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Le Comte Orphée

De
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Pour Interlaken, de Tours. — N° 19015, 20 mots, déposé le 20 mai 1816, 11 heures 50 minutes du matin.

Comte d’Essoyes, Interlaken (Suisse).

Dénoûment prévu. Tu es veuf depuis deux jours. Tu peux revenir. Écrirai par courrier.

DAGLAN.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Louis Ulbach

Le Comte Orphée

I

TÉLÉGRAMME

Pour Interlaken, de Tours. — N° 19015, 20 mots, déposé le 20 mai 1816, 11 heures 50 minutes du matin.

Comte d’Essoyes, Interlaken (Suisse).

 

Dénoûment prévu. Tu es veuf depuis deux jours. Tu peux revenir. Écrirai par courrier.

 

DAGLAN.

II

MADAME MORLEY AU COMTE O. D’ESSOYES

Maison-Blanche, 20 mai 1876.

Cher monsieur et ami,

 

Je sais que M. Daglan vous avertit par une dépêche, expédiée de Tours, de la mort de ma pauvre amie. Laissez-moi lui donner ce nom qui n’est plus aujourd’hui que le témoignage d’une pitié chrétienne.

J’aurais voulu qu’une lettre prévînt l’annonce brutale du télégraphe. J’ai dû respecter la défense de M. Daglan. C’est un terrible justicier. Il a été implacable devant la maladie ; il l’est resté devant la mort.

C’est trop. Je ne veux pas, en la pleurant, excuser celle par qui vous avez tant souffert ; mais elle n’a plus de juges ici-bas. Sa honte est couverte d’un voile que vous ne pouvez détacher et qui la réserve à Dieu.

J’avais espéré, dans ces derniers temps, obtenir un triomphe sur le scandale qui vous a exilé. Dieu sait que je n’ai épargné ni reproches, ni conseils ni prières ; et je dois convenir que si elle me résistait encore, lui du moins ne me résistait plus.

Ce grand coupable est mon cousin ; il a été le compagnon de mon enfance ; j’avais le droit de lui parler sévèrement. J’ai fini par éveiller en lui des remords, ou plutôt, car je n’ose me vanter, j’ai fini par profiter de sa lassitude.

Depuis longtemps, il ne l’aimait plus ; mais il se croyait obligé de lui mentir, par point d’honneur. J’exigeai une rupture. Sa mère et moi nous songions à le marier.

Hélène devina nos projets. Elle s’y prêta d’abord, ou feignit de s’y prêter ; mais sa santé mauvaise empêcha la guérison de son esprit ; et pendant un délire de trois mois, j’assistai à la lutte désespérée de cette pauvre amie, pour ressaisir un complice désanchanté.

Ce fut un lamentable spectacle.

Quand j’eus appris du docteur Bonneau qu’il n’y avait plus rien à espérer, je me suis appliquée à entourer du moins de la respectability, nécessaire à votre nom, cette agonie qui était une si cruelle expiation.

Il n’y avait malheureusement pas de secret à garder ; mais il y avait une pudeur à maintenir. Lui était retenu à Paris par ses travaux. Nous nous sommes refusés énergiquement, mon mari et moi, à le laisser revenir ; bien qu’elle lui eût fait écrire par sa femme de chambre ; bien qu’elle lui eût écrit elle-même, furtivement, au crayon, dans son lit, sur des débris de papier, sur des ordonnances du médecin, toutes les fois que, par hasard, nous la laissions seule. Elle voulait le voir : elle l’injuriait, pour nous tromper, et nous suppliait de lui permettre de le maudire en face, dans un dernier adieu.

Je dois à la vérité, mon ami, de déclarer que votre nom se mêlait aussi, bien souvent, à l’autre. Si nous avions pu croire à un élan de repentir, je vous aurais conjuré d’y répondre ; et, malgré vos ressentiments trop légitimes, vous seriez revenu, n’est-ce pas, adoucir par le pardon ces suprêmes tortures ?

