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Le comptoir des contes

De
334 pages

Guy Marcon nous surprend à nouveau avec un florilège de contes nés de son imagination bretonne pimentée par ses nombreux voyages à travers le monde : Afrique, Europe, Amérique et Japon. Le comptoir des contes émerveillera les adolescents comme les adultes au fil des histoires fantastiques et initiatiques qui feront vibrer le cœur de ses lecteurs.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-62497-0

 

© Edilivre, 2014

Remerciements

 

Un grand merci à tous mes amis du Japon grâce auxquels j’ai baroudé au pays du soleil levant du Nord au Sud et d’Est en Ouest, source de mon inspiration pour certaines de mes nouvelles.

Dédicace

 

 

A Vetty mon épouse, soutien infaillible, sans qui ma prose n’aurait pas trouvé les chemins de l’édition dont l’épopée enrichissante rythme nos journées.

En Toul Braz

 

 

 

– Ça va, Arthur ! On la connaît ton histoire, ça fait cent fois que tu nous la racontes !

– Vous pouvez vous moquer de moi, je vous dis que cette fois encore, je l’ai entendue et je suis sûr que c’est elle que j’ai vue, elle était habillée tout de blanc et ses longs cheveux flottaient au vent !

– Elle était à cheval sur son bidet, et chantait au clair de la lune !

Un grand éclat de rire parcourut le comptoir d’un bout à l’autre de la brasserie « le Pétoncle ». Une dizaine d’hommes se tenait là sous la lumière des néons, la chope de bière à la main.

– Sacré Arthur va ! Tu finiras bien par nous faire avaler ta fable, commenta un grand escogriffe visiblement éméché.

– Rien ne vous oblige à me croire, mais moi je sais que j’ai raison ! persista Arthur l’air contrarié.

Arthur était un pêcheur du littoral Breton. Il mouillait son bateau dans le vieux bassin de Port-Haliguen. Son activité se limitait à la pêche aux crabes. Dans la bonne saison, il s’équipait d’une nasse pour pêcher les éperlans.

Ainsi vivait Arthur, fils et petit-fils de pêcheurs. Il avait ceci de particulier : il était veuf depuis deux années.

On disait de lui que depuis la disparition de sa femme, sa raison avait quelque peu décliné. Les gens du village avaient bâti autour de sa personne une légende qu’ils appelaient unanimement : La noyée de la Teignouse*.

En effet, c’est là-bas, aux abords de ce phare perché sur un rocher cerné par une mer plus souvent irritée qu’avenante, que le voilier « La Volette » avait fait naufrage, entraînant par le fond ses équipiers parmi lesquels figurait son épouse.

Deux années plus tôt, lors d’une violente tempête, La Volette avait éperonné un rocher à quelques brasses de La Teignouse. Les sauveteurs intervenus sur la zone ne retrouvèrent que trois occupants sur quatre. Dans ce naufrage, disparaissaient les beaux-parents d’Arthur, son beau-frère et son épouse Ondine dont le corps ne fut jamais retrouvé. Depuis ce temps-là, Arthur sillonnait les eaux dangereuses de la Teignouse, persuadé qu’un jour, il retrouverait celle qu’il aimait toujours plus au fil des jours. Cela devenait pour lui une obsession.

– Le Arthur, il est en train de sombrer dans la folie, commentaient les commères. Leurs hommes ne les contredisaient pas.

Il était à la fois source de passion, d’animation et de polémique. Certains, croyant Arthur irréversiblement atteint dans son esprit, avaient choisi la dérision, la moquerie. Les uns plus prudents se contentaient de hocher la tête, l’air réservé. Les autres affichaient sans retenue un rien de circonspection.

Ce soir-là, Arthur tentait une fois de plus de convaincre ses collègues, sans succès comme toujours. Il s’était accoutumé à l’hilarité générale des habitants de la côte.

Une fois encore, il rentra chez lui un peu ivre, mais plus que jamais convaincu de ses affirmations. Lui, Arthur, était seul témoin de faits le concernant personnellement. Mais pour autant, il ne voulait en aucun cas garder pour lui seul ces phénomènes étranges qui, au fil du temps lui ravageaient le cœur.

Bien après qu’Arthur eût quitté la brasserie, les commentaires firent l’animation du comptoir.

– Et si c’était vrai après tout, avança l’un d’eux, feignant ne pas y croire du tout.

– Tout ça n’est qu’une vaste hérésie, rien de plus ! clama un vieil homme, entre deux lampées de muscadet. Je ne crois pas en ces sornettes !

