement sur la hanche et ne jetait avec plus de grâce son chapeau à son l aquais. Sous le règne de son auguste Majesté Louis XV, c’étaient de solides et v raies qualités de gentilhomme ! On se reconnaissait à l’air, au jabot, à l’épée ; le reste était un détail dont on ne s’occupait guère. Aussi notre chevalier était des mieux venus ; on l’aimait de tous côtés et il aimait de même. Onze heures venaient de sonner à l’église la plus p roche, lorsque les gentilshommes entrèrent à l’auberge duCoq vainqueur.Au bruit qu’ils faisaient, à leur façon de rire et de s’annoncer, qui eût pu douter q u’ils étaient de vraie et haute lignée. Le premier de tous était le chevalier, puis venaien t le comte de Saint-Aignan, le vicomte de Melun, le baron de Montmorency, le comte de l’Estang, M. de Tavannes et le petit abbé Fleury, qui sous sa calotte d’abbé, a vait toute la malice, la mauvaise tête et l’effronterie d’un coureur de ruelles. Ils n’éta ient que sept, mais c’était la fleur de la gentilhommerie la plus bruyante, la plus railleuse qui se trouvât à la cour de Sa Majesté. Le père Pivoine les avait devinés.  — C’est un tapage de gentilhomme, dit-il à Marguer ite d’un ton doctoral, des marauds ne crient pas de la sorte.  — Holà ! maître Pivoine ! dit Chabriac, qui le pre mier passa l’illustre seuil de
l’auberge duCoq vainqueur. Et il poussa du pied la porte moitié ouverte. Maître ou père Pivoine, — car on lui donnait indiff éremment ces deux noms, — accourait au devant de ses hôtes ; il reçut le battant de la porte en plein visage, ce qui lui arracha, hélas ! bien involontai rement une grimace, qu’il s’empressa de cacher sous le charme de son éternel sourire. — Maître Pivoine, reprit Chabriac, on tient les po rtes grandes ouvertes, quand on a l’honneur d’attendre des gentilshommes. As-tu prépa ré un repas à faire honte à Sardanapale ou à Lucullus ? Connais-tu Sardanapale ? — C’était, sans doute, un cuisinier renommé, repri t le brave homme avec un air fort malin. Sardanapale, père Pivoine, reprit l’abbé Fleury en riant, avait autant de femmes pour embellir sa vie, que tu as de poulets pour embellir ta bassecour. — Mais aucune, reprit le marquis de Nesle, qui entrait dans le moment, n’était aussi jolie que Marguerite. Et il lança à la dérobée un regard expressif à made moiselle Pivoine, dont les joues devinrent d’un rouge écarlate. Était-ce le compliment qui faisait rougir Marguerite ? ou bien était-ce le regard ?  — Toujours en retard, cher marquis, dit le chevali er de Chabriac en lui tendant la main. Mais presque aussitôt il se recula de deux pas avec un air d’ébahissement complet.  — Tudieu, marquis, quelle tenue ! habit vert-pomme pailleté. C’est votre habit de conquête, marquis... D’où venez-vous ?  — Je n’en viens pas, j’y vais, dit le marquis avec une intention de finesse mal dissimulée, tout en pirouettant gracieusement sur l ui-même, ce qui lui permit de lancer un second regard à mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine. — Vous allez, marquis, alors c’est différent ; res pect à l’avenir, pendant... quarante-huit heures. Chabriac, parlant ainsi, s’approcha de Marguerite, et lui prenant la main et la taille avec ce sans-façon qui sent le parfum du vrai coure ur de ruelles : — Avouez, ma charmante, que le marquis est adorabl e depuis les pieds jusqu’à la tête ; ce cher marquis ressemble au maréchal de Sax e, il est toujours en campagne. Et il embrassa sur le cou mademoiselle Pivoine, qui était si rouge qu’elle en était presque tremblante. — Le souper est servi, messieurs les gentilshommes , dit le père Pivoine qui venait de dresser le premier service, et je défierai monsi eur Sardanapale lui-même en personne de vous en servir un meilleur. — Allons, messieurs, dit Chabriac, le festin nous réclame ; marquis, venez prendre des forces pour vous distinguer au combat... futur.  — Je vous tiendrai tête, Chabriac, et à vous tous, messieurs, riposta celui-ci en relevant la tête avec orgueil.  — Nous boirons à vos amours, monsieur le marquis d e Nesle, dit l’abbé Fleury en ricanant. — Et moi à votre chapeau de cardinal, monsieur l’a bbé. — Tous deux à l’avenir, ajouta le chevalier. Les convives montaient l’escalier qui conduisait à la salle d’honneur de l’auberge. — Le marquis de Nesle resta quelque peu en arrière, et profitant alors d’un moment oû il se trouvait seul, il s’approcha de Mar guerite ; après l’avoir embrassée plus tendrement que ne l’avait fait le chevalier :
— La clef, lui dit-il à voix basse. Mademoiselle Pivoine ne répondit pas ; l’heureux ma rquis de Nesle put voir une clef qui brillait dans sa main, il la prit en baisant le s doigts qui la lui présentaient, et regardant en face la jeune fille qui levait sur lui ses beaux yeux humides et expressifs : — Marguerite, lui dit-il, tu as des yeux dont l’un vaut la couronne du roi de France et l’autre l’épée d’un gentilhomme. Puis, dans la crainte que l’on ne s’aperçût de son absence, il monta vilement l’escalier que venaient de prendre les jeunes seign eurs. Il avait cette ardeur et cette bouillante légèreté que donne un billet doux qui vous dit : « Venez, » ou une clef qui vous dit : « Entre z. » — Palsambleu ! s’écria-t-il avant d’ouvrir la porte, un bon souper ici, une jolie fille là-bas ; vive le roi ! Et il entra.  — Oh ! oh ! dit-il, voilà un parfum de venaison et de truffes qui chatouille favorablement l’odorat ; tenez-vous bien, messieurs , je me sens en verve. Maître Pivoine, il faut l’avouer, s’était distingué . Le souper avait un aspect vraiment royal ; les mets les plus rares et les plus recherc hés y brillaient dans toute leur somptuosité.  — A table ! à table ! cria Chabriac en jetant son chapeau dans un des coins de la salle, et honte à celui qui, pour s’en aller, recon naîtra son chemin ! — C’est bien dit, reprit le marquis de Nesle en je tant aussi son chapeau à la volée, qui me fait raison ? Je commence. Et, prenant un flacon de malvoisie, il le vida d’un trait. — Peste ! fit le vicomte de Melun, voilà un début guerroyant ; est-ce en l’honneur de l’habit vert-pomme pailleté ? — C’est en l’honneur de vous tous, messieurs, et d e ceci, reprit le marquis en tirant de la poche de son habit la clef que Marguerite ven ait de lui remettre.  — Tudieu ! fit le baron de Montmorency, quelle maî tresse clef à assommer un bœuf ! — C’est la clef de la Bastille ! exclama de l’Esta ng en riant aux éclats.  — Riez, riez, messieurs, mais cette clef, toute ro uillée qu’elle est, vaut son pesant d’or. — C’est la clef d’un boudoir de la halle au blé.  — C’est une clef que je défends à pied et à cheval , à toute arme, contre tout venant, fit le marquis en élevant la voix.  — Marquis, dit Chabriac, mettez votre clef dans vo tre poche, si votre poche est assez grande, et découpez ce pâté de venaison. Chacun prit place, et si le digne propriétaire de l ’auberge duCoq vainqueurété eût là, il se fût montré grandement satisfait du succès de son pâté. Pendant prês d’un quart d’heure on par a peu ; mais on mangea beaucoup, et les bouteilles se succédaient avec une louable rapidité . Le premier qui prit la parole fut le petit abbé Fleury.  — Savez-vous, messieurs, dit-il, que nous mangeons comme des roturiers ou des Flamands ?  — Nous mangeons, dit le marquis de Nesle, qui ne p erdait pas un coup de dent, comme des gens qui mangent.  — Et qui boivent, interrompit Chabriac en tendant au marquis de Nesle son verre vide. — Un peu de vin de Chypre, marquis.