Mais on ne pouvait s’y tromper. Ces cris n’étaient que les spasmes de la passion qui la tuait ; et quand elle invoquait votre bonté, votre grandeur, c’était, disait la pauvre insensée, parce que vous l’auriez comprise ; parce que, vous élevant au-dessus des autres hommes, vous lui auriez amené, vous-même, sous le souffle de la mort, ce fuyard, doublement adultère, qui la trahissait, après vous avoir trahi, et qui lui refusait les dernières gouttes du bonheur amer auquel vous les aviez condamnés.

Je fus tentée de désobéir à M. Daglan et de vous transmettre ce vœu sacrilége. Mais le docteur m’affirma que votre retour donnerait à cette véritable folie intermittente un caractère aigu, et foudroierait la malade. Nous voulions la sauver ; nous espérions contre toute espérance. Elle est morte folle : voilà la vérité.

On ne vous a pas attendu, non plus, pour lui rendre les derniers devoirs. M. Daglan, qui avait évidemment vos pleins pouvoirs, a présidé avec rigueur aux détails de la funèbre cérémonie.

Il a ordonné un convoi simple, presque pauvre. Il a refusé les offres de notre vénérable curé, qui pensait que l’Église devait prier avec une solennité un peu indulgente pour la comtesse d’Essoyes.

Ce drap nu, cette messe basse, ces quelques serviteurs, ces rares habitants du village, presque scandalisés d’une pareille misère autour du corps de celle qui soulagea tant de misérables, tout cet appareil rigide, commandé, exigé par M. Daglan, était-il bien selon vos intentions ?

Vous savez, pour vous être moqué parfois de ma dévotion, au temps heureux où nous nous voyions tous les jours, et pour avoir repris depuis ce thème, dans votre correspondance ironique, que je suis une catholique pratiquante. Je ferai dire demain une grand’messe à laquelle je veux assister avec mes enfants et mon mari. La pauvre femme coupable a été bien punie jusque dans sa tombe. Mais la belle madame d’Essoyes, mon amie, que mes enfants admiraient pour sa grâce, celle que mon mari me proposait toujours comme modèle autrefois, pour son savoir, son esprit, son élégance, celle qui survit dans les imaginations, doit être honorée selon son rang et selon nos regrets.

Vous m’approuverez, mon cher philosophe, d’avoir voulu satisfaire ainsi mon amitié.

Que n’aurais-je pas souffert pour vous épargner la dépêche de M. Daglan ! Il a été inflexible. Il a fermé lui-même les tiroirs, les meubles de la chambre d’Hélène ; il a gardé toutes les clefs, et il a défendu qu’on touchât à quoi que ce fût dans le château, avant vos ordres ou votre arrivée.

Pourtant, il me semblait conforme à la fierté de votre caractère de faire disparaître, sinon toutes les traces d’un passé que vous ne pouvez effacer de votre mémoire, du moins les marques trop visibles, la double correspondance, par exemple, qui forme le roman complet de cette liaison fatale.

Hélène avait réclamé, il y a trois mois, les lettres écrites par elle, sans rendre aucune des lettres écrites par lui. J’aurais voulu brûler ces témoignages d’une faute qu’il vous est interdit de condamner davantage, après la mort, ou de venger, après cinq années de mépris. Vous m’autoriserez, mon ami, à entrer dans cette chambre profanée et à la purifier avec toute la sollicitude de mon amitié.

M. Daglan paraît vous attendre et vous demande de revenir. Je n’ai pas le courage de vous conseiller une prolongation d’exil. J’ai hâte de tenir vos deux mains dans les miennes, de vous montrer mes larmes qui aideront les vôtres, de vous recevoir dans notre chère Maison-Blanche, où mon mari, mes enfants et moi, nous nous appliquerons à vous aimer.