Le patron de la brasserie qui jusqu’à-là n’avait pas pris part à la discussion l’interrompit, le ton railleur.

– Alors explique-nous pourquoi tu accordes un crédit à la légende des Birvideaux ?

Quelque peu remouché par cette question saugrenue, le vieux pêcheur ne répondit pas. Pour se donner bonne contenance, il porta son verre à ses lèvres, se contentant de hausser les épaules.

Il en était ainsi depuis la disparition d’Ondine, deux années plus tôt.

Les langues allaient bon train. En fait, les gens du port étaient divisés en trois groupes, ceux qui ne croyaient pas à l’apparition d’Ondine au large de la baie les soirs de clair de lune.

Ceux qui étaient prudemment sceptiques, et enfin quelques-uns dont l’esprit était profondément ancré dans les légendes.

Le patron de la brasserie « Le Pétoncle » qui était aussi un pêcheur, avait toujours refusé d’émettre son avis sur les apparitions d’Ondine aux abords de La Teignouse. Il savait que ce massif rocheux était inhospitalier à l’homme, tant par ses turbulences que par ses courants. En outre, les écueils ne manquaient pas sur la zone.

De la pointe du Conguel à En Toul Braz*, les récifs ont toujours été la cause de nombreux naufrages. Les marins ayant péri dans cette zone tourmentée ne sont jamais apparus en tant que spectre. Alors, pourquoi Ondine ?

Question sans réponse. Cependant, soucieux de se tenir à l’écart des affirmations plus ou moins fantaisistes, le tenancier de la brasserie Le Pétoncle se gardait bien d’en rajouter. Il n’en demeurait pas moins que de temps à autre, les allégations d’Arthur le Meur le dérangeaient quelque part.

– Et après tout, si c’était vrai !

Il était persuadé qu’Arthur le Meur n’était pas fou. Son opinion était faite. Il avait la certitude qu’il était sain d’esprit. Il était vrai que cet homme-là avait l’habitude de s’attarder à des heures bien souvent hors de la limite du règlement maritime. Le passage de La Teignouse n’était pas recommandé aux embarcations de faible tonneau, surtout à la tombée de la nuit.

On aurait dit qu’Arthur le Meur adorait se confronter aux courants d’En Toul Braz. Il en revenait presque toujours surexcité. A la joie des habitués de la brasserie Le Pétoncle, la sempiternelle rengaine de « la noyée de La Teignouse » reprenait toute sa vigueur. Les conversations s’échauffaient, les rires fusaient, les chopes se vidaient. Mais pour certains, les visages se fermaient et les têtes s’inclinaient en signe d’incertitude et de perplexité. Cela provoquait presque toujours une sorte de flottement le long du comptoir de zinc.

– Tu devrais cesser tes escapades à la tombée de la nuit, Arthur, lui conseillait souvent le patron du Le Pétoncle, un jour tu n’en reviendras pas !

– C’est vrai, reprenaient en cœur les habitués de la brasserie, les journées sont bien assez longues pour aller mouiller les casiers !

– Je ne peux pas m’en empêcher ! Je suis allé à En Toul Braz, et en particulier au coucher du soleil, insistait Arthur les yeux dans le vague, comme perdus vers des horizons imaginaires.

Comme d’habitude, Arthur le Meur entra chez lui le cœur lourd, l’esprit perturbé. En un mot, il était malheureux.

– Demain, j’y retournerai, larmoya-t-il. Il me faut élucider ce mystère qui me hante depuis si longtemps.

Une fois encore, il s’endormit tard dans la nuit, le cerveau embrouillé par un mélange de doute et de certitude.

Ondine hantait les récifs d’En Toul Braz. A demi-immergée dans la mer, cette silhouette que lui seul percevait à travers les rayons crépusculaires du soleil couchant l’obsédait profondément.

Parfois, lorsque le soleil se couchait, masqué derrière les nuages épais, les flots s’illuminaient en un champ écarlate et mouvant. Du haut de son rocher abrupt, le phare de la Teignouse ajoutait par intermittence ses éclats caressant la crête des vagues.

A chaque passage du faisceau sur l’îlot, Arthur, les yeux rivés sur la côte déchiquetée, apercevait ou devinait une silhouette humaine. Une forme immobile, blanche, se tenant droite, le visage tourné vers la mer.

Il n’avait pas la berlue Arthur. Le vin de la veille n’avait plus d’emprise sur son esprit tourmenté.