— Vous voulez dire beaucoup. — Messieurs, messieurs, interrompit le vicomte de Melun en vidant son verre, pour que ce cher abbé ne nous compare plus à des roturie rs ou à des Flamands, et comme nous sommes pour le quart d’heure assez éloignés du palais de Sa Majesté, je vais vous raconter une histoire toute fraîche qui arrive à franc étrier de je ne sais plus quelle province. — Voyons ! voyons l’histoire ! exclama-t-on. 1  — Ce digne monsieur d’Etioles , depuis l’insigne faveur qui lui est survenue, voyage beaucoup... assez loin de Paris ; c’est un g oût que Sa Majesté lui a assuré qu’il possédait au plus haut degré. M. d’Etioles est devenu un très-gros personnage. Da ns toutes les auberges, il est reçu avec force révérences et salutations ; c’est b ien le moins. Donc il il avait été invité à dîner par un financier qui voudrait être protégé à la cour ; un des convives, qui ne le connaissait pas et qui voyait tout le cas que l’on faisait de ce personnage, demanda qui il était. — « C’est le mari de madame de Pompad our, » lui répond-on aussitôt. Notre homme attend sa belle, et quand il voit le mo ment favorable, il s’incline fort officieusement devant M. d’Etioles. — « Marquis de Pompadour, lui dit-il, je bois à votre santé. » — Vous jugez de l’effet produit. Le pauvre financier est en train d’en faire une maladie sérieuse. Tous les gentilshommes partirent à la fois d’un écl at de rire effréné.  — J’aurais voulu voir la figure de ce pauvre d’Eti oles, surnommé marquis de Pompadour, dit Chabriac. — C’est le revers de la médaille des grandeurs hum aines. Les têtes commençaient à s’échauffer, car les flaco ns de malvoisie et de chypre allaient grand train. Le marquis de Nesle surtout tenait tête à tous les toasts ; ses yeux flamboyaient comme des charbons ardents. Dans le même moment on entendit un grand bruit de v erres cassés, et des voix avinées entonnèrent des chants fort peu harmonieux. Le marquis de Nesle se leva tout droit.  — Que signifie ce vacarme si près de nous ? dit-il d’une voix tonnante en prenant son front dans ses deux mains et en écartant ses ch eveux qui étouffaient ses tempes ; qui se permet de boire et de chanter ici ? — Le fait est, dit l’abbé Fleury, que voilà de vig oureux gosiers.  — Je n’aime pas qu’on me dérange quand je bois, re prit de Nesle en allant fort irrégulièrement à la fenêtre. — Vous trébuchez, marquis, fit Chabriac qui le gue ttait des yeux. — Je... je... trébuche, qui a dit cela ? — Ce flacon de chypre qui est plein.  — L’insolent ! s’écria le marquis en faisant saute r le bouchon... Holà ! hé ! par la morbleu ! monsieur Pivoine !... père Pivoine !... m aître gargotier ! qu’on fasse taire ces marauds ! Maître Pivoine entra. Il trouva le marquis de Nesle les deux bras étendus , le visage effrayamment enluminé, et balançant au-dessus de sa tête le flac on de chypre à demi vidé.  — Ah ! ah !... maîtreCoq vainqueur,cria celui-ci, avez-vous oublié que quand lui nous sommes dans ta bicoque, nous seuls avons le droit d’y chanter et d’y boire ? — Mon Dieu !... monsieur le marquis, balbutia Pivo ine interloqué et tremblant, ce...  — Allez, Pivoine, reprit d’une voix éclatante le m arquis, si ce sont des gentilshommes, qu’on m’appelle ; — si ce sont des m anants, faites-les bâtonner par
nos gens. — Ce sont des volontaires royaux nouvellement enrô lés... — Les volontaires royaux de mon cousin Rohan-Chabo t ? c’est différent, interrompit Chabriac ; qu’ils chantent et qu’ils boivent, c’est moi qui paye ; tu entends, Pivoine !  — Alors qu’ils boivent plus, mais qu’ils chantent moins, dit Nesle en se laissant choir d’un bloc sur son siége. Je crois qu’il n’y a plus de vin de Chypre. — Une partie de dés, messieurs ! s’écria tout à co up Chabriac. — Des dés ! des dés ! répétèrent tous les gentilsh ommes... Maître Pivoine apporta des dés. — Chabriac, dit le marquis de Nesle, je vous joue deux cents louis. — Je les tiens. La partie s’engagea ; — bientôt l’or roula sur la t able. L’ivresse du vin faisait place à l’ivresse du jeu. Mais Dieu, dans sa suprême justic e, a partagé les bonheurs ; aussi le marquis de Nesle, qui possédait déjà le bonheur de la clef valant son pesant d’or, ne pouvait en même temps avoir le bonheur des dés. Il perdit tout ce qu’il avait sur lui et tout ce qu’il n’avait déjà plus dans sa cassette. — Heureux marquis ! quelle joie ineffable le soir lui promettait auprès de mademois elle Marguerite-Céleste Pivoine ! — Pauvre marquis ! il cherchait dans ses poches, dans sa bourse ; plus une pièce d’or !... il maugréait de son mieux, en s’entourant de flacons de vin de Chypre, de Malvoisie et autres, et en tournant dans ses doigts crispés par la mauvaise humeur le morceau de fer à demi rouillé, la seule étoile bril lante, cependant, de son ciel obscurci. — Sa tête était en feu, ses idées commenç aient à s’embrouiller singulièrement, et son front alourdi s’inclinait ma lgré lui sur sa poitrine. Faut-il le dire, malgré la clef, malgré les dés, le marquis de Nesle avait une furieuse envie de dormir ; il passait déjà du monde réel dan s le domaine fantastique d’un monde imaginaire, et ses yeux, à demi fermés, se vo ilaient nonchalamment.  — Une idée ! une idée ! marquis, cria Chabriac que la fortune comblait de ses insignes faveurs. Le marquis de Nesle fit un soubresaut sur lui-même. — Il était déjà à moitié chemin du ciel, et voilà qu’il retombait sur la terre. — Une idée !... une idée !... murmura-t-il entre s es lèvres, j’étais en train d’en avoir mille. — Marquis, je vous joue votre clef, toute rouillée qu’elle est, contre cinq cents louis.  — Diable ! fit le marquis en ouvrant les yeux ; ci nq cents louis ! c’est une grosse somme ! — Aussi, c’est une grosse clef ! répliqua Chabriac . — Le marquis de Nesle cherchait à entrevoir à trav ers le voile qui obscurcissait ses yeux la figure rosée de mademoiselle Pivoine ; mais il ne vit rien.  — Le fait est, reprit-il en se frottant le front c omme un homme qui se réveille, que l’idée est originale : jouer ce que l’on n’a pas en core ; et puis... j’ai bien sommeil... ce soir.  — Avez-vous réfléchi, marquis ? reprit Chabriac, q ui tenait les dés de la main droite. Le marquis de Nesle secoua la tête d’un mouvement b rusque.  — Chevalier, c’est mal, vous me prenez par mon fai ble ; vous savez que je suis joueur. Soit !... je joue la clef... mais rien de p lus. — Avec deux mots, tout bas à l’oreille, le chemin à prendre et l’escalier à monter.  — Allons, des dés ! des dés !... s’écria le marqui s d’une voix fiévreuse. En deux parties.
— En deux parties. A vous l’honneur, marquis. Celui-ci prit le cornet et jeta les dés. — Quatre ! Mauvais point. — Cinq ! J’ai gagné ! — Sept ! — Sept ! Allons, marquis. — Six !  — Neuf ! cria tout à coup Chabriac en se levant av ec une joie d’enfant. Neuf ! marquis ! neuf !  — Par la mort-Dieu ! je le vois bien ; quatre et c inq, neuf. Le diable s’en mêle. Chevalier, voici la clef ; mais je vous demande la permission de briser ce cornet et de jeter ces dés par la fenêtre ? — Oh ! brisez et jetez.  — Grand merci ! fit l’autre en brisant le cornet d ’un mouvement convulsif et en lançant les dés sur le pavé de la rue. Puis attirant dans un angle de la salle le chevalie r de Chabriac, il lui dit tout bas :  — Vous prendrez la première ruelle à gauche, et da ns cette ruelle la seconde porte ; pas la première, vous tomberiez en plein Pi voine. — Ah bah ! — Comme j’ai l’honneur de vous le dire. — C’est plus drôle. — Je ne trouve pas cela drôle du tout, répliqua le marquis en hochant la tète. Et comme le chevalier s’éloignait, il ajouta : — Soyez beau joueur, ne dites pas trop de mal de m oi. — Le moins possible. — A charge de revanche, chevalier. — A votre service, marquis.  — Messieurs, reprit Chabriac en se retournant vers les autres convives, vous permettez...  — Allez, cher chevalier, dit l’abbé Fleury, et que le dieu de Cythère vous conduise avec son flambeau ! — Merci, messieurs. Bonne nuit. A propos, ajouta-t-il en jetant son manteau sur ses épaules, on doit des égards au courage malheureux, je vous recommande ce pauvre marquis ; je vous laisse mes gens et ma chaise ; le tout est à son service. — Et, descendant rapidement l’escalier, il se trou va bientôt dans la rue. La nuit, qui ne s’attendait pas à être une nuit d’a mour et de mystère, était noire à se briser la tête contre un mur ; mais le chevalier av ait l’habitude que donne l’expérience, ou l’expérience que donne l’habitude, comme l’on vo udra ; il tourna à gauche, suivit la muraille, compta une porte, s’arrêta à la seconde, et avec une dextérité sans égale introduisit la clef dans la serrure. Après être entré, il referma la porte avec le même soin qu’il avait mis à l’ouvrir. A peine avait-il franchi quelques marches, qu’il vi t une lueur surgir. Il continua de monter sans bruit et, poussant légèrement la porte, il entra vaillamment. Mademoiselle Marguerite-Céleste Pivoine jeta un cri de surprise et resta immobile comme une statue.
1. M. d’Etioles était le mari de madame d’Etioles, qui reçut à la cour le titre de marquis