Car il est bien entendu que vous descendez tout d’abord chez nous. M. Daglan demeure trop loin. Vous attendrez ici que les rangements indispensables aient été faits dans le château ; et quand il vous semblera que votre dignité n’aura plus à y souffrir, vous y retournerez, conduit par nous, ou seul, à votre gré. Mais vous devez à mon amitié de voisine, j’allais presque dire de sœur, si je n’avais craint de mettre de la coquetterie dans un sentiment si simple, une station de quelques jours à la Maison-Blanche. Nous vous réconcilierons avec notre doux pays que vous ne connaissez plus et que vous avez maudit. Il ne dépendra peut-être pas de moi de vous faire oublier le mal que vous avez emporté ; mais j’ai l’ambition d’élever mon amitié à la hauteur où un esprit comme le vôtre a mis son courage et sa résignation.

Prévenez-moi, par un mot, du jour et de l’heure de votre arrivée. Mon mari ira vous attendre, à Tours, avec la voiture.

Savez-vous qu’il y a bientôt quatre ans que nous ne nous sommes vus ? Je ne vous ai jamais dit, dans mes lettres, que j’étais bien vieillie. Je vous trouvais si jeune, à l’âpreté de votre douleur ! Maintenant que nous allons nous revoir souvent, pensez-y, mon voisin. J’ai une fille de quinze ans, un fils de douze, un autre de dix et une dernière petite fille de quatre ans. Additionnez tout cela et ajoutez ce total à mes trente-cinq ans bien sonnés, vous verrez que je suis une vieille mère de famille, bientôt une grand’mère, et que j’ai tous les droits possibles de conseiller et de consoler. Si le devoir facile n’a pas encore blanchi mes cheveux blonds, j’ai trop souvent veillé près des berceaux et des petits lits de mes enfants pour n’avoir pas acquis une expérience qui me fait votre aînée.

Venez donc retrouver une amie respectable, qui remercie le bon Dieu de ce qu’elle est assez vieille, pour pouvoir, sans scrupule, vous offrir de partager avec ses enfants et son mari ce qui lui reste de jeunesse dans l’âme.

Je vous tends les deux mains.

 

Anaïs MORLEY.

III

MADAME MORLEY A GEORGES SAVIÈRE A PARIS

Maison-Blanche, 20 mai.

Georges, tu es libre : Hélène a cessé de souffrir. Elle est morte dans mes bras, en m’épouvantant. J’ai cru, quand elle s’est redressée toute frémissante pour jeter son dernier cri, qu’elle allait me dire : — « Soyez contente ! je vous le laisse, c’est vous qui me l’avez pris ; mais il vous trahira, comme il m’a trahie ! »

J’ai vu distinctement ces paroles passer et se tordre, dans une lueur rapide, sur ses lèvres. J’ai eu le courage de l’embrasser et de dévorer son anathème dans un baiser. Mais une minute de plus d’agonie, et je serais tombée à genoux en lui demandant grâce.

Je l’aimais pourtant, je le jure, et je n’avais cru obéir qu’à ma pitié pour elle, quand j’ai voulu te disputer à cette passion. Je me suis imprudemment embrasée à votre flamme. Mais c’est fini, je viens de me glacer à ce froid de la mort.

Encore une fois, Georges, tu es libre. Je ne suis plus que ton amie d’enfance, ta cousine.

Ne viens pas nous voir. D’ailleurs, j’attends le mari ; je lui ai écrit. Il est tout naturel qu’il descende d’abord à la Maison-Blanche. Il ne faut pas qu’il te rencontre, ni même qu’il te sache dans les environs.

J’ai le devoir de rendre à M. d’Essoyes le retour aussi facile, aussi respectable qu’il a le droit de l’espérer. C’est un grand cœur, qui porte noblement ses blessures. Sa confiance en moi me donne de l’orgueil ; je ne veux pas qu’elle me donne des remords. Pénétrer dans cette intelligence est un des plus grands honneurs que l’esprit d’une femme, qui n’est point sotte, puisse rêver.

Je te le dis en toute sincérité, maintenant que je ne crains plus que tu fasses souffrir Hélène du dépit qu’une pareille comparaison peut t’inspirer, il est inexplicable que cette femme de génie ait méconnu pour toi ce mari de génie. De quelle déception, de quel accès de folie as-tu profité ? Ne tire pas vanité de ton long triomphe, qui a été pour Hélène une longue maladie. Repens-toi de ton usurpation, comme je me repens, moi, d’avoir voulu l’abréger.