A maintes reprises, le pêcheur s’était approché des récifs, au risque d’éperonner son bateau sur les rochers à peine immergés. Il avait hurlé à s’en éclater les poumons. Hurlé encore lorsque le trait luminescent du phare, tel un index géant et magique pointait une fraction de seconde sur la forme humaine. Il s’agissait d’une femme il en était sûr.

– Ondine est-ce toi ? Ondine réponds-moi !

L’apparition demeurait là, figée entre deux rochers battus par les vagues, immobile comme une statue de marbre.

Les yeux pleins de larmes, brûlés par le sel des embruns, Arthur relançait son moteur pour s’éloigner du chaos rocheux dont le courant sournois pouvait à tout moment l’envoyer se fracasser sur les cailloux.

– Demain, j’oserai ! Oui, demain j’accosterai à En Toul Braz, quitte à mettre en péril mon bateau. Je veux savoir ! Je veux être sûr que je ne suis pas fou !

Sur cette détermination mille fois répétée, Arthur sombrait dans un sommeil agité, perturbé par les tourments et les échos railleurs de ses camarades de comptoir.

Ce jour-là, le soleil obstrué par de gigantesques masses nuageuses, gardait pour lui ses rayons lumineux.

Arthur était au port, à bord de son bateau solidement attaché au bout de son amarre. Sur le quai, quelques pêcheurs intrigués l’observaient tout en ayant l’air de s’en désintéresser. En fait, ils étaient surpris, voire intrigués par l’étrange activité à laquelle se livrait le pêcheur.

En effet, ce dernier s’affairait à des tâches contraires à ses habitudes. Il avait débarqué ses casiers ainsi que tout son matériel de pêche. En fait, il s’appliquait à désarmer son bateau. Dans quel but ? Pourquoi faisait-il cela ? Ses collègues étaient perplexes. Ils le virent enrouler avec soin une longue corde au bout de laquelle était fixé un solide grappin.

Arthur sembla enfin satisfait d’avoir allégé son bateau. Il tira à lui son amarre pour se positionner à flanc contre l’échelle de fer et quitta le port pour se rendre chez lui. Il ne réapparut pas de la journée. Inquiets, les usagers du port s’interrogeaient sur les intentions de cet homme.

Arthur le Meur aurait-il décidé de rendre son tablier ? D’en finir avec son dur métier de marin pêcheur ? Cette probabilité était semble-t-il difficilement acceptable pour les gens de mer. Arthur était encore loin de la retraite. Cependant, il avait atteint la limite d’âge où changer d’activité était plus qu’hypothétique.

Avait-il fini par perdre la raison, obsédé par cette apparition vécue de lui seul ?

La disparition de sa femme avait-elle eu raison de son équilibre mental ?

A l’heure où la plupart des pêcheurs quittaient le port pour prendre le large, Arthur au contraire restait à quai. Comme de coutume, sans doute quitterait-il la digue en fin d’après-midi et mettrait le cap sur la Teignouse.

La journée s’écoula lentement. Le ciel se débarrassa de ses nuages noirs pour ne conserver que quelques cumulus ouatés, offrant un décor d’estampes japonaises. Il lança son moteur, largua les amarres et sortit du vieux port à la vitesse de cinq nœuds.

Déjà, le soleil rougeoyant semblait toucher la mer. La lune s’apprêtait à prendre la relève.

Arthur mit le cap sur En Toul Braz, le dernier îlot situé entre la pointe du Conguel et le phare de la Teignouse.

Le cri des mouettes s’était tu, comme pour entamer une soirée de veille. Le vent de noroît avait faibli, la mer était calme. Les courtes vagues scintillaient sous l’effet de la lune en milliers d’étoiles mouvantes. Les contours d’En Toul Braz se dessinèrent enfin, vaste massif rocheux, déchiqueté par les caprices du vent et des marées.

Arthur ralentit le régime du moteur et se laissa dériver au gré du courant. L’approche sur l’îlot était délicate. Les écueils à peine immergés ne manquaient pas dans cette zone accidentée.

La lune ce soir-là se faisait complice du pêcheur qui bénéficiait d’une demi-pénombre. Le bateau s’approchait lentement des rochers qui se trouvaient là, telle une garde avancée.

Arthur sondait du bout de sa gaffe la profondeur de la mer. Il coupa enfin les gaz et lança le plus loin qu’il put son grappin au milieu des rochers qui dentelaient le rivage de l’îlot.

C’est là qu’il aperçut, parfaitement éclairée par les rayons lunaires, la silhouette blanche. Elle se tenait là, debout, immobile et silencieuse à moins de cinquante mètres, toute vêtue de blanc.