Tu as de l’esprit. On le sait beaucoup et tu le crois trop. Prouve-moi que le monde et toi vous avez raison, en acceptant sans raillerie le pacte d’indifférence, devenu nécessaire entre nous.

Je veux ne plus aimer que mes enfants. Cette estime que l’on me décerne, je veux la mériter. Un seul être me hait et fait ce qu’il peut pour me mépriser, sans parvenir à se satisfaire, c’est ce Daglan. Tu as été jaloux parfois de ce que tu appelais mes coquetteries envers ce geôlier. Je te jure que j’imposais une terrible contrainte à ma haine pour lui sourire ; je voulais seulement l’observer de plus près et le pénétrer. Il est impénétrable, ou plutôt, il ne réserve aucune découverte. C’est une armure vide. Je ne sais pas s’il a eu des maîtresses. Il a la vertu farouche d’un homme resté vierge. J’ai pensé parfois qu’il eût été volontiers amoureux de la belle comtesse d’Essoyes. Il l’a traitée, comme s’il avait eu une grosse rancune à assouvir ; il prétend que c’est par amitié pour le mari qu’il s’est montré si féroce. Je l’ai redouté ; je lui faisais trop d’honneur ; il croirait perdre une minute précieuse, en s’arrêtant pour dire un mot à une femme ou sur une femme.

Il reste un seul danger pour nous. Ne m’as-tu pas dit qu’il avait été question de toi et de moi, dans la correspondance échangée, depuis six mois, entre Hélène et toi ? Ces lettres, celles d’Hélène et les tiennes, sont dans un petit meuble de la chambre à coucher, dont la clef a été enlevée par M. Daglan. Sois tranquille. Je veux que M. d’Essoyes me donne cette clef ; il paraîtra juste que je brûle tous ces souvenirs d’un passé irréparable. M. d’Essoyes ne descendra pas à une curiosité vulgaire.

Quand cette pincée de cendres aura été jetée dans l’âtre, on parlera bien, pendant quelques jours encore, du scandale dont tu as empli ce pays ; mais quelle rupture plus définitive peuvent souhaiter les gens moraux, que celle qui est scellée par la pierre d’une tombe ? Quelle belle-mère et quel beau-père seraient plus exigeants ?

Quant à moi, il me semble que j’aurai acquis le droit de jouir enfin, sans confusion secrète, de cette charmante et fortifiante amitié de M. d’Essoyes.

Je fais dire demain une messe pour le repos de l’âme de cette pauvre Hélène. J’y prierai avec ferveur. Toi, Sicambre, tu ne courbes la tête que sur les livres. C’est pourtant bon, je te l’assure, de garder, dans ses erreurs, une foi qui vous relève, qui vous console. Toutes les affections humaines, en dehors des enfants, sont si peu de chose, que le bon Dieu doit être indulgent pour ceux ou pour celles qui les trahissent, à la condition de lui rester fidèle, quand même.

Je ne te demande pas de réponse. Que me dirais-tu ? Je ne croirais pas à ta douleur profonde, si tu pleurais Hélène ; et je croirais encore moins à tes regrets, si tu feignais d’être attristé de ne plus être que mon cousin.

Mon mari t’écrira, quand il me paraîtra convenable qu’il t’adresse dès reproches sur le silence que j’exige de toi.

                     Ta cousine,

 

Anaïs MORLEY.               

IV

GEORGES SAVIÈRE A MADAME MORLEY

Paris, 22 mai.

Ma cousine,

 

Tu m’annonces que je suis libre. Je l’étais davantage avant la nouvelle que je reçois. Je le serais peut-être tout à fait, si, méprisant ta défense, j’étais allé recevoir le dernier soupir d’Hélène. Quelle lâcheté, quel respect humain m’a retenu ?...