Arthur sentit son cœur cogner dans sa poitrine. Une sorte de peur panique s’empara de lui. Cependant, un sentiment irrésistible et mystérieux l’incita à tirer sur la corde du grappin. Le bateau vint s’échouer doucement entre deux pitons rocheux s’élevant là, tels les piliers d’une entrée de château.

Il arrima solidement son bateau et sauta sur la frange de galets érodés par les roulements successifs des vagues. Lorsqu’il dirigea son regard vers la masse rocheuse où se tenait la silhouette mystérieuse, celle-ci avait disparu.

Il demeura-là un moment indécis, puis enfin décida de s’engager vers la dune sablonneuse recouverte d’une végétation appauvrie par les vents du large. Il s’avança lentement au milieu des plantes sauvages, les yeux rivés vers l’endroit où se trouvait habituellement l’apparition. Ses jambes flageolaient. Son émotion, il faut le dire, était intense.

Où allait-il exactement ?

Qu’allait-il découvrir sur cet îlot de terre battue par les flots, inhabité, abandonné aux oiseaux à longueur d’année, sans intérêt pour l’homme ?

Arthur le Meur ne s’était pas muni de torche électrique. La lune était pleine et éclairait suffisamment les alentours. Aucun sentier n’était formé sur la petite île. Se laissant guider par son instinct, il prit la direction de la dune la plus haute, se faufilant à travers les arbustes rabougris et les touffes d’ajoncs agressifs. Il s’arrêta soudain, l’oreille tendue, les sens en alerte. Il lui sembla entendre un léger bruit, une sorte de respiration d’où s’échappait un râle à peine perceptible. Arthur resta là un long moment, le cœur prêt à éclater tant il battait fort. Il avait peur de ce qu’il allait découvrir à deux pas de lui. Il tourna lentement la tête, et d’un regard circulaire, tenta de découvrir « la chose. »

Rien de particulier à part cela n’attira son attention. C’est alors qu’il leva les yeux vers le haut. Un détail l’intrigua tout à coup : une sorte de mur rectangulaire à demi-enfoui dans le sable hérissé de chardons rugueux s’élevait, à peine visible.

Ce soir-là, aidés par une lune généreuse, ses yeux s’étaient accoutumés à percer les zones d’ombre. Un détail important lui revint tout à coup en mémoire. Son père lui avait souvent raconté l’existence en ce lieu d’une grosse tourelle de mitrailleuse construite par les Allemands durant les années de l’occupation, dans le cadre du mur de l’Atlantique. Celle-ci fut abandonnée sans combat par l’ennemi puis désarmée ensuite par les alliés.

Ayant perdu sa vocation de veille militaire, l’îlot fut déserté par les habitants de la presqu’île et plus tard, répertorié en tant que parc naturel pour les oiseaux. Arthur se trouvait donc au pied de cette tourelle de béton oubliée là depuis des décennies. Il entreprit de grimper cette butte par le côté ouest, là où le sable était tassé par les vents de l’océan. Il parvint au sommet et se trouva devant un orifice circulaire en béton, armé d’un anneau de ferraille profondément rongé par la rouille.

Une fois encore, il s’immobilisa un moment, la poitrine en feu, intensément troublé. Son instinct lui disait qu’il y avait là une vie. Non, il n’était pas seul sur ce rocher hostile aux hommes. Quelqu’un était là. Il percevait sensiblement une sorte de respiration, sifflante, humaine ou animale. D’une main tremblante, il sortit de sa poche un imposant briquet anti-tempête et en actionna la molette. La flamme vacillante éclaira faiblement l’intérieur de l’habitacle, mais sur le moment il ne vit pas âme qui vive. Il plongea son bras dans la cavité et balaya d’un geste ample l’espace obscur de la vieille tourelle. La flamme du briquet projeta des ombres contre les parois lépreuses. Soudain, ce fut l’apparition brutale, une vision qui frappa Arthur au plus profond de son être, au point qu’il sentit son cœur se bloquer dans sa poitrine. Une forme humaine se tenait là, recroquevillée dans un angle du mur. Une femme jeune au visage ravagé par dieu sait quels tourments, ses longs cheveux noirs tombaient en cascade sur ses frêles épaules. Il s’approcha de la jeune femme qui redressa furtivement la tête. Il comprit sur l’instant que ses yeux n’avaient plus d’expression. Vraisemblablement, ces yeux-là dénonçaient l’éclat de la folie.