Elle est morte dans tes bras, dis-tu ? La pauvre femme ! avait-elle mérité ce dernier supplice ? C’est dans mes bras qu’elle aurait dû mourir. Peut-être m’eût-elle pardonné ! Peut-être son secret se fût-il échappé, et aurais-je, dans cette dernière clarté qui jaillit avant la mort, vu la vérité que je n’ai jamais entrevue. J’ai été pendant cinq ans l’amant de cette femme loyale et intelligente entre toutes, et je ne sais pas si elle m’a aimé. Quant à moi, j’éprouve plus de honte que de douleur, et j’aurai le remords d’avoir agité sa vie, sans pouvoir attester que je l’ai aimée autant que je l’ai désirée !

Tu savais bien cela, ma blonde cousine, toi qui es intervenue si subtilement dans nos dépits. Tu l’as encouragée dans ses spasmes de dégoût : et quand la frénésie de la possession se réveillait en moi devant ces dédains de la femme supérieure, tu m’offrais, avec une sorte de charité presque maternelle, la consolation de ta pleine et tendre beauté.

Tu la haïssais donc bien, pour feindre de m’aimer ? Ou plutôt, tu as satisfait l’inexplicable et insatiable ambition de ta nature.

Je ne chercherai pas à me venger, en te menaçant d’un mépris secret, ou public.

Entreprendre de te démasquer, ce serait te préparer un triomphe, une couronne, une grâce, une auréole de plus.

Tu joues si bien ce rôle depuis l’enfance ! Tu es si parfaitement belle dans ton abandon charitable, si sincère dans tes perfidies ; tu mets tant de volupté dans l’amitié, tant de sérénité presque chaste dans ces caprices qui ne coûtent rien ni à ton cœur ni à tes sens, qu’il faut te savourer sans te maudire, et te quitter sans te briser.

Mais, sache-le bien, tu peux séduire par le philtre des blondes l’homme épris d’une autre ; tu peux rendre infidèle l’amour même ; tu ne laisseras jamais dans la douceur des illusions données par toi le souvenir d’une des extases rapides de l’imagination, d’un seul de ces vertiges ravissants de l’esprit que suggérait celle qui est morte et que j’ai tant et pourtant si mal aimée !

Tu railles la jalousie ridicule que j’ai ressentie pendant quelques jours à propos de M. Daglan !

Sans doute : devenu ton complice, je ne voulais pas être tout à fait ta dupe. Tu as cru qu’il était nécessaire de mettre sous le charme ce témoin réfractaire. Il t’a échappé. Ne t’en plains pas. Celui-là est brutal ; il t’eût prise avec colère et t’eût jetée ensuite sous ses pieds. Daglan n’est pas un homme qui ait jamais besoin d’être consolé de quoi que ce soit ; il ne pouvait servir ta vocation.

J’avais tort d’être jaloux de Daglan ; j’avais tort d’avoir pitié de toi. Il ne courait aucun danger ; par conséquent, tu ne t’exposais pas.

Tu veux consoler M. d’Essoyes.

Je ne souhaite pas que tu réussisses. Tu as échoué déjà, dans des circonstances meilleures. Cet homme est plus fier et plus grand que nous. Il n’a pas vu, ou il a feint de ne pas voir au delà de ton amitié ; mais on n’échappe pas toujours à sa pénétration. Il est de ces dupe ? sublimes qu’on admire, quand on les trompe, et dont la générosité formidable vous accable, quand ils sont détrompés. Il aura plus vite pardonné au souvenir de sa femme que tu n’auras eu le temps de lui montrer tes larmes de sympathie. Je le connais trop ; Hélène n’a pas manqué un jour de me le faire admirer.

Quelle raison aurait-il de t’accorder ce triomphe sur une morte qui ne souffrirait plus ? A moins, chère dévote, que tu ne rêves, pour ton amie, la torture posthume d’assister de là-haut, de là-bas, de je ne sais où, à cette infidélité exigée par toi, du mari en deuil ?