Arthur comprit que cette femme avait perdu la raison. Il décida de pénétrer dans la tourelle et se retrouva face à l’inconnue qui s’était complètement repliée sur elle-même. Seul, brillait l’éclat de ses yeux agrandis par la terreur.

Elle se mit à pousser des petits gémissements, comme un animal se sentant pris au piège.

Arthur posa son briquet sur une pierre et scruta le visage de la malheureuse jeune femme. Ce visage portait des traces de blessures anciennes. Elle entrouvrit ses lèvres comme pour tenter de prononcer un mot ou une phrase. Il s’aperçut alors qu’elle n’avait presque plus de dents. Lentement, il s’approcha encore de cet être en détresse et posa doucement sa main sur la sienne. Elle ne tenta pas de la retirer. Il attira à lui cette main amaigrie et l’observa à la lueur de la flamme vacillante.

Son cœur se mit à battre la chamade. Mon dieu, murmura-t-il, est-ce possible ! Il venait de reconnaître l’alliance de la jeune femme. Il comprit tout à coup qu’il avait devant lui Ondine. Sa femme Ondine n’était donc pas morte noyée lors du naufrage de La Volette. Que s’était-il passé ce jour maudit ?

Arthur ne put retenir ses larmes. Il prit Ondine dans ses bras et la serra contre lui pour la réchauffer.

– Ondine, dis-moi Ondine, que s’est-il passé le jour où La Volette a coulé ? Comment as-tu survécu ici depuis tout ce temps ?

Pour toute réponse, Ondine poussait de faibles cris comme un petit oiseau blessé. Elle tremblait de tout son corps. Il la serra encore plus fort contre lui comme s’il eût peur tout à coup qu’elle ne prenne la fuite.

Ondine était entièrement drapée dans un morceau de voile, sans doute prélevé sur La Volette. Des lambeaux de cette étoffe protégeaient ses pieds. Cela expliquait pourquoi l’apparition d’Ondine sur le rocher de En Toul Braz paraissait toute de blancheur.

– Ondine, je sais maintenant pourquoi tous les soirs tu venais te poster sur ce piton rocheux ! Tu attendais que je vienne te chercher, et moi, je n’avais pas compris ta démarche… … dans ta conscience, il te restait une toute petite lueur, une seule qui n’avait pas sombré dans l’oubli : « notre amour ! »

Arthur ne parvenait pas à refouler ses larmes. Il venait de franchir le seuil d’une incommensurable souffrance. A son tour, il fut plongé dans une profonde détresse. Il savait pertinemment qu’il ne s’en remettrait jamais.

A court d’essence, la flamme du briquet s’éteignit. Longtemps, très longtemps, ils demeurèrent-là, tous les deux enlacés. Lui, ne parvenait toujours pas à sécher ses larmes, elle, la tête reposant contre son Arthur retrouvé, poussant de petits cris plaintifs.

Au milieu de la nuit, Arthur sembla s’extirper de sa torpeur. Il se redressa et entraîna Ondine hors de la tourelle.

La lune était haute dans le ciel, inondant l’îlot de sa lumière diffuse. Il prit Ondine dans ses bras et décida de redescendre vers la mer, là où solidement amarré, son bateau n’avait pas bougé. Il déposa délicatement la jeune femme sur le banc de l’embarcation, dénoua l’amarre et sauta à bord. Il lança le moteur et opéra une marche arrière pour se dégager des récifs.

Quelques instants plus tard, le bateau se trouva quelque part à l’est du phare de La Teignouse. Il stoppa le moteur. Arthur ne se sentait plus malheureux. Son choix était fait, il ne quitterait jamais plus Ondine. Il avait pris la décision de poursuivre son destin avec celle qu’il aimait plus que tout au monde. Il attira à lui la jeune femme et la serra contre lui. Se saisissant de la corde à grappin, il l’enroula autour de leur corps et en noua l’extrémité autour du banc de bois. Seuls, de ses bras restant libres de tout mouvement, il dégagea enfin quelques lattes du plancher et d’un violent coup de talon fit sauter la bonde fichée dans le fond de la coque.

L’eau commença à s’engouffrer dans le bateau et celui-ci s’enfonça doucement vers les abîmes marins.

Quelques secondes avant qu’ils ne disparaissent à tout jamais, Arthur le Meur entoura Ondine de ses bras puissants et la serra de toutes ses forces contre lui.

– Tu verras, Ondine, lui souffla-t-il à l’oreille, nous allons être heureux tous les deux.