Si j’étais poëte, au lieu d’être un chercheur de vieux français, un fureteur de chroniques, un professeur de langues comparées, quel drame je pourrais faire, ou j’essayerais de faire avec toi ! Je vais relire Shakespeare ; il ne t’a peut-être pas oubliée dans ses blondes ondoyantes et perfides.

Quel beau sujet pour un écrivain de génie que cette jolie femme, mère de famille, ponctuelle, douce, active, tenant merveilleusement son ménage, admirée de son mari, qu’elle ne néglige pas, vénérée de ses enfants, chérie des pauvres, estimée du curé, auquel pourtant elle se confesse, toujours en correspondance fine avec toutes sortes de gens d’esprit, ayant le privilége de la grâce décente, parée d’une virginité inusable, qui fait qu’on s’étonne de lui voir quatre enfants, et qu’on ne croirait jamais qu’elle a eu plus de quatre amants, respectée de ceux qui l’ignorent, ménagée de ceux qui la connaissent, tant ils ont peur de ne pas la connaître assez et de lui faire injure, en la méprisant sur un point spécial ; d’ailleurs, artiste, comme elle est femme, comme elle est mère, comme elle est aimée, et comme elle est aimante, par l’épiderme, musicienne des doigts, virtuose des yeux, réservant la musique de sa parole et le trémolo de sa voix pour achever la conquête ! Qui ne t’a pas entendue parler, avec ce petit accent anglais que tu prends si bien, de la respectability nécessaire, ne sait pas ce que c’est que la puissance de la voix et l’ivresse de la prononciation.

Nous autres, les pédants, qui nous occupons de linguistique, nous ne résistons pas à ce mot-là, dit de cette façon-là. Tu dis plus mal, parce que tu le dis plus rarement, le mot : Je t’aime ! Tiens-toi, jusqu’à la fin de tes jours, à ce mot de respectability ; c’est ton chef-d’œuvre, ton prestige, ton poison.

Madame de Maintenon a fait sa fortune, sa gloire, son règne, avec ce mot-là, qu’elle ne disait pourtant qu’en français. Elle lui a dû le mystère qui la défend contre les indiscrétions de la chambre jaune de Ninon. Toi, la blonde victorieuse, tu n’as rien à craindre du passé, et tu es suffisamment armée dans le présent.

Tu as peur, dis-tu, de ce que M. d’Essoyes trouverait dans les lettres d’Hélène et dans les miennes ? Non, tu n’as pas peur. Tu sais bien que tu feras lire à M. d’Essoyes tout juste ce qu’il faudra qu’il lise. Tu fais la coquette avec un péril imaginaire, pour t’excuser d’avance devant moi de la victoire que tu convoites. Comme si j’étais capable de t’adresser des reproches !

Va, ne crains rien. Tu es morte pour moi, bien plus que celle qui vient de mourir réellement et que j’ai quittée pour toi. Je me sens trop coupable envers Hélène pour la venger. A quoi bon ! Quel mari a besoin de la vérité ? Celui qui est veuf n’en a plus que faire. C’est un galant homme dont je n’ai à attendre ni pardon, ni estime, ni mépris même. Il aurait pu me tuer, me provoquer, il y a quelques années ; il m’a mieux puni, et s’est fait plus d’honneur. Il est parti. Il nous a publiquement emprisonnés dans notre amour, et il a attendu.

Est-ce à ton mari que j’irais apprendre que sa femme a eu et aura des amants ? Il ne me croirait pas. S’il me croyait, il se tuerait, le pauvre homme ! Tu serais plus belle, plus dangereuse encore dans ton veuvage. Il faut le laisser vivre, par pitié pour d’autres.

Adieu donc, ma petite camarade d’enfance. Te souviens-tu qu’on voulait nous marier, quand nous avions dix ans à nous deux ? Ma mère prenait la chose au sérieux et s’y opposait, parce que nous étions cousins. C’est le cas de dire, comme dans je ne sais quelle caricature : Pas si cousins que cela Il est vrai que nous avons voulu, trente ans après, tenter l’épreuve et savoir si ma mère avait eu raison. Qu’en dis-tu, cousine ? Ne sommes-nous pas du même avis et de l’avis de ma mère ?

Heureusement qu’entre amants le divorce est permis. C’est une supériorité sur le mariage.

Adieu, cousine. Nous ne nous connaissons plus... nous nous connaissons trop.

 

Georges SAVIÈRE.                

V

DAGLAN AU COMTE O. D’ESSOYES

La Boissière. 20 mai.

Mon ami, je n’ai pas à m’excuser du laconisme de mon télégramme ; tu t’attendais à l’événement que je t’ai annoncé ; je n’avais aucune précaution à prendre.

Le divorce que la loi française refuse aux honnêtes gens fourvoyés, la mort vient de te l’accorder. Je sais bien que le divorce n’eût rien réparé et que la mort ne te rend aucune illusion. Mais te voilà dispensé désormais de ton dédain pour le prétendu déshonneur qu’on croit infliger au mari outragé. Tu n’aimais plus cette femme que tu avais trop aimée ; mais tu souffrais encore de la haïr. La mort allége ta conscience. Le drame de ta vie est achevé. Tu peux revenir aux spéculations de la science et de la politique, qui eussent fait de toi un homme utile au pays.

Tu m’avais chargé d’un mandat dont je dois te rendre compte.

Jusqu’à la dernière minute de son existence, la comtesse d’Essoyes a joui du revenu que tu avais affecté à son entretien. Je la voyais, pour les signatures nécessaires, pour les réparations à ordonner dans le château. Elle avait parfaitement accepté de ma part ce rôle d’intendant volontaire qui succédait à des relations d’amitié ; mais elle ne me témoigna jamais aucun embarras. Les entrevues étaient polies, froides. Son orgueil lui défendait de rougir : mon devoir m’interdisait un air de reproche qui eût paru trahir ton mépris. Jamais nous ne parlions de toi. Mais, quand je la saluais, pour prendre congé d’elle, elle avait une façon de regard qui me fouillait les yeux, pour tâcher de lire ce que je ne disais pas.

Elle devinait, sans doute à mon impassibilité, que tu te portais bien, que tu ne changeais rien à tes résolutions. Elle me remerciait par un petit sourire muet de la complaisance que j’avais mise à me laisser déchiffrer, et tout était dit. Je retournais dans ma maisonnette de la Boissière ; je reprenais mes compas, mes épures ; ou bien j’allais à la chasse, et, jusqu’à une nouvelle visite, je ne pensais plus à cette femme étrange qui paraissait, il y a vingt ans, si digne d’être ta femme et qui, avec une intelligence si supérieure, un caractère si arrêté, une imagination de si haut vol, s’était laissée prendre au piége d’une séduction vulgaire, pour finir sa vie comme la plus sotte des femmes coupables, abandonnée de son amant, après l’abandon de son mari.

Le médecin m’a confirmé les renseignements que je t’avais transmis à plusieurs reprises. Madame d’Essoyes est morte d’une anémie compliquée, dans les derniers temps, d’une maladie de poitrine. Honnête et fidèle à son mari, elle eût succombé de même. N’aie pas de remords : elle n’en eut pas.

J’avais prévenu sa famille ou plutôt ce qui lui en reste, un frère qui, n’ayant rien à hériter d’une femme sans biens, est arrivé tout juste pour la cérémonie, s’est comporté convenablement, et est reparti le soir même pour Nantes.

J’ai un peu déçu MM. les fabriciens de la paroisse, en me refusant aux pompes extraordinaires que l’on m’offrait. Je crois, sur ce point, comme sur d’autres, avoir rempli tes intentions.

Notre curé, l’abbé Gras, est venu voir assez souvent madame d’Essoyes pendant les derniers temps de sa maladie. Je n’ai pas demandé si le prêtre avait absous une pénitente. La fréquence de ces visites me fait supposer que l’esprit tenace et fier de la malade a résisté longtemps, sinon toujours, aux efforts du curé.