En une onde finale, la mer se referma enfin sur eux, ayant pour seul témoin le phare de La Teignouse qui poursuivait avec indifférence sa rotation lumineuse.

Il en avait vu bien d’autres.

Epilogue

Ne voyant pas Arthur rentrer au port, l’alerte fut donnée dès le lendemain et les recherches s’engagèrent.

La rumeur alla bon train autour du vieux bassin.

Arthur était un bon marin. Il connaissait parfaitement la zone à En Toul Braz. La mer était belle, les conditions atmosphériques étaient satisfaisantes. Pourquoi Arthur avait-il désarmé son bateau ? Dans la brasserie « Le Pétoncle », les pêcheurs ne tarissaient pas de commentaires. Les rires et les quolibets n’étaient plus à l’ordre du jour. Les visages étaient graves et tristes.

– Que penses-tu de tout ça ? demanda l’un des pêcheurs au patron de la brasserie.

– Ce que j’en pense ! Tu veux le savoir, répondit ce dernier les larmes aux yeux… je pense qu’Arthur a retrouvé sa Ondine et qu’ils sont partis tous les deux la main dans la main par la voie de l’océan. Ils sont allés rejoindre la Communauté des Birvideaux et peut-être qu’un jour, certains d’entre-nous les rencontreront au cours d’une campagne de pêche.

Le silence se fit de plomb le long du comptoir. Au bout d’un moment, au fond de la salle, un vieil homme prit la parole. Tous les regards se tournèrent vers lui.

– Je suis sûr que le jour du pardon de la St Colomban, lorsque nous passerons sur la ville engloutie d’Aïse,* nous les verrons danser à la lueur des feux célestes.

Les visages devinrent plus graves encore. Tous portèrent leur chope aux lèvres et d’un parfait ensemble clamèrent :

– « A Ondine et Arthur ! »

Lexique :

* Aïse : Ville mythique engloutie à l’ouest de la baie de Quiberon sur le plateau des Birvideaux où se trouve actuellement le phare.

* En Toul Braz : « le grand trou » passage entre le phare de La Teignouse et l’îlot, situé au sud de Quiberon.

* La Teignouse : phare situé au large de la presqu’île de Quiberon.

Yoko la Kokeshi

Introduction

Le Japon vu du ciel est comparable à un immense dragon surgi du fond des mers.

Sa queue immergée en partie ressort là-bas tout au nord d’Hokkaido puis, il y a son long corps, s’étirant jusqu’à 2200 kilomètres de là. Sa tête resurgit au sud à Kyushu. L’une de ses pattes émerge à l’est de Shikoku. Les trois autres demeurent enfouies dans les profondeurs. Deux du côté de la mer du Japon, une du côté du Pacifique.

Bien étalé de tout son long, d’Hokkaido à l’île Kyushu, le dragon semble dormir, néanmoins il est bien vivant. De ses écailles recouvrant son épine dorsale, s’échappent les vapeurs de son corps. Les secousses laissent penser que ses rêves sont parfois agités. Ses soubresauts se caractérisent alors par des turbulences bien souvent meurtrières. D’entre ses écailles, se propulsent vers le ciel des colonnes de flammes tueuses. Le dragon est parfois dérangé dans son sommeil alors il transpire et manifeste sa colère. Il finit par s’apaiser et reprend ses rêves plus calmes. Pour se faire pardonner, il fait surgir de ci de là des fontaines d’eau bienfaisantes qu’il dispense à ceux qu’il a effrayés.

Au gré de son bon vouloir, naissent des sources d’eau chaude appelées Onsen *

Les Japonais viennent en masse profiter du sang chaud du dragon pour se refaire une santé et bénéficier du bien être.

Le Japon est un dragon turbulent ; endormi mais turbulent.

Son feu intense, ne serait-il pas un peu l’âme de Dieu ?

Lexique :

* Kokeshi : poupée de bois japonaise de forme cylindrique originaire du nord de l’archipel.

* Onsen : sources chaudes d’origine volcanique. La coutume ancestrale du bain y relève du rite religieux (issu de la purification shintoïste) le degré de température varie de 25 à 40°

* Meiji : ère datant de 1868 à 1912

* Futon : matelas de couchage étalé sur le tatami.

*Ryôkan : auberge de style d’architecture traditionnelle en bois dont le plancher est recouvert de nattes appelées tatami et de futon pour la literie.

*Seppuku : se faire hara-kiri.

*Tokonoma : niche creusée dans le mur et destinée à recevoir un élément décoratif.