Mais quand il m’a parlé, à moi, des honneurs à rendre à la comtesse, j’ai répondu que le scandale ne pouvait être honoré ; que le mystère de la mort n’était pas le rachat de la vie ; que la conscience devait rester sur la réserve ; et que, mandataire du mari, du juge, de celui qui pouvait absoudre et qui n’avait pas absous, je ne devais pas faire à la vanité les concessions que je refusais à la mémoire de la coupable.

  •  — Mais les pauvres du pays ! m’a dit le bon curé.

Il paraît qu’un bel enterrement est une aubaine pour les pauvres et que l’on espérait celui-là.

  •  — Envoyez-les-moi ! ai-je répliqué.

J’ai fait quelques distributions ce matin aux honnêtes ménages dans le besoin, aux vieillards, aux infirmes.

Tu as dû recevoir, ou tu recevras bientôt une lettre de notre blonde voisine. Ma délicieuse ennemie me dénoncera sans doute. Elle est indignée du peu de galon que j’ai toléré. Elle voulait une grande cérémonie. J’ai été mesquin autant que cruel ; j’ai lu ce reproche dans ses beaux yeux, et tu le lis ou tu le liras dans ses belles phrases.

Si je pouvais me méfier de toi, mon ami, je te dirais de te méfier de madame Morley. Elle est si constamment bonne, si constamment blonde, si constamment disposée à consoler, qu’elle dépasse la vraisemblance de la bonté normale, de la beauté de son âge et de la pitié de son Sexe...

Mais nous reparlerons d’elle, quand nous pourrons médire des femmes, sans trop d’amertume.

Tu peux revenir. Veux-tu revenir ? Il m’est très-facile de te rejoindre et d’aller passer quelques jours avec toi. Je fais décidément ce voyage de Roumanie, dont je t’ai parlé. Les lettres que j’attendais depuis six mois me sont parvenues. On me confie l’étude, le plan et l’exécution d’un chemin de fer. Ce n’est pas le gain, ce n’est pas non plus le travail qui me tente ; c’est le pays. J’ai gardé le souvenir des Valaques qui étaient mes camarades du quartier Latin. Nous avons fait de grands complots ensemble, dans le jardin du Luxembourg. Quelques-uns de mes collaborateurs en utopies sont devenus ministres. Je veux les voir à l’œuvre, pour me moquer d’eux, s’ils trahissent leur jeunesse ; pour les aider, s’ils ont l’entêtement de leurs premiers enthousiasmes.

Pourquoi ne partirions-nous pas ensemble pour les Principautés ? Toi, philosophe, tu étudieras les questions de race et de mœurs. Le pays, d’ailleurs, est beau à voir. La nature y procède par divisions systématiques : des plaines de cent lieues, des collines derrière les plaines, des montagnes derrière les collines. Je vais traverser, perforer et tâcher d’amalgamer un peu tout cela ; sans compter que nous allons peut-être à nous deux, en route, prouver une solution pour l’insoluble question d’Orient.

Dis-moi ce que tu décides ; et, selon ta volonté, je boucle ma malle, ou je fais mettre des rideaux aux fenêtres de la chambre de ma mère qu’on rouvrira pour toi. Tu ne peux, en effet, descendre qu’à la Boissière, à ton retour. J’irai te prendre à Tours ; ce sera la dernière fois que je me servirai de mon vieux cheval et de mon vieux tilbury. Je les vendrai ensuite tous les deux ; car ils ne pourraient me conduire en Roumanie ; et si mon absence se prolonge, je dépenserais loin d’eux ce qui me serait resté de reconnaissance pour ces deux vieux serviteurs.

A mon retour, ils ne seraient plus pour moi qu’une rosse inutile et que du bois à brûler. Il est bon de liquider ses souvenirs, quand on craint qu’ils ne s’altèrent.

Ce n’est pas un conseil que je te donne ; c’est une confidence que je te fais.

Au revoir donc, quand même. Je t’attends, si tu ne m’attends pas.

Ton vieil ami,                    

 

Jules DAGLAN.          

VI